Promené dans le jardin, avant déjeuner. Après cela, en bateau avec la
cousine et une partie des petites filles [471]; j'étais fatigué de la
course de la veille et aussi de la vie que je mène, et surtout de ces
repas, de ces vins, etc.
Je me suis occupé l'après-midi à composer avec des fragments de vitraux
la fenêtre que Bornot veut mettre à l'ouverture laissée dans la
chapelle de la Vierge.
Le soir, plusieurs parties de billard avec la cousine, pendant que
Bornot dessinait les vues qui nous ont frappés dans les falaises.
* * * * *
_Samedi_ 20 _octobre._--J'ai appris, après déjeuner, la mort du pauvre
Chopin. Chose étrange, le matin, avant de me lever, j'étais frappé
de cette idée. Voilà plusieurs fois que j'éprouve de ces sortes de
pressentiments.
Quelle perte! Que d'ignobles gredins remplissent la place, pendant que
cette belle âme vient de s'éteindre!
--Promenades dans le jardin... Adieu à ces beaux lieux, dont le
charme est vraiment délicieux... Ce charme est bien peu goûté par les
habitants de ce manoir. Au milieu de tout cela, le bon cousin ne nous
a parlé que d'acres de terre, de réparations, de murs, ou des querelles
du conseil municipal. Il en résulte que la plupart du temps je demeure
muet et consterné. Les repas surtout, où l'on s'épanche d'ordinaire,
sont à la glace. Sont-ils heureux ainsi?
Promenade avec Bornot à Angerville, dans le char à bancs. On a coupé
la plupart des sapins qui étaient aux environs de l'église. Hélas! ces
lieux ont encore moins changé que les personnes que j'y ai vues.
Revenus par Boudeville, et visité la petite église. Touché extrêmement
de cet endroit: le presbytère est charmant... Je parlais à Bornot de la
condition tranquille du curé d'un lieu pareil. Mes considérations ne le
touchent pas, et au retour il est retombé dans les acres de terre, les
herbages, etc.
En redescendant par le chemin creux qui borde son bois, il m'a montré
ses améliorations: défrichements, four à briques, etc.
Nous sommes repassés devant le cimetière: je n'ai pu m'empêcher de
penser à la petite place qu'occupe le bon Bataille... J'étais muet,
triste, gelé; mais pas le moindre sentiment d'envie.
* * * * *
_Dimanche_ 21 _octobre._--Perdu la journée. Nous devions aller à
Fécamp. A peine hors de Valmont, une petite pluie fine a découragé le
cousin, qui n'avait peut-être pas grande envie d'y aller.
Nous sommes rentrés, et je me suis mis à faire ma malle.
La directrice des postes dînait. J'ai été assez révolté de certaines
duretés.
* * * * *
_Lundi_ 22 _octobre._--Je lis ce matin dans la _Description de Paris et
de ses édifices_, publiée en 1808, le détail effrayant des richesses,
des monuments en tous genres qui ont disparu des églises pendant la
Révolution. Il serait curieux de faire un travail sur cette matière,
pour édifier sur le résultat le plus clair des révolutions.
* * * * *
_Mardi_ 23 _octobre._--Le matin, examiné de nouveau les vitraux et
achevé de composer la fenêtre de Bornot, pour la chapelle de la Vierge.
Le vitrier m'a réparé ceux que j'emporte.
J'ai été à Saint-Pierre seul avec Malestrat. J'ai beaucoup étudié la
mer, qui était toujours la même et toujours belle.
A dîner la petite Mme Duglé, sa sœur, une madame Cardon et sa fille, de
Fécamp.
* * * * *
_Mercredi_ 24 _octobre._--Parti à neuf heures et demie avec Bornot.
Pris l'ancienne route d'Ypreville, par le plus beau temps du monde.
J'ai parcouru avec bien du plaisir cette route. Revu la futaie à
l'entrée d'Ypreville. Embarqué à Alvimare.
Cette route est toute changée depuis trois semaines: tons dorés et
rouges des arbres. Ombres bleues et brumeuses.
A Rouen vers une heure, et fait toute la route jusqu'à Paris sans
compagnon de route. Avant Rouen, il était venu une délicieuse femme
avec un homme âgé; j'ai beaucoup joui de sa vue, pendant le peu de
temps qu'elle a passé dans la voiture.
J'étais assez mal disposé. J'avais déjeuné sans faim, et cette
disposition, qui m'a empêché de manger toute la journée, a agi sur mon
humeur. Admiré cependant les bords de la Seine, les rochers qu'on voit
le long de la route, depuis Pont-de-l'Arche jusqu'au delà de Vernon,
ces mamelons presque réguliers, qui donnent un caractère particulier à
tout ce pays, Mantes, Meulan. Aperçu Vaux, etc.
