Je voyais maintenant que c’étaient les créatures les moins terrestres

qu’il soit possible de concevoir. Ils étaient formés d’un grand corps

rond, ou plutôt d’une grande tête ronde d’environ quatre pieds de

diamètre et pourvue d’une figure. Cette face n’avait pas de narines--à

vrai dire les Marsiens ne semblent pas avoir été doués de l’odorat--mais

possédait deux grands yeux sombres, immédiatement au-dessous desquels se

trouvait une sorte de bec cartilagineux. Derrière cette tête ou ce

corps--car je ne sais vraiment lequel de ces deux termes employer--était

une seule surface tympanique tendue, qu’on a su depuis être

anatomiquement une oreille, encore qu’elle dût leur être presque

entièrement inutile dans notre atmosphère trop dense. En groupe autour

de la bouche, seize tentacules minces, presque des lanières, étaient

disposés en deux faisceaux de huit chacun. Depuis lors, avec assez de

justesse, le professeur Stowes, le distingué anatomiste, a nommé ces

deux faisceaux des «mains». La première fois, même, que j’aperçus les

Marsiens, ils paraissaient s’efforcer de se soulever sur ces mains, mais

cela leur était naturellement impossible à cause de l’accroissement de

poids dû aux conditions terrestres. On peut avec raison supposer que,

dans la planète Mars, ils se meuvent sur ces mains avec facilité.

Au centre du trou, le cylindre était déjà ouvert; sur le bord

opposé, parmi la terre, le gravier et les arbustes brisés, l’une

des grandes machines de combat des Marsiens, abandonnée par son

occupant, se tenait debout, raide et géante, contre le ciel du

soir.

(CHAPITRE XIX)

[Illustration]

Leur anatomie interne, comme la dissection l’a démontré depuis, était

également simple. La partie la plus importante de leur structure était

le cerveau qui envoyait aux yeux, à l’oreille et aux tentacules tactiles

des nerfs énormes. Ils avaient, de plus, des poumons complexes, dans

lesquels la bouche s’ouvrait immédiatement, ainsi que le cœur et ses

vaisseaux. La gêne pulmonaire que leur causaient la pesanteur et la

densité plus grande de l’atmosphère n’était que trop évidente aux

mouvements convulsifs de leur enveloppe extérieure.

A cela se bornait l’ensemble des organes d’un Marsien. Aussi étrange que

cela puisse paraître à un être humain, tout le complexe appareil

digestif, qui constitue la plus grande partie de notre corps, n’existait

pas chez les Marsiens. Ils étaient des têtes, rien que des têtes.

Dépourvus d’entrailles, ils ne mangeaient pas et digéraient encore

moins. Au lieu de cela, ils prenaient le sang frais d’autres créatures

vivantes et se l’ “injectaient” dans leurs propres veines. Je les ai vus

moi-même se livrer à cette opération et je le mentionnerai quand le

moment sera venu. Mais si excessif que puisse paraître mon dégoût, je ne

puis me résoudre à décrire une chose dont je ne pus endurer la vue

jusqu’au bout. Qu’il suffise de savoir qu’ayant recueilli le sang d’un

être encore vivant--dans la plupart des cas, d’un être humain--ce sang

était transvasé au moyen d’une sorte de minuscule pipette dans un canal

récepteur.

Sans aucun doute, nous éprouvons à la simple idée de cette opération une

répulsion horrifiée, mais, en même temps, réfléchissons combien nos

habitudes carnivores sembleraient répugnantes à un lapin doué

d’intelligence.

Les avantages physiologiques de ce procédé d’injection sont indéniables,

si l’on pense à l’énorme perte de temps et d’énergie humaine

qu’occasionne la nécessité de manger et de digérer. Nos corps sont en

grande partie composés de glandes, de tubes et d’organes occupés sans

cesse à convertir en sang une nourriture hétérogène. Les opérations

digestives et leur réaction sur le système nerveux sapent notre force et

tourmentent notre esprit. Les hommes sont heureux ou misérables selon

qu’ils ont le foie plus ou moins bien portant ou des glandes gastriques

plus ou moins saines. Mais les Marsiens échappaient à ces fluctuations

organiques des sentiments et des émotions.

