--Vu la princesse Marcellini, vers trois heures; j'ai été bien frappé
de ce qu'elle m'a joué de Chopin. Rien de banal, composition parfaite.
Que peut-on trouver de plus complet? Il ressemble plus à Mozart que qui
que ce soit. Il a, comme lui, de ces motifs qui vont tout seuls, qu'il
semble qu'on trouverait.
* * * * *
_Jeudi_ 14 _février._--Travaillé à la _Femme impertinente._ Je l'avais
reprise, il y a dix ou douze jours.
--Je commence à prendre furieusement en grippe les Schubert, les
rêveurs, les Chateaubriand (il y a longtemps que j'avais commencé),
les Lamartine, etc. Pourquoi tout cela se passe-t-il? Parce que ce
n'est point vrai... Est-ce que les amants regardent la lune, quand ils
trouvent près d'eux leur maîtresse?... A la bonne heure, quand elle
commence à les ennuyer.
Des amants ne pleurent pas ensemble; ils ne font pas d'hymnes à
l'infini, et font peu de descriptions. Les heures vraiment délicieuses
passent bien vite, et on ne les remplit pas ainsi.
Les sentiments des _Méditations_ sont faux, aussi bien que ceux de
_Raphaël_, du même auteur. Ce vague, cette tristesse perpétuelle ne
peignent personne. C'est l'école de l'amour malade... C'est une triste
recommandation, et cependant les femmes font semblant de raffoler de
ces balivernes; c'est par contenance; elles savent bien à quoi s'en
tenir sur ce qui fait le fond même de l'amour. Elles vantent les
faiseurs d'odes et d'invocations, mais elles attirent et recherchent
soigneusement les hommes bien portants et attentifs à leurs charmes.
--Ce même jour, Mme P... est venue avec sa sœur, la princesse de B...
La nudité de la _Femme impertinente_[484], et celle de la _Femme qui se
peigne_, lui ont sauté aux yeux:... «Que pouvez-vous trouver là de si
attrayant, vous autres artistes, vous autres hommes? Qu'est-ce que cela
a de plus intéressant que tout autre objet vu dans sa nudité, dans sa
crudité, une pomme, par exemple?»
--J'avais cheminé, vers quatre heures et demie, avec le vieux père
Isabey [485]. Il m'a fait un cours sur les lunettes. C'est _Charles_
qui lui a donné le conseil d'avoir ses lunettes divisées en deux. Il
lui a dit: «Change de verre, aussitôt que tu t'aperçois que tes yeux se
fatiguent le moins du monde.» En ne le faisant pas, on risque d'être
forcé de sauter un numéro, ce qui m'est arrivé. «Tu vivrais, lui a-t-il
dit, comme Mathusalem, que tu aurais encore de quoi y voir clair.»--Il
fait de petits repas assez fréquents: cela lui réussit.
* * * * *
_Samedi_ 16 _février._--J'ai revu chez M. de Geloës mon tableau du
_Christ au tombeau_ qu'il éclaire le soir avec un quinquet _ad hoc_; il
ne m'a pas déplu.
* * * * *
_Dimanche_ 17 _février._--Passé toute ma journée en état de langueur,
et je n'avais à faire que des besognes ennuyeuses. Je ne fais rien qui
me prépare à ce voyage de Hollande, et cela, pendant que je suis fort
bien en train de peindre. Le soir, dîné chez Mme de Forget.
* * * * *
_Mardi_ 19 _février._--Dîné avec Chenavard, Meissonier.--Parlé du
voyage qui, j'espère, ne se fera pas. (Voir au 31 janvier précédent.)
Chez Berlioz ensuite; l'ouverture de _Léonore_ m'a produit la même
sensation confuse; j'ai conclu qu'elle est mauvaise, pleine, si l'on
veut, de passages étincelants, mais sans union. Berlioz de même: ce
bruit est assommant; c'est un héroïque gâchis.
Le beau ne se trouve qu'une fois et à une certaine époque marquée.
Tant pis pour les génies qui viennent après ce moment-là. Dans les
époques de décadence, il n'y a de chance de surnager que pour les
génies très indépendants. Ils ne peuvent ramener leur public à l'ancien
bon goût qui ne serait compris de personne; mais ils ont des éclairs
qui montrent ce qu'ils eussent été dans un temps de simplicité. La
médiocrité dans ces longs siècles d'oubli du beau est bien plus plate
encore que dans les moments où il semble que tout le monde puisse
faire son profit de ce goût du simple et du vrai qui est dans l'air.
Les artistes plats se mettent alors à exagérer les écarts des artistes
mieux doués, ce qui est la platitude à force d'enflure, ou bien ils
s'adonnent à une imitation surannée des beautés de la bonne époque,
ce qui est le dernier terme de l'insipidité, ils remontent même en
deçà. Ils se font naïfs avec les artistes qui ont précédé les belles
époques. Ils affectent le mépris de cette perfection, qui est le terme
naturel de tous les arts.
Les arts ont leur enfance, leur virilité et leur décrépitude. Il y a
des génies vigoureux qui sont venus trop tôt, de même qu'il y en a qui
viennent trop tard; dans les uns et les autres, on trouve des saillies
singulières. Les talents primitifs n'arrivent pas plus à la perfection
que les talents des temps de la décadence. Du temps de Mozart et de
Cimarosa, on compterait quarante musiciens qui semblent être de leur
famille, et dont les ouvrages contiennent, à des degrés différents,
toutes les conditions de la perfection. A partir de ce moment, tout le
génie des Rossini et des Beethoven ne peut les sauver de la _manière._
C'est par la manière qu'on plaît à un public blasé et avide par
conséquent de nouveautés; c'est aussi la manière qui fait vieillir
promptement les ouvrages de ces artistes inspirés, mais dupes eux-mêmes
de cette fausse nouveauté qu'ils ont cru introduire dans l'art. Il
arrive souvent alors que le public se retourne vers les chefs-d'œuvre
oubliés et se reprend au charme impérissable de la beauté.
Il faudrait absolument écrire ce que je pense du gothique; ce qui
précède y trouverait naturellement sa place.
* * * * *
_Dimanche_ 24 _février._--Pierret venu me voir dans la journée avec son
fils Henry, qui va en Californie. Je lui ai donné le _Petit Lion._
Le soir, au divin _Mariage secret_, avec Mme de Forget. Cette
perfection se rencontre dans bien peu d'ouvrages humains.
On pourrait refaire pour tous les beaux ouvrages restés dans la mémoire
des hommes ce que de Piles [486] fait pour les peintres seulement...
Je me suis interrogé là-dessus, et pour ne parler que de la musique,
j'ai successivement préféré Mozart à Rossini, à Weber, à Beethoven,
toujours au point de vue de la perfection. Quand je suis arrivé au
_Mariage secret_, j'ai trouvé non pas plus de perfection, mais la
perfection même. Personne n'a cette proportion, cette convenance,
cette expression, cette gaieté, cette tendresse, et par-dessus tout
cela, et ce qui est l'élément général, qui relève toutes ces qualités,
cette élégance incomparable, élégance dans l'expression des sentiments
tendres, élégance dans le bouffon, élégance dans le pathétique modéré
qui convient à la pièce.
