Dans les rues de South Kensington, je ne rencontrai ni cadavres, ni

poussière noire. Non loin de là, j’entendis pour la première fois une

sorte de hurlement qui, d’abord, parvint d’une façon presque

imperceptible à mes oreilles. On eût dit un sanglot alterné sur deux

notes: Oul-la, oul-la, oul-la, oul-la, sans la moindre interruption.

Quand je passais devant les rues montant au nord, les deux lamentables

notes croissaient de volume, puis les maisons et les édifices semblaient

de nouveau les amortir et les intercepter. Au bas d’Exhibition Road, je

les entendis dans toute leur ampleur. Je m’arrêtai, les yeux tournés

vers Kensington Gardens, me demandant quelle pouvait bien être cette

étrange et lointaine lamentation. On eût pu croire que ce désert immense

d’édifices avait trouvé une voix pour exprimer sa désolation et sa

solitude.

--Oulla, oulla, oulla, oulla, gémissait la voix surhumaine, en

puissantes vagues sonores qui parcouraient la large rue ensoleillée,

entre les hauts édifices. Surpris, je tournai à gauche, me dirigeant

vers les grilles de fer de Hyde Park. Il me vint l’idée de m’introduire

dans le Muséum d’Histoire Naturelle, et de monter jusqu’au sommet des

tours, d’où je pourrais voir ce qui se passait dans le parc. Mais je me

décidai à ne pas quitter le sol, où il était possible de se cacher

promptement et je m’engageai dans Exhibition Road. Toutes les spacieuses

maisons qui bordent cette large voie étaient vides et silencieuses, et

l’écho de mes pas se heurtait de façade en façade. Au bout de la rue,

près de la grille d’entrée du Parc, un spectacle inattendu frappa mes

regards,--un omnibus renversé et un squelette de cheval absolument

décharné. Je m’arrêtai un instant, surpris, puis je continuai jusqu’au

pont de la Serpentine. La voix devenait de plus en plus forte, bien que

je ne pusse voir, par-dessus les maisons, du côté nord du parc, autre

chose qu’une brume enfumée.

--Oulla, oulla, oulla, oulla, pleurait la voix qui venait, me

semblait-il, des environs de Regent’s Park. Ce cri navrant agit bientôt

sur mon esprit et la

[Illustration]

surexcitation qui m’avait soutenu passa; cette lamentation s’empara de

tout mon être et je me sentis absolument épuisé, les pieds endoloris, et

de nouveau, maintenant, torturé par la faim et la soif.

[Illustration]

Il devait être plus de midi. Pourquoi errais-je seul dans cette cité

morte? Pourquoi vivais-je seul quand tout Londres, enveloppé d’un noir

suaire, était prêt à être inhumé? Ma solitude me parut intolérable. Des

souvenirs me revinrent d’amis que j’avais oubliés depuis des années. Je

pensai aux poisons que contenaient les boutiques des pharmaciens et aux

liqueurs accumulées dans les caves des marchands. Je me rappelai les

deux êtres de désespoir, qui, autant que je le supposais, partageaient

la ville avec moi.

J’arrivai dans Oxford Street par Marble Arch; là de nouveau, je trouvai

la poussière noire et des cadavres épars; de plus, une odeur mauvaise et

de sinistre augure montait des soupiraux des caves de certaines maisons.

Pendant cette longue course, la chaleur m’avait grandement altéré et,

après beaucoup de peine, je réussis à m’introduire dans une taverne, où

je trouvai à boire et à manger. Lorsque j’eus mangé, je me sentis très

las et, pénétrant dans un petit salon, derrière la salle commune, je

m’étendis sur un sofa de moleskine et m’endormis.

Lorsque je m’éveillai, la lugubre lamentation retentissait encore à mes

oreilles. La nuit tombait et, muni de quelques biscuits et de

fromage,--il y avait un garde-viande, mais il ne contenait plus que des

vers,--je traversai les places silencieuses, bordées de beaux hôtels,

jusqu’à Baker Street et je débouchai enfin dans Regent’s Park. De

l’extrémité de Baker Street, je vis, par-dessus les arbres dans la

sérénité du couchant, le capuchon d’un géant marsien, et de là semblait

sortir cette lamentation. Je ne ressentis aucune terreur. Le voir là, me

paraissait la chose la plus simple du monde, et pendant un moment je

l’observai sans qu’il fît le moindre mouvement. Rigide et droit, il

hurlait sans que je pusse voir pour quelle cause.

