Léonce à M. Barton.
Paris, ce 29 juin.
Mon sort est décidé, mon cher maître, jamais un autre objet que
Delphine n'aura d'empire sur mon coeur: hier au bal, hier elle s'est
presque compromise pour moi. Ah! que je la remercie de m'avoir donné
des devoirs envers elle! je n'ai plus de doutes, plus d'incertitudes;
il ne s'agit plus que d'exécuter ma résolution, et je ne vous consulte
que sur les moyens d'y parvenir.
Je serai le 4 juillet à Mondoville; nous concerterons ensemble ce
qu'il faut écrire à ma mère; madame de Vernon ne m'a pas encore dit un
mot du mariage projeté; à mon retour de Mondoville, je lui parlerai le
premier; c'est une femme d'esprit, elle est amie de Delphine: dès
qu'elle sera bien assurée de ma résolution, elle la servira. Je ne
craignois que la force des engagemens contractés; ma mère a évité de
me répondre sur ce sujet; il faut qu'elle n'y croie pas son honneur
intéressé; elle n'auroit pas tardé d'un jour à me donner un ordre
impérieux, si elle avoit cru sa délicatesse compromise par ma
désobéissance. Elle n'insiste dans ses lettres que sur les prétendus
défauts de madame d'Albémar: on lui a persuadé qu'elle étoit légère,
imprudente; qu'elle compromettoit sans cesse sa réputation, et ne
manquoit pas une occasion d'exprimer les opinions les plus contraires
à celles qu'on doit chérir et respecter. C'est à vous, mon cher
Barton, de faire connoître madame d'Albémar à ma mère; elle vous
croira plus que moi.
Sans doute Delphine se fie trop à ses qualités naturelles, et ne
s'occupe pas assez de l'impression que sa conduite peut produire sur
les autres. Elle a besoin de diriger son esprit vers la connoissance
du monde, et de se garantir de son indifférence pour cette opinion
publique, sur laquelle les hommes médiocres ont au moins autant
d'influence que les hommes supérieurs. Il est possible que nous ayons
des défauts entièrement opposés; eh bien! à présent je crois que notre
bonheur et nos vertus s'accroîtront par cette différence même; elle
soumettra, j'en suis sûr, ses actions à mes désirs, et sa manière de
penser affranchira peut-être; la mienne: elle calmera du moins cette,
ardente susceptibilité qui m'a déjà fait beaucoup souffrir. Mon ami,
tout est bien, tout est bien, si je suis son époux.
Hier enfin.... Mais comment vous raconter ce jour? c'est replonger une
âme dans le trouble qui l'égare. Quel sentiment que l'amour! quelle
autre vie dans la vie! Il y a dans mon coeur des souvenirs, des
pensées si vives de bonheur, que je jouis d'exister chaque fois que je
respire. Ah! que mon ennemi m'auroit fait de mal en me tuant! Ma
blessure m'inquiète à présent: il m'arrive de craindre qu'elle ne se
rouvre; des mouvemens si passionnés m'agitent, que j'éprouve, le
croiriez-vous, la peur de mourir avant demain, avant une heure, avant
l'instant où je dois la revoir.
Ne pensez pas cependant que je vous exprime l'amour d'un jeune homme,
l'amour qu'un sage ami devroit blâmer. Quoique vous vous soyez imposé
de ne point contrarier les vues de ma mère, vous désirez qu'elle
préfère madame d'Albémar à Matilde. Oui, mon cher maître, votre raison
est d'accord avec le choix de votre élève; ne vous en défendez pas.
Ah! si vous saviez combien vous m'en êtes plus cher!