On est embarrassé pour dire en quoi Mozart peut être inférieur à l'idée
que j'ai ici de Cimarosa. Peut-être une organisation particulière me
fait-elle incliner dans le sens où j'incline; cependant une raison
comme celle-là serait la destruction de toute idée du goût et du vrai
beau; chaque sentiment particulier serait la mesure de ce beau et de ce
goût. J'osais bien me dire aussi que je trouvais dans Voltaire un coin
fâcheux, rebutant pour un adorateur de son admirable esprit; c'est
l'abus de cet esprit même. Oui, cet arbitre du goût, ce juge exquis
abuse aussi des petits effets; il est élégant, mais spirituel trop
souvent, et ce mot est une affreuse critique. Les grands auteurs du
siècle précédent sont plus simples, moins recherchés.
--J'ai été voir à quatre heures les études de Rousseau, qui m'ont fait
le plus grand plaisir... Exposés ensemble, ces tableaux donneront de
son talent une idée dont le public est à cent lieues, depuis vingt ans
que Rousseau est privé d'exposer [487].
* * * * *
_Mardi_ 26 _février._--J'ai été convoqué par Durieu [488], pour
juger le procédé Haro, que nous devons aller voir fonctionner à
Saint-Eustache.
J'ai appris là ce que l'univers ne croira pas: la cathédrale de
Beauvais manque d'une aile qui n'a jamais été achevée; ladite
cathédrale est d'un gothique mêlé du seizième siècle. On discute
sérieusement si le morceau qui reste à faire sera refait dans le style
du reste ou dans celui du treizième siècle, qui est le style favori des
antiquaires dans ce moment. De cette manière, on apprendrait à vivre à
ces ignorants du seizième siècle, qui ont eu le malheur de n'être pas
nés trois siècles plus tôt.
Après la commission, j'ai été voir Duban, en société de Vaudoyer [489],
qui est dans mes idées sur l'architecture. Vu Duban.
Vu la galerie d'Apollon, etc.
* * * * *
_Mercredi_ 27 _février._--Je travaille aux croquis pour Saint-Sulpice à
soumettre à la Préfecture.
Vers trois heures, j'ai été voir Cavé, qui a été mordu par son
chien au point d'avoir failli en perdre le nez et la mâchoire. Le
_Constitutionnel_ a imprimé qu'il en était quitte seulement pour le
premier des deux. Les amis alarmés viennent les uns après les autres
s'informer de ce qui lui reste réellement, et il a pris le parti
d'écrire au journal pour lui demander grâce.
[479] Pour l'inauguration de la chapelle, Delacroix envoya une
invitation datée du 29 juin 1861. Il expose ainsi les sujets de la
décoration: «M. Delacroix vous prie de vouloir bien lui faire l'honneur
de visiter les travaux qu'il vient de terminer, dans la chapelle des
Saints-Anges, à Saint-Sulpice. Ces travaux seront visibles au moyen de
cette lettre, depuis le mercredi 21 juin jusqu'au 3 août inclusivement,
de une à cinq heures de l'après-midi. Première chapelle à droite en
entrant par le grand portail.
[480] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1341.
[481] _Cuvillier-Fleury_, littérateur, né en 1802, mort en 1887. Il
fut le précepteur du duc d'Aumale, et écrivit de nombreux articles au
_Journal des Débats._ En 1860. il entra à l'Académie française.
[482] _Auguste Desportes_, poète et auteur dramatique, né en 1797, mort
en 1866.
[483] _Alexandre Bixio_ (1808-1865), savant et homme politique. Il
prit une part active à la révolution de Juillet. En 1831, il fonda
avec Buloz la _Revue des Deux Mondes._ Il fut rédacteur au _National_
et l'un des principaux écrivains de l'opposition libérale. En 1848, il
devint ministre de l'agriculture.
[484] C'est sous ce titre que Delacroix désignait, dans la
conversation, une de ses _Baigneuses._ A propos de ce tableau, M.
Robaut écrit: «La jeune femme a la tête ceinte d'un ruban bleu qui
flotte sur son dos; elle s'appuie sur un banc de verdure où sont
déposés des vêtements qui éclatent en tons blancs et rouges.»
[485] _J.-B. Isabey_, célèbre peintre miniaturiste français, né en
1767, mort en 1855. Ses portraits le montrent comme un dessinateur
des plus remarquables. Sous le Directoire, sous l'Empire et sous la
Restauration, il jouit de la faveur du public et fut successivement
directeur de l'atelier des peintres à la manufacture de Sèvres et
conservateur adjoint des Musées royaux.
[486] _Roger de Piles_ (1635-1709), peintre et écrivain, auteur d'un
_Abrégé de la vie des peintres._
[487] Delacroix portera plut loin un jugement sur _Rousseau._ Il est
intéressant de noter ici l'opinion de Rousseau sur Delacroix; on la
trouve dans une très curieuse lettre du paysagiste, publiée par M.
Burty dans, son volume _Maîtres et petits maîtres._ Cette lettre
contient un parallèle entre Ingres et Delacroix, et conclut ainsi:
«Faut-il vous dire que je préfère Delacroix avec ses exagérations,
ses fautes, ses chutes visibles, _parce qu'il ne tient à rien qu'à
lui_, parce qu'il représente l'esprit, le temps, le verbe de son
temps? Maladif et trop nerveux peut-être, parce que son art souffre
avec nous, parce que dans ses lamentations exagérées et ses triomphes
retentissants, il y a toujours le souffle de la poitrine et son cri,
son mal et le nôtre. Nous ne sommes plus au temps des Olympiens comme
Raphaël, Véronèse et Rubens, et l'art de Delacroix est puissant comme
une voix de l'Enfer du Dante.» (Ph. BURTY, _Maîtres et petits maîtres_,
p. 157.)
[488] _Eugène Durieu_, administrateur et écrivain, né en 1800. Entré
au ministère de l'intérieur, il devint en 1847 inspecteur général des
établissements d'utilité publique. Chargé, après la révolution de
Février, de la direction générale de l'administration des cultes, il
institua une commission des arts et édifices religieux, et créa le
service des architectes diocésains pour la conservation des monuments
affectés au culte.
[489] _Léon Vaudoyer_, architecte, né le 7 juin 1803, mort en 1872. Il
déploya un remarquable talent pratique dans la restauration des vieux
monuments historiques, et fut nommé, en 1868, membre de l'Académie des
beaux-arts.
* * * * *
_Vendredi_1er _mars._--Vu l'exposition des tableaux de
Rousseau pour sa vente. Charmé d'une quantité de morceaux d'une
originalité extrême.
