--C’est évident, dit-il. Pendant un million d’années ou deux, il n’y

aura plus ni concerts, ni salons de peinture, ni parties fines au

restaurant. Si c’est de l’amusement qu’il vous faut, je crains bien que

vous n’en manquiez. Si vous avez des manières distinguées, s’il vous

répugne de manger des petits pois avec un couteau ou de ne pas prononcer

correctement les mots, vous ferez aussi bien de laisser tout cela de

côté, ça ne vous sera plus guère utile.

--Alors vous voulez dire que...

--Je veux dire que les hommes comme moi réussiront à vivre, pour la

conservation de l’espèce. Je vous assure que je suis absolument décidé à

vivre, et si je ne me trompe, vous serez bien forcé, vous aussi, de

montrer ce que vous avez dans le ventre, avant qu’il soit longtemps.

Nous ne serons pas tous exterminés, et je n’ai pas l’intention, non

plus, de me laisser prendre pour être apprivoisé, nourri et engraissé

comme un bœuf gras. Hein! voyez-vous la joie d’être mangé par ces sales

reptiles.

--Mais vous ne prétendez pas que...

--Mais si, mais si! Je continue: mes plans sont faits, j’ai résolu la

difficulté. L’humanité est battue. Nous ne savions rien, et nous avons

tout à apprendre maintenant. Pendant ce temps, il faut vivre et rester

indépendants, vous comprenez? Voilà ce qu’il y aura à faire.

Je le regardais, étonné et profondément remué par ses paroles

énergiques.

--Sapristi! vous êtes un homme, vous! m’écriai-je, en lui serrant

vigoureusement la main.

--Eh bien! dit-il, les yeux brillants de fierté, est-ce pensé, cela,

hein?

--Continuez, lui dis-je.

--Donc, ceux qui ont envie d’échapper à un tel sort doivent se préparer.

Moi, je me prépare. Comprenez bien ceci: nous ne sommes pas tous faits

pour être des bêtes sauvages, et c’est ce qui va arriver. C’est pour

cela que je vous ai guetté. J’avais des doutes: vous êtes maigre et

élancé. Je ne savais pas que c’était vous et j’ignorais que vous aviez

été enterré. Tous les gens qui habitaient ces maisons et tous ces

maudits petits employés qui vivaient dans ces banlieues--tous ceux-là ne

sont bons à rien. Ils n’ont ni vigueur, ni courage,--ni belles idées, ni

grands désirs; et Seigneur! un homme qui n’a pas tout cela peut-il

faire autre chose que trembler et se cacher? Tous les matins,

ils se trimballaient vers leur ouvrage,--je les ai vus, par

centaines,--emportant leur déjeuner, s’essoufflant à courir, pour

prendre les trains d’abonnés, avec la peur d’être renvoyés s’ils

arrivaient en retard; ils peinaient sur des ouvrages qu’ils ne prenaient

pas même la peine de comprendre; le soir, du même train-train, ils

retournaient chez eux avec la crainte d’être en retard pour dîner;

n’osant pas sortir, après leur repas, par peur des rues désertes;

