Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bellerive, ce 6 août.
Je me croyois mieux, ma soeur, la dernière fois que je vous ai écrit;
aujourd'hui les circonstances les plus simples, telles qu'il en naîtra
chaque jour de semblables, ont rempli mon âme d'amertume: le fond
triste et sombre sur lequel repose ma destinée ne peut varier, et
cependant ma douleur se renouvelle sous mille formes, et chacune
d'elles exige un nouveau combat pour en triompher. Oh! qui pourroit
supporter long-temps l'existence à ce prix?
Ce matin un de mes gens m'a apporté de Paris des lettres assez
insignifiantes, et la liste des personnes qui sont venues me voir
pendant mon absence: je regardais avec distraction ces détails de la
société, qui m'intéressent si peu maintenant, lorsqu'une lettre
imprimée, que je n'avois point remarquée, attira mon attention; je
l'ouvris et j'y vis ces mots: _M. Léonce de Mondoville a l'honneur de
vous faire part de son mariage avec mademoiselle de Vernon._ Le mal
que m'a fait cette vaine formalité est insensé; mais tout n'est-il pas
folie dans les sensations des malheureux? J'ai été indignée contre
Léonce; il me semblent qu'il auroit dû veiller à ce qu'on ne suivît
pas l'usage envers moi: je trouvois de l'insulte dans cet envoi d'une
annonce à ma porte, comme s'il avoit oublié que c'étoit une sentence
de mort qu'il m'adressoit ainsi, par forme de circulaire, sans daigner
y joindre je ne sais quel mot de douceur ou de pitié. Je passai la
matinée entière dans un sentiment d'irritation inexprimable. Le
croiriez-vous? je commençai vingt lettres à Léonce pour m'abandonner à
peindre ce qui m'oppressoit; mais je savois, en les écrivant, que je
les brûlerois toutes; soyez-en sûre, je le savois: je ne puis répondre
des mouvemens qui m'agitent, mais quand il s'agira des actions, ne
doutez pas de moi.
Ce jour si péniblement commencé me réservoit encore des impressions
plus cruelles: madame de Vernon vint me demander à dîner. Une
demi-heure après son arrivée, comme j'étois appuyée sur ma fenêtre, je
vis dans mon avenue cette voiture bleue de Léonce qui m'étoit si bien
connue; un tremblement affreux me saisit; je crus qu'il venoit avec sa
femme accomplir encore son barbare cérémonial: j'étois dans un état
d'agitation inexprimable, je regardai madame de Vernon, et ma pâleur
l'effraya tellement, qu'elle avança rapidement vers moi pour me
soutenir. Elle aperçut alors cette voiture que je regardois fixement,
sans pouvoir en détourner les jeux.--C'est ma fille seule, me dit-elle
promptement; il n'y sera pas, j'en suis sûre; il ne viendroit pas chez
vous.--Ces mots produisirent sur moi les impressions les plus
diverses; je respirai de ce qu'il ne venoit pas. L'attente d'une si
douloureuse émotion me faisoit éprouver une terreur insupportable;
mais je fus couverte de rougeur, en me répétant les paroles de madame
de Vernon: il ne viendrait pas chez vous. Elle sait donc qu'il me
croit indigne de sa présence, ou qu'il a pitié de ma foiblesse, de
l'amour qu'il me croit encore pour lui. Ah! si je le voyois, combien
je serois calme, fière, dédaigneuse! Pendant que je cherchois à
reprendre quelque force, les deux battans de mon salon s'ouvrirent, et
l'on annonça madame de Mondoville.
Louise, c'est ainsi que l'heureuse Delphine se fût appelée, si
Thérèse.....Ah! ce n'est pas Thérèse; c'est lui, c'est lui seul! A
l'abri de ce nom de Mondoville, si doux, si harmonieux quand il
présageoit sa présence; à l'abri de ce nom, Matilde s'avançoit avec
fierté, avec confiance; et moi qu'il en a dépouillée, je n'osois lever
les regards sur elle, je pouvois à peine me soutenir. Elle m'aborda
fort simplement, et ne me parut pas avoir la moindre idée des motifs
de mon absence; elle attribua tout à mes soins pour madame d'Ervins,
et me parut avoir gagné depuis qu'elle passoit sa vie avec Léonce. _Je
ne suis pas la rose_, dit un poète oriental, _mais j'ai habité avec
elle_. Dieu! que deviendrai-je, moi condamnée à ne plus le revoir!
