Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Ce 2 juillet.
Thérèse est perdue, ma chère Louise, et je ne sais à quel parti
m'arrêter pour adoucir sa cruelle situation. J'entrevoyois quelque
espoir pour mon bonheur, il y a deux jours, à la fête de madame de
Vernon; Léonce et moi, nous nous étions presque expliqués; mais depuis
le malheur arrivé à Thérèse, je suis tellement émue, que j'ai laissé
passer deux soirées sans oser aller chez madame de Vernon. Léonce
auroit remarqué ma tristesse, et je n'aurois pu lui en avouer la
cause; s'il est un devoir sacré pour moi, c'est celui de garder
inviolablement le secret de mon amie; et comment ne pas se laisser
pénétrer par ce qu'on aime? Je ne sais donc rien de Léonce; et madame
d'Ervins occupe seule tous mes momens.
Madame du Marset, cette cruelle ennemie de tous les sentimens, qu'elle
ne peut plus inspirer ni ressentir, a connu M. d'Ervins à Paris il y a
quinze ans, avant qu'il eût épousé Thérèse. Avant-hier au bal, madame
du Marset, placée à côté de lui, n'a cessé de lui parler bas, pendant
que Thérèse dansoit avec M. de Serbellane; je ne crois point que
madame du Marset ait été capable d'exciter positivement les soupçons
de M. d'Ervins; les caractères les plus méchans ne veulent pas
s'avouer qu'ils le sont, et se réservent toujours quelques moyens
d'excuse vis-à-vis des autres et d'eux-mêmes; mais j'ai cru
reconnoître par quelques mots échappés à la fureur de M. d'Ervins, que
madame du Marset, en apprenant que M. de Serbellane avoit passé six
mois dans son château avec sa femme, s'étoit moquée du rôle ridicule
qu'il devoit avoir joué, en tiers avec ces deux jeunes gens; et de
tous les mots qu'elle pouvoit choisir, le plus perfide étoit celui de
_ridicule_; depuis, M. d'Ervins l'a répété sans cesse dans sa fureur,
et quand elle s'apaisoit, il lui suffisoit de se le prononcer à
lui-même, pour qu'elle recommençât plus violente que jamais.
Je passai devant M. d'Ervins, quelques momens après sa conversation
avec madame du Marset, et je fus frappée de son air sérieux; comme je
ne connois rien en lui de profond que son amour-propre, je ne doutai
pas qu'il ne fût offensé de quelque manière. Thérèse me fit part des
mêmes observations, et cependant, soit, comme elle me l'a dit depuis,
qu'un sentiment funeste l'agitât, soit que cette fête, nouvelle pour
elle, l'étourdît, et lui otât le pouvoir de réfléchir, son occupation
de M. de Serbellane n'étoit que trop remarquable pour des regards
attentifs. M. d'Ervins affecta de s'éloigner d'elle; mais j'aperçus
clairement qu'il ne la perdoit pas de vue: j'en avertis M. de
Serbellane; je comptais sur sa prudence: en effet, il évita
constamment de parler à Thérèse. Si je n'avois pas quitté madame
d'Ervins alors, peut-être aurois-je calmé le trouble où la jetoit
l'apparente, froideur de M. de Serbellane: elle en savoit la cause, et
cependant elle ne pouvoit en supporter la vue. Entièrement occupée de
Léonce, le reste de la soirée, j'oubliai madame d'Ervins: c'est à
cette faute, hélas! qu'est peut-être due son infortune.
Je parlois encore à Léonce, lorsque j'appris subitement qu'on
emportoit madame d'Ervins sans connoissance; je courus après son mari
qui la suivoit, je montai dans sa voiture presque malgré lui, et je
pris dans mes bras la pauvre Thérèse, qui étoit tombée dans un
évanouissement si profond, qu'elle ne donnoit plus un signe de
vie.--Grand Dieu! dis-je à M. d'Ervins, qui l'a mise en cet état?--Sa
conscience, madame, me répondit-il; sa conscience!--Et il me raconta
alors ce qui s'étoit passé, avec un tremblement de colère dans lequel
il n'entroit pas un seul sentiment de pitié pour cette charmante
figure mourant devant ses yeux.
Placé derrière une porte au moment où sa femme passoit d'une chambre à
l'autre, il l'avoit entendu faire à M. de Serbellane des reproches
dont l'expression supposoit une liaison intime: il s'étoit avancé
alors, et prenant la main de sa femme, il lui avoit dit à voix basse,
mais avec fureur:--Regardez-le, ce perfide étranger; regardez-le, car
jamais vous ne le reverrez. A ces mots Thérèse étoit tombée comme
morte à ses pieds; M. d'Ervins étoit fier de la douleur qu'il lui
avoit causée; son orgueil ne se reposoit que sur cette cruelle
jouissance.
