premiers humains furent amenés au cylindre. J’étais assis plus bas,
ramassé sur moi-même et écoutant de toutes mes oreilles. Il eut un
soudain mouvement de recul, et, croyant que nous avions été aperçus,
j’eus un spasme de terreur. Il se laissa glisser parmi les décombres et
vint se blottir près de moi dans les ténèbres, gesticulant en silence;
pendant un instant je partageai sa terreur. Comprenant à ses gestes
qu’il me laissait la possession de la lucarne et ma curiosité me rendant
bientôt tout mon courage, je me levai, l’enjambai et me hissai jusqu’à
l’ouverture. D’abord, je ne pus voir aucune cause à son effroi. La nuit
maintenant était tombée, les étoiles brillaient faiblement, mais le trou
était éclairé par les flammes vertes et vacillantes de la machine qui
fabriquait les barres d’aluminium. La scène entière était un tableau
tremblotant de lueurs vertes et d’ombres noires, vagues et mouvantes,
étrangement fatigant à la vue. Au-dessus et en tous sens, se souciant
peu de tout cela, voletaient les chauves-souris. On n’apercevait plus de
Marsiens rampants, le monticule de poudre vert-bleu s’était tellement
accru qu’il les dissimulait à ma vue, et une machine de combat, les
jambes repliées, accroupie et diminuée, se voyait de l’autre côté du
trou. Alors, par-dessus le tapage de ces machines en action, me parvint
un soupçon de voix humaines, que je n’accueillis d’abord que pour le
repousser.
Je me mis à observer de près cette machine de combat, m’assurant pour la
première fois que l’espèce de capuchon contenait réellement un Marsien.
Quand les flammes vertes s’élevaient, je pouvais voir le reflet huileux
de son tégument et l’éclat de ses yeux. Tout à coup, j’entendis un cri
et je vis un long tentacule atteindre, par-dessus l’épaule de la
machine, jusqu’à une petite cage qui faisait saillie sur le dos. Alors
quelque chose qui se débattait violemment fut soulevé contre le ciel,
énigme vague et sombre contre la voûte étoilée, et au moment où cet
objet noir était ramené plus bas, je vis à la clarté verte de la flamme
que c’était un homme. Pendant un moment il fut clairement visible.
C’était, en effet, un homme d’âge moyen, vigoureux, plein de santé et
bien mis; trois jours auparavant il devait, personnage d’importance, se
promener à travers le monde. Je pus voir ses yeux terrifiés et les
reflets de la flamme sur ses boutons et sa chaîne de montre. Il disparut
derrière le monticule et pendant un certain temps il n’y eut pas un
bruit. Alors commença une série de cris humains, et, de la part des
Marsiens, un bruit continu et joyeux...
Je descendis du tas de décombres, me remis sur pieds, me bouchai les
oreilles et me réfugiai dans la laverie. Le vicaire, qui était resté
accroupi, silencieux, les bras sur la tête, leva les yeux comme je
passais, se mit à crier très fort à cet abandon et me rejoignit en
courant...
Cette nuit-là, cachés dans la laverie, suspendus entre notre horreur et
l’horrible fascination de la lucarne, j’essayai en vain, bien que
j’eusse conscience de la nécessité urgente d’agir, d’échafauder un plan
d’évasion; mais le second jour, il me fut possible d’envisager avec
lucidité notre position. Le vicaire, je m’en aperçus bien, était
complètement incapable de donner un avis utile; ces étranges terreurs
lui avaient enlevé toute raison et toute réflexion et il n’était plus
capable que de suivre son premier mouvement. Il était en réalité
descendu au niveau de l’animal. Mais néanmoins, je me résolus à en
finir, et à mesure que j’examinai les faits, je m’aperçus que, si
terrible que pût être notre situation, il n’y avait encore aucune raison
de désespérer absolument. Notre principale chance était que les Marsiens
ne fissent de leur fosse qu’un campement temporaire; au cas même où ils
le conserveraient d’une façon permanente, ils ne croiraient probablement
pas nécessaire de le garder et nous avions quand même là une chance
d’échapper. Je pesai soigneusement aussi la possibilité de creuser une
voie souterraine dans la direction opposée au cylindre; mais les chances
d’aller sortir à portée de vue de quelque machine de combat en
sentinelle semblèrent d’abord trop nombreuses. Il m’aurait, d’ailleurs,
fallu faire tout le travail moi-même, car le vicaire ne pouvait m’être
d’aucun secours.