dormant avec des femmes qu’ils épousaient, non pas parce qu’ils avaient

besoin d’elles, mais parce qu’elles avaient un peu d’argent qui leur

garantissait une misérable petite existence à travers le monde; ils

assuraient leurs vies, et mettaient quelques sous de côté par peur de la

maladie ou des accidents; et le dimanche--c’était la peur de l’au-delà,

comme si l’enfer était pour les lapins! Pour ces gens-là, les Marsiens

seront une bénédiction: de jolies cages spacieuses, de la nourriture à

discrétion; un élevage soigné et pas de soucis. Après une semaine ou

deux de vagabondage à travers champs, le ventre vide, ils reviendront et

se laisseront prendre volontiers. Au bout de peu de temps, ils seront

entièrement satisfaits. Ils se demanderont ce que les gens pouvaient

bien faire avant qu’il y ait eu des Marsiens pour prendre soin d’eux. Et

les traîneurs de bars, les tripoteurs, les chanteurs--je les vois d’ici,

ah! oui, je les vois d’ici! s’exclama-t-il avec une sorte de sombre

contentement. C’est là qu’il y aura du sentiment et de la religion; mais

il y a mille choses que j’avais toujours vues de mes yeux et que je ne

commence à comprendre clairement que depuis ces derniers jours. Il y a

des tas de gens, gras et stupides, qui prendront les choses comme elles

sont, et des tas d’autres aussi se tourmenteront à l’idée que le monde

ne va plus et qu’il faudrait y faire quelque chose. Or, chaque fois que

les choses sont telles qu’un tas de gens éprouvent le besoin de s’en

mêler, les faibles, et ceux qui le deviennent à force de trop réfléchir,

aboutissent toujours à une religion du Rien-Faire, très pieuse et très

élevée, et finissent par se soumettre à la persécution et à la volonté

du Seigneur. Vous avez déjà dû remarquer cela aussi. C’est de l’énergie

à l’envers dans une rafale de terreur. Les cages de ceux-là seront

pleines de psaumes, de cantiques et de piété, et ceux qui sont d’une

espèce moins simple se tourneront sans doute vers--comment appelez-vous

cela?--l’érotisme.

Il s’arrêta un moment, puis il reprit.

--Très probablement, les Marsiens auront des favoris parmi tous ces

gens; ils leur enseigneront à faire des tours et, qui sait? feront du

sentiment sur le sort d’un pauvre enfant gâté qu’il faudra tuer. Ils en

dresseront, peut-être aussi, à nous chasser.

--Non, m’écriai-je, c’est impossible. Aucun être humain...

--A quoi bon répéter toujours de pareilles balivernes? dit l’artilleur.

Il y en a beaucoup qui le feraient volontiers. Quelle blague de

prétendre le contraire!

Et je cédai à sa conviction.

--S’ils s’en prennent à moi, dit-il, bon Dieu! s’ils s’en prennent à

moi!... et il s’enfonça dans une sombre méditation.

Je réfléchissais aussi à toutes ces choses, sans rien trouver pour

réfuter les raisonnements de cet homme. Avant l’invasion, personne n’eût

mis en doute ma supériorité intellectuelle, et cependant cet homme

venait de résumer une situation que je commençais à peine à comprendre.

--Qu’allez-vous faire? lui demandai-je brusquement. Quels sont vos

plans?

Il hésita.

--Eh bien! voici! dit-il. Qu’avons-nous à faire? Il nous faut trouver un

genre de vie qui permette à l’homme d’exister et de se reproduire, et

d’être suffisamment en sécurité pour élever sa progéniture.

Oui--attendez, et je vais vous dire clairement ce qu’il faut faire à mon

avis. Ceux que les Marsiens domestiqueront deviendront bientôt comme

tous les animaux domestiques. D’ici à quelques générations, ils seront

beaux et gros, ils auront le sang riche et le cerveau stupide--bref,

rien de bon. Le danger que courent ceux qui resteront en liberté est de

redevenir sauvages, de dégénérer en une sorte de gros rat sauvage... Il

nous faudra mener une vie souterraine, comprenez-vous? J’ai pensé aux

égouts. Naturellement ceux qui ne les connaissent pas se figurent des

endroits horribles; mais sous le sol de Londres, il y en a pendant des

milles et des milles de longueur, des centaines de milles; quelques

jours de pluie sur Londres abandonné en feront des logis agréables et

propres. Les canaux principaux sont assez grands et assez aérés pour les

plus difficiles. Puis, il y a les caves, les voûtes et les magasins

souterrains qu’on pourrait joindre aux égouts par des passages faciles à

intercepter; il y a aussi les tunnels et les voies souterraines de

chemin de fer. Hein? Vous commencez à y voir clair? Et nous formons une

troupe d’hommes vigoureux et intelligents, sans nous embarrasser de tous

les incapables qui nous viendront. Au large, les faibles!

--C’est pour cela que vous me chassiez tout à l’heure.

--Mais... non... c’était pour entamer la conversation.

--Ce n’est pas la peine de nous quereller là-dessus. Continuez.

--Ceux qu’on admettra devront obéir. Il nous faut aussi des femmes

vigoureuses et intelligentes,--des mères et des éducatrices. Pas de

belles dames minaudières et sentimentales--pas d’yeux langoureux. Il ne

nous faut ni incapables, ni imbéciles. La vie est redevenue réelle, et

les inutiles, les encombrants, les malfaisants succomberont. Ils

devraient mourir, oui, ils devraient mourir de bonne volonté. Après

tout, il y a une sorte de déloyauté à s’obstiner à vivre pour gâter la

race, d’autant plus qu’ils ne pourraient pas être heureux. D’ailleurs,

mourir n’est pas si terrible, c’est la peur qui rend la chose

redoutable. Et puis nous nous rassemblerons dans tous ces endroits.

