LETTRE VII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, ce 8 août.

Ne puis-je donc faire un pas qui ne renouvelle plus cruellement encore

les chagrins que je ressens? pourquoi m'a-t-on conduite chez madame de

Lebensei? Elle est heureuse par le mariage; elle l'est parce que son

mari a su braver l'opinion, parce qu'il a méprisé les vains discours

du monde, et qu'à cet égard il est en tout l'opposé de Léonce. Madame

de Lebensei est heureuse, et je l'aurois été bien plus qu'elle, car

son caractère ne la met point entièrement au-dessus du blâme; son

coeur est bien loin d'aimer comme le mien; et quel homme, en effet,

pourroit inspirer à personne ce que j'éprouve pour Léonce?

Madame de Vernon vint me prendre hier pour aller à Cernay comme nous

en étions convenues. En arrivant nous apprîmes que M. de Lebensei

étoit absent. Madame de Lebensei, en nous voyant, fut émue; elle

cherchoit à le cacher, mais il étoit aisé de démêler cependant qu'une

visite de ses parens étoit un événement pour elle, dans la

proscription sociale où elle vivoit. Vous avez connu madame de

Lebensei à Montpellier: elle a près de trente ans; sa figure, calme et

régulière, est toujours restée la même. Nous parlâmes quelque temps

sur tous les sujets convenus dans le monde, pour éviter de se

connoître et de se pénétrer: cette manière de causer n'intéressoit

point une personne qui, comme madame de Lebensei, passe sa vie dans la

retraite; néanmoins elle craignoit de s'approcher la première d'aucun

sujet qui pût nous engager à lui parler de sa situation. J'essayai de

nommer quelques personnes de sa connoissance; il me parut, par ce

qu'elle m'en dit qu'elle ne les voyoit plus; je remarquai bien qu'elle

souffroit d'en avoir été abandonnée, mais je ne m'en aperçus qu'à la

fierté même avec laquelle elle repoussoit tout ce qui pouvoit

ressembler à une tentative pour se justifier, ou à des efforts pour se

rapprocher du monde. Elle veut briser ce qu'elle pourroit conserver

encore de liens avec la société, non par indifférence, mais pour

n'avoir plus aucune communication avec ce qui lui fait mal.

Madame de Lebensei a pris tellement l'habitude de se contenir en

présence des autres, qu'il étoit difficile de l'amener à nous parler

avec confiance. Cependant, comme madame de Vernon lui faisoit quelques

excuses polies sur l'absence de sa fille, il lui échappa de

dire:--Vous avez la bonté de me cacher, madame, la véritable raison de

cette absence; madame de Mondoville ne veut pas me voir depuis que

j'ai épousé M. de Lebensei.--Madame de Vernon sourit doucement, je

rougis, et madame de Lebensei continua.--Vous, madame, dit-elle en

s'adressant à madame de Vernon, vous, qui m'avez connue dans mon

enfance, et qui avez été l'amie de ma famille, je vous remercie d'être

venue me trouver dans cette circonstance; je remercie madame d'Albémar

de vous avoir accompagnée ici; je ne cherche pas le monde; je ne veux

pas lui donner le droit de troubler mon bonheur intérieur; mais une

marque de bienveillance m'est singulièrement précieuse, et je sais la

sentir.--Ses yeux se remplirent alors de larmes; et, se levant pour

nous les dérober, elle nous mena voir son jardin et le reste de sa

maison.

L'un et l'autre étoit arrangé avec soin, goût et simplicité; c'étoit

un établissement pour la vie, rien n'y étoit négligé: tout rappeloit

le temps qu'on avoit déjà passé dans cette demeure, et celui plus long

encore qu'on se proposoit d'y rester. Madame de Lebensei me parut une

femme d'un esprit sage sans rien de brillant, éclairée, raisonnable,

plutôt qu'exaltée. Je ne concevois pas bien comment, avec un tel

caractère, sa conduite avoit été celle d'une personne passionnée, et

j'avois un grand désir de l'apprendre d'elle; mais madame de Vernon ne

m'aidoit point à l'y engager; elle étoit triste et rêveuse, et ne se

mêloit point à la conversation.