J’essayai de combiner un plan d’action. Ce bruit perpétuel: Oulla,

oulla, oulla, emplissait mon esprit de confusion. Peut-être étais-je

trop las pour être vraiment effrayé. A coup sûr, j’éprouvais, plutôt

qu’une réelle peur, une grande curiosité-de connaître la raison de ce

cri monotone. Voulant contourner le parc, j’avançai au long de Park

Road, sous l’abri des terrasses, et j’arrivai bientôt en vue du Marsien

stationnaire et hurlant. Tout à coup, j’entendis un chœur d’aboiements

furieux, et je vis bientôt accourir vers moi un chien qui avait à la

gueule un morceau de viande en putréfaction et que poursuivaient une

bande de roquets affamés. Il fit un brusque écart pour m’éviter, comme

s’il eût craint que je fusse aussi un nouveau compétiteur. A mesure que

les aboiements se perdaient dans la distance, j’entendis derechef le

long gémissement.

A mi-chemin de la gare de Saint-John’s Wood, je trouvai soudain les

restes d’une Machine à Mains. D’abord, je crus qu’une maison s’était

écroulée en travers de la route, et ce ne fut qu’en escaladant les

ruines que j’aperçus, avec un sursaut, le monstre mécanique, avec ses

tentacules rompus, tordus, faussés, gisant au milieu des dégâts qu’il

avait faits. L’avant-corps était fracassé, comme si la machine s’était

heurtée en aveugle contre la maison et qu’elle eût été écrasée par sa

chute. Il me vint alors à l’idée que le mécanisme avait dû échapper au

contrôle du Marsien qui l’habitait. Il y aurait eu quelque danger à

grimper sur ces ruines pour l’examiner de près, et le crépuscule était

déjà si avancé qu’il me fut difficile même de voir le siège de la

machine tout barbouillé de sang et les restes cartilagineux du Marsien

que les chiens avaient abandonnés.

Plus surpris que jamais de tous ces spectacles, je continuai mon chemin

vers Primrose Hill. Au loin, par une trouée entre les arbres, j’aperçus

un second Marsien debout et silencieux, dans le parc, près des Jardins

Zoologiques. Un peu au delà des ruines de la Machine à Mains, je tombai

de nouveau au milieu de l’Herbe Rouge, et le canal n’était qu’une masse

spongieuse de végétaux rouge-sombre.

Soudain, comme je traversais le pont, les lamentables oulla, oulla,

cessèrent, coupés, supprimés d’un seul geste pour ainsi dire, et le

silence tomba comme un coup de tonnerre.

Les hautes maisons, autour de moi, étaient imprécises et vagues; les

arbres du côté du parc s’obscurcissaient. Partout, l’Herbe Rouge

envahissait les ruines, se tordant et s’enchevêtrant pour me submerger.

La Nuit, mère de la peur et du mystère, m’enveloppait. Tant que j’avais

entendu la voix lamentable, la solitude et la désolation avaient été

tolérables; à cause d’elle, Londres avait paru vivre encore, et cette

illusion de vie m’avait soutenu. Puis, tout à coup, un changement, le

passage de je ne sais quoi, et un silence, une mort qu’on pouvait

toucher, et rien autre que cette paix mortelle.

Toute la ville semblait me regarder avec des yeux de spectre. Les

fenêtres des maisons blanches étaient des orbites vides dans des crânes,

et mon imagination m’entourait de mille ennemis silencieux. La terreur,

l’horreur de ma témérité s’emparèrent de moi. La rue qu’il me fallait

suivre devint affreusement noire, comme un flot de goudron, et

j’aperçus, au milieu du passage, une forme contorsionnée. Je ne pus me

résoudre à m’avancer plus loin. Je tournai par la rue de Saint John’s

Wood et, à toutes jambes, je m’enfuis vers Kilburn, loin de cette

intolérable tranquillité. Je me cachai, pour échapper à l’obscurité et

au silence, jusque bien longtemps après minuit, dans le kiosque d’une

station de voitures de Harrow Road. Mais avant l’aube, mon courage me

revint, et, les étoiles scintillant encore au ciel, je repris le chemin

de Regent’s Park. Je me perdis dans la confusion des rues, mais

j’aperçus bientôt, au bout d’une longue avenue, la pente de Primrose

Hill. Au sommet de la colline, se dressant jusqu’aux étoiles qui

pâlissaient, était un troisième Marsien, debout et immobile comme les

autres.

