quelques champignons que je dévorai aussitôt, mais ces bribes de
nourriture ne réussirent guère qu’à exciter un peu plus ma faim. Tout à
coup, alors que je croyais toujours être dans les prairies, je
rencontrai une nappe d’eau peu profonde et boueuse qu’un faible courant
entraînait. Je fus d’abord très surpris de trouver, au plus fort d’un
été très chaud et très sec, des prés inondés, mais je me rendis compte
bientôt que cela était dû à l’exubérance tropicale de l’Herbe Rouge. Dès
que ces extraordinaires végétaux rencontraient un cours d’eau, ils
prenaient immédiatement des proportions gigantesques et devenaient d’une
fécondité incomparable. Les graines tombaient en quantité dans les eaux
de la Wey et de la Tamise, où elles germaient, et leurs pousses
titaniques, croissant avec une incroyable rapidité, avaient bientôt
engorgé le cours de ces rivières qui avaient débordé.
A Putney, comme je le vis peu après, le pont disparaissait presque
entièrement sous un colossal enchevêtrement de ces plantes, et, à
Richmond, les eaux de la Tamise s’étaient aussi répandues en une nappe
immense et peu profonde à travers les prairies de Hampton et de
Twickenham. A mesure que les eaux débordaient, l’Herbe les suivait, de
sorte que les villas en ruines de la vallée de la Tamise furent un
certain temps submergées dans le rouge marécage dont j’explorais les
bords et qui dissimulait ainsi beaucoup de la désolation qu’avaient
causée les Marsiens.
Finalement, l’Herbe Rouge succomba presque aussi rapidement qu’elle
avait crû. Bientôt une sorte de maladie infectieuse, due, croit-on, à
l’action de certaines bactéries, s’empara de ces végétations. Par suite
des principes de la sélection naturelle,
Les maisons avaient toutes été saccagées, mais aucune n’avait été
brûlée; parfois leurs murs s’élevaient encore jusqu’au second
étage, avec des fenêtres arrachées et des portes brisées. L’Herbe
Rouge croissait en tumulte dans leurs chambres sans toits.
(CHAPITRE XXII)
[Illustration]
toutes les plantes terrestres ont maintenant acquis une force de
résistance contre les maladies causées par les microbes;--elles ne
succombent jamais sans une longue lutte. Mais l’Herbe Rouge tomba en
putréfaction comme une chose déjà morte. Les tiges blanchirent, se
flétrirent et devinrent très cassantes. Au moindre contact, elles se
rompaient et les eaux, qui avaient favorisé et stimulé leur
développement, emportèrent jusqu’à la mer leurs derniers vestiges.
Mon premier soin fut naturellement d’étancher ma soif. J’absorbai ainsi
une grande quantité d’eau, et, mû par une impulsion soudaine, je
mâchonnai quelques fragments d’Herbe Rouge. Mais les tiges étaient
pleines d’eau
[Illustration]
et elles avaient un goût métallique nauséeux. L’eau était assez peu
profonde pour me permettre d’avancer sans danger bien que l’Herbe Rouge
retardât quelque peu ma marche; mais la profondeur du flot s’accrut
évidemment à mesure que j’approchais du fleuve, et, retournant sur mes
pas, je repris le chemin de Mortlake. Je parvins à suivre la route en
m’aidant des villas en ruines, des clôtures et des réverbères que je
rencontrais; bientôt je fus hors de cette inondation et ayant monté la
colline de Roehampton, je débouchai dans les communaux de Putney.
Ici le paysage changeait; ce n’était plus l’étrange et l’extraordinaire,
mais le simple bouleversement du familier. Certains coins semblaient
avoir été dévastés par un cyclone et, une centaine de mètres plus loin,
je traversais un espace absolument paisible et sans la moindre trace de
trouble; je rencontrais des maisons dont les jalousies étaient baissées
et les portes fermées, comme si leurs habitants dormaient à l’intérieur
ou étaient absents pour un jour ou deux. L’Herbe Rouge était moins
abondante. Les troncs des grands arbres qui poussaient au long de la
route n’étaient pas envahis par la variété grimpante. Je cherchai dans
les branches quelque fruit à manger, sans en trouver; j’explorai aussi
une ou deux maisons silencieuses, mais elles avaient déjà été
cambriolées et pillées. J’achevai le reste de la journée en me reposant
dans un bouquet d’arbustes, me sentant, dans l’état de faiblesse où
j’étais, trop fatigué pour continuer ma route.