[Illustration]
Si ma mémoire est exacte, c’est le troisième jour que je vis tuer l’être
humain. Ce fut la seule occasion où j’aie vu réellement un Marsien
prendre de la nourriture. Après cette expérience, j’évitai l’ouverture
du mur pendant une journée presque entière. J’allai dans la laverie,
enlevai la porte et me mis à creuser plusieurs heures de suite avec ma
hachette, faisant le moins de bruit possible; mais quand j’eus réussi à
faire un trou profond d’une couple de pieds, la terre fraîchement
entassée contre la maison s’écroula bruyamment et je n’osai pas
continuer. Je perdis courage et demeurai étendu sur le sol pendant
longtemps, n’ayant même plus l’idée de bouger. Après cela, j’abandonnai
définitivement l’idée d’échapper par une tranchée.
Ce n’est pas un mince témoignage en faveur de la puissance des Marsiens
que de dire qu’ils m’avaient fait, dès le premier abord, une impression
telle que je n’entretins guère l’espoir de nous voir délivrés par un
effort humain qui les détruirait. Mais la quatrième ou la cinquième
nuit, j’entendis un bruit sourd comme celui que produiraient de grosses
pièces d’artillerie.
C’était très tard dans la nuit et la lune brillait d’un vif éclat. Les
Marsiens avaient emporté ailleurs la machine à creuser et ils avaient
déserté l’endroit, ne laissant qu’une machine de combat au haut du talus
opposé et une Machine à Mains qui, sans que je pusse la voir, était à
l’œuvre dans un coin de la fosse immédiatement au-dessous de ma lucarne.
A part le pâle scintillement de la Machine à Mains, des bandes et des
taches de clair de lune blanc, la fosse était dans l’obscurité et de
même absolument tranquille, hormis le cliquetis de la machine. La nuit
était belle et sereine; une planète tentait de scintiller, mais la lune
semblait avoir pour elle seule le ciel. Un chien hurla et c’est ce bruit
familier qui me fit écouter. Alors, j’entendis distinctement de sourdes
détonations, comme si de gros canons avaient fait feu. J’en comptai six
très nettes, et après un long intervalle, six autres. Et ce fut tout.
[Illustration]
[Illustration] XXI
LA MORT DU VICAIRE
Le sixième jour, j’occupai pour la dernière fois notre poste
d’observation où bientôt je me trouvai seul. Au lieu de rester comme
d’habitude auprès de moi et de me disputer la lucarne, le vicaire était
retourné dans la laverie. Une pensée soudaine me frappa. Vivement et
sans bruit je traversai la cuisine: dans l’obscurité je l’entendis qui
buvait. J’étendis le bras et mes doigts saisirent une bouteille de vin.
Il y eut, dans ces ténèbres, une lutte qui dura quelques instants. La
bouteille tomba et se brisa. Je lâchai prise et me relevai. Nous
restâmes immobiles, palpitants, nous menaçant à voix basse. A la fin, je
me plantai entre lui et la nourriture, lui faisant part de ma résolution
d’établir une discipline. Je divisai les provisions de l’office en
rations qui devaient durer dix jours. Je ne voulus pas le laisser manger
plus ce jour-là. Dans l’après-midi, il tenta de s’emparer de quelque
ration; je m’étais assoupi, mais à ce moment je m’éveillai. Pendant tout
un jour nous demeurâmes face à face, moi las, mais résolu, lui
pleurnichant et se plaignant de la faim. Cela ne dura, j’en suis sûr,
qu’un jour et qu’une nuit, mais il sembla alors, et il me semble encore
maintenant, que ce fut d’une longueur interminable.