[Illustration]

Une volonté insensée me poussait. Je voulais en finir, dussé-je y

rester, et je voulais même m’épargner la peine de me tuer de ma propre

main. Je m’avançai insouciant vers le titan; comme j’approchais et que

l’aube devenait plus claire, je vis une multitude de corbeaux qui

s’attroupaient et volaient en cercles autour du capuchon de la machine.

A cette vue, mon cœur bondit et je me mis à courir.

Je traversai précipitamment un fourré d’Herbe Rouge qui obstruait Saint

Edmund’s Terrace, barbotai, jusqu’à mi-corps, dans un torrent qui

s’échappait des réservoirs de distribution des eaux, et avant que le

soleil ne se fût levé, je débouchai sur les pelouses. Au sommet de la

colline, d’énormes tas de terre avaient été remués, formant une sorte de

formidable redoute: c’était le dernier et le plus grand des camps

qu’établirent les Marsiens. De derrière ces retranchements, une mince

colonne de fumée montait vers le ciel. Contre l’horizon, un chien avide

passa et disparut. La pensée qui m’avait frappé devenait réelle,

devenait croyable. Je ne ressentais aucune crainte, mais seulement une

folle exultation qui me faisait frissonner, tandis que je gravissais, en

courant, la colline vers le monstre immobile. Hors du capuchon,

pendaient des lambeaux bruns et flasques que les oiseaux carnassiers

déchiraient à coups de bec.

En un instant, j’eus escaladé le rempart de terre, et, debout sur la

crête, je pus voir l’intérieur de la redoute; c’était un vaste espace où

gisaient, en désordre, des mécanismes gigantesques, des monceaux énormes

de matériaux et des abris d’une étrange sorte. Puis, épars çà et là,

quelques-uns dans leurs Machines de Guerre renversées ou dans les

Machines à Mains, rigides maintenant, et une douzaine d’autres

silencieux, roides et alignés, étaient les Marsiens--«morts»--tués par

les bacilles des contagions et des putréfactions, contre lesquels leurs

systèmes n’étaient pas préparés; tués comme l’était l’Herbe Rouge, tués,

après l’échec de tous les moyens humains de défense, par les infimes

créatures que la divinité, dans sa sagesse, a placées sur la terre.

Car tel était le résultat, comme j’aurais pu d’ailleurs, ainsi que bien

d’autres, le prévoir, si l’épouvante n’avait pas affolé nos esprits. Les

germes des maladies ont, depuis le commencement des choses, prélevé leur

tribut sur l’humanité--sur nos ancêtres préhistoriques, dès l’apparition

de toute vie. Mais, en vertu de la sélection naturelle, notre espèce a

depuis lors développé sa force de résistance; nous ne succombons à aucun

de ces germes, sans une longue lutte, et contre certains autres--ceux,

par exemple, qui amènent la putréfaction des matières mortes--notre

carcasse vivante jouit de l’immunité. Mais il n’y a pas, dans la planète

Mars, la moindre bactérie, et dès que nos envahisseurs marsiens

arrivèrent, aussitôt qu’ils absorbèrent de la nourriture, nos alliés

microscopiques se mirent à l’œuvre pour leur ruine. Quand je les avais

vus et examinés, ils étaient déjà irrévocablement condamnés, mourant et

se corrompant, à mesure qu’ils s’agitaient. C’était inévitable. L’homme

a payé, au prix de millions et de millions de morts, sa possession

héréditaire du globe terrestre: il lui appartient contre tous les

intrus, et il serait

... je trouvai soudain les restes d’une Machine à Mains.

(CHAPITRE XXV)

[Illustration]

encore à lui, même si les Marsiens étaient dix fois plus puissants. Car

l’homme ne vit ni ne meurt en vain.

Les Marsiens, une cinquantaine en tout, étaient là, épars, dans

l’immense fosse qu’ils avaient creusée, surpris par une mort qui dut

leur sembler absolument incompréhensible. Moi-même, alors, je n’en

devinais pas la cause. Tout ce que je savais, c’est que ces êtres, qui

avaient été vivants et si terribles pour les hommes, étaient morts. Un

instant, je m’imaginai que la destruction de Sennachérib s’était

reproduite: Dieu s’était repenti, et l’ange de la mort les avait frappés

pendant la nuit.

