poussière noire. Non loin de là, j’entendis pour la première fois une
sorte de hurlement qui, d’abord, parvint d’une façon presque
imperceptible à mes oreilles. On eût dit un sanglot alterné sur deux
notes: Oul-la, oul-la, oul-la, oul-la, sans la moindre interruption.
Quand je passais devant les rues montant au nord, les deux lamentables
notes croissaient de volume, puis les maisons et les édifices semblaient
de nouveau les amortir et les intercepter. Au bas d’Exhibition Road, je
les entendis dans toute leur ampleur. Je m’arrêtai, les yeux tournés
vers Kensington Gardens, me demandant quelle pouvait bien être cette
étrange et lointaine lamentation. On eût pu croire que ce désert immense
d’édifices avait trouvé une voix pour exprimer sa désolation et sa
solitude.
--Oulla, oulla, oulla, oulla, gémissait la voix surhumaine, en
puissantes vagues sonores qui parcouraient la large rue ensoleillée,
entre les hauts édifices. Surpris, je tournai à gauche, me dirigeant
vers les grilles de fer de Hyde Park. Il me vint l’idée de m’introduire
dans le Muséum d’Histoire Naturelle, et de monter jusqu’au sommet des
tours, d’où je pourrais voir ce qui se passait dans le parc. Mais je me
décidai à ne pas quitter le sol, où il était possible de se cacher
promptement et je m’engageai dans Exhibition Road. Toutes les spacieuses
maisons qui bordent cette large voie étaient vides et silencieuses, et
l’écho de mes pas se heurtait de façade en façade. Au bout de la rue,
près de la grille d’entrée du Parc, un spectacle inattendu frappa mes
regards,--un omnibus renversé et un squelette de cheval absolument
décharné. Je m’arrêtai un instant, surpris, puis je continuai jusqu’au
pont de la Serpentine. La voix devenait de plus en plus forte, bien que
je ne pusse voir, par-dessus les maisons, du côté nord du parc, autre
chose qu’une brume enfumée.
--Oulla, oulla, oulla, oulla, pleurait la voix qui venait, me
semblait-il, des environs de Regent’s Park. Ce cri navrant agit bientôt
sur mon esprit et la
[Illustration]
surexcitation qui m’avait soutenu passa; cette lamentation s’empara de
tout mon être et je me sentis absolument épuisé, les pieds endoloris, et
de nouveau, maintenant, torturé par la faim et la soif.
[Illustration]
Il devait être plus de midi. Pourquoi errais-je seul dans cette cité
morte? Pourquoi vivais-je seul quand tout Londres, enveloppé d’un noir
suaire, était prêt à être inhumé? Ma solitude me parut intolérable. Des
souvenirs me revinrent d’amis que j’avais oubliés depuis des années. Je
pensai aux poisons que contenaient les boutiques des pharmaciens et aux
liqueurs accumulées dans les caves des marchands. Je me rappelai les
deux êtres de désespoir, qui, autant que je le supposais, partageaient
la ville avec moi.
J’arrivai dans Oxford Street par Marble Arch; là de nouveau, je trouvai
la poussière noire et des cadavres épars; de plus, une odeur mauvaise et
de sinistre augure montait des soupiraux des caves de certaines maisons.
Pendant cette longue course, la chaleur m’avait grandement altéré et,
après beaucoup de peine, je réussis à m’introduire dans une taverne, où
je trouvai à boire et à manger. Lorsque j’eus mangé, je me sentis très
las et, pénétrant dans un petit salon, derrière la salle commune, je
m’étendis sur un sofa de moleskine et m’endormis.
Lorsque je m’éveillai, la lugubre lamentation retentissait encore à mes
oreilles. La nuit tombait et, muni de quelques biscuits et de
fromage,--il y avait un garde-viande, mais il ne contenait plus que des
vers,--je traversai les places silencieuses, bordées de beaux hôtels,
jusqu’à Baker Street et je débouchai enfin dans Regent’s Park. De
l’extrémité de Baker Street, je vis, par-dessus les arbres dans la
sérénité du couchant, le capuchon d’un géant marsien, et de là semblait
sortir cette lamentation. Je ne ressentis aucune terreur. Le voir là, me
paraissait la chose la plus simple du monde, et pendant un moment je
l’observai sans qu’il fît le moindre mouvement. Rigide et droit, il
hurlait sans que je pusse voir pour quelle cause.