En parcourant les jardins de madame de Lebensei, je découvris, dans un

bois retiré, un autel élevé sur quelques marches de gazon; j'y lus ces

mots: _A six ans de bonheur, Élise et Henri_. Et plus bas: _L'amour et

le courage réunissent toujours les coeurs qui s'aiment_. Ces paroles

me frappèrent; il me sembla qu'elles faisoient un douloureux contraste

avec ma destinée; et je restai tristement absorbée devant ce monument

du bonheur. Madame de Lebensei s'approcha de moi; et, troublée comme

je l'étois, je m'écriai involontairement:--Ah! ne m'apprendrez-vous

donc pas ce que vous avez fait pour être heureuse? Hélas! je ne

croyois plus que personne le fût sur la terre.--Madame de Lebensei,

touchée, sans doute, de mon attendrissement, me dit avec un mouvement

très-aimable:--Vous saurez, madame, puisque vous le désirez, tout ce

qui concerne mon sort; je ne puis être insensible à l'espoir de

captiver votre estime. Un sentiment de timidité, que vous trouverez

naturel, me rendroit pénible de parler long-temps de moi; j'aurai plus

de confiance en écrivant.--Madame de Vernon nous rejoignit alors, et

fut témoin de l'expression de ma reconnoissance.

Madame de Lebensei nous pria toutes les deux de rester chez elle

quelques jours; je m'y refusai pour cette fois, n'en ayant pas prévenu

Thérèse; mais nous promîmes de revenir; je désirois revoir madame de

Lebensei, et j'aurois craint de la blesser en la refusant: on a de la

susceptibilité dans sa situation, et cette susceptibilité, les âmes

sensibles doivent la ménager, car elle donne aux plus petites choses

une grande influence sur le bonheur.

En revenant avec madame de Vernon, je fus encore plus frappée que je

ne l'avois été le matin de sa pâleur et de sa tristesse, et je lui

demandai à quelle heure elle s'étoit couchée la nuit dernière.--A cinq

heures du matin, me répondit-elle.--Vous avez donc joué?--Oui.--Mon

Dieu! repris-je, comment pouvez-vous vous abandonner à ce goût

funeste? vous y aviez renoncé depuis si long-temps!--Je m'ennuie dans

la vie, me répondit-elle; je manque d'intérêt, de mouvement, et mon

repos n'a point de charmes: le jeu m'anime sans m'émouvoir

douloureusement; il me distrait de toute autre idée, et je consume

ainsi quelques heures sans les sentir.--Est-ce à vous, lui dis-je, de

tenir ce langage? votre esprit....--Mon esprit! interrompit-elle; vous

savez bien que je n'en ai que pour causer, et point du tout pour lire,

ni pour réfléchir; j'ai été élevée comme cela; je pense dans le monde;

seule, je m'ennuie ou je souffre.--Mais ne savez-vous donc pas, lui

dis-je, jouir des sentimens que vous inspirez?--Vous voyez quelle a

été la conduite de ma fille pour moi, me répondit-elle; de ma fille à

qui j'avois fait tant de sacrifices; peut-être qu'en voulant la

servir, je me suis rendue moins digne de votre amitié; vous me

l'accordez encore, mais votre confiance en moi n'est plus la même;

tout est donc altéré pour moi. Néanmoins les momens que je passe avec

vous sont encore les plus agréables de tous; ainsi ne parlons pas de

mes peines dans le seul instant où je les oublie.--Alors elle ramena

la conversation sur madame de Lebensei; et comme elle a tout à la fois

de la grâce et de la dignité dans les manières, il est impossible de

persister à lui parler d'un sujet qu'elle évite, ni de résister au

charme de ce qu'elle dit.