Triste en arrivant: la migraine y contribuait. Attendu longtemps pour
les paquets. Trouvé Jenny qui m'attendait. Je n'ai pas été fâché de
trouver, en arrivant, ses bons soins.
[460] Voir _Catalogue Robaut_, n° 714.
[461] L'émotion de Delacroix s'explique facilement, car c'est là, à
l'abbaye de Valmont, que le maître avait passé les meilleurs moments de
sa jeunesse. Son cousin, M. _Bataille_, officier d'état-major, attaché
à la personne du prince Eugène, à la suite duquel il fit les campagnes
d'Italie et de Pologne, de 1811 à 1813, était propriétaire de cette
ancienne abbaye, qui avait été bâtie pour huit moines bénédictins,
et qui touchait aux ruines d'une église beaucoup plus ancienne. M.
Bataille avait réparé les ruines et l'habitation, puis il avait planté
un parc à l'entour. A sa mort, Valmont était devenue la propriété de M.
_Bornot_, cousin de M. Bataille et de Delacroix.
[462] Delacroix exécuta à l'abbaye de Valmont des fresques. Elles
furent peintes en 1834. A ce propos, il écrivait à Villot: «Le
cousin m'a fait préparer un petit morceau de mur avec les couleurs
convenables, et j'ai fait en quelques heures un petit sujet dans ce
genre assez nouveau pour moi, mais dont je crois que je pourrais
tirer parti, si l'occasion s'en présentait... J'avoue que je serai
singulièrement ragaillardi par un essai dans ce genre, si je pouvais le
faire sérieusement et en grand.» (Voir _Correspondance_, t. I, p. 203
et 204.)
[463] _Anne-Françoise Delacroix_, qui épousa _Louis-Cyr Bornot_, était
la grand'tante d'Eugène Delacroix. Celui-ci avait fait le portrait de
sa vieille parente, en 1818, quand il n'avait pas encore vingt ans.
(Voir _Catalogue Robaut_, n° 1460.)
[464] Saint-Pierre en Port.
[465] Madame _Laporte_, veuve de l'ancien consul de France à Tanger.
[466] _Zimmerman_, compositeur et pianiste distingué, né à Paris
en 1785, mort en 1853; Il fut longtemps professeur de piano au
Conservatoire.
[467] L'_Arsace et Isménie_, petit roman oriental de Montesquieu,
où l'affabulation romanesque se trouve entremêlée de considérations
politiques, et qui fait partie des œuvres posthumes de l'écrivain.
[468] Le cousin _Bataille._
[469] _Lorenzo Ghiberti_, sculpteur et architecte, né à Florence en
1378, mort vers 1455.
[470] La peinture n'est pas connue, mais on cite deux dessins. (Voir
_Catalogue Robaut_, n°s 727, 728.)
[471] M. et Mme _Bornot_ avaient six enfants: un fils, M. Camille
Bornot, et cinq filles qui en se mariant devinrent: Mmes Gavet,
Lambert, Porlier, Pierre Legrand et Journé.
* * * * *
_Sans date._--Passé les jours suivants dans l'oisiveté. Quelques
visites.
Vu Mme Marliani qui m'avait écrit; elle a passé un mois à Nohant, et
y a été malade. Mme Sand est triste et ennuyée. Elle a maintenant la
fureur du domino. Elle grondait tout de bon cette pauvre Charlotte de
ne point sentir toutes les profondeurs de combinaisons que renferme ce
sublime jeu. On fait aussi des charades où elle fait sa partie. Les
costumes l'occupent.
Clésinger, que j'ai rencontré dans la rue, m'a envoyé sa femme, qui
est venue me prendre pour me faire voir la statue qu'il a faite pour le
tombeau de Chopin. Contre mon attente, j'ai été tout à fait satisfait.
Il m'a semblé que je l'aurais faite ainsi. En revanche, le buste est
manqué. D'autres bustes d'hommes que j'ai vus là m'ont déplu. Solange
me disait qu'il cherchait à varier son genre. En effet, j'ai vu là une
figure de l'_Envie_, qui n'accuse guère que l'imitation de Michel-Ange.
Cependant, en sortant de l'imitation exacte du modèle que son premier
ouvrage indiquait comme sa vocation, il montre de l'imagination et une
entente de la grâce des lignes, qui est fort rare. Il fait un groupe en
pierre d'une _Pieta_, dans lequel on trouve ce mérite.
1850
7 _janvier._--Haro m'a rapporté les deux _petites études_ que j'ai
faites à Champrosay [472], de ma fenêtre, l'une de la cour des
gendarmes, l'autre par la salle à manger, l'été avec des moissons, etc.