Je restais là debout, contemplant le gouffre. Soudain le soleil levant

enflamma le monde de ses rayons étincelants, et mon cœur bondit de joie.

La fosse était encore obscure; les formidables engins, d’une puissance

et d’une complexité si grandes et si surprenantes, si peu terrestres par

leurs formes tortueuses et bizarres, montaient, sinistres, étranges et

vagues, hors des ténèbres, vers la lumière. J’entendais une multitude de

chiens qui se battaient autour des cadavres, gisant dans l’ombre, au

fond de la cavité. Sur l’autre bord, plate, vaste et insolite, était la

grande machine volante qu’ils expérimentaient dans notre atmosphère plus

dense, quand la maladie et la mort les avaient arrêtés. Et cette mort ne

venait pas trop tôt. Un croassement me fit lever la tête, et mes regards

rencontrèrent l’immense machine de guerre, qui ne combattrait plus

jamais, et les lambeaux de chair rougeâtre qui pendaient des sièges des

machines renversées, sur le sommet de Primrose Hill.

Me tournant vers le bas de la pente, j’aperçus, auréolés de vols de

corbeaux, les deux autres géants que j’avais vus la veille, et tels

encore que la mort les avait surpris. Celui dont j’avais entendu les

cris et les appels était mort. Peut-être fut-il le dernier à mourir, et

son gémissement s’était continué sans interruption jusqu’à l’épuisement

de la force qui activait sa machine. Maintenant, tripodes inoffensifs de

métal brillant, ils étincelaient dans la gloire du soleil levant.

Tout autour de cette fosse, sauvée comme par miracle d’une éternelle

destruction, s’étendait la grande métropole. Ceux qui n’ont vu Londres

que voilé de ses sombres brouillards fumeux peuvent difficilement

s’imaginer la clarté et la beauté qu’avait son désert silencieux de

maisons.

Vers l’est, au-dessus des ruines noircies d’Albert Terrace et de la

flèche rompue de l’église, le soleil scintillait, éblouissant, dans un

ciel clair, et ici et là, quelque vitrage, dans l’immensité des toits

reflétait ses rayons avec une aveuglante intensité. Il inondait de

clarté les quais et les immenses magasins circulaires de la gare de

Chalk Farm, les vastes espaces, veinés auparavant de rails noirs et

brillants, mais rouges maintenant de la rouille rapide de quinze jours

de repos, et il y avait sur tout cela quelque chose du mystère de la

beauté.

Au nord, vers l’horizon bleu, Kilburn et Hampstead s’étendaient, avec

leurs multitudes de maisons; à l’ouest la grande cité était encore dans

l’ombre, et vers le sud, au delà des Marsiens, les prés verts de

Regent’s Park, le Langham Hôtel, le dôme de l’Albert Hall, l’Institut

Impérial, les maisons géantes de Brompton Road se détachaient avec

précision dans le soleil levant tandis que les ruines de Westminster

surgissaient d’une légère brume. Plus loin encore, s’élevaient les

collines bleues du Surrey et les tours du Palais de Cristal étincelantes

comme deux baguettes d’argent. La masse de Saint Paul’s faisait une

tache sombre sur le ciel, et sur le côté ouest du dôme, je vis alors un

immense trou béant.

En contemplant cette vaste étendue de maisons, de magasins, d’églises,

silencieuse et abandonnée, en songeant aux espoirs et aux efforts

infinis, aux multitudes innombrables de vies qu’il avait fallu pour

édifier ce récif humain, à la soudaine et impitoyable destruction qui

avait menacé tout cela, quand je compris nettement que la menace n’avait

pas été accomplie, que de nouveau les hommes allaient parcourir ces rues

et que cette vaste cité morte, qui m’était si chère, retrouverait sa vie

et sa richesse, je ressentis une émotion telle que je me mis à pleurer.