[Illustration]

Leur indéniable préférence pour les hommes, comme source de nourriture,

s’explique en partie par la nature des restes des victimes qu’ils

avaient amenées avec eux comme provisions de voyage. Ces êtres, à en

juger par les fragments ratatinés qui restèrent au pouvoir des humains,

étaient bipèdes, pourvus d’un squelette siliceux sans

consistance--presque semblable à celui des éponges siliceuses--et d’une

faible musculature; ils avaient une taille d’environ six pieds de haut,

la tête ronde et droite, de larges yeux dans des orbitres très dures.

Les Marsiens devaient en avoir apporté deux ou trois dans chacun de

leurs cylindres, et tous avaient été tués avant d’atteindre la terre.

Cela valut aussi bien pour eux, car le simple effort de vouloir se

mettre debout sur le sol de notre planète aurait sans doute brisé tous

les os de leurs corps.

[Illustration]

Puisque j’ai entamé cette description, je puis donner ici certains

autres détails qui, encore que nous les ayons remarqués par la suite

seulement, permettront au lecteur qui les connaîtrait mal de se faire

une idée plus claire de ces désagréables envahisseurs.

En trois autres points, leur physiologie différait étrangement de la

nôtre. Leurs organismes ne dormaient jamais, pas plus que ne dort le

cœur de l’homme. Puisqu’ils n’avaient aucun vaste mécanisme musculaire à

récupérer, ils ignoraient le périodique retour du sommeil. Ils ne

devaient ressentir, semble-t-il, que peu ou pas de fatigue. Sur la

terre, ils ne purent jamais se mouvoir sans de grands efforts et

cependant ils conservèrent jusqu’au bout leur activité. En vingt-quatre

heures, ils fournissaient vingt-quatre heures de travail, comme c’est

peut-être le cas ici-bas avec les fourmis.

D’autre part, si étonnant que cela paraisse dans un monde sexué, les

Marsiens étaient absolument dénués de sexe et devaient ignorer, par

conséquent, les émotions tumultueuses que fait naître cette différence

entre les humains. Un jeune Marsien, le fait est indiscutable, naquit

réellement ici-bas pendant la durée de la guerre; on le trouva attaché à

son parent, à son progéniteur, partiellement retenu à lui, à la façon

dont poussent les bulbes de lis ou les jeunes animalcules des polypiers

d’eau douce.

Chez l’homme, chez tous les animaux d’un ordre élevé, une telle méthode

de génération a disparu; mais ce fut certainement, même ici-bas, la

méthode primitive. Parmi les animaux d’ordre inférieur, à partir même

des Tuniciers, ces premiers cousins des vertébrés, les deux procédés

coexistent, mais généralement la méthode sexuelle l’emporte sur l’autre.

Pourtant sur la planète Mars, le contraire apparemment se produit.

Il est intéressant de faire remarquer qu’un certain auteur, d’une

réputation quasi-scientifique, écrivant longtemps avant l’invasion

marsienne, prévit pour l’homme une structure finale qui ne différait pas

grandement de la condition véritable des Marsiens. Je me souviens que sa

prophétie parut, en novembre ou en décembre 1892, dans une publication

depuis longtemps défunte, la “Pall Mall Budget,” et je me rappelle à ce

propos une caricature, publiée dans un périodique comique de l’époque

anté-marsienne: “Punch”. L’auteur expliquait, sur un ton presque

facétieux, que le perfectionnement incessant des appareils mécaniques

devait finalement amener la disparition des membres, comment la

perfection des inventions chimiques devait supprimer la digestion,

comment des organes tels que la chevelure, la partie externe du nez, les

dents, les oreilles, le menton, ne seraient bientôt plus des parties

essentielles du corps humain et comment la sélection naturelle

amènerait leur diminution progressive dans les temps à venir. Le cerveau

restait une nécessité cardinale. Une seule autre partie du corps avait

des chances de survivre, et c’était la main, “moyen d’information et

d’action du cerveau.”