Pendant tout ce temps, je n’avais vu aucun être humain, non plus que le
moindre signe de la présence des Marsiens. Je rencontrai deux chiens
affamés, mais malgré les avances que je leur fis, ils s’enfuirent en
faisant un grand détour. Près de Roehampton, j’avais aperçu deux
squelettes humains--non pas des cadavres, mais des squelettes
entièrement décharnés; dans le petit bois, auprès de l’endroit où
j’étais, je trouvai les os brisés et épars de plusieurs chats et de
plusieurs lapins et ceux d’une tête de mouton. Bien qu’il ne restât rien
après, j’essayai d’en ronger quelques-uns.
Après le coucher du soleil, je continuai péniblement à avancer au long
de la route qui mène à Putney, où le Rayon Ardent avait dû, pour une
raison quelconque, faire son œuvre. Au delà de Roehampton, je
recueillis, dans un jardin, des pommes de terre à peine mûres, en
quantité suffisante pour apaiser ma faim. De ce jardin, la vue
s’étendait sur Putney et sur le fleuve. Sous le crépuscule, l’aspect du
paysage était singulièrement désolé: des arbres carbonisés, des ruines
lamentables et noircies par les flammes, et, au bas de la colline, le
fleuve débordé et les grandes nappes d’eau teintées de rouge par l’herbe
extraordinaire. Sur tout cela, le silence s’étendait et, pensant combien
rapidement s’était produite cette désolante transformation, je me sentis
envahi par une indescriptible terreur.
Pendant un instant, je crus que l’humanité avait été entièrement
détruite et que j’étais maintenant, debout dans ce jardin, le seul être
humain qui ait survécu. Au sommet de la colline de Putney, je passai non
loin d’un autre squelette dont les bras étaient disloqués et se
trouvaient à quelques mètres du corps. A mesure que j’avançais, j’étais
de plus en plus convaincu que, dans ce coin du monde et à part quelques
traînards comme moi, l’extermination de l’humanité était un fait
accompli. Les Marsiens, pensais-je, avaient continué leur route,
abandonnant la contrée désolée et cherchant ailleurs leur nourriture.
Peut-être même étaient-ils maintenant en train de détruire Berlin ou
Paris, ou bien, il pouvait se faire aussi qu’ils aient avancé vers le
Nord...
[Illustration]
[Illustration] XXIV
L’HOMME DE PUTNEY HILL
Je passai la nuit dans l’auberge située au sommet de la côte de Putney,
où, pour la première fois depuis que j’avais quitté Leatherhead, je
dormis dans des draps. Je ne m’attarderai pas à raconter quelle peine
j’eus à pénétrer par une fenêtre dans cette maison, peine inutile
puisque je m’aperçus ensuite que la porte d’entrée n’était fermée qu’au
loquet, ni comment je fouillai dans toutes les chambres, espérant y
trouver de la nourriture, jusqu’à ce que, au moment même où je perdais
tout espoir, je découvris, dans une pièce qui me parut être une chambre
de domestiques, une croûte de pain rongée par les rats et deux boîtes
d’ananas conservés. La maison avait été déjà explorée et vidée. Dans le
bar, je finis par mettre la main sur des biscuits et des sandwiches qui
avaient été oubliés. Les sandwiches n’étaient plus mangeables, mais avec
les biscuits j’apaisai ma faim et je garnis mes poches. Je n’allumai
aucune lumière, de peur d’attirer l’attention de quelque Marsien en
quête de nourriture et explorant, pendant la nuit, cette partie de
Londres. Avant de me mettre au lit, j’eus un moment de grande agitation
et d’inquiétude, rôdant de fenêtre en fenêtre et cherchant à apercevoir
dans l’obscurité quelque indice des monstres. Je dormis peu. Une fois au
lit, je pus réfléchir et mettre quelque suite dans mes idées--chose que
je ne me rappelais pas avoir faite depuis ma dernière discussion avec le
vicaire. Depuis lors, mon activité mentale n’avait été qu’une succession
précipitée de vagues états émotionnels ou bien une sorte de stupide
réceptivité. Mais pendant la nuit, mon cerveau, fortifié sans doute par
la nourriture que j’avais prise, redevint clair et je pus réfléchir.