Elle fut si parfaitement aimable pendant la route, qu'elle suspendit

un moment l'amertume de mes chagrins. La finesse de son esprit, la

délicatesse de ses expressions, un air de douceur et de négligence,

qui obtient tout sans rien demander; ce talent de mettre son âme

tellement en harmonie avec la vôtre, que vous croyez sentir avec elle,

en même temps qu'elle, tout ce que son esprit développe en vous; ces

avantages qui n'appartiennent qu'à elle, ne peuvent jamais perdre

entièrement leur ascendant. Il me semble impossible, quand je vois

madame de Vernon, de ne pas me confier à son amitié; et cependant, dès

que je suis loin d'elle, le doute me ressaisit de nouveau: que le

coeur humain est bizarre! on a des sentimens que l'on cherche à se

justifier, parce qu'on a toujours en soi quelque chose qui les blâme;

et l'on cède à de certains agrémens, à de certains esprits, avec une

sorte de crainte, qui ajoute peut-être encore à l'attrait qu'ils

inspirent et qu'on voudroit combattre.

Ce matin, comme je me levois, ayant passé presque toute la nuit à

réfléchir sur l'heureux et doux asile de Cernay, je reçus la lettre

que madame de Lebensei m'avoit promis de m'écrire: la voici; jugez,

Louise, de ce que j'ai dû souffrir en la lisant.

Madame de Lebensei à madame d'Albémar.

PARMI les sacrifices qui me sont imposés, madame, le seul que j'aurois

de la peine à supporter, ce seroit de vous avoir connue, et de ne pas

chercher à vous prouver que je ne mérite point l'injustice dont on a

voulu me rendre victime. Mettez quelque prix à mes efforts pour

obtenir votre approbation; car jusqu'à ce jour, satisfaite de mon

bonheur, et fière de mon choix, je n'ai pas fait une démarche pour

expliquer ma conduite.

En prenant la résolution de faire divorce avec mon premier mari, et

d'épouser quelques années après M. de Lebensei, j'ai parfaitement

senti que je me perdois dans le monde, et j'ai formé, dès cet instant,

le dessein de n'y jamais reparoître. Lutter contre l'opinion, au

milieu de la société, est le plus grand supplice dont je puisse me

faire l'idée. Il faut être, ou bien audacieuse, ou bien humble pour

s'y exposer. Je n'étois ni l'une ni l'autre, et je compris très-vite

qu'une femme qui ne se soumet pas aux préjugés reçus, doit vivre dans

la retraite, pour conserver son repos et sa dignité; mais il y a une

grande différence entre ce qui est mal en soi, et ce qui ne l'est

qu'aux yeux des autres; la solitude aigrit les remords de la

conscience, tandis qu'elle console de l'injustice des hommes.

Si j'avois été très-aimable, très-remarquable par la grâce et l'esprit

de société, le sacrifice de mes succès m'eût peut-être été pénible;

mais j'étois une femme ordinaire dans la conversation, quoique j'eusse

une manière de sentir très-forte et très-profonde; je pouvois donc

renoncer au monde, sans craindre ces regrets continuels de

l'amour-propre, qui troublent tôt ou tard les affections les plus

tendres.

Je n'avois point à redouter non plus le réveil des passions exaltées;

j'ai de la raison, quoique ma conduite ne soit pas d'accord avec ce

qu'on appelle communément ainsi. C'est d'après des réflexions sages et

calmes, que j'ai pris un parti qui sort de toutes les règles communes;

et rien de ce qui m'a décidée ne peut changer, car c'est d'après mon

caractère et celui de Henri que je me suis déterminée.

Les événemens de ma vie sont très-simples et peu multipliés; la suite

de mes impressions est le seul intérêt de mon histoire.

Un Hollandois, M. de T., avoit rapporté des colonies une très-grande

fortune; il passa quelque temps à Montpellier pour rétablir sa santé.