Londres sera notre district. Même, on pourrait organiser une

surveillance afin de pouvoir s’ébattre en plein air, quand les Marsiens

n’y seraient pas--jouer au cricket, par exemple. C’est comme cela qu’on

sauvera la race.

[Illustration]

N’est-ce pas? Tout cela est possible? Mais sauver la race n’est rien;

comme je l’ai dit, ça consiste à devenir des rats. Le principal, c’est

de conserver notre savoir et de l’augmenter encore. Alors, c’est là que

des gens comme vous deviennent utiles. Il y a des livres, il y a des

modèles. On aménagerait des locaux spéciaux, en lieu sûr, très profonds,

et on y réunirait tous les livres qu’on trouverait; pas de sottises, ni

romans, ni poésie, rien que des livres d’idées et de science. On

pourrait s’introduire dans le British Muséum et y prendre tous les

livres de ce genre. Ils nous faudrait spécialement maintenir nos

connaissances scientifiques--les étendre encore. On observerait ces

Marsiens. Quelques-uns d’entre nous pourraient aller les espionner,

quand ils auraient tout organisé; j’irai peut-être moi-même. Il

... où se pressa bientôt une multitude d’ivrognes en haillons,

hommes et femmes, qui dansèrent et hurlèrent jusqu’à l’aurore.

Quand le jour parut, ils aperçurent une machine de combat marsienne

qui, toute droite dans l’ombre, les observait avec curiosité.

(CHAPITRE XXIV)

[Illustration]

faudrait se laisser attraper, pour mieux les approcher je veux dire.

Mais le grand point, c’est de laisser les Marsiens tranquilles; ne

jamais rien leur voler même. Si on se trouve sur leur passage, on leur

fait place. Il faut montrer que nous n’avons pas de mauvaises

intentions. Oui, je sais bien; mais ce sont des êtres intelligents, et

s’ils ont tout ce qu’il leur faut, ils ne nous réduiront pas aux abois

et se contenteront de nous considérer comme une vermine inoffensive.

L’artilleur s’arrêta et posa sa main bronzée sur mon bras.

--Après tout, continua-t-il, il ne nous reste peut-être pas tellement à

apprendre avant de... Imaginez-vous ceci: quatre ou cinq de leurs

machines de combat qui se mettent en mouvement tout à coup--les Rayons

Ardents dardés en tous sens--et sans que les Marsiens soient dedans. Pas

de Marsiens dedans, mais des hommes--des hommes qui auraient appris à

les conduire. Ça pourrait être de mon temps, même--ces hommes!

Figurez-vous pouvoir manœuvrer l’un de ces charmants objets avec son

Rayon Ardent, libre et bien manié, et se promener avec! Qu’importerait

de se briser en mille morceaux, au bout du compte, après un exploit

comme celui-là? Je réponds bien que les Marsiens en ouvriraient de

grands yeux. Les voyez-vous, hein? Les voyez-vous courir, se précipiter,

haleter, s’essouffler et hurler, en s’installant dans leurs autres

mécaniques? On aurait tout désengrené à l’avance et pif, paf, pan, uitt,

uitt, au moment où ils veulent s’installer dedans, le Rayon Ardent passe

et l’homme a repris sa place.

L’imagination hardie de l’artilleur et le ton d’assurance et de courage

avec lequel il s’exprimait dominèrent complètement mon esprit pendant un

certain temps. J’admettais sans hésitation, à la fois ses prévisions

quant à la destinée de la race humaine et la possibilité de réaliser ses

plans surprenants. Le lecteur qui suit l’exposé de ces faits, l’esprit

tranquille et attentif, voudra bien, avant de m’accuser de sottise et de

naïveté, considérer que j’étais craintivement blotti dans les buissons,

l’esprit plein d’anxiété et d’appréhension. Nous conversâmes de cette

façon pendant une bonne partie de la matinée, puis, après nous être

glissés hors de notre cachette et avoir scruté l’horizon pour voir si

les Marsiens ne revenaient pas dans les environs, nous nous rendîmes, en

toute hâte, à la maison de Putney Hill dont il avait fait sa retraite.

