_À Alfred Capus._
La vieille est vieille et avare; le vieux est encore plus vieux et plus
avare. Mais tous deux redoutent également les voleurs. À chaque instant
du jour ils s'interrogent:
--As-tu la clef de l'armoire? dit l'un.
--Oui, dit l'autre.
Cela les tranquillise un peu. Ils ont la clef chacun leur tour et en
arrivent à se défier l'un de l'autre. La vieille la cache principalement
sur sa poitrine, entre sa chemise et sa peau. Que ne peut-elle délier,
pour l'y fourrer, les bourses de ses seins inutiles?
Le vieux la serre tantôt dans les poches boutonnées de sa culotte tantôt
dans celles de son gilet à moitié cousues et qu'il tâte fréquemment.
Mais, à la fin, ces cachettes toujours les mêmes lui ont paru de moins
en moins sûres, et il vient d'en trouver une dernière dont il est
content.
Or la vieille lui demande selon la coutume:
--As-tu la clef de l'armoire?
Le vieux ne répond pas.
--Es-tu sourd?
Le vieux fait signe qu'il n'est pas sourd.
--As-tu perdu la langue? dit la vieille.
Elle le regarde, inquiète. Il a les lèvres fermées, les joues grosses.
Pourtant sa mine n'est pas d'un homme qui se trouverait tout à coup
muet, et ses yeux expriment plutôt la malice que l'effroi.
--Où est la clef? dit la vieille; c'est à moi de garder la clef,
maintenant.
Le vieux continue de remuer sa tête d'un air satisfait, les joues près
de crever.
Et la vieille comprend. Elle s'élance, agile, pince le nez du vieux, lui
ouvre par force, au risque d'être mordue, la bouche toute grande, y
enfonce les cinq doigts de sa main droite et en retire la clef de
l'armoire.