Trois pensées surtout s’imposèrent tour à tour à mon esprit: le meurtre
du vicaire, les faits et gestes des Marsiens et le sort possible de ma
femme. La première de ces préoccupations ne me laissait aucun sentiment
d’horreur ni de remords; je me voyais alors, comme je me vois encore
maintenant, amené fatalement et pas à pas à lui asséner ce coup
irréfléchi, victime, en somme, d’une succession d’incidents et de
circonstances qui entraînèrent inévitablement ce résultat. Je ne me
condamnais aucunement et cependant ce souvenir, sans s’exagérer, me
hanta. Dans le silence de la nuit, avec cette sensation d’une présence
divine qui s’empare de nous parfois dans le calme et les ténèbres, je
supportai victorieusement cet examen de conscience, la seule expiation
qu’il me fallût subir pour un moment de rage et d’affolement. Je me
retraçai d’un bout à l’autre la suite de nos relations depuis l’instant
où je l’avais trouvé accroupi auprès de moi, ne faisant aucune attention
à ma soif et m’indiquant du doigt les flammes et la fumée qui
s’élevaient des ruines de Weybridge. Nous avions été incapables de nous
entendre et de nous aider mutuellement--le hasard sinistre ne se soucie
guère de cela. Si j’avais pu le prévoir, je l’aurais abandonné à
Halliford. Mais je n’avais rien deviné--et le crime consiste à prévoir
et à agir. Je raconte ces choses, comme tout le reste de cette histoire,
telles qu’elles se passèrent. Elles n’eurent pas de témoin j’aurais pu
les garder secrètes, mais je les ai narrées afin que le lecteur pût se
former un jugement à son gré.
Puis lorsque j’eus à grand’peine chassé l’image de ce cadavre gisant la
face contre terre, j’en vins au problème des Marsiens et du sort de ma
femme. En ce qui concernait les Marsiens, je n’avais aucune donnée et ne
pouvais que m’imaginer mille choses; je ne pouvais guère mieux faire non
plus quant à ma femme. Cette veillée bientôt devint épouvantable; je me
dressai sur mon lit, mes yeux scrutant les ténèbres et je me mis à
prier, demandant que, si elle avait dû mourir, le Rayon Ardent ait pu la
frapper brusquement et la tuer sans souffrance. Depuis la nuit de mon
retour de Leatherhead je n’avais pas prié. En certaines extrémités
désespérées, j’avais murmuré des supplications, des invocations
fétichistes, formulant
...les eaux de la Tamise s’étaient aussi répandues en une nappe
immense et peu profonde.
(CHAPITRE XXIII)
[Illustration]
mes prières comme les païens murmurent des charmes conjurateurs. Mais
cette fois je priais réellement, implorant avec ferveur la Divinité,
face à face avec les ténèbres. Nuit étrange, et plus étrange encore en
ceci, que aussitôt que parut l’aurore, moi, qui m’étais entretenu avec
la Divinité, je me glissai hors de la maison comme un rat quitte son
trou--créature à peine plus grande, animal inférieur qui, selon le
caprice passager de nos maîtres, pouvais être traqué et tué. Les
Marsiens, eux aussi, invoquaient peut-être Dieu avec confiance. A coup
sûr, si nous ne retenons rien autre de cette guerre, elle nous aura
cependant appris la pitié--la pitié pour ces âmes dépourvues de raison
qui subissent notre domination.
L’aube était resplendissante et claire; à l’orient, le ciel, que
sillonnaient de petits nuages dorés, s’animait de reflets roses. Sur la
route qui va du haut de la colline de Putney jusqu’à Wimbledon,
traînaient un certain nombre de vestiges pitoyables, restes de la
déroute qui, dans la soirée du dimanche où commença la dévastation, dut
pousser vers Londres tous les habitants de la contrée. Il y avait là une
petite voiture à deux roues sur laquelle était peint le nom de Thomas
Lobbe, fruitier à New Malden; une des roues était brisée et une caisse
de métal gisait auprès, abandonnée; il y avait aussi un chapeau de
paille piétiné dans la boue, maintenant séchée, et au sommet de la côte
de West Hill je trouvai un tas de verre écrasé et taché de sang, auprès
de l’abreuvoir en pierre qu’on avait renversé et brisé. Mes plans
étaient de plus en plus vagues et mes mouvements de plus en plus
incertains; j’avais toujours l’idée d’aller à Leatherhead, et pourtant
j’étais convaincu que, selon toutes probabilités, ma femme ne pouvait
s’y trouver. Car, à moins que la mort ne les ait surpris à l’improviste,
mes cousins et elle avaient dû fuir dès les premières menaces de danger.