[Illustration]

Beaucoup de vérités ont été dites en plaisantant, et nous possédons

indiscutablement dans les Marsiens l’accomplissement réel de cette

suppression du côté animal de l’organisme par l’intelligence. Il est à

mon avis absolument admissible que les Marsiens peuvent descendre

d’êtres assez semblables à nous, par suite d’un développement graduel du

cerveau et des mains--ces dernières se transformant en deux faisceaux de

tentacules--aux dépens du reste du corps. Sans le corps, le cerveau

deviendrait naturellement une intelligence plus égoïste, ne possédant

plus rien du substratum émotionnel de l’être humain.

Le dernier point saillant par lequel le système vital de ces créatures

différait du nôtre pouvait être regardé comme un détail trivial et sans

importance. Les micro-organismes, qui causent, sur terre, tant de

maladies et de souffrances, étaient inconnus sur la planète Mars, soit

qu’ils n’y aient jamais paru, soit que la science et l’hygiène

marsiennes les aient éliminés depuis des âges. Des centaines de

maladies, toutes les fièvres et toutes les contagions de la vie humaine,

la tuberculose, les cancers, les tumeurs et autres états morbides

n’intervinrent jamais dans leur existence et puisqu’il s’agit ici des

différences entre la vie à la surface de la planète Mars et la vie

terrestre, je puis dire un mot des curieuses conjectures faites au sujet

de l’Herbe Rouge.

Apparemment, le règne végétal dans Mars, au lieu d’avoir le vert pour

couleur dominante, est d’une vive teinte rouge-sang. En tous les

cas, les semences que les Marsiens--intentionnellement ou

accidentellement--apportèrent avec eux donnèrent toujours naissance à

des pousses rougeâtres. Seule pourtant, la plante connue sous le nom

populaire d’Herbe Rouge réussit à entrer en compétition avec les

végétations terrestres. La variété rampante n’eut qu’une existence

transitoire et peu de gens l’ont vu croître. Néanmoins, pendant un

certain temps, l’Herbe Rouge crût avec une vigueur et une luxuriance

surprenantes. Le troisième ou le quatrième jour de notre emprisonnement,

elle avait envahi tout le talus du trou et ses tiges, qui ressemblaient

à celles du cactus, formaient une frange carminée autour de notre

lucarne triangulaire. Plus tard, je la trouvai dans toute la contrée et

particulièrement aux endroits où coulait quelque cours d’eau.

Les Marsiens étaient pourvus, selon toute apparence, d’une sorte

d’organe de l’ouïe, un unique tympan rond placé derrière leur tête et

d’yeux ayant une portée visuelle peu sensiblement différente de la

nôtre, excepté que, selon Philips, le bleu et le violet devaient leur

paraître noir. On suppose généralement qu’ils communiquaient entre eux

par des sons et des gesticulations tentaculaires; c’est ce qui est

affirmé, du moins, dans la brochure remarquable, mais hâtivement

rédigée--écrite évidemment par quelqu’un qui ne fut pas témoin oculaire

des mouvements des Marsiens--à laquelle j’ai déjà fait allusion et qui a

été, jusqu’ici, la principale source d’information concernant ces êtres.