Ainsi notre incompatibilité s’était accrue au point de se terminer en un
conflit déclaré. Pendant deux longs jours nous nous disputâmes à voix
basse, argumentant et discutant âprement. Parfois, j’étais obligé de le
frapper follement du pied et des poings; d’autres fois je le cajolais et
tâchais de le convaincre; j’essayai même de le persuader en lui
abandonnant la dernière bouteille de vin, car il y avait une pompe où je
pouvais avoir de l’eau. Mais rien n’y fit, ni bonté ni violence: il
n’était accessible à aucune raison. Il ne voulut cesser ni ses attaques
pour essayer de prendre plus que sa ration, ni ses bruyants radotages;
il n’observait en rien les précautions les plus élémentaires pour rendre
notre emprisonnement supportable. Lentement, je commençai à me rendre
compte de la complète ruine de son intelligence, et m’aperçus enfin que
mon seul compagnon, dans ces ténèbres secrètes et malsaines, était un
être dément.
D’après certains vagues souvenirs, je suis enclin à croire que mon
propre esprit battit aussi la campagne. Chaque fois que je m’endormais,
j’avais des rêves étranges et hideux. Bien que cela pût paraître
bizarre, je serais assez disposé à penser que la faiblesse et la démence
du vicaire me furent un salutaire avertissement, m’obligèrent à me
maintenir sain d’esprit.
Le huitième jour, il commença à parler très haut et rien de ce que je
pus faire ne parvint à modérer son ton.
--C’est juste, ô Dieu! répétait-il sans cesse. C’est juste. Que le
châtiment retombe sur moi et sur les miens. Nous avons péché! Nous ne
t’avons pas écouté! Il y avait partout des pauvres et des souffrants! On
les foulait aux pieds et je gardais le silence! Je prêchais une folie
acceptable par tous.--Mon Dieu! Quelle folie!--alors que j’aurais dû me
lever, quand même la mort m’eût été réservée, et appeler le monde à la
repentance... à la repentance!... Les oppresseurs des pauvres et des
malheureux!..... Le pressoir du Seigneur!
Puis soudain, il en revenait à la nourriture que je maintenais hors de
sa portée, et il me priait, me suppliait, pleurait et finalement
menaçait. Bientôt, il prit un ton fort élevé--je l’invitai à crier moins
fort; alors, il vit que par ce moyen il aurait prise sur moi. Il me
menaça de crier plus fort encore et d’attirer sur nous l’attention des
Marsiens. J’avoue que cela m’effraya un moment; mais la moindre
concession eût diminué, dans une trop grande proportion, nos chances de
salut. Je le mis au défi, bien que je ne fusse nullement certain qu’il
ne mît sa menace à exécution. Mais ce jour-là du moins il ne le fit pas.
Il continua à parler, haussant insensiblement son ton, pendant les
huitième et neuvième journées presque entières, débitant des menaces,
des supplications, au milieu d’un torrent de phrases où il exprimait une
repentance à moitié stupide et toujours futile d’avoir négligé le
service du Seigneur, et je me sentis une grande pitié pour lui. Il finit
par s’endormir quelque temps, mais il reprit bientôt avec une nouvelle
ardeur, criant si fort qu’il devint absolument nécessaire pour moi de le
faire taire par tous les moyens.
--Restez tranquille, implorai-je.
Il se mit sur ses genoux, car jusqu’alors il avait été accroupi dans les
ténèbres, près de la batterie de cuisine.
--Il y a trop longtemps que je reste tranquille! hurla-t-il, sur un ton
qui dut parvenir jusqu’au cylindre. Maintenant je dois aller porter mon
témoignage! Malheur à cette cité infidèle! Malédiction! Malheur!