Mais je m’imaginais que je pourrais, tout au moins, apprendre là de quel
côté s’étaient enfuis les habitants du Surrey. Je savais que je voulais
retrouver ma femme, que mon cœur souffrait de son absence et du manque
de toute société, mais je n’avais aucune idée bien claire quant aux
moyens de la retrouver, et je sentais avec une intensité croissante mon
entier isolement. Je parvins alors, après avoir traversé un taillis
d’arbres et de buissons, à la lisière des communaux de Wimbledon, dont
les haies, les arbres et les prés s’étendaient au loin sous mes yeux.
Cet espace encore sombre s’éclairait, par endroits, d’ajoncs et de
genêts jaunes. Je ne vis nulle part d’Herbe Rouge, et tandis que je
rôdais entre les arbustes, hésitant à m’aventurer à découvert, le soleil
se leva, inondant tout de lumière et de vie. Dans un pli de terrain
marécageux, entre les arbres, je tombai au milieu d’une multitude de
petites grenouilles. Je m’arrêtai à les observer, tirant de leur
obstination à vivre une leçon pour moi-même. Soudain, j’eus la sensation
bizarre que quelqu’un m’épiait et, me retournant brusquement, j’aperçus
dans un fourré quelque chose qui s’y blottissait. Pour mieux voir, je
fis un pas en avant. La chose se dressa: c’était un homme armé d’un
coutelas. Je m’approchai lentement de lui et il me regarda venir,
silencieux et immobile.
Quand je fus près de lui, je remarquai que ses vêtements étaient aussi
déguenillés et aussi sales que les miens. On eût dit, vraiment, qu’il
avait été traîné dans des égouts. De plus près, je distinguai la vase
verdâtre des fossés, des plaques pâles de terre glaise séchée et des
reflets de poussière de charbon. Ses cheveux, très bruns et longs,
retombaient en avant sur ses yeux; sa figure était noire et sale, et il
avait les traits tirés, de sorte qu’au premier abord je ne le reconnus
pas. De plus, une balafre récente lui coupait le bas du visage.
--Halte! cria-t-il, quand je fus à dix mètres de lui.
Je m’arrêtai. Sa voix était rauque.
--D’où venez-vous? demanda-t-il.
Je réfléchis un instant, l’examinant avec attention.
--Je viens de Mortlake, répondis-je. Je me suis trouvé enterré auprès de
la fosse que les Marsiens ont creusée autour de leur cylindre, et j’ai
fini par m’échapper.
--Il n’y a rien à manger par ici, dit-il. Ce coin m’appartient, toute la
colline jusqu’à la rivière, et là-bas jusqu’à Clapham, et ici jusqu’à
l’entrée des communaux. Il n’y a de nourriture que pour un seul. De quel
côté allez-vous?
Je répondis lentement.
--Je ne sais pas... Je suis resté sous les ruines d’une maison pendant
treize ou quatorze jours, et je ne sais rien de ce qui est arrivé
pendant ce temps-là.
Il m’écoutait avec un air de doute; tout à coup, il eut un sursaut et
son expression changea.
--Je n’ai pas envie de m’attarder ici, dis-je. Je pense aller à
Leatherhead pour tâcher d’y retrouver ma femme.
--C’est bien vous, dit-il alors en étendant le bras vers moi. C’est vous
qui habitiez à Woking. Vous n’avez pas été tué à Weybridge?
--Je le reconnus au même moment.
--Vous êtes l’artilleur qui se cachait dans mon jardin...
--En voilà une chance! dit-il. C’est tout de même drôle que ce soit
vous.
Il me tendit sa main et je la pris.
--Moi, continua-t-il, je m’étais glissé dans un fossé d’écoulement. Mais
ils ne tuaient pas tout le monde. Quand ils furent partis, je m’en allai
à travers champs jusqu’à Walton. Mais... il y a quinze jours à peine...
et vous avez les cheveux tout gris.
Il jeta soudain un brusque regard en arrière.
--Ce n’est qu’une corneille, dit-il. Par le temps qui court, on apprend
à connaître que les oiseaux ont une ombre. Nous sommes un peu à
découvert. Installons-nous sous ces arbustes et causons.