* * * * *
_Dimanche_ 3 _mars._--A l'Union musicale: _Symphonie en fa_, de
Beethoven, pleine de fougue et d'effet; puis l'ouverture d'_Iphigénie
en Aulide_, avec toute l'introduction, airs d'Agamemnon, et le chœur
de l'arrivée de Clytemnestre.
L'ouverture, un chef-d'œuvre: grâce, tendresse, simplicité et force
par-dessus tout. Mais il faut tout dire: toutes ces qualités vous
saisissent fortement, mais la monotonie vous endort un peu. Pour
un auditeur du dix-neuvième siècle, après Mozart et Rossini, cela
sent un peu le plain-chant. Les contre-basses et leurs rentrées vous
poursuivent comme les trompettes dans Berlioz.
Tout de suite après venait l'ouverture de la _Flûte enchantée_: à la
vérité, c'est un chef-d'œuvre. J'ai été aussitôt saisi de cette idée,
en entendant cette musique qui venait après Glück. Voilà donc où Mozart
a trouvé, et voici le pas qu'il lui a fait faire; il est vraiment le
créateur, je ne dirai pas de l'art moderne, car il n'y en a déjà plus à
présent, mais de l'art porté à son comble, après lequel la perfection
ne se trouve plus.
Je disais à la princesse Radoïska, chez laquelle j'ai été en sortant
de là: «Nous savons par cœur Mozart et tout ce qui lui ressemble. Tout
ce qui a été fait à leur imitation et dans ce style ne le vaut pas, et
nous a d'ailleurs fatigués ou rassasiés. Que faire pour être émus de
nouveau?... surtout surpris? Se contenter des tentatives hardies, mais
moins souvent heureuses, des génies quelquefois très éminents que le
siècle produit. Que feront ces derniers, quand les modèles semblent
n'être là que pour montrer ce qu'il faut éviter? Il est impossible
qu'ils ne tombent pas dans la recherche.»
* * * * *
_Lundi_ 4 _mars._--Au Louvre pour la restauration.
* * * * *
_Vendredi_ 8 _mars._--A l'atelier de Clésinger. Scène pitoyable avec ce
butor et notre comité.
* * * * *
_Samedi_9 _mars._--Je suis accablé de toutes ces corvées successives.
--Plusieurs jours se passent à ne rien faire jusqu'au lundi 11.
* * * * *
_Lundi_ 11 _mars._--Repris le dernier _tableau de fleurs._
A notre comité chez Pleyel à une heure.
Le soir, chez Mme Jaubert [490]. Vu des portraits et dessins persans,
qui m'ont fait répéter ce que Voltaire dit quelque part, à peu près
ainsi: Il y a de vastes contrées où le goût n'a jamais pénétré; ce
sont ces pays orientaux, dans lesquels il n'y a pas de société, où les
femmes sont abaissées, etc. Tous les arts y sont stationnaires.
Il n'y a dans ces dessins ni perspective ni aucun sentiment de ce qui
est véritablement la peinture, c'est-à-dire une certaine illusion de
saillie, etc.: les figures sont immobiles, les poses gauches, etc...
Nous avons vu ensuite un portefeuille de dessins d'un M. Laurens[491],
qui a voyagé dans toutes ces contrées.
Chose qui me frappe surtout, c'est le caractère de l'architecture en
Perse. Quoique dans le goût arabe, tout néanmoins est particulier au
pays; la forme des coupoles, des ogives, les détails des chapiteaux,
les ornements, tout est original. On peut, au contraire, parcourir
l'Europe aujourd'hui, et depuis Cadix jusqu'à Pétersbourg, tout ce
qui se fait en architecture a l'air de sortir du même atelier. Nos
architectes n'ont qu'un procédé, c'est de revenir toujours à la pureté
primitive de l'_art grec._ Je ne parle pas des plus fous, qui font la
même chose pour le gothique; ces puristes s'aperçoivent tous les trente
ans que leurs devanciers immédiats se sont trompés dans l'appréciation
de cette exquise imitation de l'Antique. Ainsi Percier et Fontaine
ont cru dans leur temps l'avoir fixé pour jamais. Ce style, dont nous
voyons les restes dans quelques pendules faites il y a quarante ans,
paraît aujourd'hui ce qu'il est véritablement, c'est-à-dire sec,
mesquin, sans aucune des qualités de l'Antique.
Nos modernes ont trouvé la recette de ces dernières dans les monuments
d'Athènes. Ils se croyaient les premiers qui les aient regardés; en
conséquence, le Parthénon devient responsable de toutes leurs folies.
Quand j'ai été à Bordeaux, il y a cinq ans, j'ai trouvé le Parthénon
partout: casernes, églises, fontaines, tout en tient. La sculpture de
Phidias obtient le même honneur auprès des peintres. Ne leur parlez
même pas de l'antique romain ou du grec d'avant ou d'après Phidias.
J'ai vu, parmi les dessins faits en Perse, un entablement complet,
chapiteaux, frise, corniche, etc., entièrement dans les proportions
grecques, mais avec des ornements qui le renouvellent complètement, et
qui sont d'invention.
--Dans la journée, j'avais été chez Pleyel, me réunir à ces messieurs
pour finir l'affaire de Clésinger.
--Se rappeler dans les dessins persans ces immenses portails à des
édifices qui sont plus petits qu'eux; cela ressemble à une grande
décoration d'opéra dressée devant le bâtiment. Je n'en sache pas
d'exemple nulle part.
* * * * *
16 _mars._--Mme Cavé est venue et m'a lu quelques chapitres de son
ouvrage sur le dessin. C'est charmant d'invention et de simplicité....
Je l'ai revue avec plaisir et j'ai causé de même.
Le soir chez Chabrier avec Mme de Forget. Je me suis ennuyé.
* * * * *
_Dimanche_ 17 _mars._--Union musicale. Concert: _Symphonie d'Haydn_,
admirable d'un bout à l'autre. Chef-d'œuvre d'ordre et de grâce;
_Concerto pour le piano de Mozart_, autant; Chœur _Que de grâces_, de
Glück, suivi d'un petit air de ballet ridicule, qu'on aurait dû laisser
dans l'oubli, par respect pour sa mémoire.
* * * * *
_Vendredi,_ 19 _mars._--Soirée de musique chez le Président. Causé là
avec Fortoul [492], qui est fort aimable pour moi. Je m'y suis enrhumé.
C'est le souvenir le plus saillant de la soirée.--Thiers y est venu.
Cela a fait une certaine sensation.
* * * * *
_Jeudi_ 21 _mars._--Toute la journée chez moi, occupé de mes esquisses
pour la Préfecture.
Tous les jours derniers, occupé de la composition du plafond du Louvre
[493]. Je m'étais d'abord arrêté pour les _Chevaux du soleil dételés
par les nymphes de la mer._ J'en suis revenu jusqu'à présent à Python.