Anathème! Malheur! Malheur aux habitants de la terre: à cause des autres
voix de la trompette...!
--Taisez-vous! Pour l’amour de Dieu! dis-je en me mettant debout et
terrifié à l’idée que les Marsiens pouvaient nous entendre.
--Non! cria le vicaire de toutes ses forces, se levant aussi et étendant
les bras. Parle! Il faut que je parle! La parole du Seigneur est sur
moi.
En trois enjambées, il fut à la porte de la cuisine.
--Il faut que j’aille apporter mon témoignage. Je n’ai déjà que trop
tardé.
J’étendis le bras et j’atteignis dans l’ombre un couperet suspendu au
mur. En un instant, j’étais derrière lui, affolé de peur. Avant qu’il
n’arrivât au milieu de la cuisine, je l’avais rejoint. Par un dernier
sentiment humain, je retournai le tranchant et le frappai avec le dos.
Il tomba en avant de tout son long et resta étendu par terre. Je
trébuchai sur lui et demeurai un moment haletant. Il gisait inanimé.
Tout à coup je perçus un bruit au dehors, des plâtras se détachèrent,
dégringolèrent et l’ouverture triangulaire du mur se trouva obstruée. Je
levai la tête et aperçus, à travers le trou, la partie inférieure d’une
Machine à Mains s’avançant lentement. L’un de ses membres agrippeurs se
déroula parmi les décombres, puis un autre parut, tâtonnant au milieu
des poutres écroulées. Je restai là, pétrifié, les yeux fixes. Alors je
vis, à travers une sorte de plaque vitrée située près du bord supérieur
de l’objet, la face--si l’on peut l’appeler ainsi--et les grands yeux
sombres d’un Marsien cherchant à pénétrer les ténèbres, puis un long
tentacule métallique qui serpenta par le trou en tâtant lentement les
objets.
Avec un grand effort, je me retournai, me heurtai contre le corps du
vicaire et m’arrêtai à la porte de la laverie. Le tentacule maintenant
s’était avancé d’un mètre ou deux dans la pièce, se tortillant et se
tournant en tous les sens, avec des mouvements étranges et brusques.
Pendant un instant, cette marche lente et irrégulière me fascina. Avec
un cri faible et rauque, je me réfugiai tout au fond de la laverie,
tremblant violemment et à peine capable de me tenir debout. J’ouvris la
porte de la soute à charbon et je restai là dans les ténèbres, examinant
le seuil à peine éclairé de la cuisine, écoutant attentivement. Le
Marsien m’avait-il vu? Que pouvait-il faire maintenant?
Derrière cette porte, quelque chose très doucement se mouvait en tout
sens; de temps en temps cela heurtait les cloisons ou reprenait ses
mouvements avec un faible tintement métallique, comme le bruit d’un
trousseau de clefs. Puis un corps lourd--je savais trop bien
lequel--fut traîné sur le carrelage de la cuisine jusqu’à l’ouverture.
Irrésistiblement attiré, je me glissai jusqu’à la porte et jetai un coup
d’œil dans la cuisine. Par le triangle de clarté extérieure, j’aperçus
le Marsien dans sa machine aux cent bras examinant la tête du vicaire.
Immédiatement, je pensai qu’il allait inférer ma présence par la marque
du coup que j’avais asséné.
Je regagnai la soute à charbon, en refermai la porte et me mis à
entasser sur moi dans l’obscurité autant que je pus de charbon et de
bûches, en tâchant de faire le moins de bruit possible. A tout instant
je demeurais rigide, écoutant si le Marsien avait de nouveau passé ses
tentacules par l’ouverture.