J’essayai de combiner un plan d’action. Ce bruit perpétuel: Oulla,
oulla, oulla, emplissait mon esprit de confusion. Peut-être étais-je
trop las pour être vraiment effrayé. A coup sûr, j’éprouvais, plutôt
qu’une réelle peur, une grande curiosité-de connaître la raison de ce
cri monotone. Voulant contourner le parc, j’avançai au long de Park
Road, sous l’abri des terrasses, et j’arrivai bientôt en vue du Marsien
stationnaire et hurlant. Tout à coup, j’entendis un chœur d’aboiements
furieux, et je vis bientôt accourir vers moi un chien qui avait à la
gueule un morceau de viande en putréfaction et que poursuivaient une
bande de roquets affamés. Il fit un brusque écart pour m’éviter, comme
s’il eût craint que je fusse aussi un nouveau compétiteur. A mesure que
les aboiements se perdaient dans la distance, j’entendis derechef le
long gémissement.
A mi-chemin de la gare de Saint-John’s Wood, je trouvai soudain les
restes d’une Machine à Mains. D’abord, je crus qu’une maison s’était
écroulée en travers de la route, et ce ne fut qu’en escaladant les
ruines que j’aperçus, avec un sursaut, le monstre mécanique, avec ses
tentacules rompus, tordus, faussés, gisant au milieu des dégâts qu’il
avait faits. L’avant-corps était fracassé, comme si la machine s’était
heurtée en aveugle contre la maison et qu’elle eût été écrasée par sa
chute. Il me vint alors à l’idée que le mécanisme avait dû échapper au
contrôle du Marsien qui l’habitait. Il y aurait eu quelque danger à
grimper sur ces ruines pour l’examiner de près, et le crépuscule était
déjà si avancé qu’il me fut difficile même de voir le siège de la
machine tout barbouillé de sang et les restes cartilagineux du Marsien
que les chiens avaient abandonnés.
Plus surpris que jamais de tous ces spectacles, je continuai mon chemin
vers Primrose Hill. Au loin, par une trouée entre les arbres, j’aperçus
un second Marsien debout et silencieux, dans le parc, près des Jardins
Zoologiques. Un peu au delà des ruines de la Machine à Mains, je tombai
de nouveau au milieu de l’Herbe Rouge, et le canal n’était qu’une masse
spongieuse de végétaux rouge-sombre.
Soudain, comme je traversais le pont, les lamentables oulla, oulla,
cessèrent, coupés, supprimés d’un seul geste pour ainsi dire, et le
silence tomba comme un coup de tonnerre.
Les hautes maisons, autour de moi, étaient imprécises et vagues; les
arbres du côté du parc s’obscurcissaient. Partout, l’Herbe Rouge
envahissait les ruines, se tordant et s’enchevêtrant pour me submerger.
La Nuit, mère de la peur et du mystère, m’enveloppait. Tant que j’avais
entendu la voix lamentable, la solitude et la désolation avaient été
tolérables; à cause d’elle, Londres avait paru vivre encore, et cette
illusion de vie m’avait soutenu. Puis, tout à coup, un changement, le
passage de je ne sais quoi, et un silence, une mort qu’on pouvait
toucher, et rien autre que cette paix mortelle.
Toute la ville semblait me regarder avec des yeux de spectre. Les
fenêtres des maisons blanches étaient des orbites vides dans des crânes,
et mon imagination m’entourait de mille ennemis silencieux. La terreur,
l’horreur de ma témérité s’emparèrent de moi. La rue qu’il me fallait
suivre devint affreusement noire, comme un flot de goudron, et
j’aperçus, au milieu du passage, une forme contorsionnée. Je ne pus me
résoudre à m’avancer plus loin. Je tournai par la rue de Saint John’s
Wood et, à toutes jambes, je m’enfuis vers Kilburn, loin de cette
intolérable tranquillité. Je me cachai, pour échapper à l’obscurité et
au silence, jusque bien longtemps après minuit, dans le kiosque d’une
station de voitures de Harrow Road. Mais avant l’aube, mon courage me
revint, et, les étoiles scintillant encore au ciel, je repris le chemin
de Regent’s Park. Je me perdis dans la confusion des rues, mais
j’aperçus bientôt, au bout d’une longue avenue, la pente de Primrose
Hill. Au sommet de la colline, se dressant jusqu’aux étoiles qui
pâlissaient, était un troisième Marsien, debout et immobile comme les
autres.