Lui redemander _l'Arabe accroupi_, qui devait être sur la grande toile
où était la _Suzanne_[473], que j'ai achevée pour Villot.
* * * * *
12 _janvier._--Travaillé à retoucher le petit _Hamlet_, la _Femme de
dos_, de Beugniet [474]; ébauché un petit _lion_ pour le même.
Voir Gavard[475], Cavé, Rivet, Couder, Guillemardet, Halévy, la
princesse Marcellini [476]. Passé chez les Wilson-Quantinet. Voir
Meissonier et Daumier.
* * * * *
18 _janvier._--«Mon cher Monsieur, j'apprends à l'instant que M.
de Mornay, dont les procédés avec moi ne me commandent point de
ménagements, a mis en vente, à la rue des Jeûneurs, six tableaux de
moi, dont l'un, la _Cléopâtre_, ne m'a pas été payé, depuis plusieurs
années qu'il l'a chez lui. Je désirerais donc, si vous croyez que
la chose soit faisable, mettre de suite opposition à la vente dudit
tableau, afin de le ravoir du moins; car, dans l'état de ruine où se
trouve M. de Mornay, j'aurais encore plus de peine à en recouvrer le
prix. Peut-être vous demandé-je une chose qui exigerait des formalités
que j'ignore? peut-être aussi le temps vous manque-t-il?... Je laisse
cela à votre appréciation, pensant bien que vous ne consentiriez pas
à me voir m'engager dans une sotte affaire. J'avoue que le trait me
semble si fort qu'il m'a semblé que je serais plus que dupe en ne
protestant pas pour le moins.
«Si je calcule bien, il n'y aurait pas de temps à perdre: nous sommes
aujourd'hui vendredi; il est probable que la vente aura lieu demain.»
* * * * *
_Dimanche_ 20 _janvier._--Concert de l'Union musicale. Symphonie de
Mozart; admirable ouverture de _Coriolan_, de Beethoven.
Entendu deux fois et mal composé.
* * * * *
21 _janvier._--J'avais écrit derrière la toile du petit _Christ à la
colonne_ que j'envoie à Gaultron: _blanc, momie, vermillon_: je me
rappelle que j'avais employé pour les ombres _laque Robert J._ et
_terre verte_, ou bien _vert malachite clair._
A Gaultron, prêté le _tableau de fruits_ de Chardin. Rendu à la fin
d'avril.
* * * * *
_Jeudi_ 24.--Donné à Haro, pour la rentoiler, la petite étude de
l'_Étang de Louroux_; ciel grisâtre clair.
Composé la _Pandore_ sur toile assez grande.
* * * * *
_Vendredi_ 25 _janvier._--Je pensais que les artistes qui ont un
style assez vigoureux sont dispensés de l'exécution exacte, témoin
Michel-Ange. Arrivé à ce point, ce qu'ils perdent en vérité littérale,
ils le regagnent bien en indépendance et en fierté.
* * * * *
30 _janvier._--Soirée chez Gudin [477]. Je disais à Pradier que je
dînais très fortement, ne pouvant déjeuner à cause de mon travail, et
que pour faire passer ce dîner, je faisais force exercice ensuite. Il
me dit: «Quand on a une vieille voiture, on ne lui fait pas faire de
longs voyages; on la met sous la remise, et on ne l'en tire que pour le
besoin et pour des courses légères.»
Revenu à deux heures du matin, très fatigué; premier oubli de la leçon
que je venais de recevoir.
* * * * *
31 _janvier._--«_Ne négligez rien de ce qui peut
vous faire grand_», m'écrivait le pauvre Beyle [478].
--Cette réflexion [au 20 février] me fait surmonter l'ennui de me
déranger pour aller en Belgique.
[472] Voir _Catalogue Robaut_, n°s 543 et 544.
[473] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1246.
[474] Marchand de tableaux.
[475] _Gavard_, éditeur des _Galeries historiques de Versailles._
[476] La princesse _Marcellini Czartoriska._
[477] _Théodore Gudin_, peintre de paysages et de marines, né à Paris
en 1802, mort en 1880. Il fut élève de Girodet, qu'il quitta pour
l'atelier de Géricault et pour celui de Delacroix.
[478] Il ne paraît point que les relations aient été très suivies entre
Stendhal et Delacroix. Stendhal en 1824 avait écrit un «Salon» dans le
_Journal de Paris et des départements_, Salon qui fut réimprimé dans
les _Mélanges d'art et de littérature._ Il n'avait pas été perspicace
en ce qui touche le talent du peintre, car il y déclarait _qu'il ne
pouvait admirer ni l'auteur ni l'ouvrage_; il parlait des _Massacres de
Scio._ Pourtant il le rapproche de _Tintoret_, ce qui n'est point un
médiocre compliment, et il conclut en disant: «M. Delacroix a toujours
cette immense supériorité sur tous les auteurs de grands tableaux qui
tapissent les grands salons, qu'au moins le public s'est beaucoup
occupé de ses ouvrages.»