Alors, reprit le faible cliquetis métallique. Bientôt, je l’entendis
plus proche--dans la laverie, d’après ce que je pus en juger. J’eus
l’espoir que le tentacule ne serait pas assez long pour m’atteindre; il
passa, raclant légèrement la porte de la soute. Ce fut un siècle
d’attente presque intolérable, puis j’entendis remuer le loquet. Il
avait trouvé la porte! Le Marsien comprenait les serrures!
Il ferrailla un instant et la porte s’ouvrit.
Des ténèbres où j’étais, je pouvais juste apercevoir l’objet,
ressemblant à une trompe d’éléphant plus qu’à autre chose, s’agitant de
mon côté, touchant et examinant le mur, le charbon, le bois, le
plancher. Cela semblait être un gros ver noir, agitant de côté et
d’autre sa tête aveugle.
Une fois même, il toucha le talon de ma bottine. Je fus sur le point de
crier, mais je mordis mon poing. Pendant un moment, il ne bougea plus:
j’aurais pu croire qu’il s’était retiré. Tout à coup, avec un brusque
déclic, il agrippa quelque chose--je me figurai que c’était moi!--et
parut sortir de la soute. Pendant un instant, je n’en fus pas sûr.
Apparemment, il avait pris un morceau de charbon pour l’examiner.
Je profitai de ce moment de répit pour changer de position, car je me
sentais engourdi, et j’écoutai. Je murmurais des prières passionnées
pour échapper à ce danger.
Soudain, j’entendis revenir vers moi le même bruit lent et net.
Lentement, lentement, il se rapprocha, raclant les murs et heurtant le
mobilier.
Pendant que je restais attentif, doutant encore, la porte de la soute
fut vigoureusement heurtée et elle se ferma. J’entendis le tentacule
pénétrer dans l’office; il renversa des boîtes à biscuits, brisa une
bouteille et il y eut encore un choc violent contre la porte de la
soute. Puis le silence revint, qui se continua en une attente infinie.
Etait-il parti?
A la fin, je dus conclure qu’il s’était retiré.
Il ne revint plus dans la laverie, mais pendant toute la dixième
journée, dans les ténèbres épaisses, je restai enseveli sous les bûches
et sous le charbon, n’osant même pas me glisser au dehors pour avoir le
peu d’eau qui m’était si nécessaire. Ce fut le lendemain seulement, le
onzième jour, que j’osai me risquer à chercher quelque chose à boire.
[Illustration] XXII
LE SILENCE
Mon premier mouvement, avant d’aller dans l’office, fut de clore la
porte de communication entre la cuisine et la laverie. Mais l’office
était vide--les provisions avaient disparu jusqu’aux dernières bribes.
Le Marsien les avait sans doute enlevées le jour précédent. A cette
découverte, le désespoir m’accabla pour la première fois. Je ne pris
donc pas la moindre nourriture, ni le onzième, ni le douzième jour.
D’abord ma bouche et ma gorge se desséchèrent et mes forces baissèrent
sensiblement. Je restais assis, au milieu de l’obscurité de la laverie,
dans un état d’abattement pitoyable. Je ne pouvais penser qu’à manger.
Je me figurais que j’étais devenu sourd, car les bruits que j’étais
accoutumé à entendre avaient complètement cessé aux alentours du
cylindre. Je ne me sentais pas assez de forces pour me glisser sans
bruit jusqu’à la lucarne, sans quoi j’y serais allé.
Le douzième jour, ma gorge était tellement endolorie, qu’au risque
d’attirer les Marsiens j’essayai de faire aller la pompe grinçante
placée sur l’évier et je réussis à me procurer deux verres d’eau de
pluie noirâtre et boueuse. Ils me rafraîchirent néanmoins beaucoup et je
me sentis rassuré et enhardi par ce fait qu’aucun tentacule inquisiteur
ne suivit le bruit de la pompe.
Puis un corps lourd--je savais trop bien lequel--fut traîné sur le
carrelage de la cuisine jusqu’à l’ouverture.
(CHAPITRE XXI)
[Illustration]
Pendant tous ces jours, divaguant et indécis, je pensai beaucoup au
vicaire et à la façon dont il était mort.