[Illustration]
Une volonté insensée me poussait. Je voulais en finir, dussé-je y
rester, et je voulais même m’épargner la peine de me tuer de ma propre
main. Je m’avançai insouciant vers le titan; comme j’approchais et que
l’aube devenait plus claire, je vis une multitude de corbeaux qui
s’attroupaient et volaient en cercles autour du capuchon de la machine.
A cette vue, mon cœur bondit et je me mis à courir.
Je traversai précipitamment un fourré d’Herbe Rouge qui obstruait Saint
Edmund’s Terrace, barbotai, jusqu’à mi-corps, dans un torrent qui
s’échappait des réservoirs de distribution des eaux, et avant que le
soleil ne se fût levé, je débouchai sur les pelouses. Au sommet de la
colline, d’énormes tas de terre avaient été remués, formant une sorte de
formidable redoute: c’était le dernier et le plus grand des camps
qu’établirent les Marsiens. De derrière ces retranchements, une mince
colonne de fumée montait vers le ciel. Contre l’horizon, un chien avide
passa et disparut. La pensée qui m’avait frappé devenait réelle,
devenait croyable. Je ne ressentais aucune crainte, mais seulement une
folle exultation qui me faisait frissonner, tandis que je gravissais, en
courant, la colline vers le monstre immobile. Hors du capuchon,
pendaient des lambeaux bruns et flasques que les oiseaux carnassiers
déchiraient à coups de bec.
En un instant, j’eus escaladé le rempart de terre, et, debout sur la
crête, je pus voir l’intérieur de la redoute; c’était un vaste espace où
gisaient, en désordre, des mécanismes gigantesques, des monceaux énormes
de matériaux et des abris d’une étrange sorte. Puis, épars çà et là,
quelques-uns dans leurs Machines de Guerre renversées ou dans les
Machines à Mains, rigides maintenant, et une douzaine d’autres
silencieux, roides et alignés, étaient les Marsiens--«morts»--tués par
les bacilles des contagions et des putréfactions, contre lesquels leurs
systèmes n’étaient pas préparés; tués comme l’était l’Herbe Rouge, tués,
après l’échec de tous les moyens humains de défense, par les infimes
créatures que la divinité, dans sa sagesse, a placées sur la terre.
Car tel était le résultat, comme j’aurais pu d’ailleurs, ainsi que bien
d’autres, le prévoir, si l’épouvante n’avait pas affolé nos esprits. Les
germes des maladies ont, depuis le commencement des choses, prélevé leur
tribut sur l’humanité--sur nos ancêtres préhistoriques, dès l’apparition
de toute vie. Mais, en vertu de la sélection naturelle, notre espèce a
depuis lors développé sa force de résistance; nous ne succombons à aucun
de ces germes, sans une longue lutte, et contre certains autres--ceux,
par exemple, qui amènent la putréfaction des matières mortes--notre
carcasse vivante jouit de l’immunité. Mais il n’y a pas, dans la planète
Mars, la moindre bactérie, et dès que nos envahisseurs marsiens
arrivèrent, aussitôt qu’ils absorbèrent de la nourriture, nos alliés
microscopiques se mirent à l’œuvre pour leur ruine. Quand je les avais
vus et examinés, ils étaient déjà irrévocablement condamnés, mourant et
se corrompant, à mesure qu’ils s’agitaient. C’était inévitable. L’homme
a payé, au prix de millions et de millions de morts, sa possession
héréditaire du globe terrestre: il lui appartient contre tous les
intrus, et il serait
... je trouvai soudain les restes d’une Machine à Mains.
(CHAPITRE XXV)
[Illustration]
encore à lui, même si les Marsiens étaient dix fois plus puissants. Car
l’homme ne vit ni ne meurt en vain.
Les Marsiens, une cinquantaine en tout, étaient là, épars, dans
l’immense fosse qu’ils avaient creusée, surpris par une mort qui dut
leur sembler absolument incompréhensible. Moi-même, alors, je n’en
devinais pas la cause. Tout ce que je savais, c’est que ces êtres, qui
avaient été vivants et si terribles pour les hommes, étaient morts. Un
instant, je m’imaginai que la destruction de Sennachérib s’était
reproduite: Dieu s’était repenti, et l’ange de la mort les avait frappés
pendant la nuit.