* * * * *
_Vendredi_ 22 _mars._--Lettre de Voltaire, dans laquelle il s'écrie
à propos du _Père de famille_ de Diderot, que tout s'en va, tout
dégénère; il compare son siècle à celui de Louis XIV.
Il a raison. Les genres se confondent; la miniature, le genre succèdent
aux genres tranchés, aux grands effets et à la simplicité. J'ajoute:
Voltaire se plaint déjà du mauvais goût, et il touche pour ainsi
dire au grand siècle; sous plus d'un rapport, il est digne de lui
appartenir. Cependant le goût de la simplicité, qui n'est autre chose
que le beau, a disparu!...
--Comment les philosophes modernes qui ont écrit tant de belles choses
sur le développement graduel de l'humanité, accordent-ils, dans leur
système, cette décadence des ouvrages de l'esprit avec le progrès des
institutions politiques? Sans examiner si ce dernier progrès est un
bien aussi réel que nous le supposons, il est incontestable que la
dignité humaine a été relevée, au moins dans les lois écrites; mais
est-ce la première fois que des hommes se sont aperçus qu'ils n'étaient
pas tout à fait des brutes et ne se sont pas laissé gouverner en
conséquence? Ce prétendu progrès moderne dans l'ordre politique n'est
donc qu'une évolution, un accident de ce moment précis. Nous pouvons
demain embrasser le despotisme avec la fureur que nous avons mise à
nous rendre indépendants de tout frein.
Ce que je veux dire ici, c'est que, contrairement à ces idées baroques
de progrès continu que Saint-Simon et autres ont mises à la mode,
l'humanité va au hasard, quoi qu'on ait pu dire. La perfection est ici
quand la barbarie est là. Fourier ne fait pas au genre humain l'honneur
de le trouver adulte. Nous ne sommes encore que de grands enfants;
du temps d'Auguste et de Périclès, nous étions dans les langes; nous
avons balbutié à peine sous Louis XIV avec Racine et Molière. L'Inde,
l'Égypte, Ninive et Babylone, la Grèce et Rome, tout cela a existé
sous le soleil, a porté les fruits de la civilisation à un point dont
l'imagination des modernes se fait à peine une idée, et tout cela
a péri, sans laisser presque de traces; mais ce peu qui est resté
pourtant est tout notre héritage; nous devons, à ces civilisations
antiques nos arts, dans lesquels nous ne les égalerons jamais, le peu
d'idées justes que nous avons sur toutes choses, le petit nombre de
principes certains qui nous gouvernent encore dans les sciences, dans
l'art de guérir, dans l'art de gouverner, d'édifier, de penser enfin.
Ils sont nos maîtres, et toutes les découvertes dues au hasard, qui
nous ont donné de la supériorité dans quelques parties des sciences,
n'ont pu nous faire dépasser le niveau de supériorité morale, de
dignité, de grandeur qui élève les anciens au-dessus de la portée
ordinaire de l'humanité. Voilà ce que n'a pas vu Fourier avec son
association, son harmonie, ses petits pâtés et ses femmes complaisantes.
* * * * *
_Mercredi_ 27 _mars._--Beau ton de cheveux châtain clair dans la
_Desdémone_: frottis de _bitume_, sur fonds assez clairs. Clairs:
_terre verte brûlée_ et _blanc._
Demi-teinte delà chair du saint Sébastien: _bitume, blanc, laque terre
verte_, un peu de _jaune brillant_; clairs, _jaune brillant, blanc,
laque._ Un peu de _bitume_, suivant le besoin.
* * * * *
_Dimanche_ 31 _mars.--Énée va tuer Hélène, qui se cache dans le temple
de Vesta._ Vénus vient l'arrêter.
--_Les Harpies troublent le repos des Troyens._
--Villot venu me voir ce matin: tous ces jours-ci je reste chez moi,
grâce à mon affreux rhume qui ne se guérit pas.
Ce soir cependant dîné chez Pierret; son fils va partir.
[490] Dans son charmant livre intitulé _Souvenirs_, Mme Jaubert a
écrit d'intéressantes notes sur Delacroix et ses séjours à Alberville
chez Berryer: «Delacroix, aimable, séduisant, d'une politesse exquise,
sans aucune exigence, jouissait pleinement à Augerville d'une sorte
de vacance qu'il s'accordait.» Elle y raconte une anecdote très
intéressante sur les rapports de Delacroix avec la princesse Belgiojoso.
[491] _Jules Laurens_, peintre et lithographe, né en 1825, élève
de Paul Del a roche. En 1847, il fut chargé par le gouvernement
d'accompagner _Hommaire de Hell_, envoyé en mission en Turquie, en
Perse, en Asie Mineure, et il dessina pendant ce voyage des sites, des
types, des costumes qui étaient encore peu connus. Il a publié en 1854
la relation de ce voyage.
[492] _Fortoul_, qui devait, l'année suivante, recevoir du Président le
portefeuille de la marine, était alors député à l'Assemblée législative.
[493] Delacroix fait sans doute allusion à un grand et magnifique
dessin qui appartient à Mme Andrieu, la veuve du peintre élève de
Delacroix. Il représente la première idée du maître, et certaines
parties de la composition, notamment les parties basses, diffèrent
sensiblement de l'exécution définitive.
* * * * *
_Mercredi_ 3 _avril._--Séance pour juger le concours de restauration.
Séance dans la galerie d'Apollon, en présence de mon plafond; Revenu
très fatigué.
J'aurai des difficultés dans l'atelier qu'on me donne au Louvre.
* * * * *
_Samedi_ 6 _avril._--Travaillé beaucoup ces jours-ci à la composition
du plafond. Un de ces jours, j'ai été trop longtemps et me suis fatigué.
* * * * *
_Lundi_ 8 _avril._--Je devais aller assister tantôt à la séance de
jugement des restaurateurs de tableaux; j'ai été obligé de me recoucher
le matin et ai été très souffrant toute la journée.
J'ai fait venir le docteur. Au demeurant, c'était un état passager;
je n'ai eu à le consulter que sur mon rhume. J'ai causé avec lui des
affaires du temps, puis de sa profession.
Le pauvre homme n'a pas un moment de relâche. En comparant sa vie à la
mienne, je me suis applaudi de mon lot... Les cours, l'hôpital, les
examens lui prennent tout le temps qu'il ne donne pas à ses malades,
aux opérations, etc. Aussi me dit-il qu'il se sent très souvent très
lourd et très fatigué. Dupuytren est mort sous le faix et dans un âge
peu avancé. C'est le sort presque immanquable de tous ses confrères,
qui prennent à cœur leur profession.
Vraiment, je devrais réfléchir à tout cela, quand je me trouve à
plaindre.
* * * * *
_Samedi_ 20 _avril._--Concert de Delsarte [494] et Darcier [495]:
Anciens Noëls ou Cantiques chantés en chœur pour se conformer à cette
passion du gothique, sans la satisfaction de laquelle les Parisiens ne
peuvent trouver aujourd'hui de plaisir à rien.
