Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Ce 21 septembre.
Je n'ai pas eu depuis deux jours la force de vous écrire; je
craindrois cependant qu'un plus long silence ne vous inquiétât, je ne
veux pas le prolonger; mais que puis-je dire maintenant? rien, plus
rien du tout; il n'y a pas même dans ma vie de la douleur à confier.
J'ai du dégoût de moi puisque je ne peux plus penser à lui; il n'y a
rien dans mon âme, rien dans mon esprit qui m'intéresse. Je ne pars
pas immédiatement, parce que Thérèse reste encore quelque temps chez
moi, et que madame de Vernon est malade, peut-être ruinée; je veux la
consoler et réparer ainsi mes injustes soupçons contre elle. J'ai
encore en ma puissance de la fortune et des soins, je veux faire de ce
qui me reste du bien à quelqu'un, et, s'il se peut, surtout à madame
de Vernon. Je m'étonne que je puisse servir à quoi que ce soit dans ce
monde, mais enfin si je le puis, je le dois.
Je veux tâcher d'engager madame de Vernon à venir avec moi dans les
provinces méridionales; ce voyage est nécessaire à l'état menaçant de
sa poitrine. Si elle a dérangé sa fortune, je lui offrirai les
services que je peux lui rendre, mais je ne lui donnerai point de
conseils sur la conduite qu'elle doit tenir désormais; hélas! sais-je
juger, sais-je découvrir la vérité! sur quoi pourroit-on s'en
rapporter à moi, quand je ne puis me guider moi-même! ma tête est
exaltée; je n'observe point, je crois voir ce que j'imagine; mon coeur
est sensible, mais il se donne à qui veut le déchirer. Je vous le dis,
Louise, je ne suis plus rien qu'un être assez bon, mais qu'il faut
diriger, et dont surtout il ne faut jamais parler à personne au monde,
comme d'une femme distinguée sous quelque rapport que ce soit.
J'ai pourtant encore une sorte de besoin de vous raconter les
dernières heures dont je gardai l'idée, celles qui ont terminé
l'histoire de ma vie; je ne veux pas que vous ignoriez ce que j'ai
encore éprouvé pendant que j'existois: seulement ne me répondez pas
sur ce sujet, ne me parlez que de vous, et de ce que je peux faire
pour vous; ne me dites rien de moi: il n'y a plus de Delphine,
puisqu'il n'y a plus de Léonce! crainte, espoir, tout s'est évanoui
avec mon estime pour lui; le monde et mon coeur sont vides.
Il faut l'avouer pour m'en punir, le jour où je l'attendois, il
m'étoit plus cher que dans aucun autre moment de ma vie. Depuis
l'instant où le soleil se leva, quel intérêt je mis à chaque heure qui
s'écouloit! de combien de manières je calculai quand il étoit
vraisemblable qu'il viendroit! d'abord il me parut qu'il devoit
arriver à l'heure qu'il supposoit celle de mon réveil, afin d'être
certain de me trouver seule. Quand cette heure fut passée, je pensai
que j'avois eu tort d'imaginer qu'il la choisiroit, et je comptai sur
lui entre midi et trois heures; à chaque bruit que j'entendois, je
combinois par mille raisons minutieuses s'il viendroit à cheval ou en
voiture. Je n'allai pas chez Thérèse, je n'ouvris pas un livre, je ne
me promenai pas, je restai à la place d'où l'on voyoit le chemin.
L'horloge du village de Bellerive ne sonne que toutes les demi-heures;
j'avois ma montre devant moi, et je la regardois quand mes yeux
pouvoient quitter la fenêtre. Quelquefois je me fixois à moi-même un
espace de temps que je me promettois de consacrer à me distraire; ce
temps étoit précisément celui pendant lequel mon âme étoit le plus
violemment agitée.
Ce que j'éprouvai peut-être de plus pénible dans cette attente, ce fut
l'instant où le soleil se coucha; je l'avois vu se lever lorsque mon
coeur étoit ému par la plus douce espérance; il me sembloit qu'en
disparoissant, il m'enlevoit tous les sentimens dont j'avois été
remplie à son aspect. Cependant, à cette heure de découragement
succéda bientôt une idée qui me ranima; je m'étonnai de n'avoir pas
songé que c'étoit le soir que Léonce choisiroit pour s'entretenir plus
long-temps avec moi, et je retombai dans cet état, le plus cruel de
tous, où l'espoir même fait presque autant de mal que l'inquiétude.
L'obscurité ne me permettoit plus de distinguer de loin les objets;
j'en étois réduite à quelques bruits rares dans la campagne, et plus
la nuit approchoit, plus ma souffrance étoit uniforme et pesante;
combien je regrettais le jour, ce jour même dont toutes les heures
m'avoient été si pénibles!
Enfin, j'entends une voiture, elle s'approche, elle arrive, je ne
doute plus; j'entends monter mon escalier, je n'ose avancer; mes gens
ouvrent les deux battans, apportent des lumières, et je vois entrer
madame de Mondoville et madame de Vernon! Non, vous ne pouvez pas vous
peindre ce qu'on éprouve, lorsque après le supplice de l'attente, on
passe par toutes les sensations qui en font espérer la fin, et que,
trompé tout à coup, on se voit rejeté en arrière, mille fois plus
désespéré qu'avant le soulagement passager qu'on vient d'éprouver.
