Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Ce 4 juillet.
J'ai passé un jour très-agité, ma chère Louise, quoique je n'aie pu
parvenir encore à parler à madame de Vernon. Il a eu des momens doux,
ce jour, mais il m'a laissé de cruelles inquiétudes. En m'éveillant,
j'écrivis à madame de Vernon, pour lui demander de me recevoir seule,
à l'heure de son déjeûner; et sans lui dire précisément le sujet dont
je voulois lui parler, il me semble que je l'indiquois assez
clairement. Elle fit attendre mon domestique deux heures, et me le
renvoya enfin avec un billet, dans lequel elle s'excusoit de ne pas
pouvoir accepter mon offre, et finissoit par ces mots remarquables:
_Au reste, ma chère Delphine, je lis dans votre coeur aussi bien que
vous-même, mais je ne crois pas que ce soit encore le moment de nous
parler_.
J'ai réfléchi long-temps sur cette phrase, et je ne la comprends pas
bien encore. Pourquoi veut-elle éviter cet entretien? Elle m'a dit
elle-même, il y a deux jours, qu'elle n'avoit point eu, jusqu'à
présent, de conversation avec Léonce, relativement au projet du
mariage; auroit-elle deviné mon sentiment pour lui? Seroit-elle assez
généreuse, assez sensible pour vouloir rompre cet hymen à cause de
moi, et sans m'en parler? Combien j'aurois à rougir d'une si noble
conduite! Qu'aurois-je fait pour mériter un si grand sacrifice? Mais
si elle en avoit l'idée, comment exposeroit-elle Matilde à voir tous
les jours Léonce? Enfin, dans ce doute insupportable, je résolus
d'aller chez elle, et de la forcer à m'écouter.
Qu'avois-je à lui dire cependant? Que j'aimois Léonce, que je voulois
m'opposer au bonheur de sa fille, traverser les projets que nous
avions formés ensemble! Ah! ma Louise, vous donnez trop
d'encouragement à ma foiblesse; au moins je ne me livrerai point à
l'espérance avant que madame de Vernon m'ait entendue, ait décidé de
mon sort.
M. de Serbellane arriva chez moi comme j'allois sortir; le changement
de son visage me fit de la peine, je vis bien qu'il souffroit
cruellement.--J'ai lu sa lettre, me dit-il; elle m'a fait mal: j'avois
espéré que ma vie ne seroit funeste à personne, et voilà que j'ai
perdu la destinée de la plus sensible des femmes. Voyons enfin, me
dit-il en reprenant de l'empire sur lui-même, voyons ce qu'il reste à
faire. Quoiqu'il me soit très-pénible d'avoir l'air de céder, en
partant, à la volonté de M. d'Ervins, j'y consens, puisque Thérèse le
désire; je ne crains pas que personne imagine que c'est ma vie que
j'ai ménagée. Vous, madame, ajouta-t-il, que j'ai connue par tant de
preuves d'une angélique bonté, il faut que vous m'en donniez une
dernière; il faut que vous receviez après-demain, dans la soirée,
Thérèse et moi chez vous. Je partirai ce matin ostensiblement; M.
d'Ervins se croira sûr que je suis en route pour le Portugal; quelques
affaires l'appellent à Saint-Germain, et pendant qu'il y sera, Thérèse
viendra chez vous en secret. Je sais que la demande que je vous fais
seroit refusée par une femme commune, accordée sans réflexion par une
femme légère; je l'obtiendrai de votre sensibilité. Je n'ai peut-être
pas toujours partagé l'impétuosité des sentimens de Thérèse; mais
aujourd'hui cet adieu m'est aussi nécessaire qu'à elle; ces derniers
événemens ont produit sur mon caractère une impression dont je ne le
croyois pas susceptible; je veux que Thérèse entende ce que j'ai à lui
dire sur sa situation.
M. de Serbellane s'arrêta, étonné de mon silence; ce qui s'étoit passé
hier avec M. de Fierville me donnoit encore plus de répugnance pour
une nouvelle démarche: la calomnie ou la médisance peuvent me perdre
auprès de Léonce. Je n'osois pas cependant refuser M. de Serbellane:
quel motif lui donner? J'aurois rougi de prétexter un scrupule de
morale, quand ce n'étoit pas la véritable cause de mon incertitude:
honte éternelle à qui pourroit vouloir usurper un sentiment d'estime!