J'avois reçu, avant d'aller au bal de madame de Vernon, une réponse de
vous sur M. de Serbellane. Vous conveniez que c'étoit l'homme que
madame d'Albémar vous avoit toujours paru distinguer le plus; et
quoique vous cherchassiez à calmer mon inquiétude, votre lettre
l'avoit ranimée. J'arrivai donc au bal de madame de Vernon avec une
disposition assez triste; Matilde s'étoit parée d'un habit à
l'espagnole, qui relevoit singulièrement la beauté de sa taille et de
sa figure: elle ne m'a jamais témoigné de préférence; mais je crus
voir une intention aimable pour moi dans le choix de cet habit: je
voulus lui parler, et je m'assis près d'elle, après l'avoir engagée à
se rapprocher de la porte d'entrée vers laquelle je retournois sans
cesse la tête. J'étois si vivement ému par l'impatience de voir
arriver Delphine, que je ne pouvois pas même suivre, avec Matilde,
cette conversation de bal si facile à conduire.
Tout à coup je sentis un air embaumé; je reconnus le parfum des fleurs
que Delphine a coutume de porter, et je tressaillis; elle entra sans
me voir: je n'allai pas à l'instant vers elle; je goûtai d'abord le
plaisir de la savoir dans le même lieu que moi. Je ménageai avec
volupté les délices de la plus heureuse journée de ma vie: je laissai
Delphine faire le tour du bal avant de m'approcher d'elle; je
remarquai seulement qu'elle cherchoit quelqu'un encore, quoique tout
le monde se fût empressé de l'entourer. Elle étoit vêtue d'une simple
robe blanche, et ses beaux cheveux étoient rattachés ensemble sans
aucun ornement, mais avec une grâce et une variété tout à-fait
inimitables. Ah! qu'en la regardant j'étois ingrat pour la parure de
Matilde; c'étoit celle de Delphine qu'il falloit choisir. Que me font
les souvenirs de l'Espagne? Je ne me rappelle rien, que depuis le jour
où j'ai vu madame d'Albémar.
Elle me reconnut dans l'embrasure d'une fenêtre, où j'avois été me
placer pour la regarder. Elle eut un mouvement de joie que je ne
perdis point; bientôt après elle aperçut Matilde, et son costume la
frappa tellement, qu'elle resta debout devant elle, rêveuse, distraite
et sans lui parler. Une jeune et jolie Italienne, qu'on nomme madame
d'Ervins, aborda Delphine et la pria de la suivre dans le salon à
côté. Delphine hésitoit, et j'en suis sûr, pour me parler; cependant
madame d'Ervins eut l'air affligée de sa résistance, et Delphine
n'hésita plus.
Cet entretien avec madame d'Ervins fut assez long, et je le souffrois
impatiemment, lorsque Delphine revint à moi et me dit:--Il est
peut-être bien ridicule de vous rendre compte de mes actions sans
savoir si vous vous y intéressez; enfin dussiez-vous trouver cette
démarche imprudente, vous penserez de mon caractère ce que vous en
pensez peut-être déjà, mais vous ne concevrez pas du moins sur moi des
soupçons injustes. Un intérêt, qu'il m'est interdit de vous confier,
me force à causer quelques instans seule avec M. de Serbellane; cet
intérêt est le plus étranger du monde à mes affections personnelles;
je connoîtrois bien mal Léonce, s'il pouvoit se méprendre à l'accent
de la vérité, et si je n'étois pas sûre de le convaincre, quand
j'atteste son estime pour moi, de la sincérité de mes paroles.--La
dignité et la simplicité de ce discours me firent une impression
profonde: ah! Delphine! quelle seroit votre perfidie, si vous faisiez
servir au mensonge tant de charmes qui ne semblent créés que pour
rendre plus aimables encore les premiers mouvemens, les affections
involontaires, pour réunir enfin dans une même femme les grâces
élégantes du monde à toute la simplicité des sentimens naturels!
Quand la conversation de madame d'Albémar avec M. de Serbellane fut
terminée, elle revint dans le bal; et M. d'Orsan, ce neveu de madame
du Marset, qui a toujours besoin d'occuper de ses talens, parce qu'ils
lui tiennent lieu d'esprit, pria Delphine de danser une polonoise,
qu'un Russe leur avoit apprise à tous les deux, et dont on étoit
très-curieux dans le bal. Delphine fut comme forcée de céder à son
importunité, mais il y avoit quelque chose de bien aimable dans les
regards qu'elle m'adressa; elle se plaignoit à moi de l'ennui que lui
causoit M. d'Orsan; notre intelligence s'étoit établie d'elle-même,
son sourire m'associoit à ses observations doucement malicieuses.