Je restais là debout, contemplant le gouffre. Soudain le soleil levant
enflamma le monde de ses rayons étincelants, et mon cœur bondit de joie.
La fosse était encore obscure; les formidables engins, d’une puissance
et d’une complexité si grandes et si surprenantes, si peu terrestres par
leurs formes tortueuses et bizarres, montaient, sinistres, étranges et
vagues, hors des ténèbres, vers la lumière. J’entendais une multitude de
chiens qui se battaient autour des cadavres, gisant dans l’ombre, au
fond de la cavité. Sur l’autre bord, plate, vaste et insolite, était la
grande machine volante qu’ils expérimentaient dans notre atmosphère plus
dense, quand la maladie et la mort les avaient arrêtés. Et cette mort ne
venait pas trop tôt. Un croassement me fit lever la tête, et mes regards
rencontrèrent l’immense machine de guerre, qui ne combattrait plus
jamais, et les lambeaux de chair rougeâtre qui pendaient des sièges des
machines renversées, sur le sommet de Primrose Hill.
Me tournant vers le bas de la pente, j’aperçus, auréolés de vols de
corbeaux, les deux autres géants que j’avais vus la veille, et tels
encore que la mort les avait surpris. Celui dont j’avais entendu les
cris et les appels était mort. Peut-être fut-il le dernier à mourir, et
son gémissement s’était continué sans interruption jusqu’à l’épuisement
de la force qui activait sa machine. Maintenant, tripodes inoffensifs de
métal brillant, ils étincelaient dans la gloire du soleil levant.
Tout autour de cette fosse, sauvée comme par miracle d’une éternelle
destruction, s’étendait la grande métropole. Ceux qui n’ont vu Londres
que voilé de ses sombres brouillards fumeux peuvent difficilement
s’imaginer la clarté et la beauté qu’avait son désert silencieux de
maisons.
Vers l’est, au-dessus des ruines noircies d’Albert Terrace et de la
flèche rompue de l’église, le soleil scintillait, éblouissant, dans un
ciel clair, et ici et là, quelque vitrage, dans l’immensité des toits
reflétait ses rayons avec une aveuglante intensité. Il inondait de
clarté les quais et les immenses magasins circulaires de la gare de
Chalk Farm, les vastes espaces, veinés auparavant de rails noirs et
brillants, mais rouges maintenant de la rouille rapide de quinze jours
de repos, et il y avait sur tout cela quelque chose du mystère de la
beauté.
Au nord, vers l’horizon bleu, Kilburn et Hampstead s’étendaient, avec
leurs multitudes de maisons; à l’ouest la grande cité était encore dans
l’ombre, et vers le sud, au delà des Marsiens, les prés verts de
Regent’s Park, le Langham Hôtel, le dôme de l’Albert Hall, l’Institut
Impérial, les maisons géantes de Brompton Road se détachaient avec
précision dans le soleil levant tandis que les ruines de Westminster
surgissaient d’une légère brume. Plus loin encore, s’élevaient les
collines bleues du Surrey et les tours du Palais de Cristal étincelantes
comme deux baguettes d’argent. La masse de Saint Paul’s faisait une
tache sombre sur le ciel, et sur le côté ouest du dôme, je vis alors un
immense trou béant.
En contemplant cette vaste étendue de maisons, de magasins, d’églises,
silencieuse et abandonnée, en songeant aux espoirs et aux efforts
infinis, aux multitudes innombrables de vies qu’il avait fallu pour
édifier ce récif humain, à la soudaine et impitoyable destruction qui
avait menacé tout cela, quand je compris nettement que la menace n’avait
pas été accomplie, que de nouveau les hommes allaient parcourir ces rues
et que cette vaste cité morte, qui m’était si chère, retrouverait sa vie
et sa richesse, je ressentis une émotion telle que je me mis à pleurer.