Je ne sais si M. de Serbellane s'aperçut de mes combats, mais, me
prenant la main, il me dit, avec ce calme qui donne toujours l'idée
d'une raison supérieure:--Vous l'avez promis à Thérèse; j'en suis
témoin, elle y a compté; tromperez-vous sa confiance? Serez-vous
insensible à son désespoir?--Non, lui répondis-je, quoi qu'il puisse
en arriver, je ne lui causerai pas une telle douleur; employez cette
entrevue à calmer son esprit, à la ramener aux devoirs que sa destinée
lui impose, et s'il en résulte pour moi quelque grand malheur, du
moins je n'aurai jamais été dure envers un autre, j'aurai droit à la
pitié.--Généreuse amie! s'écria M. de Serbellane, vous serez heureuse
dans vos sentimens; je les ai devinés, j'ose les approuver, et tous
les voeux de mon âme sont pour votre félicité. Je mettrai tant de
prudence et de secret dans cette entrevue, que je vous promets d'en
écarter tous les inconvéniens. Je ferai servir ces dernières heures à
fortifier la raison de Thérèse, et dans votre maison il ne sera
prononcé que des paroles dignes de vous; la nuit suivante je pars, je
quitte peut-être pour jamais la femme qui m'a le plus aimé, et vous,
madame, et vous dont le caractère est si noble, si sensible et si
vrai.--C'étoit la première fois que M. de Serbellane m'exprimoit
vivement son estime: j'en fus émue. Cet homme a l'art de toucher par
ses moindres paroles; le courage qu'il avoit su m'inspirer me soutint
quelques momens; mais à peine fut-il parti, que je fus saisie d'un
profond sentiment de tristesse, en pensant à tous les hasards de
l'engagement que je venois de prendre.
Si j'avois pu consulter Léonce, ne m'auroit-il pas désapprouvée? il ne
voudroit pas au moins, j'en suis sûre, que sa femme se permît une
conduite aussi foible. Ah! pourquoi n'ai-je pas dès à présent la
conduite qu'il exigeroit de sa femme! Cependant ma promesse
n'étoit-elle pas donnée? pouvois-je supporter d'être la cause
volontaire de la douleur la plus déchirante? Non, mais que ce jour
n'est-il passé!
Je suivis mon projet d'aller chez madame de Vernon, quoique je fusse
bien peu capable de lui parler, dans la distraction où me jetoit le
consentement que M. de Serbellane avoit obtenu de moi. Je trouvai
Léonce avec madame de Vernon: il venoit prendre congé d'elle, avant
d'aller passer quelques jours à Mondoville; il se plaignit de ne
m'avoir pas vue, mais avec des mots si doux sur mon dévouement à
l'amitié, que je dus espérer qu'il m'en aimoit davantage. Il soutint
la conversation avec un esprit très-libre; il me parut, en
l'observant, que son parti étoit pris; jusqu'alors il avoit eu l'air
entraîné, mais non résolu; j'espérai beaucoup pour moi de son calme:
s'il m'avoit sacrifiée, il auroit été impossible qu'il me regardât
d'un air serein.
Madame de Vernon alloit aux Tuileries faire sa cour à la reine; elle
me pria de l'accompagner. Léonce dit qu'il iroit aussi; je rentrai
chez moi pour m'habiller, et un quart d'heure après, Léonce et madame
de Vernon vinrent me chercher.
Nous attendions la reine dans le salon qui précède sa chambre, avec
quarante femmes les plus remarquables de Paris: madame de R. arriva:
c'est une personne très-inconséquente, et qui s'est perdue de
réputation, par des torts réels et par une inconcevable légèreté. Je
l'ai vue trois ou quatre fois chez sa tante madame d'Artenas; j'ai
toujours évité avec soin toute liaison avec elle, mais j'ai eu
l'occasion de remarquer dans ses discours un fonds de douceur et de
bonté: je ne sais comment elle eut l'imprudence de paroître sans sa
tante aux Tuileries, elle qui doit si bien savoir qu'aucune femme ne
veut lui parler en public. Au moment où elle entra dans le salon,
mesdames de Sainte-Albe et de Tésin, qui se plaisent assez dans les
exécutions sévères, et satisfont volontiers, sous le prétexte de la
vertu, leur arrogance naturelle; mesdames de Sainte-Albe et de Tésin
quittèrent la place où elles étoient assises, du même côté que madame
de R.; à l'instant toutes les autres femmes se levèrent, par bon air
ou par timidité, et vinrent rejoindre à l'autre extrémité de la
chambre madame de Vernon, madame du Marset et moi. Tous les hommes
bientôt après suivirent cet exemple, car ils veulent, en séduisant les
femmes, conserver le droit de les en punir.