Ce Darcier ne manque pas d'une certaine verve, et est doué d'une belle
voix; mais les refrains vulgaires et cette musique de mauvais goût
faisaient un effet désolant auprès des morceaux de Delsarte.
Un malheureux enfant de chœur a psalmodié, sans une étincelle de
sentiment, quelques complaintes gothiques, accompagné par une espèce
d'orgue qui ne marquait aucune nuance et l'écrasait complètement.
Mme Kalerji était devant moi et auprès de M. J... et M. Piscatory [496].
Il a fallu livrer bataille, en sortant, pour avoir ma redingote, et j'y
ai sans doute repris une seconde édition de mon rhume.
* * * * *
_Dimanche_ 21 _avril._--Fatigué de la séance d'hier soir.
--Travaillé quelque peu à la composition du plafond et resté chez moi
le soir.
--M. Lafont [497] venu dans la journée; il me plaît beaucoup. Je l'ai
entrepris sur la peinture religieuse et monumentale, comme l'entendent
les modernes. La mode a un empire incroyable sur les meilleurs esprits.
* * * * *
_Lundi_ 22 _avril._--Enterrement de M. Meneval. Isabey, à côté de qui
j'étais, me disait qu'il était contraire à l'architecture colorée. On
y trouve à chaque instant des tons qui enfoncent ce qui devrait être
saillant, et réciproquement. Les ombres produites par les saillies
dessinent suffisamment les ornements. Tout cela se disait pendant la
cérémonie, en face des peintures et de l'architecture de Notre-Dame
de Lorette, où l'on ne voit que des contresens, il faudrait dire des
contre-bon sens.
Il critique également avec raison les fonds d'or pour la peinture. Ils
détruisent toute saillie dans les figures et désaccordent tout effet
de peinture, en venant au-devant de tout, et en privant le tableau de
fonds destinés à faire tout valoir.
Revenu de l'église par une pluie affreuse.
* * * * *
_Champrosay.--Vendredi_ 26 _avril._--Parti pour Champrosay à onze
heures et demie. Ravi de m'y retrouver. La sensation la plus délicieuse
est celle de l'entière liberté dont j'y jouis. Là, les ennuyeux ne
peuvent venir m'y trouver, quoique cela me soit arrivé, tant ils sont
difficiles à éviter.
Le jardin était très en ordre, et tout s'est bien passé.
* * * * *
_Samedi_ 27 _avril._--Je dors le soir outrageusement, et même dans la
journée. L'écueil de la campagne, pour un homme qui craint de lire
beaucoup, c'est l'ennui et une certaine tristesse que le spectacle de
la nature inspire.
Je ne sens pas tout cela quand je travaille; mais cette fois, j'ai
résolu de ne rien faire absolument pour me reposer du travail un peu
abstrait de la composition de mon plafond.
* * * * *
_Dimanche_ 28 _avril._--Le matin, grande promenade dans la forêt de
Sénart.
Entré par la ruelle du marquis, revu les inscriptions amoureuses de
la muraille de son parc; chaque année la pluie, l'effet du temps en
emporte quelque chose; à présent elles sont presque illisibles. Je
ne puis m'empêcher toutes les fois que je passe là, et j'y passe
souvent exprès, d'être ému des regrets et de la tendresse de ce pauvre
amoureux! Il a l'air bien pénétré de l'éternité de son sentiment pour
sa Célestine. Dieu sait ce qu'elle est devenue, aussi bien que ses
amours! Mais qui est-ce qui n'a pas connu cette jeune exaltation, le
temps où l'on n'a pas un instant de repos, et où l'on jouit de ses
tourments?
J'ai été jusqu'à l'endroit des grenouilles et revenu par le petit
chemin le long de la colline?
J'ai été avec la servante cueillir dans la journée des fleurs dans le
champ de Candas.
* * * * *
_Lundi_ 29 _avril._--Je ne sais pourquoi il m'est venu la fantaisie
d'écrire sur le _bonheur._ C'est un de ces sujets sur lesquels on peut
écrire tout ce qu'on veut.
--Je me suis promené le matin dans le jardin abandonné et livré à la
nature des pauvres gendarmes; leurs petits carrés de choux si bien
alignés, leurs treilles, leurs arbres fruitiers, source de consolation
et d'un petit produit sensible dans leur misère, sont presque effacés,
ruinés par les allants et venants, par le vent, par les accidents de
toutes parts; le vent fait battre les contrevents des fenêtres et
achève de briser les vitres. Cela va devenir un repaire d'oiseaux et de
créatures sauvages.
Sur le tantôt, promené avec Jenny vers le petit sentier de la colline
où j'ai été lire.
* * * * *
_Mardi_ 30 _avril._--Sorti vers neuf heures. Pris la ruelle du marquis
et marché jusqu'à l'ermitage. En face de l'ermitage, immense abatis;
tous les ans j'éprouve ce crève-cœur de voir une partie de la forêt à
bas, et c'est toujours la plus belle, c'est-à-dire la plus fournie ou
la plus ancienne. Il y avait un petit sentier couvert charmant.
Pris à droite jusqu'au chêne Prieur. J'ai vu là, le long du chemin, une
procession de fourmis que je défie les naturalistes de m'expliquer.
Toute la tribu semblait défiler en ordre comme pour émigrer; un petit
nombre de ces ouvrières remontait le courant en sens contraire. Où
allaient-elles? Nous sommes enfermés pêle-mêle, animaux, hommes,
végétaux, dans cette immense boîte qu'on appelle l'Univers. Nous avons
la prétention de lire dans les astres, de conjecturer sur l'avenir et
sur le passé qui sont hors de notre vue, et nous ne pouvons comprendre
un mot de ce qui est sous nos yeux. Tous ces êtres sont séparés à
jamais, et indéchiffrables les uns pour les autres.
[494] _Delsarte_, artiste lyrique et musicien de haute valeur, se
consacra surtout à l'enseignement de son art, et contribua par ses
efforts à répandre dans le public le goût de la musique ancienne.
[495] _Joseph Darcier_, acteur, chanteur et compositeur, né en 1820.
[496] _Piscatory_, homme politique et diplomate, né en 1799, mort en
1870. Il joua un rôle assez important sous la Restauration et sous la
monarchie de Juillet. Il fut envoyé comme ministre plénipotentiaire en
Grèce en 1844 et comme ambassadeur quelques années après en Espagne.
Sous le second Empire, il rentra définitivement dans la vie privée.
[497] _Émile Lafont_, peintre de sujets religieux.
* * * * *
_Mercredi_ 1er _mai.--Sur la réflexion et l'imagination
données à l'homme._ Funestes présents.
Il est évident que la nature se soucie très peu que l'homme ait de
l'esprit ou non. _Le vrai homme est le sauvage_; il s'accorde avec la
nature comme elle est. Sitôt que l'homme aiguise son intelligence,
augmente ses idées et la manière de les exprimer, acquiert des besoins,
la nature le contrarie en tout. Il faut qu'il se mette à lui faire
violence continuellement; elle, de son côté, ne demeure pas en reste.