Le supplice avait pris fin. Dès ce jour même, la guérison allait
commencer. Tout ce qu’il survivait de gens dans les provinces, sans
direction, sans loi, sans vivres, comme des troupeaux sans bergers, et
ceux qui avaient fui par mer, allaient revenir; la vie, de plus en plus
puissante et active, animerait encore les rues vides, et se répandrait
dans les squares déserts. Quoi qu’ait pu faire la destruction, la main
du destructeur s’était arrêtée. Tous les décombres géants, les
squelettes noircis des maisons, qui paraissaient si lugubres par delà
les flancs gazonnés et ensoleillés de la colline, retentiraient bientôt
du bruit des marteaux et des truelles. A cette idée, j’étendis les mains
vers le ciel, en un élan de gratitude pour la Divinité. Dans un an,
pensai-je, dans un an...
Puis, avec une force irrésistible, mes pensées revinrent vers moi, vers
ma femme, vers l’ancienne existence d’espoir et de tendresse qui avait
cessé pour toujours...
[Illustration]
[Illustration] XXVI
LE DÉSASTRE
Voici maintenant la chose la plus étrange de mon récit, bien qu’elle ne
soit pas sans doute absolument surprenante. Je me rappelle clairement,
froidement, vivement, tout ce que je fis ce jour-là, jusqu’au moment où
j’étais debout au sommet de Primrose Hill pleurant et remerciant Dieu.
Après cela, je ne sais plus rien...
Des trois jours qui suivirent, il ne me reste le moindre souvenir.
Depuis lors, j’ai appris que, bien loin d’avoir été le premier à
découvrir la destruction des Marsiens, plusieurs autres vagabonds,
errant comme moi, avaient déjà fait cette découverte la nuit précédente.
Un homme--le premier--avait été à Saint-Martin-le-Grand, et, tandis que
j’étais caché dans le kiosque de la station de cabs, il avait trouvé le
moyen de télégraphier à Paris. De là, la joyeuse nouvelle avait parcouru
le monde entier; mille cités, effarées par d’horribles appréhensions,
s’étaient livrées, au milieu d’illuminations folles, à des
manifestations frénétiques; on savait la chose à Dublin, à Edimbourg, à
Manchester, à Birmingham, pendant que j’étais au bord du talus à
examiner la fosse. Déjà, des hommes pleurant de joie, chantant
interrompant leur travail pour se serrer les mains et pousser des
vivats, formaient des trains qui redescendaient vers Londres. Les
cloches, qui s’étaient tues depuis une quinzaine, proclamèrent tout à
coup la nouvelle, et ce ne fut, dans toute l’Angleterre, qu’un seul
carillon. Des hommes à bicyclette, maigres et débraillés,
s’essoufflaient sur toutes les routes, criant partout la délivrance
inattendue aux gens désemparés, rôdant à l’aventure, la face décharnée
et les yeux effarés. Et les vivres! par la Manche, par la mer d’Islande,
par l’Atlantique, le blé, le pain, la viande accouraient à notre aide.
Tous les vaisseaux du monde semblaient alors se diriger vers Londres.
Mais de tout cela je n’ai gardé le moindre souvenir. J’errais par la
ville--en proie à un accès de démence et, revenant à la raison, je me
trouvai chez des braves gens qui m’avaient recueilli, alors que, depuis
trois jours, je vagabondais, pleurant de rage, à travers les rues de
Saint John’s Wood. Ils me racontèrent par la suite que je chantais une
sorte de complainte, des phrases incohérentes, telles que: «Le dernier
homme vivant! Hurrah! Le dernier homme en vie.» Préoccupés comme ils
devaient l’être de leurs propres affaires, ces gens, dont je ne saurais
même donner ici le nom, malgré mon vif désir de leur exprimer ma
reconnaissance, ces gens s’encombrèrent néanmoins de moi, me donnèrent
asile et me protégèrent contre ma propre fureur. Apparemment, j’avais
dû, pendant ce laps de temps, leur conter des bribes de mon histoire.
[Illustration]
Quand mon égarement eut cessé, ils m’annoncèrent, avec beaucoup de
ménagements, ce qu’ils avaient appris du sort de Leatherhead. Deux jours
après mon emprisonnement, la ville, avec tous ses habitants, avait été
détruite par un Marsien, qui l’avait saccagée de fond en comble,
semblait-il, sans aucune provocation, comme un gamin bouleverserait une
fourmilière, pour le simple caprice de faire étalage de sa force.
Toute la ville semblait me regarder avec des yeux de spectre. Les
fenêtres des maisons blanches étaient des orbites vides dans des
crânes, et mon imagination m’entourait de mille ennemis silencieux.