Il se prit, je ne sais pourquoi, d'une passion très-vive pour moi, me

demanda, m'obtint, et m'enmena dans son pays, où je ne connoissois

personne. Il fallut, à dix-huit ans, rompre avec tous les souvenirs de

ma vie. Je voulois m'attacher à mon mari: il y avoit, dans nos esprits

et dans nos caractères, une opposition continuelle; il étoit amoureux

de moi, parce qu'il me trouvoit jolie: car, d'ailleurs, il sembloit

qu'il auroit dû me haïr. Cette espèce d'attachement que je lui

inspirois ajoutoit donc encore à mon malheur; car si ma figure ne lui

avoit pas été agréable, il se seroit éloigné de moi, et je n'aurois

pas senti à chaque instant de la journée les défauts qui me le

rendoient insupportable.

Avarice, dureté, entêtement, toutes les bornes de l'esprit et de l'âme

se trouvoient en lui. Je me brisois sans cesse contre elles;

j'essayois sans cesse un plan quelconque de bonheur, et tous

échouoient contre son active et revécue médiocrité.

Il avoit fait sa fortune en Amérique, en exerçant sur ses malheureux

esclaves un despotisme tyrannique; il y avoit contracté l'habitude de

se croire supérieur à tout ce qui l'entouroit; les sentimens nobles,

les idées élevées lui paraissoient de l'affectation ou de la

niaiserie: exerciez-vous une vertu généreuse a vos dépens; il se

moquoit de vous: l'opposiez-vous à ses désirs; non-seulement il

s'irritoit contre vous, mais il cherchoit à dégrader vos motifs; il

vouloit qu'il n'y eût qu'une seule chose de considérée dans le monde,

l'art de s'enrichir, et le talent de faire prospérer, en tout genre,

ses propres intérêts. Enfin, je l'ai doublement senti, dans le temps

de mon malheur et dans les années heureuses qui l'ont suivi, l'étendue

des lumières, le caractère et les idées que l'on nomme philosophiques,

sont aussi nécessaires au charme, à l'indépendance, et à la douceur de

la vie privée, qu'elles peuvent l'être à l'éclat de toute autre

carrière.

Il falloit, pour vivre bien avec M. de T. que je renonçasse à tout ce

que j'avois de bon en moi; je n'aurois pu me créer un rapport avec lui

qu'en me livrant à un mauvais sentiment.

Quoiqu'il ne cherchât point à plaire, il étoit très-inquiet de ce

qu'on disoit de lui; il n'avoit ni l'indifférence sur les jugemens des

hommes, que la philosophie peut inspirer, ni les égards pour

l'opinion, qu'auroit dû lui suggérer son désir de la captiver. Il

vouloit obtenir ce qu'il étoit résolu de ne pas mériter, et cette

manière d'être lui donnoit de la fausseté dans ses rapports avec les

étrangers, et de la violence dans ses relations domestiques.

Il songeoit du matin au soir à l'accroissement de sa fortune; et je ne

pouvois pas même me représenter cet accroissement comme de nouvelles

jouissances, car j'étois assurée qu'une augmentation de richesses lui

faisoit toujours naître l'idée d'une diminution de dépense, et je ne

disputois sur rien avec lui dans la crainte de prolonger l'entretien,

et de sentir nos âmes de trop près dans la vivacité de la querelle.

L'exercice d'aucune vertu ne m'étoit permis; tout mon temps étoit pris

par le despotisme ou l'oisiveté de mon mari. Quelquefois les idées

religieuses venoient à mon secours; néanmoins combien elles ont acquis

plus d'influence sur moi depuis que je suis heureuse! Des souffrances

arides et continuelles, une liaison de toutes les heures avec un être

indigne de soi, gâtent le caractère, au lieu de le perfectionner.

L'âme qui n'a jamais connu le bonheur ne peut être parfaitement bonne

et douce; si je conserve encore quelque sécheresse dans le caractère,

c'est à ces années de douleur que je le dois. Oui, je ne crains pas de

le dire, s'il étoit une circonstance qui pût nous permettre une

plainte contre notre Créateur, ce seroit du sein d'un mariage mal

assorti que cette plainte échapperoit; c'est sur le seuil de la maison

habitée par ces époux infortunés qu'il faudroit placer ces belles

paroles du Dante, qui proscrivent l'espérance. Non, Dieu ne nous a

point condamnés à supporter un tel malheur! le vice s'y soumet en

apparence, et s'en affranchit chaque jour; la vertu doit le briser,

quand elle se sent incapable de renoncer pour jamais au bonheur

d'aimer, à ce bonheur dont le sacrifice coûte bien plus à notre nature

que le mépris de la mort.