Une fois, dans la conversation, il me sembla que Matilde avoit pris un
geste, un mot familier à Léonce; mon sang s'arrêta tout à coup à ce
souvenir, si doux en lui-même, si amer quand c'étoit Matilde qui me le
retraçoit. Un des gens de Léonce servoit Matilde à table; tous ces
détails de la vie intime me faisoient mal. Si je restois ici,
j'éprouverois à chaque instant une douleur nouvelle. Voir sans cesse
Matilde, sentir son bonheur goutte à goutte! non, je ne le puis. Quand
il falloit m'adresser à elle, lui offrir ce qui se trouvoit sur la
table, j'évitois de lui donner aucun nom; madame de Vernon l'appeloit
souvent madame de Mondoville, et chaque fois je tressaillois.
Je m'aperçus aisément que madame de Vernon étoit blessée contre sa
fille; mais je gardois le silence sur tout ce qui pouvoit amener une
conversation animée; à peine pouvois-je articuler les mots les plus
insignifians sans me trahir. Enfin, après le dîner, madame de Vernon
demanda à Matilde quand son nouvel appartement seroit prêt.--Dans six
jours, répondit Matilde; et se retournant vers moi, elle me dit: Je
vois bien que cet arrangement déplaît à ma mère, mais je vous en fais
juge, ma cousine, n'est-il pas convenable que nous vivions dans des
maisons séparées? nos goûts et nos opinions diffèrent extrêmement; ma
mère aime le jeu, elle passe une partie de la nuit au milieu du monde,
la solitude me convient, et nous serons beaucoup plus heureuses toutes
les deux, en nous voyant souvent, mais en n'habitant pas sous le même
toit.--Finissons-en sur ce sujet, lui dit madame de Vernon assez
vivement; j'aurois modifié mes habitudes avec plaisir, je les aurois
même sacrifiées, si je m'étois crue nécessaire à votre bonheur: quant
à vos opinions, puisque c'est moi qui ai dirigé votre éducation, il
n'y a pas apparence que je ne sache pas ménager une manière de penser
que j'ai voulu vous inspirer; mais vous parlez de goûts, d'habitudes,
et jamais d'affections; celle que vous avez pour moi, en effet, a bien
peu d'ascendant sur votre vie; n'en parlons plus: j'avois encore une
illusion, vous venez de me prouver qu'il suffit d'en avoir une,
quelque aride que soit d'ailleurs la vie, pour éprouver de la
douleur.--Matilde rougit, je serrai la main de madame de Vernon, et
nous gardâmes toutes les trois le silence pendant quelques minutes;
enfin madame de Vernon le rompit, en demandant à Matilde si elle avoit
été voir sa cousine madame de Lebensei.--Je ne pense pas assurement,
répondit Matilde, que vous exigiez de moi d'aller voir une femme qui
s'est remariée pendant que son premier mari vivoit encore; un pareil
scandale ne sera jamais autorisé par ma présence.--Mais son premier
mari étoit étranger et protestant, lui répondit madame de Vernon; elle
a fait divorce avec lui selon les lois de son pays.--Et sa religion, à
elle-même, reprit Matilde, la comptez-vous pour rien? Elle est
catholique: pouvoit-elle se croire libre, quand sa religion ne le
permettoit pas?--Vous savez, reprit madame de Vernon, que son premier
mari étoit un homme très-méprisable; qu'elle aime le second depuis six
ans; qu'il lui a rendu des services généreux.--Je ne m'attendois pas,
je l'avoue, interrompit Matilde, que ma mère justifieroit la conduite
de madame de Lebensei.--Je ne sais si je la justifie, répondit madame
de Vernon; mais quand madame de Lebensei auroit commis une faute, la
charité chrétienne commanderoit l'indulgence envers elle.--La charité