Le supplice avait pris fin. Dès ce jour même, la guérison allait

commencer. Tout ce qu’il survivait de gens dans les provinces, sans

direction, sans loi, sans vivres, comme des troupeaux sans bergers, et

ceux qui avaient fui par mer, allaient revenir; la vie, de plus en plus

puissante et active, animerait encore les rues vides, et se répandrait

dans les squares déserts. Quoi qu’ait pu faire la destruction, la main

du destructeur s’était arrêtée. Tous les décombres géants, les

squelettes noircis des maisons, qui paraissaient si lugubres par delà

les flancs gazonnés et ensoleillés de la colline, retentiraient bientôt

du bruit des marteaux et des truelles. A cette idée, j’étendis les mains

vers le ciel, en un élan de gratitude pour la Divinité. Dans un an,

pensai-je, dans un an...

Puis, avec une force irrésistible, mes pensées revinrent vers moi, vers

ma femme, vers l’ancienne existence d’espoir et de tendresse qui avait

cessé pour toujours...

[Illustration]

[Illustration] XXVI

LE DÉSASTRE

Voici maintenant la chose la plus étrange de mon récit, bien qu’elle ne

soit pas sans doute absolument surprenante. Je me rappelle clairement,

froidement, vivement, tout ce que je fis ce jour-là, jusqu’au moment où

j’étais debout au sommet de Primrose Hill pleurant et remerciant Dieu.

Après cela, je ne sais plus rien...

Des trois jours qui suivirent, il ne me reste le moindre souvenir.

Depuis lors, j’ai appris que, bien loin d’avoir été le premier à

découvrir la destruction des Marsiens, plusieurs autres vagabonds,

errant comme moi, avaient déjà fait cette découverte la nuit précédente.

Un homme--le premier--avait été à Saint-Martin-le-Grand, et, tandis que

j’étais caché dans le kiosque de la station de cabs, il avait trouvé le

moyen de télégraphier à Paris. De là, la joyeuse nouvelle avait parcouru

le monde entier; mille cités, effarées par d’horribles appréhensions,

s’étaient livrées, au milieu d’illuminations folles, à des

manifestations frénétiques; on savait la chose à Dublin, à Edimbourg, à

Manchester, à Birmingham, pendant que j’étais au bord du talus à

examiner la fosse. Déjà, des hommes pleurant de joie, chantant

interrompant leur travail pour se serrer les mains et pousser des

vivats, formaient des trains qui redescendaient vers Londres. Les

cloches, qui s’étaient tues depuis une quinzaine, proclamèrent tout à

coup la nouvelle, et ce ne fut, dans toute l’Angleterre, qu’un seul

carillon. Des hommes à bicyclette, maigres et débraillés,

s’essoufflaient sur toutes les routes, criant partout la délivrance

inattendue aux gens désemparés, rôdant à l’aventure, la face décharnée

et les yeux effarés. Et les vivres! par la Manche, par la mer d’Islande,

par l’Atlantique, le blé, le pain, la viande accouraient à notre aide.

Tous les vaisseaux du monde semblaient alors se diriger vers Londres.

Mais de tout cela je n’ai gardé le moindre souvenir. J’errais par la

ville--en proie à un accès de démence et, revenant à la raison, je me

trouvai chez des braves gens qui m’avaient recueilli, alors que, depuis

trois jours, je vagabondais, pleurant de rage, à travers les rues de

Saint John’s Wood. Ils me racontèrent par la suite que je chantais une

sorte de complainte, des phrases incohérentes, telles que: «Le dernier

homme vivant! Hurrah! Le dernier homme en vie.» Préoccupés comme ils

devaient l’être de leurs propres affaires, ces gens, dont je ne saurais

même donner ici le nom, malgré mon vif désir de leur exprimer ma

reconnaissance, ces gens s’encombrèrent néanmoins de moi, me donnèrent

asile et me protégèrent contre ma propre fureur. Apparemment, j’avais

dû, pendant ce laps de temps, leur conter des bribes de mon histoire.

[Illustration]

Quand mon égarement eut cessé, ils m’annoncèrent, avec beaucoup de

ménagements, ce qu’ils avaient appris du sort de Leatherhead. Deux jours

après mon emprisonnement, la ville, avec tous ses habitants, avait été

détruite par un Marsien, qui l’avait saccagée de fond en comble,

semblait-il, sans aucune provocation, comme un gamin bouleverserait une

fourmilière, pour le simple caprice de faire étalage de sa force.

Toute la ville semblait me regarder avec des yeux de spectre. Les

fenêtres des maisons blanches étaient des orbites vides dans des

crânes, et mon imagination m’entourait de mille ennemis silencieux.

