Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Ce 20 juin.
Vous êtes bien dangereuse pour moi, ma chère Louise; je vous conjure
de me fortifier dans mes cruels combats, et vous m'écrivez une lettre,
dans laquelle vous rassemblez tous les motifs que mon coeur pourroit
me suggérer, pour me livrer aux sentimens que j'éprouve. Vous voulez
me persuader que Matilde ne sera point malheureuse de la perte de
Léonce; vous me rappelez que madame de Vernon étoit disposée à
s'occuper d'un autre choix, lorsque la vie de Léonce étoit en danger;
vous prétendez que j'ai fait assez pour mon amie, en lui prêtant une
fois quarante mille livres, et en assurant, par mes dons, la fortune
de sa fille: mais vous n'aimez pas madame de Vernon; mais vous ne
sentez pas combien l'affection que je lui ai témoignée, le goût vif
que j'ai toujours eu pour son esprit et pour son caractère, me
rendroient douloureux ce qui pourroit lui déplaire. Je l'aime depuis
l'âge de quinze ans, je lui dois les momens les plus agréables de ma
vie; tout ce qui tient à elle ébranle fortement mon âme: je me suis
accoutumée à croire que son bonheur importoit plus que le mien; il me
sembloit que mon âme orageuse n'étoit destinée qu'à souffrir; mais je
me flattois du moins que je préserverois de toutes les peines l'être
doux et paisible qui se confioit à mon amitié. Je vais perdre six
années d'affections et de souvenirs, pour ce sentiment nouveau qui
peut-être sera brisé par le caractère de Léonce; je crains déjà même
que vous n'en soyez convaincue par ce que je vais vous dire.
Thérèse étoit hier plus tourmentée que jamais: on a commencé à mettre
dans la tête de M. d'Ervins, que les opinions politiques de M. de
Serbellane étoient très-dangereuses, et qu'il ne convenoit pas à un
défenseur de la cour de voir souvent un tel homme. Il le reçoit donc
beaucoup plus froidement, et ne l'invite presque plus: Thérèse en est
au désespoir, et vouloit m'engager à avoir chez moi tous les jours M.
de Serbellane avec elle; je m'y suis refusée; je ne puis protéger une
liaison contraire à ses devoirs, je lui donnerai tous les soins qui
peuvent consoler son coeur, mais si les circonstances la ramènent dans
la route de la morale, je ne repousserai point le secours que la
Providence lui donne. Elle a écouté mon refus avec douceur, en me
rappelant seulement la promesse que je lui avois faite, si M. de
Serbellane étoit obligé de partir; je l'ai confirmée, cette promesse;
j'avois quelque embarras de m'être montrée si sévère; hélas! en ai-je
encore le droit? Thérèse se livra bientôt après à me peindre tous les
sentimens de douleur qui l'agitoient: elle ne savoit pas combien elle
me faisoit mal; je lui disois à voix basse quelques mots de calme et
de raison, mais j'étois prête à me jeter dans ses bras, à confondre ma
douleur avec la sienne, à me livrer avec elle à l'expression du
sentiment dont je voulois la défendre; je me retins cependant, je le
devois; il faut que je la soutienne encore de ma main mal assurée.
Cet après-midi M. de Serbellane est venu me voir; il m'a parlé de
Thérèse, et ce n'est jamais sans attendrissement que je retrouve en
lui le touchant mélange d'une protection fraternelle, et de la
délicatesse de l'amour. Il avoit encore quelques détails essentiels à
me dire; l'heure me pressoit pour me rendre au concert que donnoit
madame de Vernon; il me proposa de m'accompagner: il m'est arrivé
plusieurs fois de faire des visites avec M. de Serbellane; vous savez
que je ne consens point à me gêner pour ces prétendues convenances de
société auxquelles on s'astreint si facilement, quand on a
véritablement intérêt à dissimuler sa conduite; mais il me vint dans
l'esprit que je pourrois déplaire à Léonce, en arrivant avec un jeune
homme, et j'hésitois à répondre. M. de Serbellane le remarqua, et me
dit:--Est-ce que vous ne voulez pas que j'aille avec vous?--J'étois
honteuse de mon embarras; je ne savois que faire de cette apparence de
pruderie qui convient si mal à un caractère naturel; et ne pouvant ni
dire la vérité, ni me résoudre a me laisser soupçonner d'affectation,
j'acceptai la main que m'offroit M. de Serbellane, et nous partîmes
ensemble.