Je ne vous développerai point ici mon opinion sur le divorce; quand M.

de Lebensei sera assez heureux pour vous connoître, madame, il vous

dira mieux que personne les raisonnemens qui m'ont convaincue; je ne

veux vous peindre que les sentimens qui ont décidé de mon sort.

Un jour, à La Haye, chez l'ambassadeur de France, on m'annonça qu'un

jeune François étoit arrivé le matin de Paris, et devoit nous être

présenté le soir même. Une femme me dit que ce François passoit pour

sauvage, savant et philosophe, que sais-je? tout ce que les François

sont rarement à vingt-cinq ans; elle ajouta qu'il avoit fait ses

études à Cambridge, et que sans doute il s'étoit gâté par les manières

angloises; mais comme il n'existe pas, selon mon opinion, de plus

noble caractère que celui des Anglois, je ne me sentois point prévenue

contre l'homme qui leur ressembloit. Je demandai son nom, elle me

nomma Henri de Lebensei, gentilhomme protestant du Languedoc; sa

famille étoit alliée de la mienne; je ne l'avois jamais vu, mais il

connoissoit le séjour de mon enfance; il étoit François; il avoit au

moins entendu parler de mes parens; cette idée, dans l'éloignement où

je vivois de tout ce qui m'avoit été cher, cette idée m'émut

profondément.

M. de Lebensei entra chez l'ambassadeur avec plusieurs autres jeunes

gens; je reconnus à l'instant l'image que je m'en étois faite: il

avoit l'habillement et l'extérieur d'un Anglois, rien de remarquable

dans la figure, que de l'élégance, de la noblesse, et une expression,

très-spirituelle. Je ne fus point frappée en le voyant, mais plus je

causai avec lui, plus j'admirai l'étendue et la force de son esprit,

et plus je sentis qu'aucun caractère ne convenoit mieux au mien.

Depuis ce jour jusqu'à présent, depuis six années, loin de me

reprocher d'aimer Henri de Lebensei, il m'a semblé toujours que si je

l'éloignois de moi je repousserois une faveur spéciale de la

Providence, le signe le plus manifeste de sa protection, l'ami qui me

rend l'usage de mes qualités naturelles, et me conduit dans la route

de la morale, de l'ordre et du bonheur.

Vous avez peut-être su les cruels traitemens que M. de T. me fit

éprouver quand il sut que j'aimois M. de Lebensei. Je n'avois point

d'enfans; je demandai le divorce selon les lois de Hollande. M. de T.,

avant d'y consentir, voulut exiger de moi une renonciation absolue à

toute ma fortune; quand je la refusai, il m'enferma dans sa terre et

me menaça de la mort; son amour s'étoit changé en haine, et toute sa

conduite étoit alors soumise à sa passion dominante, à l'avidité.

Henri me sauva par son courage, exposa mille fois sa vie pour me

délivrer, et me ramena enfin en France après deux années, pendant

lesquelles il m'avoit rendu tous les services que l'amour et la

générosité peuvent inspirer.

Mon divorce fut prononcé; je ne vous fatiguerai point des peines qu'il

m'en coûta pour l'obtenir; c'est Henri que je veux vous faire

connoître, toute ma destinée est en lui. Je vais peut-être vous

étonner, jeune et charmante Delphine; mais ce n'est point la passion

de l'amour, telle qu'on peut la ressentir dans l'effervescence de la

jeunesse, qui m'a décidée à choisir Henri pour le dépositaire de mon

sort; il y a de la raison dans mon sentiment pour lui, de cette raison

qui calcule l'avenir autant que le présent, et se rend compte des

qualités et des défauts qui peuvent fonder une liaison durable. On

parle beaucoup des folies que l'amour fait commettre: je trouve plus

de vraie sensibilité dans la sagesse du coeur que dans son égarement;

mais toute cette sagesse consiste à n'aimer, quand on est jeune, que

celui qui vous sera cher également dans tous les âges de la vie. Quel

doux précepte de morale et de bonheur! Et la morale et le bonheur sont

inséparables, quand les combinaisons factices de la société ne

viennent pas mêler leur poison à la vie naturelle.