(CHAPITRE XXV)

[Illustration]

Je me trouvais sans famille et sans foyer, et ils furent très bons pour

moi. J’étais seul et triste et ils me supportèrent avec indulgence. Je

passai avec eux les quatre jours qui suivirent ma guérison. Pendant tout

ce temps, je sentis un désir inexplicable et de plus en plus vif de

revoir, une fois encore, ce qui restait de ma petite existence passée,

qui avait paru si brillante et si heureuse. C’était un désir sans

espoir, un besoin de me repaître de ma misère. Ils firent tout ce qu’ils

purent pour me dissuader et me distraire de cette pensée morbide. Mais

bientôt je ne pus résister plus longtemps à cette impulsion; leur

promettant de revenir fidèlement, et, je l’avoue, me séparant de ces

amis de quatre jours avec des larmes dans les yeux, je m’aventurai

derechef par les rues qui récemment avaient été si sombres, si

insolites, si vides.

Déjà, elles étaient emplies de gens qui revenaient; à certains endroits

même, des boutiques étaient ouvertes et j’aperçus une fontaine wallace

où coulait un filet d’eau.

Je me souviens combien ironiquement brillant le jour semblait, au moment

où j’entreprenais ce mélancolique pèlerinage à la petite maison de

Woking, combien étaient affairées les rues, et vivante l’animation qui

m’entourait.

Partout les gens, innombrables, étaient dehors, empressés à mille

occupations, et l’on ne pouvait croire qu’une grande partie de la

population avait été massacrée. Mais je remarquai alors combien les

faces des gens que je rencontrais étaient jaunes, combien longs et

hérissés les cheveux des hommes, combien grands et brillants leurs yeux,

tandis que la plupart étaient encore revêtus de leurs habits en

haillons. Sur les figures, on ne voyait que deux expressions: une joie

et une énergie exultante, ou une farouche résolution. A part

l’expression des visages, Londres semblait une ville de mendiants et de

chemineaux. En grande confusion, on distribuait partout le pain qu’on

nous avait envoyé de France. Les rares chevaux qu’on rencontrait avaient

les côtes horriblement apparentes. Des agents, spécialement engagés,

l’air hagard, un insigne blanc au bras, se tenaient au coin des rues. Je

ne vis pas grand’chose des méfaits des Marsiens avant d’arriver à

Wellington Street, où l’Herbe Rouge grimpait par-dessus les piles et les

arches du pont de Waterloo.

Au coin du pont, je rencontrai un des contrastes baroques, habituels en

ces occasions. Un grand papier, fixé à une tige, s’étalait contre un

fourré d’Herbe Rouge. C’était une affiche du premier journal qui ait

repris sa publication; j’en payai un exemplaire avec un shilling tout

noirci, que je retrouvai dans une poche. La plus grande partie du

journal était en blanc, mais le compositeur s’était amusé à remplir la

dernière page avec une collection d’annonces fantaisistes. Le reste

était une suite d’impressions et d’émotions personnelles rédigées à la

hâte; le service des nouvelles n’était pas encore réorganisé. Je

n’appris rien de nouveau, sinon qu’en une seule semaine l’examen des

mécanismes marsiens avait donné des résultats surprenants. Parmi

d’autres choses, on affirmait--ce que je ne pus croire encore qu’on

avait découvert le «secret de voler». A la gare de Waterloo, je trouvai

des trains qui ramenaient gratis les gens chez eux. Le premier flot

s’étant déjà écoulé, il n’y avait heureusement que peu de voyageurs dans

le train et je ne me sentais guère disposé à soutenir une conversation

occasionnelle. Je m’installai seul dans un compartiment, et, les bras

croisés, je contemplai, par la portière ouverte le lamentable spectacle

de toute cette dévastation ensoleillée. Au sortir de la gare, le train

cahota sur une voie temporaire. De chaque côté les maisons n’étaient que

des ruines noircies. A l’embranchement de Clapham, Londres apparut tout

barbouillé par la poussière de la Fumée Noire, malgré les deux derniers

jours d’orages et de pluies. Là aussi, une partie de la voie avait été

détruite, et des centaines d’ouvriers--commis sans emploi et gens de

magasins--travaillaient à côté des terrassiers ordinaires, et nous fûmes

encore cahotés sur une voie provisoire, hâtivement établie.

[Illustration]

La guerre des mondes · 第 15 / 16 段