Or, aucun de ceux qui survécurent ne vit mieux que moi les Marsiens à

l’œuvre, sans que je veuille pour cela me glorifier d’une circonstance

purement accidentelle, mais le fait est exact. Aussi je puis affirmer

que je les ai maintes fois observés de très près, que j’ai vu quatre,

cinq et une fois six d’entre eux, exécutant indolemment ensemble les

opérations les plus compliquées et les plus élaborées, sans le moindre

son ni le moindre geste. Leur cri particulier précédait invariablement

leur espèce de repas; il n’avait aucune modulation et n’était, je crois,

en aucun sens un signal, mais simplement une expiration d’air,

nécessaire avant la succion. Je peux prétendre à une connaissance au

moins élémentaire de la psychologie et à ce sujet je suis

convaincu--aussi fermement qu’il est possible de l’être--que les

Marsiens échangeaient leurs pensées sans aucun intermédiaire physique et

j’ai acquis cette conviction malgré mes doutes antérieurs et de fortes

préventions. Avant l’invasion marsienne, comme quelque lecteur se le

rappellera peut-être, j’avais, avec quelque véhémence, essayé de réfuter

la transmission de la pensée et les théories télépathiques.

Les Marsiens ne portaient aucun vêtement. Leurs idées sur le décorum et

les ornements extérieurs étaient nécessairement différentes des nôtres

et ils n’étaient nécessairement pas seulement beaucoup moins sensibles

aux changements de température que nous ne le sommes, mais les

changements de pression atmosphérique ne semblent pas avoir sérieusement

affecté leur santé. Pourtant, s’ils ne portaient aucun vêtement,

d’autres additions artificielles à leurs ressources leur donnaient une

grande supériorité sur l’homme. Nous autres, humains, avec nos cycles et

nos patins de route, avec les machines volantes Lilienthal, avec nos

bâtons et nos canons, ne sommes encore qu’au début de l’évolution au

terme de laquelle les Marsiens sont parvenus. En réalité, ils se sont

transformés en simples cerveaux, revêtant des corps divers suivant leurs

besoins différents, de la même façon que nous revêtons nos divers

costumes et prenons une bicyclette pour une course pressée ou un

parapluie s’il pleut. Rien peut-être, dans tous leurs appareils, n’est

plus surprenant pour l’homme que l’absence de la “roue,” ce trait

dominant de presque tous les mécanismes humains. Parmi toutes les choses

qu’ils apportèrent sur la terre, rien n’indique qu’ils emploient le

cercle. On se serait attendu du moins à le trouver dans leurs appareils

de locomotion. A ce propos, il est curieux de remarquer que, même

ici-bas, la nature paraît avoir dédaigné la roue ou qu’elle lui ait

préféré d’autres moyens. Non seulement les Marsiens ne connaissent pas

la roue--ce qui est incroyable--ou s’abstenaient de l’employer, mais

même ils se servaient singulièrement peu, dans leurs appareils, du pivot

mobile avec des mouvements circulaires dans un seul plan. Presque tous

les joints de leurs mécanismes présentent un système compliqué de

coulisses se mouvant sur de petits appuis et des coussinets de friction

C’était l’un de ces systèmes compliqués, qu’on a appelés depuis

Mains-Machines. Telle qu’elle m’apparut, elle présentait l’aspect

d’une sorte d’araignée métallique avec cinq jambes articulées et

agiles, ayant autour de son corps un nombre extraordinaire de

barres, de leviers articulés, et de tentacules qui touchaient et

prenaient. La plupart de ses bras étaient repliés, mais avec trois

longs tentacules elle attrapait des tringles, des plaques, des

barres qui garnissaient le couvercle et apparemment renforçaient

les parois du cylindre.

(CHAPITRE XIX)

[Illustration]

superbement courbés. Pendant que nous en sommes à ces détails,

remarquons que leurs leviers très longs étaient, dans la plupart des

cas, actionnés par une sorte de musculature composée de disques enfermés

dans une gaine élastique. Si l’on faisait passer à travers ces disques

un courant électrique, ils étaient polarisés étroitement et puissamment.

De cette façon était atteint ce curieux parallélisme avec les mouvements

animaux qui était chez eux si surprenant et si troublant pour

l’observateur humain. Des muscles du même genre abondaient dans les

membres de la machine que je vis en train de décharger le cylindre,

lorsque je regardai la première fois par la fente. Elle semblait

infiniment plus animée que les réels Marsiens, gisant plus loin en plein

soleil, haletant, agitant vainement leurs tentacules et se remuant avec

de pénibles efforts, après leur immense voyage à travers l’espace.