Il s’était installé dans une des caves à charbon et quand je vis

l’ouvrage qu’il avait fait en une semaine--un trou à peine long de dix

mètres par lequel il voulait aller rejoindre une importante galerie

d’égout--j’eus mon premier indice du gouffre qu’il y avait entre ses

rêves et son courage. J’aurais pu en faire autant en une journée, mais

j’avais en lui une foi suffisante pour l’aider, toute la matinée et

assez tard dans l’après-midi, à creuser son passage souterrain. Nous

avions une brouette et nous entassions la terre contre le fourneau de la

cuisine. Nous réparâmes nos forces en absorbant le contenu d’une boîte

de tête de veau à la tortue et une bouteille de vin. Après la

démoralisante étrangeté des événements, j’éprouvais à travailler ainsi

un grand soulagement. J’examinais son projet et bientôt des objections

et des doutes m’assaillirent, mais je n’en continuais pas moins mon

labeur, heureux d’avoir un but vers lequel exercer mon activité. Peu à

peu, je commençai à spéculer sur la distance qui nous séparait encore de

l’égout et sur les chances que nous avions de ne pas l’atteindre. Ma

perplexité actuelle était de savoir pourquoi nous creusions ce long

tunnel, alors qu’on pouvait s’introduire facilement dans les égouts par

un regard quelconque, et de là, creuser une galerie pour revenir jusqu’à

cette maison. Il me semblait aussi que cette retraite était assez mal

choisie et qu’il faudrait, pour y revenir, une inutile longueur de

tunnel. Au moment même où tout cela m’apparaissait clairement,

l’artilleur s’appuya sur sa bêche et me dit:

--Nous faisons là du bon ouvrage. Si nous nous reposions un moment?

D’ailleurs, je crois qu’il serait temps d’aller faire une reconnaissance

sur le toit de la maison.

J’étais d’avis de continuer notre travail et, après quelque hésitation,

il reprit son outil. Alors, une idée soudaine me frappa. Je m’arrêtai,

et il s’arrêta aussi immédiatement.

--Pourquoi vous promeniez-vous dans les communaux, ce matin, au lieu

d’être ici? demandai-je.

--Je prenais l’air, répondit-il, et je rentrais. On est plus en

sécurité, la nuit.

--Mais, votre ouvrage?...

--Oh! on ne peut pas toujours travailler, dit-il.

A cette réponse j’avais jugé mon homme. Il hésita, toujours appuyé sur

sa bêche.

--Nous devrions maintenant aller faire une reconnaissance, dit-il, parce

que si quelqu’un s’approchait, on entendrait le bruit de nos bêches et

on nous surprendrait.

Je n’avais plus envie de discuter. Nous montâmes ensemble et, de

l’échelle qui donnait accès sur le toit, nous explorâmes les environs.

Nulle part on n’apercevait de Marsiens, et nous nous aventurâmes sur les

tuiles, nous laissant glisser jusqu’au parapet qui nous abritait.

De là, un bouquet d’arbres nous cachait la plus grande partie de Putney,

mais nous pouvions voir, plus bas, le fleuve, le bouillonnement confus

de l’Herbe Rouge et les parties basses de Lambeth inondées. La variété

grimpante de l’Herbe Rouge avait envahi les arbres qui entourent le

vieux palais, et leurs branches s’étendaient mortes et décharnées,

garnies parfois encore de feuilles sèches, parmi tout cet

enchevêtrement. Il était étrange de constater combien ces deux espèces

de végétaux avaient besoin d’eau courante pour se propager. Autour de

nous, on n’en voyait pas trace. Des cytises, des épines roses, des

boules de neige montaient verts et brillants au milieu de massifs de

lauriers et d’hortensias ensoleillés. Au delà de Kensington, une fumée

épaisse s’élevait, qui, avec une brune bleuâtre, empêchait d’apercevoir

les collines septentrionales.

L’artilleur se mit à parler de l’espèce de monde qui était restée dans

Londres.

--Une nuit de la semaine dernière, dit-il, quelques imbéciles réussirent

à rétablir la lumière électrique dans Regent Street et Piccadilly, où se

pressa bientôt une multitude d’ivrognes en haillons, hommes et femmes,

qui dansèrent et hurlèrent jusqu’à l’aurore. Quelqu’un qui s’y trouvait

m’a conté la chose. Quand le jour parut, ils aperçurent une machine de

combat marsienne qui, toute droite dans l’ombre, les observait avec

curiosité. Sans doute elle était là depuis fort longtemps. Elle s’avança

alors au milieu d’eux et en captura une centaine trop ivres ou trop

effrayés pour s’enfuir.