Les hommes et les femmes montèrent sur les bancs pour voir danser
Delphine; je sentis mon coeur battre avec une grande violence, quand
tous les yeux se tournèrent sur elle: je souffrois de l'accord même de
toutes ces pensées avec la mienne; j'eusse été plus heureux si je
l'avois regardée seul.
Jamais la grâce et la beauté n'ont produit sur une assemblée nombreuse
un effet plus extraordinaire; cette danse étrangère a un charme dont
rien de ce que nous avons vu ne peut donner l'idée; c'est un mélange
d'indolence et de vivacité, de mélancolie et de gaîté tout-à-fait
asiatique. Quelquefois, quand l'air devenoit plus doux, Delphine
marchoit quelques pas la tête penchée, les bras croisés, comme si
quelques souvenirs, quelques regrets étoient venus se mêler soudain à
tout l'éclat d'une fête; mais, bientôt reprenant la danse vive et
légère, elle s'entouroit d'un schall indien, qui, dessinant sa taille,
et retombant avec ses longs cheveux, faisoit de toute sa personne un
tableau ravissant.
Cette danse expressive et, pour ainsi dire, inspirée, exerce sur
l'imagination un grand pouvoir; elle vous retrace les idées et les
sensations poétiques que, sous le ciel de l'Orient, les plus beaux
vers peuvent à peine décrire.
Quand Delphine eut cessé de danser, de si vifs applaudissemens se
firent entendre, qu'on put croire pour un moment tous les hommes
amoureux, et toutes les femmes subjuguées.
Quoique je sois encore foible et qu'on m'ait défendu tout exercice qui
pourroit enflammer le sang, je ne sus pas résister au désir de danser
une angloise avec Delphine; il s'en formoit une de toute la longueur
de la galerie; je demandai à madame d'Albémar de la descendre avec
moi.--Le pouvez-vous, me répondit-elle, sans risquer de vous faire
mal?--Ne craignez rien pour moi, répondis-je, je tiendrai votre
main.--La danse commença, et plusieurs fois mes bras serrèrent cette
taille souple et légère qui enchantoit mes regards: une fois, en
tournant avec Delphine, je sentis son coeur battre sous ma main; ce
coeur, que toutes les puissances divines ont doué, s'animoit-il pour
moi d'une émotion plus tendre?
J'étois si heureux, si transporté, que je voulus recommencer encore
une fois la même contredanse; la musique étoit ravissante; deux
harpes mélodieuses accompagnoient les instrumens à vent, et
jouoient un air à la fois vif et sensible; la danse de Delphine
prenoit par degrés un caractère plus animé, ses regards
s'attachoient sur moi avec plus d'expression; quand les figures de
la danse nous ramenoient l'un vers l'autre, il me sembloit que ses
bras s'ouvroient presque involontairement pour me rappeler, et que,
malgré sa légèreté parfaite, elle se plaisoit souvent à s'appuyer
sur moi; les délices dont je m'enivrois me firent oublier que ma
blessure n'étoit pas parfaitement guérie: comme nous étions arrivés
au dernier couple qui terminoit le rang, j'éprouvai tout à coup un
sentiment de foiblesse qui faisoit fléchir mes genoux; j'attirai
Delphine, par un dernier effort, encore plus près de moi, et je lui
dis à voix basse:--Delphine, Delphine! si je mourois ainsi, me
trouveriez-vous à plaindre?--Mon Dieu! interrompit-elle d'une voix
émue, mon Dieu! qu'avez-vous?--L'altération de mon visage la
frappa; nous étions arrivés à la fin de la danse; je m'appuyai
contre la cheminée, et je portai sans y penser la main sur ma
blessure, qui me faisoit beaucoup souffrir. Delphine ne fut plus
maîtresse de son trouble, et s'y livra tellement, qu'à travers ma
foiblesse je vis que tous les regards se fixoient sur elle; la
crainte de la compromettre me redonna des forces, et je voulus
passer dans la chambre voisine de celle où l'on dansoit. Il y avoit
quelques pas à faire. Delphine n'observant rien que l'état où
j'étois, traversa toute la salle sans saluer personne, me suivit,
et me voyant chanceler en marchant, s'approcha de moi pour me
soutenir; j'eus beau lui répéter que j'allois mieux, qu'en
respirant l'air je serois guéri, elle ne songeoit qu'à mon danger,
et laissa voir à tout le monde l'excès de sa peine et la vivacité
de son intérêt.