Madame de R. restoit seule l'objet de tous les regards, voyant le
cercle se reculer à chaque pas qu'elle faisoit pour s'en approcher, et
ne pouvant cacher sa confusion. Le moment alloit arriver où la reine
nous feroit entrer, ou sortiroit pour nous recevoir: je prévis que la
scène deviendroit alors encore plus cruelle. Les yeux de madame de R.
se remplissoient de larmes; elle nous regardoit toutes, comme pour
implorer le secours d'une de nous; je ne pouvois pas résister à ce
malheur; la crainte de déplaire à Léonce, cette crainte toujours
présente me retenoit encore; mais un dernier regard jeté sur madame de
R. m'attendrit tellement, que par un mouvement complètement
involontaire, je traversai la salle, et j'allai m'asseoir à côté
d'elle: oui, me disois-je alors, puisque encore une fois les
convenances de la société sont en opposition avec la véritable volonté
de l'âme, qu'encore une fois elles soient sacrifiées.
Madame de R. me reçut comme si je lui avois rendu la vie; en effet,
c'est la vie que le soulagement de ces douleurs, que la société peut
imposer quand elle exerce sans pitié toute sa puissance. A peine
eus-je parlé à madame de R. que je ne pus m'empêcher de regarder
Léonce: je vis de l'embarras sur sa physionomie, mais point de
mécontentement. Il me sembla que ses yeux parcouroient l'assemblée
avec inquiétude, pour juger de l'impression que je produisois, mais
que la sienne étoit douce.
Madame de Vernon ne cessa point de causer avec M. de Fierville, et
n'eut pas l'air d'apercevoir ce qui se passoit; je soutins assez bien
jusqu'à la fin ce qu'il pouvoit y avoir d'un peu gênant dans le rôle
que je m'étois imposé. En sortant de l'appartement de la reine, madame
de R. me dit, avec une émotion qui me récompensa mille fois de mon
sacrifice:--Généreuse Delphine! vous m'avez donné la seule leçon qui
pût faire impression sur moi! Vous m'avez fait aimer la vertu, son
courage et son ascendant. Vous apprendrez dans quelques années, qu'à
compter de ce jour je ne serai plus la même. Il me faudra long-temps
avant de me croire digne de vous voir; mais c'est le but que je me
proposerai, c'est l'espoir qui me soutiendra.--je lui pris la main à
ces derniers mots, et je la serrai affectueusement. Un sourire amer de
madame du Marset, un regard de M. de Fierville m'annoncèrent leur
désapprobation; ils parloient tous les deux à Léonce, et je crus voir
qu'il étoit péniblement affecté de ce qu'il entendoit: je cherchai des
yeux madame de Vernon; elle étoit encore chez la reine. Pendant ce
moment d'incertitude, Léonce m'aborda, et me demanda avec assez de
sérieux la permission de me voir seule chez moi, dès qu'il auroit
reconduit madame de Vernon. J'y consentis par un signe de tête;
j'étois trop émue pour parler.
Je retournai chez moi; j'essayai de lire en attendant l'arrivée de
Léonce. Mais lorsque trois heures furent sonnées, je me persuadai que
madame de Vernon l'avoit retenu, qu'il s'étoit expliqué avec elle,
qu'elle avoit intéressé sa délicatesse à tenir les engagemens de sa
mère, et qu'il alloit m'écrire pour s'excuser de venir me voir. Un
domestique entra pendant que je faisois ces réflexions; il portoit un
billet à la main, et je ne doutai pas que ce billet ne fût l'excuse de
Léonce. Je le pris sans rien voir; un nuage couvroit mes yeux: mais
quand j'aperçus la signature de Thérèse, j'éprouvai une joie bien
vive; elle me demandoit de venir le soir chez elle: je répondis que
j'irois avec un empressement extrême: je crois que j'étois
reconnoissante envers Thérèse, de ce que c'étoit elle qui m'avoit
écrit.
Je me rassis avec plus de calme; mais peu de temps après mon
inquiétude recommença; j'avois appris depuis une heure à distinguer
parfaitement tous les bruits de voiture: je reconnoissois à l'instant
celles qui venoient du côté de la maison de madame de Vernon. Quand
elles approchoient, je retenois ma respiration pour mieux entendre, et
quand elles avoient passé ma porte, je tombois dans le plus pénible
abattement. Enfin, une s'arrête, on frappe, on ouvre, et j'aperçois le
carrosse bleu de Léonce qui m'étoit si bien connu. Je fus bien
honteuse alors de l'état dans lequel j'avois été; il me sembloit que
Léonce pouvoit le deviner, et je me hâtai de reprendre un livre, et de
me préparer à recevoir comme une visite, avec les formes accoutumées
de la société, celui que j'attendois avec un battement de coeur qui
soulevoit ma robe sur mon sein.