(CHAPITRE XXV)
[Illustration]
Je me trouvais sans famille et sans foyer, et ils furent très bons pour
moi. J’étais seul et triste et ils me supportèrent avec indulgence. Je
passai avec eux les quatre jours qui suivirent ma guérison. Pendant tout
ce temps, je sentis un désir inexplicable et de plus en plus vif de
revoir, une fois encore, ce qui restait de ma petite existence passée,
qui avait paru si brillante et si heureuse. C’était un désir sans
espoir, un besoin de me repaître de ma misère. Ils firent tout ce qu’ils
purent pour me dissuader et me distraire de cette pensée morbide. Mais
bientôt je ne pus résister plus longtemps à cette impulsion; leur
promettant de revenir fidèlement, et, je l’avoue, me séparant de ces
amis de quatre jours avec des larmes dans les yeux, je m’aventurai
derechef par les rues qui récemment avaient été si sombres, si
insolites, si vides.
Déjà, elles étaient emplies de gens qui revenaient; à certains endroits
même, des boutiques étaient ouvertes et j’aperçus une fontaine wallace
où coulait un filet d’eau.
Je me souviens combien ironiquement brillant le jour semblait, au moment
où j’entreprenais ce mélancolique pèlerinage à la petite maison de
Woking, combien étaient affairées les rues, et vivante l’animation qui
m’entourait.
Partout les gens, innombrables, étaient dehors, empressés à mille
occupations, et l’on ne pouvait croire qu’une grande partie de la
population avait été massacrée. Mais je remarquai alors combien les
faces des gens que je rencontrais étaient jaunes, combien longs et
hérissés les cheveux des hommes, combien grands et brillants leurs yeux,
tandis que la plupart étaient encore revêtus de leurs habits en
haillons. Sur les figures, on ne voyait que deux expressions: une joie
et une énergie exultante, ou une farouche résolution. A part
l’expression des visages, Londres semblait une ville de mendiants et de
chemineaux. En grande confusion, on distribuait partout le pain qu’on
nous avait envoyé de France. Les rares chevaux qu’on rencontrait avaient
les côtes horriblement apparentes. Des agents, spécialement engagés,
l’air hagard, un insigne blanc au bras, se tenaient au coin des rues. Je
ne vis pas grand’chose des méfaits des Marsiens avant d’arriver à
Wellington Street, où l’Herbe Rouge grimpait par-dessus les piles et les
arches du pont de Waterloo.
Au coin du pont, je rencontrai un des contrastes baroques, habituels en
ces occasions. Un grand papier, fixé à une tige, s’étalait contre un
fourré d’Herbe Rouge. C’était une affiche du premier journal qui ait
repris sa publication; j’en payai un exemplaire avec un shilling tout
noirci, que je retrouvai dans une poche. La plus grande partie du
journal était en blanc, mais le compositeur s’était amusé à remplir la
dernière page avec une collection d’annonces fantaisistes. Le reste
était une suite d’impressions et d’émotions personnelles rédigées à la
hâte; le service des nouvelles n’était pas encore réorganisé. Je
n’appris rien de nouveau, sinon qu’en une seule semaine l’examen des
mécanismes marsiens avait donné des résultats surprenants. Parmi
d’autres choses, on affirmait--ce que je ne pus croire encore qu’on
avait découvert le «secret de voler». A la gare de Waterloo, je trouvai
des trains qui ramenaient gratis les gens chez eux. Le premier flot
s’étant déjà écoulé, il n’y avait heureusement que peu de voyageurs dans
le train et je ne me sentais guère disposé à soutenir une conversation
occasionnelle. Je m’installai seul dans un compartiment, et, les bras
croisés, je contemplai, par la portière ouverte le lamentable spectacle
de toute cette dévastation ensoleillée. Au sortir de la gare, le train
cahota sur une voie temporaire. De chaque côté les maisons n’étaient que
des ruines noircies. A l’embranchement de Clapham, Londres apparut tout
barbouillé par la poussière de la Fumée Noire, malgré les deux derniers
jours d’orages et de pluies. Là aussi, une partie de la voie avait été
détruite, et des centaines d’ouvriers--commis sans emploi et gens de
magasins--travaillaient à côté des terrassiers ordinaires, et nous fûmes
encore cahotés sur une voie provisoire, hâtivement établie.
[Illustration]