Henri de Lebensei est certainement l'homme le plus remarquable par

l'esprit qu'il soit possible de rencontrer; une éducation sérieuse et

forte lui a donné sur tous les objets philosophiques des connoissances

infinies, et une imagination très-vive lui inspire des idées nouvelles

sur tous les faits qu'il a recueillis. Il se plaît à causer avec moi,

d'autant plus qu'une sorte de timidité sauvage et fière le rend

souvent taciturne dans le monde; comme son esprit est animé et son

caractère assez sérieux, plus le cercle se resserre, plus il déploie

dans la conversation d'agrémens et de ressources, et seul avec moi il

est plus aimable encore qu'il ne s'est jamais montré aux autres. Il

réserve pour moi des trésors de pensées et de grâce, tandis que le

commun des hommes s'exalte pour les auditeurs, s'enflamme par

l'amour-propre, et se refroidit dans l'intimité: tous ceux qui aiment

la solitude, ou que des circonstances ont appelés à y vivre, vous

diront de quel prix est dans les jouissances habituelles ce besoin de

communiquer ses idées, de développer ses sentimens, ce goût de

conversation qui jette de l'intérêt dans une vie où le calme s'achète

d'ordinaire aux dépens de la variété; et ne croyez point que cet

empressement de Henri pour mon entretien naisse seulement de son amour

pour moi; ma raison m'auroit dit encore qu'il ne faut jamais compter

sur les qualités que l'amour donne, ou se croire préservé des défauts

dont il corrige. Ce qui me rend certaine de mon bonheur avec Henri,

c'est que je connois parfaitement son caractère tel qu'il est,

indépendamment de l'affection que je lui inspire, et que je suis la

seule personne au monde avec laquelle il ait entièrement développé ses

vertus comme ses défauts.

Henri possède un genre d'agrément et de gaîté qui ne peut se

développer que dans la familiarité de sentimens intimes; ce n'est

point une grâce de parure, mais une grâce d'originalité dont la

parfaite aisance augmente beaucoup le charme: quand l'intimité est

arrivée à ce point, qui fait trouver du charme dans des jeux d'enfans,

dans une plaisanterie vingt fois répétée, dans de petits détails sans

fin auxquels personne que vous deux ne pourroit jamais rien

comprendre; mille liens sont enlacés autour du coeur, et il suffiroit

d'un mot, d'un signe, de l'allusion la plus légère à des souvenirs si

doux, pour rappeler ce qu'on aime du bout du monde.

J'ai de la disposition à la jalousie; Henri ne m'en fait jamais

éprouver le moindre mouvement: je sais que seule je le connois, que

seule je l'entends, et qu'il jouit d'être senti, d'être estimé par

moi, sans avoir jamais besoin de mettre en dehors ce qu'il éprouve. Il

a des opinions très-indépendantes, assez de mépris pour les hommes en

général, quoiqu'il ait beaucoup de bienveillance pour chacun d'eux en

particulier. On a dit assez de mal de lui, surtout depuis que, dans

les querelles politiques, il s'est montré partisan de la révolution;

il tient cette injustice pour acceptée, et rien au monde ne pourroit

le contraindre à une justification, pas même à une démonstration de ce

qu'il est: dès que cette démonstration peut être demandée, elle lui

devient impossible. Le parfait naturel de son caractère m'est encore

un garant de sa fidélité; s'il formoit une nouvelle liaison, il seroit

obligé d'entrer dans des explications sur lui-même, sur ses défauts,

sur ses qualités, dont sa conduite envers moi le dispense; il m'a

parlé par ses actions, et c'est de cette manière qu'un caractère fier

et souvent calomnié aime à se faire connoître.