Le treizième jour je bus encore un peu d’eau; je m’assoupis et rêvai
d’une façon incohérente de victuailles et de plans d’évasion vagues et
impossibles. Chaque fois, je rêvais de fantômes horribles, de la mort du
vicaire ou de somptueux dîners; mais endormi ou éveillé, je ressentais
de vives douleurs qui me poussaient à boire sans cesse. La clarté qui
pénétrait dans l’arrière-cuisine n’était plus grise, mais rouge. A mon
imagination bouleversée, cela semblait couleur de sang.
Le quatorzième jour, je pénétrai dans la cuisine et je fus fort surpris
de trouver que les pousses de l’Herbe Rouge avaient envahi l’ouverture
du mur, transformant la demi-clarté de mon refuge en une obscurité
écarlate.
De grand matin, le quinzième jour, j’entendis de la cuisine une suite de
bruits curieux et familiers, et, prêtant l’oreille, je crus reconnaître
le reniflement et les grattements d’un chien. Je fis quelques pas et
j’aperçus un museau qui passait entre les tiges rouges. Cela m’étonna
grandement. Quand il m’eut flairé, le chien aboya.
Immédiatement, je pensai que si je réussissais à l’attirer sans bruit
dans la cuisine, je pourrais peut-être le tuer et le manger et, dans
tous les cas, il vaudrait mieux le tuer de peur que ses aboiements ou
ses allées et venues ne finissent par attirer l’attention des Marsiens.
Je m’avançai à quatre pattes, l’appelant doucement; mais soudain il
retira sa tête et disparut.
J’écoutai--puisque je n’étais pas sourd--et je me convainquis qu’il ne
devait plus y avoir personne à la fosse. J’entendis un bruit de
battement d’ailes et un rauque croassement, mais ce fut tout.
Pendant très longtemps, je demeurai à l’ouverture de la brèche, sans
oser écarter les tiges rouges qui l’encombraient. Une fois ou deux,
j’entendis un faible grincement, comme des pattes de chien allant et
venant dans le sable au-dessous de moi; il y eut encore des
croassements, puis plus rien. A la fin, encouragé par ce silence, je
regardai.
Excepté dans un coin, où une multitude de corbeaux sautillaient et se
battaient sur les squelettes des gens dont les Marsiens avaient absorbé
le sang, il n’y avait pas un être vivant dans la fosse.
Je regardai de tous côtés, n’osant pas en croire mes yeux. Toutes les
machines étaient parties. A part l’énorme monticule de poudre gris-bleu
dans un coin, quelques barres d’aluminium dans un autre, les corbeaux et
les squelettes des morts, cet endroit n’était plus qu’un grand trou
circulaire creusé dans le sable.
Peu à peu, je me glissai hors de la lucarne entre les herbes rouges et
je me mis debout sur un monceau de plâtras. Je pouvais voir dans toutes
les directions, sauf derrière moi, au nord, et nulle part il n’y avait
la moindre trace des Marsiens. Le sable dégringola sous mes pieds, mais
un peu plus loin les décombres offraient une pente praticable pour
gagner le sommet des ruines. J’avais une chance d’évasion et je me mis à
trembler.
J’hésitai un instant, puis dans un accès de résolution désespérée, le
cœur me battant violemment, j’escaladai le tas de ruines sous lequel
j’avais été enterré si longtemps.
Je jetai de nouveau les regards autour de moi. Vers le nord, pas plus
qu’ailleurs, aucun Marsien n’était visible.
Lorsque, la dernière fois, j’avais traversé en plein jour cette partie
du village de Sheen, j’avais vu une route bordée de confortables maisons
blanches et rouges séparées par des jardins aux arbres abondants.