S'il suspend un moment le travail qu'il s'est imposé, elle reprend ses
droits, elle envahit, elle mine, elle détruit ou défigure son ouvrage;
il semble qu'elle porte impatiemment les chefs-d'œuvre de l'imagination
et de la main de l'homme. Qu'importent à la marche des saisons, au
cours des astres, des fleuves et des vents, le Parthénon, Saint-Pierre
de Rome, et tant de miracles de l'art? Un tremblement de terre, la lave
d'un volcan vont en faire justice..... Les oiseaux nicheront dans ces
ruines; les bêtes sauvages iront tirer les os des fondateurs de leurs
tombeaux entrouverts. Mais l'homme lui-même, quand il s'abandonne à
l'instinct sauvage qui est le fond même de sa nature, ne conspire-t-il
pas avec les éléments pour détruire les beaux ouvrages? La barbarie
ne vient-elle pas presque périodiquement, et semblable à la Furie qui
attend Sisyphe roulant sa pierre au haut de la montagne, pour renverser
et confondre, pour faire la nuit après une trop vive lumière? Et ce
je ne sais quoi qui a donné à l'homme une intelligence supérieure à
celle des bêtes, ne semble-t-il pas prendre plaisir à le punir de cette
intelligence même?
Funeste présent, ai-je dit? Sans doute, au milieu de cette conspiration
universelle contre les fruits de l'invention du génie, de l'esprit
de combinaison, l'homme a-t-il au moins la consolation de s'admirer
grandement lui-même de sa constance ou de jouir beaucoup et longtemps
de ces fruits variés émanées de lui? Le contraire est le plus commun.
Non seulement le plus grand par le talent, par l'audace, par la
constance, est ordinairement le plus persécuté, mais il est lui-même
fatigué et tourmenté de ce fardeau du talent et de l'imagination. Il
est aussi ingénieux à se tourmenter qu'à éclairer les autres. Presque
tous les grands hommes ont eu une vie plus traversée, plus misérable
que celle des autres hommes.
À quoi bon alors tout cet esprit et tous ces soins? Le vivre suivant
la nature veut-il dire qu'il faut vivre dans la crasse, passer les
rivières à la nage, faute de ponts et de bateaux, vivre de glands
dans les forêts, ou poursuivre à coups de flèches les cerfs et les
buffles, pour conserver une chétive vie cent fois plus inutile que
celle des chênes qui servent du moins à nourrir et à abriter des
créatures? Rousseau est donc de cet avis, quand il proscrit les arts
et les sciences, sous le prétexte de leurs abus. Tout est-il donc
piège, condition d'infortune ou signe de corruption dans ce qui vient
de l'intelligence de l'homme? Que ne reproche-t-il au sauvage d'orner
et d'enluminer à sa manière son arc grossier?... de parer de plumes
d'oiseaux le tablier dont il cache sa chétive nudité? Et pourquoi
la cacher au soleil et à ses semblables? N'est-ce pas encore là un
sentiment trop relevé pour cette brute, pour cette machine à vivre, à
digérer, à dormir?
* * * * *
_Jeudi_ 2 _mai._--Chez M. Quantinet, vers deux heures. Vu lui et sa
femme. Il faisait encore un froid du diable.
Monté dans la bibliothèque: vue enchanteresse, dont deux parties
intéressantes: vu le couchant et vu le levant.
* * * * *
_Samedi_ 4 _mai._--Travaillé ce matin; été voir Mme Quantinet dans
le milieu de la journée; refusé le lendemain dimanche son invitation
à dîner: j'avais la gorge fatiguée, et vraiment besoin d'être
tranquille. Elle m'a lu les extraits de ses lectures; il y avait
entre autres cette pensée de l'_Adolphe_ de Benjamin Constant:
«_L'indépendance a pour compagnon l'isolement._» C'est autrement dit,
mais c'est le sens.
* * * * *
_Lundi_ 6 _mai._--Travaillé ce jour, hier et avant-hier au _comte
Ugolin._
--Ce matin est venu le nommé Hubert, pépiniériste, me réclamer, au
bout de deux ans et demi, le payement d'une note d'arbres fruitiers et
autres, que je lui ai payée en octobre 1847. J'ai trouvé heureusement
le reçu. Il n'osera pas probablement revenir.
J'ai remarqué plus d'une fois combien des actes d'une immoralité
profonde étaient traités doucement par notre Code athée. Je me rappelle
le fait que j'ai lu, il y a un an ou deux, d'un malheureux qui,
ayant porté plainte contre sa femme, laquelle vivait authentiquement
en concubinage avec son propre fils, avait été mis, lui le père et
l'époux, à la porte de son domicile commun...; la femme n'a été
condamnée qu'à un mois ou deux de prison.
* * * * *
_Mardi_ 7 _mai._--Je n'ai pas mis le pied dehors de toute la journée,
malgré le projet d'aller à Fromont.
Je me suis occupé de rechercher à mettre au net la composition de
_Samson et Dalila._ Quoique cela ne m'ait pris que peu de temps et dans
la matinée seulement, je ne me suis pas ennuyé.
Écrit à Andrieu [498], à son oncle, à Haro pour le plafond, et à Duban.
--Pourquoi ne pas faire un petit recueil d'idées détachées qui me
viennent de temps en temps toutes moulées et auxquelles il serait
difficile d'en coudre d'autres? Faut-il absolument faire un livre
dans toutes les règles? Montaigne écrit à bâtons rompus..... Ce sont
les ouvrages les plus intéressants. Après le travail qu'il a fallu à
l'auteur pour suivre le fil de son idée, la couver, la développer dans
toutes ses parties, il y a bien aussi le travail du lecteur qui, ayant
ouvert un livre pour se délasser, se trouve insensiblement engagé,
presque d'honneur, à déchiffrer, à comprendre, à retenir ce qu'il ne
demanderait pas mieux d'oublier, afin qu'au bout de son entreprise, il
ait passé avec fruit par tous les chemins qu'il a plu à l'auteur de lui
faire parcourir.
* * * * *
_Mercredi_ 8 mai.--Travaillé toute la matinée sans entrain; j'étais mal
à l'aise, car je n'ai rien mangé jusqu'au dîner.
--Vers trois heures, je me suis décidé à faire la corvée de Fromont.
J'ai beaucoup joui de cette promenade, quoique je n'aie vu du parc que
ce qui se trouve depuis la porte sur la grande route, jusqu'à la serre
du jardinier. J'ai vu, dans ce trajet, deux ou trois magnolias, dont
un ou deux sur la fin de la floraison. Je n'avais pas d'idée de ce
spectacle: cette profusion vraiment prodigieuse de fleurs énormes sur
cet arbre dont les feuilles ne font que commencer à poindre, l'odeur
délicieuse, une jonchée incroyable de pétales de fleurs déjà passées
ou fanées m'ont arrêté et charmé. Il y avait devant la serre des
rhododendrons rouges et un camélia d'une taille extraordinaire.