[Illustration]

Tandis que j’observais encore leurs mouvements affaiblis et que je

notais chaque étrange détail de leur forme, le vicaire me rappela

soudain sa présence en me tirant violemment par le bras. Je tournai la

tête pour voir une figure renfrognée et des lèvres silencieuses mais

éloquentes. Il voulait aussi regarder par la fente devant laquelle on ne

pouvait se mettre qu’un à la fois et je dus, tandis que le vicaire

jouissait de ce privilège, interrompre pendant un moment mes

observations.

Quand je revins à mon poste, l’active machine avait déjà assemblé

plusieurs des pièces qu’elle avait retirées du cylindre et le nouvel

appareil qu’elle construisait prenait une forme d’une ressemblance

évidente avec la sienne; vers le bas à gauche se voyait maintenant un

petit mécanisme qui lançait des jets de vapeur verte en tournant autour

du trou, fort occupé à régulariser l’ouverture, creusant, extrayant et

entassant la terre avec méthode et discernement. C’était là la cause des

battements réguliers et des chocs rythmiques qui avaient fait pendant

longtemps trembler notre refuge. Tout en travaillant, il faisait

entendre une sorte de sifflement incessant. Autant que je pus m’en

rendre compte, la machine allait seule, sans être nullement dirigée par

un Marsien.

[Illustration]

[Illustration] XX

LES JOURS D’EMPRISONNEMENT

L’arrivée d’une seconde machine de combat nous fit abandonner notre

lucarne pour nous retirer dans la laverie, car nous avions peur que, de

sa hauteur, le Marsien pût nous apercevoir derrière notre barrière. Plus

tard, nous nous sentîmes moins en danger d’être découverts, car, pour

des yeux éblouis par l’éclat du soleil, notre refuge devait sembler un

impénétrable trou de ténèbres; mais tout d’abord, au moindre mouvement

d’approche, nous regagnions en hâte la laverie, le cœur battant à tout

rompre. Cependant, malgré le danger effrayant que nous courions, notre

curiosité était irrésistible. Je me rappelle maintenant, avec une sorte

d’étonnement, qu’en dépit du danger infini où nous étions de mourir de

faim ou d’une mort plus terrible encore, nous nous disputions durement

l’horrible privilège de voir ce qui se passait à l’extérieur. Nous

traversions la cuisine à une allure grotesque, entre la précipitation

et la crainte de faire du bruit, nous poussant, nous bousculant et nous

frappant, à deux doigts de la mort.

Le fait est que nous avions des dispositions et des habitudes de penser

et d’agir absolument incompatibles; le danger et l’isolement dans lequel

nous étions accentuaient encore cette incompatibilité. A Halliford,

j’avais pris en haine les simagrées et les exclamations inutiles, la

stupide rigidité d’esprit du vicaire. Ses murmures et ses monologues

interminables gênaient les efforts que je faisais pour réfléchir et

combiner quelque projet de fuite, et j’en arrivais parfois, de ne

pouvoir y échapper, à un véritable état d’exaspération. Il n’était pas

plus qu’une femme, capable de se contenir. Pendant des heures entières,

il se mettait à pleurer et je crois vraiment que, jusqu’à la fin, cet

enfant gâté de la vie pensa que ses larmes étaient en quelque manière

efficaces. Il me fallait rester assis, dans les ténèbres, sans pouvoir,

à cause de ses importunités, détacher de lui mon esprit. Il mangeait

plus que moi et je lui disais en vain que notre seule chance de salut

était de demeurer dans cette maison jusqu’à ce que les Marsiens en aient

fini avec leur cylindre et que, dans cette attente probablement longue,

le moment viendrait où nous manquerions de nourriture. Il mangeait et il

buvait par accès, faisant ainsi de gros repas à de longs intervalles, et

il dormait fort peu.

