LE BON ARTILLEUR

_À Alphonse Allais._

Samedi soir encore grand'mère Licoche donnait elle-même à manger aux

poules. Cependant la voilà morte, bien qu'elle eût pour cent ans de vie,

à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Tout le monde y passe. Un peu plus

tôt, un peu plus tard! On l'enterre ce matin.

Le cortège se forme. M. le curé et les deux enfants de choeur sont en

tête. Les quatre porteurs n'ont qu'à se baisser pour prendre le

cercueil, et derrière eux se place le petit-fils de grand'mère Licoche,

l'artilleur, accouru en permission. Il ne pleure pas. C'est un homme et

c'est un soldat. Jugulaire au menton, grand et droit, il domine du shako

le reste des parents qui se rangent autour de lui, à distance.

Brusquement il tire son sabre, et comme si le cortège attendait son

signal, on s'ébranle. Les blouses raides coudoient les vestes courtes.

Les franges des châles noirs tremblent. Les bonnets blancs ondulent. Le

vent rebrousse les longs poils d'un chapeau dont la forme jadis haute,

trop longtemps serrée entre deux rayons d'armoire, s'est comme

accroupie. Mais l'aigrette rouge de l'artilleur rallie tous les yeux.

Parfois les porteurs déposent doucement à terre grand'mère Licoche. Non

que la défunte soit vraiment lourde. Elle vécut de peu, partagea son

bien avec ses poules qu'elle retrouvera, exemptes à jamais de pépie,

dans un paradis réservé aux bêtes à bon Dieu, et elle mourut décharnée.

Mais elle pèse parce qu'elle est morte. Les porteurs profitent de

l'arrêt, se retournent et regardent, en soufflant, l'artilleur.

Son uniforme sombre et son sabre qui doit couper impressionnent.

Les vieilles gens même de la queue n'osent pas échanger leurs

réflexions.

À l'église, le petit-fils de grand'mère Licoche reste près d'elle, de

garde, face à l'autel, sentinelle funèbre, l'oeil toujours sec, le sabre

au défaut de l'épaule.

Mais au bord de la fosse, dès qu'avec des cordes les porteurs ont

descendu la bière, il s'anime. On le voit écarter les jambes, lever ses

basanes comme des sacs, et frapper du pied en cadence le sol du

cimetière.

Les assistants se demandent:

--Qu'est-ce qu'il a? Est-il fou?

Ceux qui déjà allaient se lamenter se contiennent. On devine qu'il

simule une manoeuvre à cheval. Les coudes au corps, sa main libre

étreignant des guides imaginaires, il s'élance, charge sur place. La

terre fraîche s'éboule sous ses pas. Une grosse motte tombe, heurte le

cercueil, et ce choc sourd résonne dans toutes les poitrines comme un

coup de canon lointain.

--Aga, aga donc, disent les deux enfants de choeur; il joue à la

bataille.

L'artilleur donne du sabre à gauche; il en donne à droite. Tantôt il

écharpe, tantôt il pique en avant. Ensuite il exécute des moulinets

terribles qui font papilloter les paupières, et des moulinets suprêmes,

si rapides et si nets qu'on distingue en l'air une corbeille d'acier.

Puis il se calme. Sûrement il n'est plus à cheval. Ses jambes se

rejoignent, ses talons se recollent. Il s'immobilise, les joues

fumantes. Il incline lentement son sabre, la pointe en bas, pour saluer

la tombe, et, ces honneurs rendus, au milieu des amis troublés, des

parents émus qui halettent et tendent comme des mains leurs oreilles

écarquillées, le bon artilleur crie d'une voix éclatante à sa grand'mère

Licoche:

--Va, grand'mère, sois tranquille, je vengerai la patrie pour toi!...

Coquecigrues · 第 11 / 130 题