Madame de Vernon à M. de Clarimin.
Paris, ce 30 juin 1790.
On vous a mandé que M. de Mondoville étoit très-occupé de madame
d'Albémar, et qu'il paroissoit la préférer à ma fille; vous en avez
conclu que le mariage que j'ai projeté n'auroit pas lieu. Vous devriez
avoir cependant un peu plus de confiance dans l'esprit que vous me
connoissez. Je suis témoin de tout ce qui se passe; Léonce et Delphine
n'ont pas un seul mouvement que je n'aperçoive, et vous imaginez que
je ne saurai pas prévenir à temps cette liaison qui renverseroit tous
mes projets de bonheur et de fortune!
J'ai fait quelquefois usage de mon adresse pour de très-légers
intérêts; aujourd'hui c'est mon devoir de protéger ma fille, et je n'y
réussirois pas! Vous me dites que madame d'Albémar me cache son
affection pour Léonce. Mon Dieu! je vous assure que j'aurai sa
confiance quand je le voudrai; je ne suis occupée qu'à une chose,
c'est à l'éviter; car elle m'engageroit, et il me plaît de rester
libre.
Les caractères de Léonce et de Delphine ne se conviennent point;
Léonce est orgueilleux comme un Espagnol, épris de la considération
presque autant que de Delphine, aimable, très-aimable; mais il faut
les séparer pour leur intérêt à tous les deux. L'occasion s'en
présentera; il ne faut que du temps, et je défie bien Léonce et
Delphine de presser les événemens que j'ai résolu de ralentir.
Personne ne sait mieux que moi faire usage de l'indolence: elle me
sert à déjouer naturellement l'activité des autres. Je veux le mariage
de Léonce et de Maltide. Je ne me suis pas donné la peine de vouloir
quatre fois en ma vie; mais quand j'ai tant fait que de prendre cette
fatigue, rien ne me détourne de mon but, et je l'atteins; comptez-y.
Je vous remercie de l'intérêt que vous me témoignez; mais quand il y
va du sort de ma fille, de ma ruine ou de mon aisance, de tout enfin
pour moi, pensez-vous que je puisse rien négliger? Je me garde bien
cependant d'agir dans un grand intérêt, avec plus de vivacité que dans
un petit; car ce qui arrange tout, c'est la patience et le secret.
Adieu donc, mon cher Clarimin; comme j'espère vous voir à Paris dans
peu de temps, je vous y invite pour les noces de ma fille.