Léonce enfin parut; l'air en devint plus léger et plus pur. Il
commença par me dire que madame de Vernon l'avoit retenu avec une
insistance singulière, sans lui parler d'aucun sujet intéressant; mais
le rappelant sans cesse pour le charger des commissions les plus
indifférentes. Elle doit, lui dis-je, en faisant effort sur moi-même,
chercher tous les moyens de vous captiver; vous ne pouvez en être
surpris.--Ce n'est pas elle, reprit Léonce avec une expression assez
triste, qui peut influer sur mon sort, vous seule exercez cet empire;
je ne sais pas si vous vous en servirez pour mon bonheur.--Ce doute
m'étonna; je gardai le silence; il continua:--Si j'avois eu la gloire
de vous intéresser, ne penseriez-vous pas aux prétextes que vous
donnez à la méchanceté; oublieriez-vous le caractère de ma mère, et
les obstacles.... Il s'arrêta, et appuya sa tête sur sa main:--Que me
reprochez-vous, Léonce? lui dis-je; je veux l'entendre avant de me
justifier.--Votre liaison intime avec madame de R.; madame d'Albémar
devoit-elle choisir une telle amie?--Je la voyois pour la troisième
fois, répondis-je, depuis que je suis à Paris, je n'ai jamais été chez
elle, elle n'est jamais venue chez moi.--Quoi! s'écria Léonce, et
madame du Marset a osé me dire....--Vous l'avez écoutée; c'est vous
qui êtes bien plus coupable.
Ce n'est pas tout encore, ajoutai-je; ne m'avez-vous pas désapprouvée
d'avoir été me placer à côté d'elle?--Non, répondit Léonce, je
souffrois, mais je ne vous blâmois pas.--Vous souffriez, repris-je
avec assez de chaleur, quand je me livrois à un sentiment généreux;
ah! Léonce, c'étoit du malheur de cette infortunée qu'il falloit
s'affliger, et non de l'heureuse occasion qui me permettoit de la
secourir. Sans doute madame de R. a dégradé sa vie; mais pouvons-nous
savoir toutes les circonstances qui l'ont perdue? a-t-elle eu pour
époux un protecteur, ou un homme indigne d'être aimé? ses parens
ont-ils soigné son éducation? le premier objet de son choix a-t-il
ménagé sa destinée? n'a-t-il pas flétri dans son coeur toute espérance
d'amour, tout sentiment de délicatesse? Ah! de combien de manières le
sort des femmes dépend des hommes! d'ailleurs, je ne me vanterai point
d'avoir pensé ce matin à la conduite de madame de R., ni à
l'indulgence qu'elle peut mériter; j'ai été entraînée vers elle par un
mouvement de pitié tout-à-fait irréfléchi. Je n'étois point son juge,
et il falloit être plus que son juge pour se refuser à la soulager
d'un grand supplice, l'humiliation publique. Ces mêmes femmes qui
l'ont outragée, pensez-vous que si elles l'eussent rencontrée seule à
la campagne, elles se fussent éloignées d'elle? Non, elles lui
auroient parlé; leur indignation vertueuse, se trouvant sans témoins,
ne se seroit point réveillée. Que de petitesses vaniteuses et de
cruautés froides, dans cette ostentation de vertus, dans ce sacrifice
d'une victime humaine, non à la morale, mais à l'orgueil! Écoutez-moi,
Léonce, lui dis-je avec enthousiasme, je vous aime, vous le savez, je
ne chercherois point à vous le cacher, quand même vous l'ignoreriez
encore; loin de moi toutes les ruses du coeur, même les plus
innocentes: mais je l'espère, je ne sacrifierai pas à cette affection
toute-puissante les qualités que je dois aux chers amis qui ont élevé
mon enfance: je braverai le plus grand des dangers pour moi, la
crainte de vous déplaire, oui, je le braverai, quand il s'agira de
porter quelque consolation à un être malheureux.