J'espérois que Léonce ne seroit point encore chez madame de Vernon; il
y étoit déjà: je reconnus en entrant sa voiture dans la cour; un des
amis de M. de Serbellane le retint sur l'escalier: je le précédai d'un
demi-quart d'heure, et je croyois avoir évité ce que je redoutois;
mais au moment où M. de Serbellane entra, madame de Vernon, je ne sais
par quel hasard, lui demanda tout haut si nous n'étions pas venus
ensemble; il répondit fort simplement que oui. A ce mot Léonce
tressaillit, il regarda tour à tour M. de Serbellane et moi, avec
l'expression la plus amère, et je ne sus pendant un moment si je
n'avois pas tout à craindre. M. de Serbellane remarqua, j'en suis
sûre, la colère de Léonce; mais voulant me ménager, il s'assit
négligemment à côté d'une femme, dont il ne cessa pas d'avoir l'air
fort occupé.
Léonce alla se placer à l'extrémité de la salle, et me regarda d'abord
avec un air de dédain: j'étois profondément irritée; et ce mouvement
se seroit soutenu, si, tout à coup, une pâleur mortelle couvrant son
visage, ne m'avoit rappelé l'état où il étoit, quand je le vis pour la
première fois. Le souvenir d'une impression si profonde l'emporta
bientôt malgré moi sur mon ressentiment. Léonce s'aperçut que je le
regardois, il détourna la tête, et parut faire un effort sur lui-même
pour se relever et reprendre à la vie.
Matilde chanta bien, mais froidement; Léonce ne l'applaudit point; le
concert continua sans qu'il eût l'air de l'entendre, et sans que
l'expression sévère et sombre de son visage s'adoucît un instant.
J'étois accablée de tristesse; votre lettre, je l'avoue, avoit un peu
affoibli l'idée que je me faisois des obstacles qui me séparaient de
Léonce: j'étois arrivée avec cette douce pensée, et Léonce, en me
présentant tous les inconvéniens de son caractère, sembloit élever de
nouvelles barrières entre nous. Peut-être étoit-il jaloux, peut-être
blâmoit-il, de toute la hauteur de ses préjugés à cet égard, une
conduite qu'il trouvoit légère: l'un et l'autre pouvoit être vrai,
mais je ne savois comment parvenir à m'expliquer avec lui.
Le concert fini, tout le monde se leva; j'essayai deux fois de parler
à ceux qui étoient près de Léonce; deux fois il quitta la conversation
dont je m'étois mêlée, et s'éloigna pour m'éviter. Mon indignation
m'avoit reprise, et je me préparois à partir, lorsque madame de Vernon
dit à quelques femmes qui restoient, qu'elle les invitoit au bal
qu'elle donneroit à sa fille jeudi prochain, pour la convalescence de
M. de Mondoville. Jugez de l'effet que produisirent sur moi ces
derniers mots; je crus que c'étoit la fête de la noce; que Léonce
s'étoit expliqué positivement; que le jour étoit fixé: je fus obligée
de m'appuyer sur une chaise, et je me sentis prête à m'évanouir.
Léonce me regarda fixement, et levant les yeux tout à coup avec une
sorte de transport, il s'avança au milieu du cercle, et prononça ces
paroles avec l'accent le plus vif et le plus distinct:--On
s'étonneroit, je pense, dit-il, de la bonté que, madame de Vernon me
témoigne, si l'on ne savoit pas que ma mère est son intime amie, et
qu'à ce titre elle veut bien s'intéresser à moi.--Quand ces mots
furent achevés, je respirai, je le compris; tout fut réparé. Madame de
Vernon dit alors en souriant avec sa grâce et sa présence d'esprit
accoutumées:--Puisque M. de Mondoville ne veut pas de mon intérêt pour
lui-même, je dirai qu'il le doit tout entier à sa mère; mais je
persiste dans l'invitation du bal.