Maintenant j’étais debout sur un tas énorme de gravier, de terre et de
morceaux de briques où croissait une multitude de plantes rouges en
forme de cactus, montant jusqu’au genou, sans la moindre végétation
terrestre pour leur disputer le terrain. Les arbres autour de moi
étaient morts et dénudés, mais plus loin un enchevêtrement de filaments
rouges escaladait les troncs encore debout.
Les maisons avaient toutes été saccagées, mais aucune n’avait été
brûlée; parfois leurs murs s’élevaient encore jusqu’au second étage,
avec des fenêtres arrachées et des portes brisées. L’Herbe Rouge
croissait en tumulte dans leurs chambres sans toits.
Au-dessous de moi, était la grande fosse où les corbeaux se disputaient
les déchets des Marsiens; quelques oiseaux voletaient çà et là parmi les
ruines. Au loin, j’aperçus un chat maigre qui s’esquivait en rampant le
long d’un mur, mais nulle trace d’homme.
Le jour, par contraste avec mon récent emprisonnement, me semblait d’une
clarté aveuglante. Une douce brise agitait mollement les Herbes Rouges
qui recouvraient le moindre fragment de sol. Oh! la douceur de l’air
frais qu’on respire!
[Illustration]
[Illustration] XXIII
L’OUVRAGE DE QUINZE JOURS
Pendant un long moment, je restai debout, les jambes vacillantes sur le
monticule, me souciant peu de savoir si j’étais en sûreté. Dans l’infect
repaire d’où je sortais, toutes mes pensées avaient convergé sur notre
sécurité immédiate. Je n’avais pu me rendre compte de ce qui se passait
au dehors, dans le monde, et je ne m’attendais guère à cet effrayant et
peu ordinaire spectacle. Je croyais retrouver Sheen en ruines et je
contemplais une contrée sinistre et lugubre qui semblait appartenir à
une autre planète.
Je ressentis alors une émotion des plus rares, une émotion cependant que
connaissent trop bien les pauvres animaux sur lesquels s’étend notre
domination. J’eus l’impression qu’aurait un lapin qui, à la place de son
terrier, trouverait tout à coup une douzaine de terrassiers creusant les
fondations d’une maison. Un premier indice qui se précisa bientôt
m’oppressa pendant de nombreux jours, et j’eus la révélation de mon
détrônement, la conviction que je n’étais plus un maître, mais un animal
parmi les animaux sous le talon des Marsiens. Il en serait de nous
comme il en est d’eux; il nous faudrait sans cesse être aux aguets, fuir
et nous cacher; la crainte et le règne de l’homme n’étaient plus.
Mais dès que je l’eus clairement envisagée, cette idée étrange disparut,
chassée par l’impérieuse faim qui me tenaillait après mon long et
horrible jeûne. De l’autre côté de la fosse, derrière un mur recouvert
de végétations rouges, j’aperçus un coin de jardin non envahi encore.
Cette vue me suggéra ce que je devais faire et je m’avançai à travers
l’Herbe Rouge, enfoncé jusqu’au genou et parfois jusqu’au cou.
L’épaisseur de ces herbes m’offrait, en cas de besoin, une cachette
sûre. Le mur avait six pieds de haut, et, lorsque j’essayai de
l’escalader, je sentis qu’il m’était impossible de me soulever. Je dus
donc le contourner et j’arrivai ainsi à une sorte d’encoignure
rocailleuse où je pus plus facilement me hisser au faîte du mur et me
laisser dégringoler dans le jardin que je convoitais. J’y trouvai
quelques oignons, des bulbes de glaïeuls et une certaine quantité de
carottes à peine mûres; je récoltai le tout et, franchissant un pan de
muraille écroulé, je continuai mon chemin vers Kew entre des arbres
écarlates et cramoisis--on eût dit une promenade dans une avenue de
gigantesques gouttes de sang. J’avais deux idées bien nettes: trouver
une nourriture plus substantielle, et, autant que mes forces le
permettraient, fuir bien loin de cette région maudite et qui n’avait
plus rien de terrestre.