Quand nous arrivâmes à la maison de madame d'Ervins, sa fille Isore,
la voyant rapporter dans cet état, jetoit des cris pitoyables,
auxquels M. d'Ervins ne daignoit pas faire la moindre attention. On
posa Thérèse sur son lit, revêtue, comme elle l'étoit encore, de
guirlandes de fleurs et de toutes les parures du bal; elle avoit l'air
d'avoir été frappée de la foudre au milieu d'une fête.
Mes soins la rappelèrent à la vie; mais elle étoit dans un délire qui
trahissoit à chaque instant son secret. Je voulois que M. d'Ervins me
laissât seule avec elle; mais loin qu'il y consentît, il s'approcha de
moi pour me dire que ma voiture étoit arrivée, et que dans ce moment
il désiroit d'entretenir sa femme sans témoins.--Au nom de votre
fille, lui dis-je, M. d'Ervins, ménagez Thérèse; n'oubliez pas dix ans
de bonheur; n'oubliez pas....--Je sais, madame, interrompit-il, ce que
je me dois à moi même: croyez que j'aurai toujours présent à l'esprit
ma dignité personnelle.--Et n'aurez-vous pas, repris-je, n'aurez-vous
pas présent à l'esprit le danger de Thérèse?--Ce qui est convenable
doit être accompli, répondit-il, quoi qu'il en coûte; elle a l'honneur
de porter mon nom, je verrai ce qu'exigent à ce titre et son devoir et
le mien.--Je quittai cet homme odieux, cet homme incapable de rien
voir dans la nature que lui seul, et dans lui-même, que son orgueil.
Je retournai encore une fois vers l'infortunée Thérèse; je l'embrassai
en lui jurant l'amitié la plus tendre, et lui recommandant la prudence
et le courage; elle ne me répondit à demi-voix que ces seuls
mots:--Faites que je le revoie.--Je partis le coeur déchiré.
En rentrant chez moi vers deux heures du matin, je trouvai M. de
Serbellane qui m'attendoit: combien je fus touché de sa douleur! ces
caractères habituellement froids sortent quelquefois d'eux-mêmes, et
produisent alors une impression ineffaçable. Il se faisoit une
violence infinie pour contenir sa fureur contre M. d'Ervins; cependant
il lui échappa une fois de dire:--Qu'il ne me fasse pas craindre pour
sa femme; qu'il ne la menace pas d'indignes traitemens; car alors je
trouverai qu'il vaut mieux se battre avec lui, le tuer, et délivrer
Thérèse; et si jamais j'arrivois à trouver ce parti le plus
raisonnable, ah!--que je le prendrois avec joie!--Je le calmai en lui
disant que je reverrois le lendemain Thérèse, et que je lui
raconterois fidèlement dans quelle situation je la trouverois. Nous
nous quittâmes après qu'il m'eut promis de ne prendre aucun parti sans
m'avoir revue.
Aujourd'hui je n'ai pu être reçue chez Thérèse qu'à huit heures du
soir; j'y ai été dix fois inutilement; son mari la tenoit enfermée;
son état m'a plus effrayée encore que la veille. Ah! mon Dieu, quelle
destinée! M. d'Ervins ne l'avoit pas quittée un seul instant, ni la
nuit ni le jour; il l'avoit accablée des reproches les plus
outrageans; il avoit obtenu d'elle tous les aveux qui l'accusoient, en
la menaçant toujours, si elle le trompoit, d'interroger lui-même M. de
Serbellane. Enfin il avoit fini par lui déclarer qu'il exigeoit que M.
de Serbellane quittât la France dans vingt-quatre heures.--Je ne
m'informe pas, lui dit-il, des moyens que vous prendrez pour l'obtenir
de lui; vous pouvez lui écrire une lettre que je ne verrai pas; mais
si après-demain, à dix heures du soir, il est encore à Paris, j'irai
le trouver, et nous nous expliquerons ensemble: aussi-bien je penche
beaucoup pour ce dernier moyen, et il ne peut être évité que s'il me
donne une satisfaction éclatante, en s'éloignant au premier signe de
ma volonté.
Thérèse avoit tout promis; mais ce qui l'occupoit peut-être le plus,
c'étoit la parole que je lui avois donnée il y a quinze jours,
d'assurer ses derniers adieux; son imagination étoit moins frappée de
la crainte d'un duel entre son amant et son mari, que de l'idée
qu'elle ne reverroit plus M. de Serbellane; elle s'est jetée à mes
pieds pour me conjurer de détourner d'elle une telle douleur. Ces mots
terribles que M. d'Ervins a prononcés au bal, ces mots: _vous ne le
verrez plus_, retentissent toujours dans son coeur: en les répétant,
elle est dans un tel état, qu'il semble qu'avec ces seules paroles on
pourroit lui donner la mort: elle dit que si ce sort jeté sur elle ne
s'accomplit pas, si elle revoit encore une fois M. de Serbellane, elle
sera sûre que leur séparation ne doit point être éternelle, elle aura
la force de supporter son départ; mais que si ce dernier adieu n'est
pas accordé, elle ne peut répondre d'y survivre. J'ai voulu détourner
son attention; mais elle me répétoit toujours:--Le verrai-je, lui
dirai-je encore adieu?--Et mon silence la plongeoit dans un tel
désespoir, que j'ai fini par lui promettre que je consentirois à tout
ce que voudroit M. de Serbellane; eh bien! dit-elle alors, je suis
tranquille, car je lui ai écrit des prières irrésistibles.
