LE PLANTEUR MODÈLE

_À Victor Tissot._

Le combat semblait fini, quand une dernière balle, une balle perdue, se

retrouva dans la jambe droite de Fabricien. Il dut revenir au pays avec

une jambe de bois.

D'abord il montra quelque orgueil, les premières fois qu'il entra dans

l'église du village, en frappant si fort les dalles qu'on l'eût pris

pour un suisse de grande ville.

Mais, la curiosité calmée, longtemps il se lamenta, honteux et

désormais, croyait-il, bon à rien.

Puis il chercha avec obstination, souvent déçu, la manière de se rendre

utile.

Et maintenant voilà que, sur le sentier de l'aisance modeste, sans

mépriser sa jambe de chair, il a un faible pour celle de bois.

Il se loue à la journée. On lui désigne un carré de jardin. Ensuite on

peut s'en aller, le laisser faire.

Sa poche droite est remplie de haricots rouges ou blancs, au choix.

En outre, elle est percée, point trop, point trop peu.

L'allure régulière, Fabricien parcourt de long en large le terrain. Sa

jambe de bois creuse un trou à chaque pas. Il secoue sa poche percée.

Des haricots tombent. Il les recouvre du pied gauche et continue.

Et tandis qu'il gagne honorablement sa vie, l'ancien brave, les mains

derrière son dos, la tête haute, a l'air de se promener pour sa santé.

Coquecigrues · 第 12 / 130 题