chrétienne, répondit Matilde, est toujours accessible au repentir;
mais quand on persiste dans le crime, elle ordonne au moins de
s'éloigner des coupables.--Et vous voudriez, ma fille, que madame de
Lebensei quittât maintenant M. de Lebensei?--Oui, je le voudrois,
s'écria Matilde, car il n'est point, car il ne peut être son mari. On
dit de plus que c'est un homme dont les opinions politiques et
religieuses ne valent rien; mais je ne m'en mêle point: il est
protestant, il est tout simple que sa morale soit fort relâchée. Il
n'en est pas de même de madame de Lebensei, elle est catholique, elle
est ma parente; je vous le répète, ma conscience ne me permet pas de
la voir.--Eh bien, j'irai seule chez elle, répondit madame de
Vernon.--Je vous y accompagnerai, ma chère tante, lui dis-je, si vous
le permettez.--Aimable Delphine! s'écria madame de Vernon en
soupirant! eh bien! nous irons ensemble; elle demeure à deux lieues de
chez vous, elle passe sa vie dans la retraite, elle sait combien sa
conduite a été, non-seulement blâmée, mais calomniée; elle ne veut
point s'exposer à la société qui est très-mal pour elle.--Dites-lui
bien, reprit Matilde avec assez de vivacité, que ce n'est point ce
qu'on peut dire d'elle qui m'empêche d'aller la voir; je ne suis point
soumise à l'opinion, et personne ne sauroit la braver plus volontiers
que moi, si le moindre de mes devoirs y étoit intéressé; au premier
signe de repentir que donnera madame de Lebensei, je volerai auprès
d'elle, et je la servirai de tout mon pouvoir. Matilde, m'écriai-je
involontairement, Matilde, croyez-vous qu'on se repente d'avoir épousé
ce qu'on aime?--A peine ces mois m'étoient-ils échappés, que je
craignis d'avoir attiré son attention sur le sentiment qui me les
avoit inspirés; mais je me trompois; elle ne vit dans ces paroles
qu'une opinion qui lui parut immorale, et la combattit dans ce sens.
Je me tus, elle et sa mère repartirent pour Paris, et je vis ainsi
finir une contrainte douloureuse. Mais que de sentimens amers se sont
ranimés dans mon coeur! Quelle conduite que celle de Léonce! Il ne me
fait pas dire un mot, il ne veut pas me voir, il m'accable de
mépris!... Louise, j'ai écrit ce mot; malgré ce qu'il m'en a coûté,
j'ai pu l'écrire! car c'est de toute la hauteur de mon âme que je
considère l'injustice même de Léonce. Je voudrois cependant, je
voudrois au prix de ma misérable vie, qu'il me fût possible de le
rencontrer encore une fois par hasard, sans qu'il put me soupçonner de
l'avoir recherché. Je saurois alors, soyez-en sûre, je saurois
reconquérir son estime; je m'enorgueillis à cette idée; je l'aime
peut-être encore; mais ce qui m'est nécessaire surtout, c'est qu'il me
rende cette considération à laquelle il a sacrifié son bonheur, oui,
son bonheur.... Je valois mieux pour lui que Matilde. Se peut-il qu'un
mouvement de regret ne lui inspire pas le besoin de me parler! Louise,
ne condamnez pas celle que vous avez élevée; ce souhait, Le ciel m'en
est témoin, je ne le forme point pour me livrer aux sentimens les plus
criminels. Mais je voudrois du moins refuser de le voir, qu'il le sût,
qu'il en souffrît un moment, et qu'il cessât de me croire le plus
foible des êtres, le plus indigne de son inflexible caractère. Louise,
j'éprouve les douleurs les plus poignantes, et celles que je confie,
et celles qui me font mal à développer! Pardonnez-moi si j'y succombe;
c'est pour vous seule que je vis encore.