La société se dispersa; il ne resta pour le souper que quelques
personnes. Le neveu de madame du Marset, qui a une assez jolie voix,
me demanda de chanter avec Matilde et lui, ce trio de Didon que votre
frère aimoit tant: je refusois; Léonce dit un mot, j'acceptai. Matilde
se mit au piano avec assez de complaisance: elle a pris plus de
douceur dans les manières depuis qu'elle voit Léonce, sans qu'il y ait
d'ailleurs en elle aucun autre changement. On me chargea du rôle de
Didon; Léonce s'assit presque en face de nous, s'appuyant sur le
piano: je pouvois à peine articuler les premiers sons; mais en
regardant Léonce, je crus voir que son visage avoit repris son
expression naturelle; et toutes mes forces se ranimèrent, lorsque je
vins à ces paroles sur une mélodie si touchante:
Tu sais si mon coeur est sensible;
Épargne-le s'il est possible:
Veux-tu m'accabler de douleur?
La beauté de cet air, l'ébranlement de mon coeur donnèrent, je le
crois, à mon accent toute l'émotion, toute la vérité de la situation
même. Léonce, mon cher Léonce laissa tomber sa tête sur le piano:
j'entendois sa respiration agitée, et quelquefois il relevoit, pour me
regarder, son visage baigné de larmes. Jamais, jamais je ne me suis
sentie tellement au-dessus de moi-même; je découvrois dans la musique,
dans la poésie, des charmes, une puissance qui m'étoient inconnus: il
me sembloit que l'enchantement des beaux-arts s'emparoit pour la
première fois de mon être, et j'éprouvois un enthousiasme, une
élévation d'âme dont l'amour étoit la première cause, mais qui étoit
plus pure encore que l'amour même.
L'air fini, Léonce, hors de lui-même, descendit dans le jardin pour
cacher son trouble. Il y resta long-temps, je m'en inquiétois;
personne ne parloit de lui; je n'osois pas commencer; il me sembloit
que prononcer son nom c'étoit me trahir. Heureusement il prit au neveu
de madame du Marset l'envie de nous faire remarquer ses connoissances
en astronomie; il s'avança vers la terrasse pour nous démontrer les
étoiles, et je le suivis avec bien du zèle. Léonce revint; il me
saisit la main sans être aperçu, et me dit avec une émotion
profonde:--Non, vous n'aimez pas M. de Serbellane, ce n'est pas pour
lui que vous avez chanté, ce n'est pas lui que vous avez
regardé.--Non, sans doute, m'écriai-je, j'en atteste le ciel et mon
coeur!--Madame de Vernon nous interrompit aussitôt; je ne sus pas si
elle avoit entendu ce que je disois, mais j'étois résolue à lui tout
avouer: je ne craignois plus rien.
On rentra dans le salon; Léonce étoit d'une gaîté extraordinaire;
jamais je ne lui avois vu tant de liberté d'esprit; il étoit
impossible de ne pas reconnoître en lui la joie d'un homme échappé à
une grande peine. Sa disposition devint la mienne; nous inventâmes
mille jeux, nous avions l'un et l'autre un sentiment intérieur de
contentement qui avoit besoin de se répandre. Il me fit indirectement
quelques épigrammes aimables sur ce qu'il appeloit ma philosophie,
l'indépendance de ma conduite, mon mépris pour les usages de la
société; mais il étoit heureux, mais il s'établissoit entre nous cette
douée familiarité, la preuve la plus intime des affections de l'âme;
il me sembla que nous nous étions expliqués, que tous les obstacles
étoient levés, tous les sermens prononcés; et cependant je ne
connoissois rien de ses projets, nous n'avions pas encore eu un quart
d'heure de conversation ensemble; mais j'étois sûre qu'il m'aimoit, et
rien alors dans le monde ne me paroissoit incertain.
Je m'approchai de madame de Vernon, et je lui demandai le soir même
une heure d'entretien; elle me refusa en se disant malade: je proposai
le lendemain; elle me pria de renvoyer après le bal ce que je pouvois
avoir à lui dire; elle m'assura que jusqu'à ce jour elle n'auroit pas
un moment de libre. Je m'y soumis, quoiqu'il me fût aisé d'apercevoir
qu'elle cherchoit des prétextes pour éloigner cette conversation. Soit
qu'elle en devine ou non le sujet, ma résolution est prise, je lui
parlerai; quand elle saura tout, quand je lui aurai offert de quitter
Paris, d'aller m'enfermer dans une retraite pour le reste de mes
jours, afin d'y conserver sans crime le souvenir de Léonce, elle
prononcera sur mon sort, je l'en ferai l'arbitre; et quel que soit le
parti qu'elle prenne, je n'aurai plus du moins à rougir devant elle.
Ma chère Louise, je goûte quelque calme depuis que je n'hésite plus
sur la conduite que je dois suivre.