Long-temps avant d'avoir fini de parler, j'avois vu sur le visage de
Léonce que j'avois triomphé de toutes ses dispositions sévères; mais
il se plaisoit à m'entendre, et je continuois, encouragée par ses
regards.--Delphine, me dit-il, en me prenant la main, céleste
Delphine, il n'est plus temps de vous résister. Qu'importé si nos
caractères et nos opinions s'accordent en tout, il n'y a pas dans
l'univers une autre femme de la même nature que vous! aucune n'a dans
les traits cette empreinte divine que le ciel y a gravée, pour qu'on
ne pût jamais vous comparer à personne; cette âme, cette voix, ce
regard se sont emparés de mon être; je ne sais quel sera mon sort avec
vous, mais sans vous il n'y a plus sur la terre pour moi que des
couleurs effacées, des images confuses, des ombres errantes; et rien
n'existe, rien n'est animé quand vous n'êtes pas là. Soyez donc,
s'écria-t-il en se jetant à mes pieds, soyez donc la compagne de ma
destinée, l'ange qui marchera devant moi, pendant les années que je
dois encore parcourir. Soignez mon bonheur que je vous livre avec ma
vie, ménagez mes défauts; ils naissent, comme mon amour, d'un
caractère passionné; et demandez au ciel pour moi, le jour de notre
union, que je meure jeune, aimé de vous, sans avoir jamais éprouvé le
moindre refroidissement dans cette affection touchante, que votre
coeur m'a généreusement accordée.
Ah! Louise, quels sentimens j'éprouvois! je serrois ses mains dans les
miennes, je pleurois, je craignois d'interrompre par un seul mot ces
paroles enivrantes! Léonce me dit qu'il alloit écrire à sa mère pour
lui déclarer formellement son intention, et il sollicita de moi la
promesse de m'unir à lui, quelle que fût la réponse d'Espagne, au
moment où elle seroit arrivée. Je consentois avec transport au bonheur
de ma vie, quand tout à coup je réfléchis que cette demande ne pouvoit
s'accorder avec la résolution que j'avois formée de confier mon secret
à madame de Vernon, avant d'avoir pris aucun engagement. La
délicatesse me faisoit une loi de ne donner aucune réponse décisive,
sans lui avoir parlé. Je ne voulus pas dire à Léonce ma résolution à
cet égard, dans la crainte de l'irriter; je lui répondis donc, que je
lui demandois de n'exiger de moi aucune promesse avant son retour; il
recula d'étonnement à ces mots, et sa figure devint très-sombre;
j'allois le rassurer, lorsque tout à coup ma porte s'ouvrit, et je vis
entrer madame de Vernon, sa fille et M. de Fierville. Je fus
extrêmement troublée de leur présence, et je regrettois surtout de
n'avoir pu m'expliquer avec Léonce, sur le refus qui l'avoit blessé.
Madame de Vernon ne m'observa pas, et s'assit fort simplement, en
m'annonçant qu'elle venoit me chercher pour dîner chez elle: Matilde
eut un moment d'étonnement lorsqu'elle vit Léonce chez moi; mais cet
étonnement se passa sans exciter en elle aucun soupçon: la lenteur de
ses idées et leur fixité la préservent de la jalousie.--A propos, me
dit madame de Vernon, est-il vrai que M. de Serbellane part
après-demain pour le Portugal?--Je rougis à ce mot extrêmement, dans
la crainte qu'il ne compromît Thérèse, et je me hâtai de dire qu'il
étoit parti ce matin même. Léonce me regarda avec une attention
très-vive, puis il tomba dans la rêverie. Je sentis de nouveau le
malheur du secret auquel j'étois condamnée, et je tressaillis en
moi-même, comme si mon bonheur eût, couru quelque grand hasard. Madame
de Vernon me proposa de partir; elle insista, mais foiblement, pour
que Léonce vînt chez elle: M. Barton l'attendoit; il refusa. Comme je
montois en voiture, il me dit a voix basse, mais avec un ton
très-solennel:--N'oubliez pas qu'avec un caractère tel que le mien, un
tort du coeur, une dissimulation, détruiroit sans retour et mon
bonheur et ma confiance.--Je le regardai pour me plaindre, ne pouvant
lui parler entourée comme je l'étois; il m'entendit, me serra la main
et s'éloigna; mais depuis une oppression douloureuse ne m'a point
quittée.
Il est enfin convenu que demain au soir madame de Vernon me recevra
seule. Avant cette heure, Thérèse et son amant se seront rencontrés
chez moi; c'est trop pour demain. J'ai vu ce soir Thérèse; elle savoit
ma promesse par un mot de M. de Serbellane; je n'aurois pu lui
persuader moi-même, quand je l'aurois voulu, que j'étois capable de me
rétracter. Son mari croit M. de Serbellane en route; il va demain à
Saint-Germain; tout est arrangé d'une manière irrévocable, je suis
liée de mille noeuds; mais je l'espère au moins, c'est le dernier
secret qui existera jamais entre Léonce et moi. Vous, ma soeur, à qui
j'ai tout dit, songez à moi; mon sort sera bientôt décidé.