Revenu par Ris et pris des pâtisseries en passant. La vue du paysage au
pont et en grimpant est charmante, à cause de la verdure printanière et
des effets d'ombre que les nuages font passer sur tout cela. J'ai fait,
en rentrant, une espèce de _pastel_ de l'_effet de soleil_ en vue de
mon plafond.
* * * * *
_Jeudi_ 9 _mai._--Je crois que les pâtisseries d'hier mangées à mon
dîner pour égayer ma solitude ont contribué à me donner ce matin la
plus affreuse et la plus durable morosité. Me sentant mal disposé
pour quoi que ce soit, j'ai, vers neuf heures, gagné la forêt et été
directement jusqu'au chêne Prieur. Quoique la matinée fût magnifique,
rien n'a pu me distraire de cette humeur noire. J'ai fait un petit
croquis du chêne; le frais qui commençait à s'élever m'a chassé.
J'ai été particulièrement frappé, sans en être égayé, de cette pourtant
charmante musique des oiseaux au printemps: les fauvettes, les
rossignols, les merles si mélancoliques, le coucou dont j'aime le cri
à la folie, semblaient s'évertuer pour me distraire. Dans un mois au
plus, tous ces gosiers seront silencieux. L'amour les épanouit pour le
sentiment; un peu plus, il les ferait parler. Bizarre nature, toujours
semblable, inexplicable à jamais!
--Vers trois ou quatre heures, la servante m'a parlé de l'homme qu'elle
avait vu entrer dans la maison des gendarmes. Le garçon de la ferme
est venu avec le garde champêtre, et je me suis joint à eux pour faire
une visite domiciliaire; toute la soirée nous avons fait de grotesques
préparatifs de défense en cas d'attaque de nuit; tout a été fort
heureusement inutile.
* * * * *
_Samedi_ 11 _mai._--J'ai reculé encore indéfiniment mon projet de
départ que j'avais fixé pour aujourd'hui.
--Le matin, vu Candas dans la maison des gendarmes. Je lui ai parlé de
mes projets et de ce qu'on pourrait faire. Ce lieu est charmant: il est
bien dommage qu'il n'y ait pas de vignes de ce côté-là.
J'ai joui aujourd'hui délicieusement, et comme un enfant qui entre en
vacances, de ma résolution subite de demeurer encore. Que l'homme est
faible et facilement étrange dans ses émotions et ses résolutions!
J'étais hier soir d'une tristesse mortelle. En revenant de ma soirée,
je ne rêvais que catastrophes; ce matin, la vue des champs, le soleil,
l'idée d'éviter encore quelque temps ce brouhaha affreux de Paris m'ont
mis au ciel.
Heureux ou malheureux, je le suis presque toujours à l'extrême!
* * * * *
_Lundi_ 13 _mai._--J'ai passé ma journée tout seul et ne me suis pas
ennuyé. Jenny et la servante sont allées à Paris dès le matin et sont
revenues seulement à six heures.
J'étais en train de faire mon dîner, quand elles sont arrivées trempées
par une pluie affreuse, qui n'a presque pas cessé tout le jour.
Je me suis plu dans l'isolement complet et le silence de cette journée.
* * * * *
_Mardi_ 14 _mai.--Sur l'isolement de l'homme._
«_L'indépendance a pour conséquence l'isolement_», Mme Quantinet
me cite cet extrait de l'_Adolphe_ de Benjamin Constant. Hélas!
l'alternative d'être ennuyé et harcelé toute la vie, comme l'est un
homme engagé dans des liens de famille par exemple, ou d'être abandonné
de tout et de tous, pour n'avoir voulu subir aucune contrainte, cette
alternative, dis-je, est inévitable. Il y en a qui ont mené la vie la
plus dure sous les impérieuses lois d'une femme acariâtre, ou souffrant
les caprices d'une coquette à laquelle ils avaient lié leur sort, et
qui à la fin de leurs jours n'ont pas même la consolation d'avoir pour
leur fermer les yeux ou leur donner leurs bouillons cette créature
qui serait bonne du moins pour adoucir le dernier passage. Elles vous
quittent ou meurent au moment où elles pourraient vous rendre le
service de vous empêcher d'être seul. Les enfants, si vous en avez eu,
après vous avoir occasionné tous les soucis de leur enfance ou de leur
sotte jeunesse, vous ont abandonné depuis longtemps.
Vous tombez donc nécessairement dans cet isolement affreux dans lequel
s'éteint ce reste de vie et de souffrances.
* * * * *
_Jeudi_ 16 _mai._--A Paris, par le premier convoi.
* * * * *
_Vendredi_ 17 _mai._--Travaillé ce matin à la _femme qui se peigne._
--Grande promenade dans la forêt, par le côté de Draveil. Pris en
contournant la forêt par l'allée qui en fait le tour.
J'ai vu là le combat d'une mouche d'une espèce particulière et d'une
araignée. Je les vis arriver toutes deux, la mouche acharnée sur son
dos et lui portant des coups furieux; après une courte résistance,
l'araignée a expiré sous ses atteintes; la mouche, après l'avoir
sucée, s'est mise en devoir de la traîner je ne sais où, et cela avec
une vivacité, une furie incroyables. Elle la tirait en arrière, à
travers les herbes, les obstacles, etc. J'ai assisté avec une espèce
d'émotion à ce petit duel homérique. J'étais le Jupiter contemplant le
combat de cet Achille et de cet Hector. Il y avait, au reste, justice
distributive dans la victoire de la mouche sur l'araignée, il y a si
longtemps que l'on voit le contraire arriver. Cette mouche était noire,
très longue, avec des marques rouges sous le corps.
* * * * *
_Samedi_ 18 _mai._--Le matin, travaillé à la _Femme qui se peigne_, que
je suis en train de gâter probablement, puis au _Michel-Ange._
--Vers une heure, à la forêt avec ma bonne Jenny. J'avais un plaisir
infini à la voir jouir si expansivement de cette charmante nature si
verte, si fraîche. Je l'ai fait reposer longtemps, et elle est revenue
sans accident. Nous avons été jusqu'au Chêne d'Antain. En parcourant
le clos de Lamouroux, elle me disait douloureusement: «Comment! ne
vous verrai-je jamais autrement que dans une position mince et peu
digne de vous? Quoi! je ne vous verrai jamais un enclos comme celui-ci
à habiter, à embellir?» Elle a raison. Je ressemble en ceci à Diderot
qui se croyait prédestiné à habiter des taudis, et qui vit sa mort
prochaine, quand il fut installé dans un bel appartement, dans des
meubles splendides, qu'il devait aux bontés de Catherine.