Sous des formes froides et quelquefois sévères, il est plus accessible

que personne à la pitié; il cache ce secret, de peur qu'on n'en abuse;

mais moi, je le sais et je m'y confie. Sans doute je serois bien

malheureuse, s'il n'étoit retenu près de moi que par la crainte de

m'affliger en s'éloignant; mais tout en jouissant de l'amour que je

lui inspire, je songe avec bonheur que deux vertus me répondent de son

coeur, la vérité et la bonté. Nous nous faisons illusion; mais quand

on observe la société, il est aisé de voir que les hommes ont bien peu

besoin des femmes; tant d'intérêts divers animent leur vie, que ce

n'est pas assez du goût le plus vif, de l'attrait le plus tendre, pour

répondre de la durée d'une liaison: il faut encore que des principes

et des qualités invariables préservent l'esprit de se livrer à une

affection nouvelle, arrêtent les caprices de l'imagination, et

garantissent le coeur long-temps avant le combat; car s'il y avoit

combat, le triomphe même ne seroit plus du bonheur.

Que de qualités cependant, que de singularités même ne faut-il pas

trouver réunies dans le caractère d'un homme, pour avoir la certitude

complète de son affection constante et dévouée! et, sans cette

certitude, combien le parti que j'ai adopté seroit insensé! car

lorsqu'on prend une résolution contraire à l'opinion générale, rien ne

vous soutient que vous-même: vous avez contracté l'engagement d'être

heureuse, et si jamais vous laissiez échapper quelques regrets, le

public et vos amis seroient prêts à les repousser au fond de votre

coeur comme dans leur seul asile.

Je ne le dissimulerai point, les opinions philosophiques de Henri, la

force de son caractère, son indifférence absolue pour la manière de

penser des autres, quand elle n'est pas la sienne, tous ces appuis

m'ont été bien nécessaires pour lutter contre la défaveur du monde. Un

homme s'affranchit aisément de tout ce qui n'est pas sa conscience, et

s'il possède des talens vraiment distingués, c'est en obtenant de la

gloire qu'il cherche à captiver l'opinion publique; la gloire commence

à une grande distance du cercle passager de nos relations

particulières, et n'y pénètre même qu'à la longue. M. de Lebensei, par

un contraste singulier, mais naturel, est parfaitement indifférent à

l'opinion de ce qu'on appelle la société, et très-ambitieux

d'atteindre un jour à l'approbation du monde éclairé: moi, qui ne puis

être connue qu'autour de moi, je ne nie point que je ne sois affligée

quelquefois d'être généralement blâmée; mais comme ce blâme ne produit

pas sur Henri la plus légère impression, comme je suis assurée qu'il y

est tout-à-fait indifférent, je me distrais facilement de ma peine.

L'on n'est inconsolable, dans un sentiment vrai, que de la douleur de

ce qu'on aime; l'on finit toujours par oublier la sienne propre.

J'étois convaincue que la morale et la religion bien entendues ne me

défendoient point d'épouser Henri, puisque je ne troublois, par cette

résolution, la destinée de personne, et que je n'avois à rendre compte

qu'à Dieu de mon bonheur. Devois-je donc, quand le ciel m'avoit fait

rencontrer le seul caractère qui pût s'identifier avec le mien, le

seul homme qui pût tirer de mes qualités et de mes défauts des sources

de félicité pour tous les deux; devois-je sacrifier ce sort unique au

mal que pouvoient dire de moi de froids amis qui m'ont bientôt

oubliée, des indifférens qui savent à peine mon nom? Ils me

conseilleroient de renoncer au seul être qui m'aime, au seul être qui

me protège dans ce monde, tout en se préparant à me refuser du secours

si j'en avois besoin, si, redevenue isolée par déférence pour leurs

avis, j'allois leur demander l'un des milliers de services qu'Henri me

rendroit sans les compter.