«Plafond. _L'archange saint Michel terrassant le démon._
«Tableau de droite. _Héliodore chassé du temple._ S'étant présenté avec
ses gardes pour en enlever les trésors, il est tout à coup renversé
par un cavalier mystérieux: en même temps, deux envoyés célestes se
précipitent sur lui et le battent de verges avec furie, jusqu'à ce
qu'il soit rejeté hors de l'enceinte sacrée.
«Tableau de gauche. _La lutte de Jacob avec l'ange._ Jacob accompagne
les troupeaux et autres présents à l'aide desquels il espère fléchir la
colère de son frère Ésaü. Un étranger se présente qui arrête ses pas
et engage avec lui une lutte opiniâtre, laquelle ne se termine qu'au
moment où Jacob, touché au nerf de la cuisse par son adversaire, se
trouve réduit à l'impuissance. Cette lutte est regardée par les Livres
saints comme un emblème des épreuves que Dieu envoie quelquefois à ses
élus.» (Voir _Corresp._, t. II, p. 260 et 261.)
* * * * *
_Lundi_4 _février._--Faire à Saint-Sulpice [479] des cadres de marbre
blanc, autour des tableaux; ensuite cadres de marbre rouge ou vert,
comme dans la chapelle de la Vierge, et le fond du tout en pierre avec
ornements en pierre, et imitant l'or, comme les cuivres dorés de la
même chapelle. (Si on pouvait faire les cadres en stuc blanc.)
La dimension du plafond est de 15 pieds [480].
--Magnifiques tons d'ombre reflétée dans une chair rouge: _vert cobalt,
vermillon Chine, ocre jaune_; je l'ai employé pour fondre les touches
de _terre de Sienne brûlée_ et autres tons chauds qui formaient la
préparation des hommes qui regardent par le trou, dans le _Daniel._
Les clairs, sur ces préparations, peuvent se faire et ont été faits
avec _laque fixe, ocre jaune_ et _blanc._
L'ocre _jaune pur_, ton le plus vrai et le plus frappant pour les bons.
* * * * *
_Mardi 5 février._--Très beau ton pour les chairs très claires, pour
servir d'intermédiaires entre les plus grands clairs et les ombres:
_terre de Cassel, blanc, vermillon, ocre jaune._
--Dîné chez Ed. Bertin. Revu là Mme P..., avec laquelle j'ai causé
beaucoup. Fleury Cuvillier [481] et sa femme y étaient. Desportes [482]
m'a entrepris sur la dévotion, il a trouvé en moi un terrain tout
préparé; mais au fond c'est un fou. Il regarde Mozart comme un grand
corrupteur, il lui préfère beaucoup les vieux maîtres, y compris Rameau.
* * * * *
_Jeudi_ 7 _février._--Hecquet, au concert, l'autre jour, me citait un
critique connu, qui appelle Mozart le premier des musiciens médiocres.
A ce concert et au suivant, je comparais les deux ouvertures de
Beethoven à celle de la _Flûte enchantée_, par exemple, et à tant
d'autres de Mozart..... Quelle réunion, dans ces dernières, de tout
ce que l'art et le génie peuvent donner de perfection! Dans l'autre,
quelles incultes et bizarres inspirations!
* * * * *
_Vendredi 8 février._--Ce serait une bonne chose, en commençant, que
d'établir la gamme d'un tableau par un objet clair dont le ton et la
valeur seraient exactement pris sur nature: un mouchoir, une étoffe,
etc. Cicéri me conseillait cela il y a quelques années.
* * * * *
10 _février._--Chez Bixio le soir[483]. Avant dîner, chez Louis
Guillemardet.
Duverger me disait en revenant que B*** était sans
imagination et avait du feu, et que lui (Duverger) était presque tout
le contraire; c'est la réunion de ces deux facultés, l'imagination et
la raison, qui fait les hommes exceptionnels.
Il me présente l'idée originale et pourtant assez raisonnable que la
tradition napoléonienne est le résultat nécessaire de la révolution.
* * * * *
11 _février._--Dîné chez Meissonier avec Chenavard. Fait là, _inter
pocula_, le beau projet d'aller en Hollande voir les dessins de
Raphaël. Chenavard dit à dîner que Raphaël lui déplaisait parce qu'il
le trouvait impersonnel, c'est-à-dire se métamorphosant à mesure que
d'autres personnalités vigoureuses le frappaient: le contraire de
Michel-Ange, Corrège, Rembrandt, etc..
* * * * *