--Avez-vous vu les Marsiens? demandai-je. Depuis que j’ai quitté mon
trou, je...
--Ils sont partis à l’autre bout de Londres, dit-il. Je pense qu’ils ont
établi leur quartier général par là. La nuit, du côté d’Hampstead, tout
le ciel est plein des reflets de leurs lumières. On dirait la lueur
d’une grande cité, et on les voit aller et venir dans cette clarté. De
jour, on ne peut pas. Mais je ne les ai pas vus de plus près
depuis...--Il compta sur ses doigts--... cinq jours. Oui. J’en ai vu
deux qui traversaient Hammersmith en portant quelque chose d’énorme. Et
l’avant-dernière nuit, ajouta-t-il d’un ton étrangement sérieux, dans le
pêle-mêle des reflets, j’ai vu quelque chose qui montait très haut dans
l’air. Je crois qu’ils ont construit une machine volante et qu’ils sont
en train d’apprendre à voler.
Je m’arrêtai, surpris, sans achever de m’asseoir sous les buissons.
--A voler!
--Oui, dit-il, à voler!
Je trouvai une position confortable et je m’installai.
--C’en est fait de l’humanité, dis-je. S’ils réussissent à voler, ils
feront tout simplement le tour du monde, en tous sens...
--Mais oui, approuva-t-il en hochant la tête. Mais... ça nous soulagera
d’autant par ici, et d’ailleurs, fit-il en se tournant vers moi, quel
mal voyez-vous à ce que ça en soit fini de l’humanité? Moi, j’en suis
bien content. Nous sommes écrasés, nous sommes battus.
Je le regardai, ahuri. Si étrange que cela fût, je ne m’étais pas encore
rendu compte de toute l’étendue de la catastrophe--et cela m’apparut
comme parfaitement évident dès qu’il eut parlé. J’avais conservé
jusque-là un vague espoir, ou, plutôt, c’était une vieille habitude
d’esprit qui persistait. Il répéta ces mots qui exprimaient une
conviction absolue:
--Nous sommes battus.
--C’est bien fini, continua-t-il. Ils n’en ont perdu qu’ «un» rien qu’
«un». Ils se sont installés dans de bonnes conditions, et ils ne
s’inquiètent nullement des armes les plus puissantes du monde. Ils nous
ont piétinés. La mort de celui qu’ils ont perdu à Weybridge n’a été
qu’un accident, et il n’y a que l’avant-garde d’arrivée. Ils continuent
à venir; ces étoiles vertes--je n’en ai pas vu depuis cinq ou six
jours--je suis sûr qu’il en tombe une quelque part toutes les nuits. Il
n’y a rien à faire. Nous avons le dessous, nous sommes battus.
Je ne lui répondis rien. Je restais assis le regard fixe et vague,
cherchant en vain à lui opposer quelque argument fallacieux et
contradictoire.
--Ça n’est pas une guerre, dit l’artilleur. Ça n’a jamais été une
guerre, pas plus qu’il n’y a de guerre entre les hommes et les fourmis.
Tout à coup, me revinrent à l’esprit les détails de la nuit que j’avais
passée dans l’observatoire.
--Après le dixième coup, ils n’ont plus tiré--du moins jusqu’à l’arrivée
du premier cylindre.
Je lui donnai des explications et il se mit à réfléchir.
--Quelque chose de dérangé dans leur canon, dit-il. Mais qu’est-ce que
ça peut faire? Ils sauront bien le réparer, et quand bien même il y
aurait un retard quelconque, est-ce que ça pourrait changer la fin?
C’est comme les hommes avec les fourmis. A un endroit, les fourmis
installent leurs cités et leurs galeries; elles y vivent, elles font des
guerres et des révolutions, jusqu’au moment où les hommes les trouvent
sur leur chemin, et ils en débarrassent le passage. C’est ce qui se
produit maintenant--nous ne sommes que des fourmis. Seulement...
--Eh bien?
--Eh bien! nous sommes des fourmis comestibles.
Nous restâmes un instant là, assis, sans rien nous dire.
--Et que vont-ils faire de nous? questionnai-je.
--C’est ce que je me demande, dit-il; c’est bien ce que je me demande.
Après l’affaire de Weybridge, je m’en allai vers le sud, tout perplexe.
Je vis ce qui se passait. Tout le monde s’agitait et braillait ferme.
