Léonce à M. Barton.
Bordeaux, 23 septembre.
L'auriez-vous cru, que ce seroit de cette ville que vous recevriez ma
première lettre? Je devois la voir, et je suis parti; je suis venu
sans m'arrêter jusqu'ici; je comptais aller de même, jusqu'à ce que
j'eusse rencontré cet homme insolemment heureux, que l'on fait revenir
en France; la fièvre m'a pris avec tant de violence, qu'il faut bien
suspendre mon voyage; mais M. de Serbellane passe par ici, je le sais;
il a mandé qu'il y viendroit, il est peut-être plus sûr de l'y
attendre.
Oui, je suis parti, lorsqu'elle avoit consenti à me voir, lorsqu'elle
avoit, sans doute, préparé quelques ruses pour me tromper; je suis
parti sans regrets, mais avec un sentiment d'indignation qui a changé
totalement ma disposition pour elle. Mon ami, lisez bien ces mots qui
m'étonnent plus que vous-même en les traçant: _Madame d'Albémar n'a
mérité ni votre estime ni mon amour_.
Quand elle me répondit qu'elle me recevroit, je n'osai pas vous
l'écrire, mon cher maître; mais je ne pouvois contenir dans mon sein
la joie que je ressentois; je me promenois dans ma chambre avec des
transports dont je n'étois plus le maître: quelquefois cette vive
émotion de bonheur m'oppressoit tellement, que je voulois la calmer en
me rappelant tout ce qu'il y avoit de cruel dans ma situation, dans
mes liens; mais il est des momens où l'âme repousse toute espèce de
peines, et ces idées tristes qui, la veille, me pénétroient si
profondément, glissoient alors sur mon coeur, comme s'il avoit été
invulnérable.
Je m'étois enfermé; un de mes gens frappa à ma porte; je tressaillis à
ce bruit; tout événement inattendu me faisoit peur; je redoutois même
une lettre de madame d'Albémar; je craignais une émotion, fût-elle
douce! On me remit un billet de madame de Vernon, qui me demandoit de
venir la voir à l'instant, pour une affaire de famille importante; il
fallut y aller; madame de Vernon me dit d'abord ce dont il s'agissoit,
et je regrettai, je l'avoue, d'être venu pour un si foible intérêt;
l'instant d'après elle prit à part l'envoyé de Toscane qui étoit chez
elle, et me pria d'attendre un moment pour qu'elle pût me parler
encore.
Je l'entendis qui lui disoit:--Voici la lettre de madame d'Albémar;
appuyez auprès du ministre sa demande en faveur de M. de
Serbellane.--A ce nom, je me levai, je m'approchai de madame de
Vernon, malgré l'inconvenance de cette brusque interruption; elle
continua de parler devant moi, et j'appris, juste ciel! j'appris que
madame d'Albémar avoit été le matin même chez l'envoyé de Toscane,
pour obtenir, par son crédit, un sauf-conduit qui permît à M. de
Serbellane de revenir en France, malgré son duel. N'ayant point trouvé
l'envoyé de Toscane, elle lui écrivoit pour lui renouveler cette
demande; elle en chargeoit madame de Vernon. J'ai vu l'écriture de
madame d'Albémar; elle a obtenu ce qu'elle désiroit, et dans quinze
jours M. de Serbellane doit être en France; oui, il y sera; mais il
m'y trouvera; je le forcerai bien à me donner un prétexte de
vengeance.
Mon parti fut pris tout à coup; je résolus d'aller au-devant de M. de
Serbellane, et de partir sans délai. Si j'étois resté un seul jour, je
n'aurois pu résister au besoin de voir madame d'Albémar, pour
l'accabler des reproches les plus insultans, et c'étoit encore lui
accorder une sorte de triomphe; mais ce départ, à l'instant même où
son billet foible et trompeur me donne la permission de la voir, ce
départ, sans un mot d'excuse ni de souvenir, l'aura, je l'espère,
offensée.
J'ai écrit à madame de Mondoville, pour lui donner un prétexte
quelconque de mon voyage; je n'ai voulu dire adieu à personne; mes
gens, en recevant mes ordres pour mon départ, me regardoient avec
étonnement; je me croyois calme, et sans doute quelque chose
trahissoit en moi l'état où j'étois. Si j'avois vu quelqu'un, mon
agitation eût été remarquée; peut-être Delphine l'auroit-elle apprise!
il faut qu'elle me croye dédaigneux et tranquille, c'est tout ce que
je désire: si je mourois du mal qui me consume, mon ami, jamais vous
ne lui diriez que c'est elle qui me tue; j'en exige votre serment; je
me sentirois une sorte de rage contre ma fièvre, si je pensois qu'elle
pût l'attribuer à l'amour.
J'ai voulu m'éloigner aussi de madame de Vernon; je la hais; c'est
injuste, je le sais; mais enfin, toutes les peines que j'ai éprouvées,
c'est elle qui me les a annoncées; depuis mon mariage même, chaque
fois qu'une idée, une circonstance me faisoit du bien, le hasard
amenoit de quelque manière cette femme pour me découvrir la vérité,
j'en conviens, la vérité, mais celle qu'on ne peut entendre sans
détester qui vous la dit. Ne combattez pas cette prévention, je la
condamne; mais que ne condamné-je pas en moi! et je ne puis me vaincre
sur rien! Ah! qu'il seroit heureux que je mourusse! cependant ne
craignez pas que M. de Serbellane me tue; non, il n'est pas juste que
tout lui réussisse; il me semble que c'est assez des prospérités dont
il a joui; s'il met le pied en France, il en trouvera le terme.