O Delphine! dans ce moment, comme au pied de l'autel, j'ai juré d'être
ton époux: j'ai reçu ta foi, j'ai reçu le dépôt de ton innocente
destinée, lorsqu'un nuage s'est élevé sur ta réputation, à cause de
moi!
Quand je fus près d'une fenêtre, je me remis entièrement; alors
Delphine, se rappelant ce qui venoit de se passer, me dit les larmes
aux yeux:--Je viens d'avoir la conduite du monde la plus
extraordinaire; votre imprudence, en persistant à danser, a mis mon
coeur à cette cruelle épreuve. Léonce, Léonce, aviez-vous besoin de me
faire souffrir pour me deviner?--Pourriez-vous me soupçonner, lui
dis-je, d'exposer volontairement aux regards des autres ce que j'ose à
peine recueillir avec respect, avec amour, dans mon coeur? Mais si
vous redoutez le blâme de la société, je saurai bientôt...--Le blâme
de la société, interrompit-elle, avec une expression d'insouciance
singulièrement piquante; je ne le crains pas: mais mon secret sera
connu avant que je l'aie confié à l'amitié, et vous ne savez pas
combien cette conduite me rend coupable!--Elle alloit continuer,
lorsque nous entendîmes du bruit dans le salon, et le nom de madame
d'Ervins plusieurs fois répété. Delphine me quitta précipitamment,
pour demander la cause de l'agitation de la société.--Madame d'Ervins,
lui répondit M. de Fierville, vient de tomber sans connoissance, et on
l'emporte dans sa voiture, par ordre de M. d'Ervins; il ne veut pas
qu'elle reçoive des secours ailleurs que chez elle.
A peine Delphine eut-elle entendu ces dernières paroles, qu'elle
s'élança sur l'escalier. atteignit M. d'Ervins, monta dans sa voiture
sans rien lui dire, et partit à l'instant même; c'est tout ce que je
pus apercevoir. Le mouvement rapide d'une bonté passionnée
l'entraînoit. Elle me laissa seul au milieu de cette fête, que je ne
reconnoissois plus. Je cherchois en vain les plaisirs qui se
confondoient dans mon âme avec l'amour; mais j'étois pénétré de cette
émotion tendre, et néanmoins sérieuse, qui remplit le coeur d'un
honnête homme, lorsqu'il a donné sa vie, lorsqu'il s'est chargé du
bonheur de celle d'un autre.
Je ne sais si j'abuse de votre amitié en vous confiant les sentimens
que j'éprouve; mais pourquoi la gravité de votre âge et de votre
caractère me défendroit-elle de vous peindre ce pur amour qui me guide
dans le choix de la compagne de ma vie? Mon cher maître! ils vous
seront doux les récits du bonheur de votre élève; s'ils vous
rappellent votre jeunesse, ce sera sans amertume, car tous vos
souvenirs tiennent à la même pensée; ils se rattachent tous à la
vertu.
J'attendrai pour m'expliquer entièrement avec madame d'Albémar, que
j'aie reçu la réponse de ma mère. Dans quelques jours je serai près de
vous à Mondoville, puisque vous y avez besoin de moi. Je veux que nous
écrivions ensemble à ma mère, de ce lieu même où elle a passé les
premières années de son mariage et de mon enfance; ces souvenirs la
disposeront à m'être favorable.