LETTRE XXV.

Léonce à M. Barton.

Bordeaux, 23 septembre.

L'auriez-vous cru, que ce seroit de cette ville que vous recevriez ma

première lettre? Je devois la voir, et je suis parti; je suis venu

sans m'arrêter jusqu'ici; je comptais aller de même, jusqu'à ce que

j'eusse rencontré cet homme insolemment heureux, que l'on fait revenir

en France; la fièvre m'a pris avec tant de violence, qu'il faut bien

suspendre mon voyage; mais M. de Serbellane passe par ici, je le sais;

il a mandé qu'il y viendroit, il est peut-être plus sûr de l'y

attendre.

Oui, je suis parti, lorsqu'elle avoit consenti à me voir, lorsqu'elle

avoit, sans doute, préparé quelques ruses pour me tromper; je suis

parti sans regrets, mais avec un sentiment d'indignation qui a changé

totalement ma disposition pour elle. Mon ami, lisez bien ces mots qui

m'étonnent plus que vous-même en les traçant: _Madame d'Albémar n'a

mérité ni votre estime ni mon amour_.

Quand elle me répondit qu'elle me recevroit, je n'osai pas vous

l'écrire, mon cher maître; mais je ne pouvois contenir dans mon sein

la joie que je ressentois; je me promenois dans ma chambre avec des

transports dont je n'étois plus le maître: quelquefois cette vive

émotion de bonheur m'oppressoit tellement, que je voulois la calmer en

me rappelant tout ce qu'il y avoit de cruel dans ma situation, dans

mes liens; mais il est des momens où l'âme repousse toute espèce de

peines, et ces idées tristes qui, la veille, me pénétroient si

profondément, glissoient alors sur mon coeur, comme s'il avoit été

invulnérable.

Je m'étois enfermé; un de mes gens frappa à ma porte; je tressaillis à

ce bruit; tout événement inattendu me faisoit peur; je redoutois même

une lettre de madame d'Albémar; je craignais une émotion, fût-elle

douce! On me remit un billet de madame de Vernon, qui me demandoit de

venir la voir à l'instant, pour une affaire de famille importante; il

fallut y aller; madame de Vernon me dit d'abord ce dont il s'agissoit,

et je regrettai, je l'avoue, d'être venu pour un si foible intérêt;

l'instant d'après elle prit à part l'envoyé de Toscane qui étoit chez

elle, et me pria d'attendre un moment pour qu'elle pût me parler

encore.

Je l'entendis qui lui disoit:--Voici la lettre de madame d'Albémar;

appuyez auprès du ministre sa demande en faveur de M. de

Serbellane.--A ce nom, je me levai, je m'approchai de madame de

Vernon, malgré l'inconvenance de cette brusque interruption; elle

continua de parler devant moi, et j'appris, juste ciel! j'appris que

madame d'Albémar avoit été le matin même chez l'envoyé de Toscane,

pour obtenir, par son crédit, un sauf-conduit qui permît à M. de

Serbellane de revenir en France, malgré son duel. N'ayant point trouvé

l'envoyé de Toscane, elle lui écrivoit pour lui renouveler cette

demande; elle en chargeoit madame de Vernon. J'ai vu l'écriture de

madame d'Albémar; elle a obtenu ce qu'elle désiroit, et dans quinze

jours M. de Serbellane doit être en France; oui, il y sera; mais il

m'y trouvera; je le forcerai bien à me donner un prétexte de

vengeance.

Mon parti fut pris tout à coup; je résolus d'aller au-devant de M. de

Serbellane, et de partir sans délai. Si j'étois resté un seul jour, je

n'aurois pu résister au besoin de voir madame d'Albémar, pour

l'accabler des reproches les plus insultans, et c'étoit encore lui

accorder une sorte de triomphe; mais ce départ, à l'instant même où

son billet foible et trompeur me donne la permission de la voir, ce

départ, sans un mot d'excuse ni de souvenir, l'aura, je l'espère,

offensée.

J'ai écrit à madame de Mondoville, pour lui donner un prétexte

quelconque de mon voyage; je n'ai voulu dire adieu à personne; mes

gens, en recevant mes ordres pour mon départ, me regardoient avec

étonnement; je me croyois calme, et sans doute quelque chose

trahissoit en moi l'état où j'étois. Si j'avois vu quelqu'un, mon

agitation eût été remarquée; peut-être Delphine l'auroit-elle apprise!

il faut qu'elle me croye dédaigneux et tranquille, c'est tout ce que

je désire: si je mourois du mal qui me consume, mon ami, jamais vous

ne lui diriez que c'est elle qui me tue; j'en exige votre serment; je

me sentirois une sorte de rage contre ma fièvre, si je pensois qu'elle

pût l'attribuer à l'amour.

J'ai voulu m'éloigner aussi de madame de Vernon; je la hais; c'est

injuste, je le sais; mais enfin, toutes les peines que j'ai éprouvées,

c'est elle qui me les a annoncées; depuis mon mariage même, chaque

fois qu'une idée, une circonstance me faisoit du bien, le hasard

amenoit de quelque manière cette femme pour me découvrir la vérité,

j'en conviens, la vérité, mais celle qu'on ne peut entendre sans

détester qui vous la dit. Ne combattez pas cette prévention, je la

condamne; mais que ne condamné-je pas en moi! et je ne puis me vaincre

sur rien! Ah! qu'il seroit heureux que je mourusse! cependant ne

craignez pas que M. de Serbellane me tue; non, il n'est pas juste que

tout lui réussisse; il me semble que c'est assez des prospérités dont

il a joui; s'il met le pied en France, il en trouvera le terme.

Delphine · 第 93 / 322 题