Non, ce n'est point à l'opinion des hommes, c'est à la vertu seule

qu'on peut immoler les affections du coeur; entre Dieu et l'amour, je

ne reconnois d'autre médiateur que la conscience.

De quoi vous menace donc la société? de ne plus vous voir? la punition

n'est pas égale à la sévérité des lois qu'elle impose. Cependant, je

le répète à vous, madame, qui êtes encore dans les premières années de

la jeunesse, mon exemple ne doit entraîner personne à m'imiter. C'est

un grand hasard à courir pour une femme, que de braver l'opinion; il

faut, pour l'oser, se sentir, suivant la comparaison d'un poète, _un

triple airain autour du coeur_, se rendre inaccessible aux traits de

la calomnie, et concentrer en soi-même toute la chaleur de ses

sentimens; il faut avoir la force de renoncer au monde, posséder les

ressources qui permettent de s'en passer, et ne pas être douée

cependant d'un esprit ou d'une beauté rare, qui feroient regretter les

succès pour toujours perdus. Enfin, il faut trouver dans l'objet de

nos sacrifices la source toujours vive des jouissances variées du

coeur et de la raison, et traverser la vie appuyés l'un sur l'autre,

en s'aimant et faisant le bien.

Vous connoissez maintenant ma situation, madame; vous aurez aperçu que

mon bonheur n'est pas sans mélange; mais le bonheur parfait ne peut

jamais être le partage d'une femme à qui l'erreur de ses parens ou la

sienne propre ont fait contracter un mauvais mariage. Si l'enfant que,

je porte dans mon sein est une fille, ah! combien je veillerai sur son

choix! combien je lui répéterai que, pour les femmes, toutes les

années de la vie dépendent d'un jour! et que d'un seul acte de leur

volonté dérivent toutes les peines ou toutes les jouissances de leur

destinée.

Quand des personnes que j'estime condamnent la résolution que j'ai

prise; quand j'éprouve la foiblesse ou la dureté de mes amis,

quelquefois je ne retrouve plus, même dans la solitude, le repos que

j'espérois, et le souvenir du monde s'y introduit pour la troubler.

Mais dans les momens où je suis le plus abattue, un beau jour avec

Henri relève mon âme: nous sommes jeunes encore l'un et l'autre, et

néanmoins nous parlons souvent ensemble de la mort, nous cherchons

dans nos bois quelque retraite paisible pour y déposer nos cendres;

là, nous serons unis, sans que les générations successives qui

fouleront notre tombe nous reprochent encore notre affection mutuelle!

Nous nous entretenons souvent sur les idées religieuses, nous

interrogeons le ciel par des regards d'amour: nos âmes, plus fortes de

leur intimité, essaient de pénétrer à deux dans les mystères éternels.

Nous existons par nous mêmes, sans aucun appui, sans aucun secours des

hommes. M. de Lebensei, je l'espère, est plus heureux que moi, car il

est beaucoup plus indépendant des autres. Quand les chagrins, causés

par l'opinion, me font souffrir, je me dis que j'aurois été trop

heureuse, si les hommes avoient joint leur suffrage à ma félicité

intérieure, si j'avois vu, pour ainsi dire, mon bonheur se répéter de

mille manières dans leurs regards approbateurs. L'imparfaite destinée

jette toujours des regrets à travers les plus pures jouissances; la

peine que j'éprouve, la seule de ma vie, me garantit peut-être la

possession de tout ce qui m'est cher; elle m'acquitte envers la

douleur, qui ne veut pas qu'on l'oublie, et j'obtiendrai peut-être en

compensation le seul bien que je demande maintenant au ciel.........

Mourir avant Henri, recevoir ses soins à ma dernière heure, entendre

sa douce voix me remercier de l'avoir rendu heureux, de l'avoir

préféré à tout sur cette terre; alors j'aurai vécu de la vraie

destinée pour laquelle les femmes sont faites; aimer, encore aimer, et

rendre enfin au Dieu qui nous l'a donnée une âme que les affections

sensibles auront seules occupée.

Delphine · 第 67 / 322 题