Vous trouverez peut-être, ma chère Louise, vous qui êtes un ange de
bonté, que je ne devois pas hésiter à satisfaire Thérèse, surtout
après l'engagement que j'avois pris antérieurement avec elle. Faut-il
vous avouer le sentiment qui me faisoit craindre de consentir à ce
qu'elle désiroit? Si Léonce apprend par quelque hasard que j'ai réuni
chez moi une femme mariée avec son amant, malgré la défense expresse
de son époux, m'approuvera-t-il? Léonce, Léonce! est-il donc devenu ma
conscience, et ne suis-je donc plus capable de juger par moi-même ce
que la générosité et la pitié peuvent exiger de moi?
En sortant de chez Thérèse, j'allai chez madame de Vernon; Léonce en
étoit parti; il m'avoit cherchée chez moi, et s'étoit plaint, à ce que
m'a dit Matilde fort naturellement, du temps que je passois chez M.
d'Ervins. M. de Fierville me fit alors quelques plaisanteries sur
l'emploi de mes heures. Ces plaisanteries me firent tout à coup
comprendre qu'il avoit vu sortir M. de Serbellane, à trois heures du
matin, de chez moi, le jour du bal. J'en éprouvai une douleur
insensée; je ne voyois aucun moyen de me justifier de cette
accusation; je frémissois de l'idée que Léonce auroit pu l'entendre.
M. de Serbellane arriva dans ce moment, il venoit de chez moi; il me
le dit. M. de Fierville sourit encore; ce sourire me parut celui de la
malice infernale; mais, au lieu de m'exciter à me défendre, il me
glaça d'effroi, et je reçus M. de Serbellane avec une froideur inouïe.
Il en fut tellement étonné, qu'il ne pouvoit y croire, et son regard
sembloit me dire: mais où êtes-vous, mais que vous est-il arrivé? Sa
surprise me rendit à moi-même. Non, Léonce, me répétai-je tout bas,
vous pouvez tout sur moi; mais je ne vous sacrifierai pas la bonté, la
généreuse bonté, le culte de toute ma vie. Je me décidai alors à
prendre M. de Serbellane à part, et lui rendant compte en peu de mots
de ce qui s'étoit passé, je lui dis qu'une lettre de Thérèse
l'attendoit chez lui, et il partit pour la lire.
Après cet acte de courage et d'honnêteté, car c'étoit moi que je
sacrifiois, je voulus tenter de ramener M. de Fierville; je me
demandai pourquoi je ne pourrois pas me servir de mon esprit pour
écarter des soupçons injustes; mais M. de Fierville étoit calme, et
j'étois émue; mais toutes mes paroles se ressentoient de mon trouble,
tandis qu'il acéroit de sang-froid toutes les siennes. J'essayai
d'être gaie pour montrer combien j'attachois peu de prix à ce qu'il
croyoit important; mes plaisanteries étoient contraintes, et l'aisance
la plus parfaite rendoit les siennes piquantes. Je revins au sérieux,
espérant parvenir de quelque manière à le convaincre; mais il
repoussoit par l'ironie l'intérêt trop vif que je ne pouvois cacher.
Jamais je n'ai mieux éprouvé qu'il est de certains hommes sur lesquels
glissent, pour ainsi dire, les discours et les sentimens les plus
propres à faire impression; ils sont occupés à se défendre de la
vérité par le persiflage; et comme leur triomphe est de ne pas vous
entendre, c'est en vain que vous vous efforcez d'être compris.
Je souffrois beaucoup cependant de mon embarrassante situation,
lorsque madame de Vernon vint me délivrer; elle fit quelques
plaisanteries à M. de Fierville, qui valoient mieux que les siennes,
et l'emmena dans l'embrasure de la fenêtre, en me disant tout bas
qu'elle alloit le détromper sur tout ce qui m'inquiétoit, si je la
laissois seule avec lui. Je ne puis vous dire, ma chère Louise,
combien je fus touchée de cette action, de ce secours accordé dans une
véritable détresse. Je serrai la main de madame de Vernon, les larmes
aux yeux, et je me promis de la voir demain, pour ne plus conserver un
secret qui me pèse; vous saurez donc demain, ma Louise, ce qu'il doit
arriver de moi.