[Illustration]

A mesure que les jours passaient, sa parfaite insouciance de toute

précaution augmenta tellement notre détresse et notre danger que je dus,

si dur que cela fût pour moi, recourir à des menaces et finalement à des

voies de fait. Cela le mit à la raison pendant un certain temps. Mais

c’était une de ces faibles créatures, toutes de souplesse rusée, qui

n’osent regarder en face ni Dieu ni homme, pas même s’affronter

soi-même, âmes dépourvues de fierté, timorées, anémiques, haïssables.

Il m’est infiniment désagréable de me rappeler et de relater ces choses,

mais je le fais quand même pour qu’il ne manque rien à mon récit. Ceux

qui n’ont pas connu ces sombres et terribles aspects de la vie blâmeront

assez facilement ma brutalité, mon accès de fureur dans la tragédie

finale; car ils savent mieux que personne ce qui est mal, et non ce qui

devient possible pour un homme torturé. Mais ceux qui ont traversé les

mêmes ténèbres, qui sont descendus au fond des choses, ceux-là auront

une charité plus large.

Tandis que dans notre refuge nous nous disputions à voix basse, en une

obscure et vague contestation de murmures, nous arrachant la nourriture

et la boisson, nous tordant les mains et nous frappant, au dehors, sous

l’impitoyable soleil de ce terrible juin, était l’étrange merveille, la

surprenante activité des Marsiens dans leur fosse. Je reviens maintenant

à mes premières expériences. Après un long délai, je m’aventurai à la

lucarne et je m’aperçus que les nouveaux venus étaient renforcés

maintenant par les occupants de trois des machines de combat. Ces

derniers avaient apporté avec eux certains appareils inconnus qui

étaient disposés méthodiquement autour du cylindre. La seconde Machine à

Mains était maintenant achevée et elle était fort occupée à manier un

des nouveaux appareils que l’une des grandes machines avait apportés.

C’était un objet ayant la forme d’un de ces grands bidons dans lesquels

on transporte le lait, au-dessus duquel oscillait un récipient en forme

de poire, d’où s’échappait un filet de poudre blanche qui tombait

au-dessous dans un bassin circulaire.

Le mouvement oscillatoire était imprimé à cet objet par l’un des

tentacules de la Machine à Mains. Avec deux appendices spatulés, la

machine extrayait de l’argile qu’elle versait dans le récipient

supérieur, tandis qu’avec un autre bras elle ouvrait régulièrement une

porte et ôtait, de la partie moyenne de la machine, des scories roussies

et noires. Un autre tentacule métallique dirigeait la poudre du bassin

au long d’un canal à côtes, vers un récepteur qui était caché à ma vue

par le monticule de poussière bleuâtre. De cet invisible récepteur

montait verticalement, dans l’air tranquille, un mince filet de fumée

verte. Pendant que je regardais, la machine, avec un faible tintement

musical, étendit, à la façon d’un télescope, un tentacule, qui, simple

saillie le moment précédent, s’allongea jusqu’à ce que son extrémité eût

disparu derrière le tas d’argile. Une seconde après, il soulevait une

barre d’aluminium blanc pas encore terni et d’une clarté éblouissante,

et la déposait sur une pile de barres identiques disposées au bord de la

fosse. Entre le moment où le soleil se coucha et celui où parurent les

étoiles, cette habile machine dut fabriquer plus d’une centaine de ces

barres et le tas de poussière bleuâtre s’éleva peu à peu, jusqu’à ce

qu’il eût atteint le rebord du talus.

Le contraste entre les mouvements rapides et compliqués de ces appareils

et

Je me mis à observer de près cette machine de combat, m’assurant

pour la première fois que l’espèce de capuchon contenait réellement

un Marsien.

(CHAPITRE XX)

[Illustration]

l’inertie gauche et haletante de ceux qui les dirigeaient était des plus

vifs, et pendant plusieurs jours je dus me répéter, sans parvenir à le

croire, que ces derniers étaient réellement des êtres vivants.

La guerre des mondes · 第 11 / 16 段