--C'est votre faute, dit-il penaud; je vous avais prévenue. Il fallait
m'écouter.
--Apaise-toi, lui dit sa femme en l'épongeant. Va renouer ta cravate et
te rafraîchir les tempes.
Humilié, il passa dans le cabinet de toilette.
--Pardon pour lui! dit-elle.
Mais les convives soulagés, parce qu'ils en étaient quittes pour la peur
de la peur, s'efforcèrent de la consoler.
--Chère madame, lui dirent-ils, vous vous faites trop de mauvais sang.
M. Bornet réussira mieux une autre fois. C'est tellement difficile. Et
puis cela n'a pas mal marché du tout. D'autres que nous peut-être se
seraient laissé impressionner.
Ils se levaient, l'entouraient, touchés de sa peine. Ces dames,
certaines d'avoir échappé à un grand danger, respiraient plus librement.
Elles se félicitaient, les mains unies, parlaient ensemble, gaies,
rieuses et vivaces, comme au plein soleil de midi.
Tout à coup l'orang parut.
Il s'avança très lentement, et l'éclatante lumière de la salle à manger
s'obscurcit. Il avait le dos courbe, la tête rentrée dans les épaules,
la mâchoire inférieure disloquée. Ses yeux sanglants regardaient dans le
vide. Ses doigts mobiles pétrissaient, étranglaient des choses, et ses
ongles s'allongeaient en griffes.
L'assurance perdue, les convives s'étaient bousculés, tassés dans un
coin, et se retenaient de pousser des cris d'horreur qui eussent ajouta
à leur épouvante. D'autre part, l'orang se gardait de grogner. Mais, la
gueule tantôt contractée, tantôt élargie, il exprimait sa rage d'être
exilé de ses forêts. On ne le distinguait que vaguement. Il fit le tour
de la table, silencieux, saisit un couteau, et le brandit, non à la
manière des assassins expérimentés, mais comme un animal gauche,
d'autant plus redoutable qu'il ne sait pas se servir d'une arme. La
scène sombrait dans les ténèbres, la nuit noire. On n'entendait plus
même haleter les poitrines. L'orang soufflait son haleine sur les
visages.
--Assez! chéri, assez! dit Mme Bornet.
Aussitôt M. Bornet, docile, leva le gaz. Les convives aspirèrent
longuement la clarté qui se répandit jusqu'à leur coeur, et l'un d'eux,
pour chasser au loin son malaise, donna le signal des applaudissements:
--Bravo! bravo! étonnante faculté!
--C'est un gros succès, dit Mme Bornet, empourprée. Tu n'as pas commis
une faute.
Toutes ces dames s'exclamaient:
--Moi, je suffoquais!
--Moi, je me suis crue morte!
--Moi, je ne dormirai pas cette nuit.
--Moi, d'abord, je ne bouge plus. J'attendrai ici le petit jour.
Il leur restait à tous cette lâcheté qui calme les plus pressantes
envies qu'on puisse avoir de changer de place.
--Alors vous êtes contents, dit M. Bornet. Tant mieux. Moi aussi. Merci,
merci.
Il reprit, modeste:
--Voyez-vous, l'important est de faire jouer le gaz à propos. J'avoue la
petitesse du moyen, mais j'en garantis l'effet neuf fois sur dix.
Ses chaussettes qu'il avait gardées, sans doute à cause des mies de pain
et des petits os que, pendant un dîner, on jette inévitablement par
terre, retombaient sur ses chevilles.
Laid de sa propre laideur et de celle qu'il venait d'acquérir, il
s'oubliait dans son triomphe, vengé de son premier échec. Ses cheveux
rares, trempés, luisaient comme ceux qu'on trouve dans les soupes. Il
reniflait et une buée de lessive ressortait à double jet de ses narines.
Le torse fumant, les mains collées sur son ventre pareil à un sac plein,
quelque temps encore il écouta les compliments... avant d'aller remettre
sa chemise.