Incidents burlesques et tragiques d’une époque troublée qu’aucun

historien ne pourra relater fidèlement!

[Illustration]

Par une suite de questions, je le ramenai à ses plans grandioses. Son

enthousiasme le reprit. Il exposa, avec tant d’éloquence, la possibilité

de capturer une machine de combat que cette fois encore je le crus à

moitié. Mais je commençais à connaître la qualité de son courage, et je

comprenais maintenant pourquoi il attachait tant d’importance à ne rien

faire précipitamment. D’ailleurs, il n’était plus du tout question qu’il

dût s’emparer personnellement de la grande machine et s’en servir

lui-même pour combattre les Marsiens.

Bientôt, nous redescendîmes dans la cave. Nous ne paraissions disposés

ni l’un ni l’autre à reprendre notre travail et, quand il proposa de

faire la collation, j’acceptai sans hésiter. Il devint soudain très

généreux; puis, le repas terminé, il sortit et revint quelques moments

après avec d’excellents cigares. Nous en allumâmes chacun un et son

optimisme devint éblouissant. Il inclinait à considérer ma venue comme

une merveilleuse bonne fortune.

[Illustration]

--Il y a du champagne dans la cave voisine, dit-il.

--Nous travaillerons mieux avec ce bourgogne, répondis-je.

--Non, non, vous êtes mon hôte, aujourd’hui. Bon Dieu! nous avons assez

de besogne devant nous. Prenons un peu de repos, pour rassembler nos

forces, pendant que c’est possible. Regardez-moi toutes ces ampoules!

Poursuivant son idée de s’accorder un peu de répit, il insista pour que

nous fissions une partie de cartes. Il m’enseigna divers jeux et, après

nous être partagé Londres, lui s’attribuant la rive droite, et moi

gardant la rive gauche, nous prîmes chaque paroisse comme enjeu. Si

bêtement ridicule que cela paraisse au lecteur de sens rassis, le fait

est absolument exact, et, chose plus surprenante encore, c’est que je

trouvai ce jeu, et plusieurs autres que nous jouâmes aussi, extrêmement

intéressants.

Quel étrange esprit que celui de l’homme! L’espèce entière était menacée

d’extermination ou d’une épouvantable dégradation, nous n’avions devant

nous d’autre claire perspective que celle d’une mort horrible, et nous

pouvions, tranquillement assis à fumer et à boire, nous intéresser aux

chances que représentaient ces bouts de carton peint, et plaisanter avec

un réel plaisir. Ensuite il m’enseigna le poker et je lui gagnai

tenacement trois longues parties d’échecs. Quand la nuit vint, nous

étions si acharnés que nous nous risquâmes d’un commun accord à allumer

une lampe.

Après une interminable série de parties, nous soupâmes et l’artilleur

acheva le champagne. Nous ne cessions de fumer des cigares, mais rien ne

restait de l’énergique régénérateur de la race humaine que j’avais

écouté le matin de ce même jour. Il était encore optimiste, mais son

optimisme était plus calme et plus réfléchi. Je me souviens qu’il

proposa, dans un discours incohérent et peu varié, de boire à ma santé.

Je pris un cigare et montai aux étages supérieurs, pour tâcher

d’apercevoir les lueurs verdâtres dont il avait parlé.

Tout d’abord, mes regards errèrent à travers la vallée de Londres. Les

collines du nord étaient enveloppées de ténèbres; les flammes qui

montaient de Kensington rougeoyaient et, de temps à autre, une langue de

flamme jaunâtre s’élançait et s’évanouissait dans la profonde nuit

bleue. Tout le reste de l’immense ville était obscur. Alors, plus près

de moi, j’aperçus une étrange clarté, une sorte de fluorescence, d’un

pâle violet pourpre, que la brise nocturne faisait frissonner. Pendant

un

Londres mort.

(CHAPITRE XXV)

[Illustration]

moment, je ne pus comprendre quelle était la cause de cette faible

irradiation, depuis je pensai qu’elle était produite par l’Herbe Rouge.