Moi, je n’ai guère de goût pour le remue-ménage. J’ai vu la mort de près
une fois ou deux; ma foi, je ne suis pas un soldat de parade, et, au
pire et au mieux--la mort, c’est la mort. Il n’y a que celui qui garde
son sang-froid qui s’en tire. Je vis que tout le monde s’en allait vers
le sud, et je me dis: De ce côté-là, on ne mangera plus avant qu’il soit
longtemps, et je fis carrément volte-face. Je suivis les Marsiens comme
le moineau suit l’homme. Par là-bas, dit-il en agitant sa main vers
l’horizon, ils crèvent de faim par tas en se battant et en se
trépignant...
Il vit l’expression d’angoisse de ma figure, et il s’arrêta, embarrassé.
--Sans doute, poursuivit-il, ceux qui avaient de l’argent ont pu passer
en France. Il parut hésiter et vouloir s’excuser, mais rencontrant mes
yeux, il continua:
--Ici, il y a des provisions partout. Des tas de choses dans les
boutiques, des vins, des alcools, des eaux minérales. Les tuyaux et les
conduites d’eau sont vides. Mais je vous racontais mes réflexions: nous
avons affaire à des êtres intelligents, me dis-je, et ils semblent
compter sur nous pour se nourrir. D’abord, ils vont fracasser tout--les
navires, les machines, les canons, les villes, tout ce qui est régulier
et organisé. Tout cela aura une fin. Si nous avions la taille des
fourmis, nous pourrions nous tirer d’affaire; ça n’est pas le cas et on
ne peut arrêter des masses pareilles. C’est là un fait bien certain,
n’est-ce pas?
Je donnai mon assentiment.
--Bien! c’est une affaire entendue--passons à autre chose, alors.
Maintenant, ils nous attrapent comme ils veulent. Un Marsien n’a que
quelques milles à faire pour trouver une multitude en fuite. Un jour,
j’en ai vu un près de Wandsworth qui saccageait les maisons et
massacrait le monde. Mais ils ne continueront pas de cette façon-là.
Aussitôt qu’ils auront fait taire nos canons, détruit nos chemins de fer
et nos navires, terminé tout ce qu’ils sont en train de manigancer par
là-bas, ils se mettront à nous attraper systématiquement, choisissant
les meilleurs et les mettant en réserve dans des cages et des enclos
aménagés dans ce but. C’est là ce qu’ils vont entreprendre avant
longtemps. Car, comprenez-vous? ils n’ont encore rien commencé, en
somme.
Il nous faudra mener une vie souterraine, comprenez-vous? J’ai
pensé aux égouts. Naturellement ceux qui ne les connaissent pas se
figurent des endroits horribles; mais sous le sol de Londres, il y
en a pendant des milles et des milles de longueur, des centaines de
milles; quelques jours de pluie sur Londres abandonné en feront des
logis agréables et propres.
(CHAPITRE XXIV)
[Illustration]
--Rien commencé? m’écriai-je.
--Non, rien! Tout ce qui est arrivé jusqu’ici, c’est parce que nous
n’avons pas eu l’esprit de nous tenir tranquilles, au lieu de les
tracasser avec nos canons et autres sottises; c’est parce qu’on a perdu
la tête et qu’on a fui en masse, alors qu’il n’était pas plus dangereux
de rester où l’on était. Ils ne veulent pas encore s’occuper de nous.
Ils fabriquent leurs choses, toutes les choses qu’ils n’ont pu apporter
avec eux, et ils préparent tout pour ceux qui vont bientôt venir. C’est
probablement à cause de cela qu’il ne tombe plus de cylindres pour le
moment, et de peur d’atteindre ceux qui sont déjà ici. Au lieu de courir
partout à l’aveuglette, en hurlant, et d’essayer vainement de les faire
sauter à la dynamite, nous devons tâcher de nous accommoder du nouvel
état de choses. C’est là l’idée que j’en ai. Ça n’est pas absolument
conforme à ce que l’homme peut ambitionner pour son espèce, mais ça peut
s’accorder avec les faits, et c’est le principe d’après lequel j’agis.
Les villes, les nations, la civilisation, le progrès--tout ça, c’est
fini. La farce est jouée. Nous sommes battus.
--Mais s’il en est ainsi, à quoi sert-il de vivre?
L’artilleur me considéra un moment.