_À Georges Courteline._
I
Elles étaient méchantes ou bonnes de toutes leurs forces, et se
fâchaient une fois par saison, régulièrement, huit jours. Longtemps
elles voisinaient jusqu'à paraître habiter l'une chez l'autre, et,
soudain, elles ne se connaissaient plus. Aussitôt la Morvande comptait
avec prestesse les défauts de la Gagnarde. Celle-ci, peut-être, avait le
travail de langue moins facile, mais elle réussissait plus souvent à ne
pas revenir la première. Enfin elles se souriaient. Invitée, la Gagnarde
entrait chez la Morvande et, de nouveau, admirait tout, la propreté des
carreaux, celle du poêle, celle de l'arche et des cuivres, et celle du
seau d'eau si brillant qu'il donnait soif.
--Comment faites-vous donc pour être propre? Chez moi, c'est toujours
sale.
Elle mentait, pour voir.
--Chez vous, répondait la Morvande, on dirait que vous léchez les
meubles.
Ainsi, tout en gardant leur dignité, elles échangeaient des flatteries.
Au seuil de la porte la Gagnarde s'extasiait encore devant le fumier des
Morvand. Il était carré, fait au moule. Des branchages et des pieux le
soutenaient, et on pouvait y monter par une planche à pente douce, comme
sur une estrade.
--À tout à l'heure, ma grosse! disait la Gagnarde.
--À tout à l'heure, ma petite! répondait la Morvande.
Or, en réalité, la grosse c'était la Gagnarde et la petite la Morvande.
Donc les mots venaient bien du coeur.