Avec cette idée, une curiosité qui n’était qu’assoupie s’éveilla en moi

avec le sens de la proportion des choses. Mes yeux, alors, cherchèrent

dans le ciel la planète Mars, qui resplendissait rouge et claire à

l’ouest, puis, longuement et fixement mes regards s’attachèrent aux

ténèbres qui s’étendaient sur Hampstead et Highgate.

Je restai longtemps sur le toit, l’esprit déconcerté par les

tribulations de la journée. Je me souvenais de mes divers états

d’esprit, depuis le besoin de prier que j’avais éprouvé la nuit

précédente jusqu’à cette soirée stupidement passée à jouer aux cartes.

Tous mes sentiments se révoltèrent, et je me rappelle avoir jeté au loin

mon cigare avec un geste de destruction symbolique. Ma folie m’apparut

sous un aspect monstrueusement exagéré. Il me semblait que j’avais trahi

ma femme et l’humanité, et je me sentais plein de remords. Je décidai

d’abandonner à ses breuvages et à sa gloutonnerie cet étrange et

fantaisiste rêveur de grandes choses, et de pénétrer dans Londres. Là,

me semblait-il, j’aurais de meilleures chances d’apprendre ce que

faisaient les Marsiens et quel était le sort de mes semblables. Quand la

lune tardive se leva, j’étais encore sur le toit.

[Illustration]

[Illustration] XXV

LONDRES MORT

Lorsque j’eus quitté l’artilleur, je descendis la colline, et, suivant

la grand’rue, je traversai le pont qui mène à Lambeth. Les végétations

tumultueuses de l’Herbe Rouge le rendaient alors presque impraticable,

mais les tiges blanchissaient déjà par endroits, symptômes de la maladie

qui se propageait et devait si rapidement détruire cette plante

envahissante.

Au coin de la rue qui va vers la gare de Putney Bridge, je trouvai un

homme étendu à terre. Il était encore vivant, mais tout couvert de

poussière noire, sale comme un ramoneur, et de plus ivre à ne pouvoir

ni se tenir ni parler. Je ne pus tirer de lui que des injures et des

menaces, et s’il n’avait pas eu une physionomie aussi brutale, je serais

resté avec lui.

[Illustration]

Au long de la route, à partir du pont, il y avait partout une couche de

poussière noire qui, dans Fulham, devenait fort épaisse. Une effrayante

tranquillité régnait dans les rues. Dans une boulangerie, je trouvai du

pain, suri, dur et moisi, mais encore mangeable. Du côté de Walham

Green, la poussière noire avait disparu et je passai devant un groupe de

maisons blanches qui brûlaient; le crépitement des flammes me fut un

réel soulagement, mais dans Brompton les rues redevinrent silencieuses.

Bientôt, la poussière noire tapissa de nouveau les rues, recouvrant les

cadavres épars. J’en vis une douzaine en tout, au long de la grand’rue

de Fulham. Ils devaient être là depuis plusieurs jours, de sorte que je

ne m’attardai pas auprès d’eux. La poussière noire qui les enveloppait

adoucissait leurs contours, mais quelques-uns avaient été dérangés par

les chiens.

Dans tous les endroits que n’avait pas envahis la poussière noire, les

boutiques closes, les maisons fermées, les jalousies baissées, l’abandon

et le silence faisaient penser à un dimanche dans la Cité. En certains

lieux, les pillards avaient laissé des traces, mais rarement ailleurs

qu’aux boutiques de victuailles et aux tavernes. Une vitrine de

bijoutier avait été brisée, mais le voleur avait dû être dérangé, car

quelques chaînes d’or et une montre étaient tombées sur le trottoir. Je

ne pris pas la peine d’y toucher. Plus loin, une femme déguenillée était

affalée sur un seuil; une de ses mains, qui pendait, était toute

tailladée, le sang tachait ses haillons fangeux et une bouteille de

champagne brisée avait fait une mare sur le trottoir. Elle paraissait

dormir, mais elle était morte.

Plus j’avançais vers l’intérieur de Londres, plus profond devenait le

silence. Ce n’était pas tellement le silence de la mort que l’attente de

choses prochaines et tenues en suspens. A tout instant, les destructeurs

qui avaient déjà dévasté les banlieues nord-ouest de la métropole et

anéanti Ealing et Kilburn pouvaient fondre sur ces maisons et les

transformer en un monceau de ruines fumantes. C’était une cité condamnée

et désertée...

La guerre des mondes · 第 14 / 16 段