Je n'avois pas la force de me soutenir; l'idée me vint que Léonce
alloit arriver, qu'il s'en iroit en apprenant que je n'étois pas
seule, et que je ne retrouverois peut-être jamais l'occasion de lui
parler. Je reçus madame de Mondoville et sa mère avec une distraction
inouïe; je me levai, je me rassis, je me relevai pour sonner, je
demandai du thé, et craignant tout à coup que cet établissement ne les
retînt, je leur dis:--Mais vous voulez peut-être retourner à Paris ce
soir?--Elles arrivoient, rien n'étoit plus absurde; mais je ne pouvois
supporter la contrariété que leur présence me faisoit éprouver.
Madame de Vernon s'approchoit de moi pour me prendre à part avec
l'attention la plus aimable, lorsque madame de Mondoville la prévint
et me dit:--J'ai voulu accompagner ma mère ici ce soir; son intention
étoit de venir seule, mais j'avois besoin de votre société, pour me
distraire du chagrin que j'ai éprouvé ce matin, en apprenant que mon
mari avoit été obligé de partir cette nuit pour l'Espagne.--A ces
mots, un nuage couvrit mes yeux, et je ne vis plus rien autour de moi.
Madame de Mondoville se seroit aperçue de mon état, si sa mère, avec
cette promptitude et cette présence d'esprit qui n'appartiennent qu'à
elle, ne se fût placée entre sa fille et moi, comme je retombois sur
ma chaise, et ne l'eût priée très-instamment d'aller dire à un de ses
gens de lui apporter une lettre qu'elle avoit oubliée dans sa voiture.
Pendant que Matilde étoit sortie, madame de Vernon me porta presque
entre ses bras dans la chambre à côté, et me dit:--Attendez-moi, je
vais vous rejoindre.--Elle alla conseiller à sa fille de monter dans
la chambre qui lui étoit destinée, et lui dit que j'avois besoin de
repos; sa fille ne demanda pas mieux que de se retirer, et ne conçut
pas le moindre soupçon de ce qui se passoit. Madame de Vernon revint;
j'avois à peine repris mes sens, et lorsqu'elle s'approcha de moi,
oubliant entièrement les soupçons que j'avois conçus, je me jetai dans
ses bras avec la confiance la plus absolue; ah! j'avois tant de besoin
d'une amie! je l'aurois forcée à l'être, quand son coeur n'y auroit
pas été disposé.
Combien de fois lui répétai-je avec déchirement:--Il est parti,
Sophie, quand il devoit me voir, aujourd'hui même; quelle insulte!
quel mépris!--J'avouai tout à madame de Vernon, elle avoit tout
deviné; elle me fit sentir avec une grande délicatesse, quoique avec
une parfaite évidence, à quel point j'avois eu tort de me défier
d'elle.--Ne voyez-vous pas, me dit-elle, combien un homme qui se
conduit ainsi avoit de préventions contre vous! vous avez cru qu'il
étoit jaloux de M. de Serbellane; pouvoit-il l'être après la
confidence que je lui avois faite de votre part? le dernier billet
même que vous lui avez écrit, où vous lui annoncez, me dites-vous,
votre résolution de rester en Languedoc, ce billet ne détruisoit-il
pas tout ce qu'on a répandu sur votre prétendu voyage en Portugal?
non, je vous le dis, c'est un homme qui a conservé du goût pour vous,
ce qui est bien naturel, mais qui ne veut pas s'y livrer, parce que
votre caractère ne lui convient pas; et quand son goût l'entraîne, il
prend des partis décisifs pour s'y arracher. Il n'y a rien de plus
violent que Léonce; vous le savez, sa conduite le prouve; il s'en est
allé cette nuit sans me prévenir; il a instruit seulement sa femme par
un billet assez froid, qu'une lettre de sa mère le forçoit à partir à
l'instant, et j'ai su positivement par ses gens qu'il n'avoit point
reçu de lettres d'Espagne; c'étoit donc vous qu'il évitoit: cette
crainte même est une preuve qu'il redoute votre ascendant, mais jamais
il ne s'y soumettra, quand votre délicetesse pourroit vous permettre à
présent de le désirer.
--Je voulus me justifier auprès de madame de Vernon de la moindre
pensée qui pût offenser Matilde; mais cette généreuse amie s'indigna
que je crusse cette explication nécessaire; elle me témoigna la plus
parfaite estime; l'embarras que je remarque quelquefois en elle étoit
entièrement dissipé, et du moins, à travers ma douleur, j'acquis plus
de certitude que jamais, qu'elle m'aimoit avec tendresse. Hélas! sa
santé est bien mauvaise, les veilles ont abîmé sa poitrine. J'ai voulu
l'engager à parler d'elle, de ses affaires, de ses projets, mais elle
ramenoit sans cesse la conversation sur moi, avec cette grâce qui lui
est propre; ne se lassant pas de m'interroger, cherchant, découvrant
toutes les nuances de mes sentimens, réussissant quelquefois à me
soulager, et n'oubliant rien de tout ce que l'on pouvoit dire sur mes
peines: enfin sans elle, je ne sais si j'aurois supporté cette
dernière douleur Ce que je ressentois étoit amer et humiliant; Sophie
m'a relevée à mes propres yeux; elle a su adoucir mes impressions, et
me préserver du moins d'une irritation, d'un ressentiment qui auroit
dénaturé mon caractère.
Louise, vous n'étiez pas auprès de moi, il a bien fallu qu'une autre
me secourût; mais dès que Thérèse m'aura quittée, dans un mois, je
viendrai, je m'abandonnerai à vous, et si je ne puis vivre, vous me le
pardonnerez.