Au reste, j'aime la médiocrité; j'ai le faste et l'étalage en horreur;
j'aime les vieilles maisons, les meubles antiques; ce qui est tout neuf
ne me dit rien. Je veux que le lieu que j'habite, que les objets qui
sont à mon usage me parlent de ce qu'ils ont vu, de ce qu'ils ont été,
et de ce qui a été avec eux.
Ai-je l'âme plus rétrécie en cela que mon voisin Minoret, qui vient
d'abattre une partie du logement qu'il avait, pour construire un
affreux chalet qui va offenser mes regards, tant que je vivrai ici?
Quand ce Minoret est venu succéder au général Ledru [499], il s'est
hâté de jeter bas sa modeste et ancienne maison; il aime mieux ces
pierres toutes neuves qu'il a tirées de la carrière... La vieille
d'Esnont en a fait autant. A la vérité, la maison lui tombait sur la
tête. Cela me vaut deux constructions à la moderne, affreuses à tolérer.
Il y a, au reste, dans Champrosay, depuis quelque temps, émulation de
mauvaises bâtisses. Gibert avait commencé avec sa magnifique grille.
Les gens qui ont succédé au marquis de La Feuillade font recrépir la
maison et ont imaginé d'y ajouter des ornements qui la rendent ridicule
et lui ôtent tout caractère et toute proportion.
--Ce matin, Georges [500] est venu m'inviter à dîner de la part de sa
mère, qui vient pour deux jours avec Mme Barbier [501] et M. P... et
son mari.
Villot vient un moment dans la journée; nous avons été assez tristes à
cause de toutes les menaces du temps.
Le soir pourtant je me suis mis en train et ai causé un peu. Revenu à
onze heures. Mme Barbier est très amusante.
* * * * *
_Lundi_ 20 _mai._--J'ai été vers deux heures les voir jusqu'au départ
de quatre heures et demie et les ai menés jusqu'au chemin de fer.
Je disais à Mme Barbier que l'indigne pantalon des femmes était un
attentat aux droits de l'homme.
* * * * *
_Jeudi_ 23 _mai._--Travaillé au _Chasseur de lions_ et au
_Michel-Ange_[502].
--Sorti pour aller voir Mme Quantinet. Elle est partie pour Paris.....
Vers cinq heures, promenade à l'allée de l'Ermitage. Temps charmant,
quoique chaud. Joui délicieusement de cette heure charmante qui
m'attriste moins qu'autrefois.
J'ai découvert dans cette grande allée un petit sentier délicieux, qui
conduit à des retraites charmantes. Pensé involontairement à la dame à
la robe de chambre bariolée.
Le soir, clair de lune ravissant dans mon petit jardin. Resté à me
promener très tard. Je ne pouvais assez jouir de cette douce lumière
sur ces saules, du bruit de la petite fontaine et de l'odeur délicieuse
des plantes qui semblent, à cette heure, livrer tous leurs trésors
cachés.
[498] Ici paraît pour la première fois le nom du peintre _Pierre
Andrieu_, qui fut le collaborateur assidu de Delacroix, après avoir
été son élève. Il eut sa part dans ses principaux travaux décoratifs,
notamment dans la galerie d'Apollon du Louvre et la chapelle de
Saint-Sulpice. Après sa mort, il fut chargé de la restauration du
plafond de la galerie d'Apollon et de la coupole de la bibliothèque
du Luxembourg. Andrieu s'était assimilé si complètement la manière de
Delacroix que Th. Gautier écrivait à propos de lui: «Les dessous de
ses chefs-d'œuvre n'ont pas de secret pour lui. Ses personnages se
meuvent naturellement... comme ceux de Delacroix; ils ont les mêmes
types, les mêmes allures, le même goût d'ajustement. Si ce ne sont pas
des frères, ce sont au moins des cousins germains, et après quelques
heures de retouche, le maître volontiers les signerait.» C'était à la
fois faire l'éloge et la critique du talent d'Andrieu. La vénération de
l'élève pour le maître revêtait le caractère d'une véritable religion:
il conserva pendant près de trente années les copies du Journal que
nous publions aujourd'hui, sans permettre qu'on y portât la main,
malgré les propositions qui lui furent faites.
[499] Le général _Ledru des Essarts_, frère du naturaliste _Pierre
Ledru_, fit toutes les campagnes de la Révolution et de l'Empire. En
1836, Louis-Philippe le nomma pair de France. Il mourut à Champrosay en
1844.
[500] _Georges Villot_, fils de son ami _Frédéric Villot._
[501] Mme _Barbier_ était la belle-mère de Frédéric Villot.
[502] Toile de 0m,60 X 0m,40. Galerie Bruyas, au Musée de
Montpellier.(Voir _Catalogue Robaut_ n° 1184.)
* * * * *
_Paris, lundi_ 3 _juin._--Ce jour, dîné chez Bixio avec
Lamoricière[503], etc. Cavaignac devait y être. Le premier est charmant
et plein de véritable esprit.
--Tous ces jours-ci, je ne vois personne, enfoncé que je suis dans mon
esquisse.
* * * * *
_Jeudi_ 6 _juin._--Passé la journée au Jardin des plantes. Jussieu
[504] m'a conduit partout.
* * * * *
_Samedi_ 8 _juin._--Quinze jours sans avoir rien écrit ici!...
Revenu de Champrosay il y a quinze jours, jour pour jour.
Jenny y est retournée aujourd'hui pour y prendre les lunettes du maire
et les lui rendre.
--Je suis resté jusqu'à midi sur mon canapé, dormant et lisant
l'évasion de mon cher Casanova.
--Je me disais, en regardant ma composition du plafond qui ne me plaît
que depuis hier, grâce aux changements que j'ai faits dans le ciel
avec du pastel, qu'un bon tableau était exactement comme un bon plat,
composé des mêmes éléments qu'un mauvais: l'artiste fait tout. Que
de compositions magnifiques ne seraient rien sans le grain de sel du
grand cuisinier! Cette puissance du _je ne sais quoi_ est étonnante
dans Rubens; ce que son tempérament,--_vis poetica_,--ajoute à une
composition, sans qu'il semble qu'il la change, est prodigieux. Ce
n'est autre chose que le tour dans le style; la façon est tout, le fond
est peu en comparaison.
Le _nouveau_ est très ancien, on peut même dire que c'est toujours ce
qu'il y a de plus ancien.
--Pour imprimer le mur de l'église, _huile de lin_ et non autre,
bouillante, _blanc de céruse_ et non pas _blanc de zinc_, qui ne tient
pas. L'ocre _jaune_ serait la meilleure impression.
* * * * *
_Lundi_ 10 _juin._--La _partie du ciel_[505]--_après les plus grands
clairs du soleil_, c'est-à-dire déjà foncé: _Jaune chrome foncé
blanc--blanc laque_ et _vermillon._
La _terre de Cassel_ et _blanc_ forme la demi-teinte décroissante. En
général, excellent pour demi-teinte.
Les _clairs_ jaune clair sur les nuages au-dessous du char: _Cadmium,
blanc_, une pointe de _vermillon._
La _partie du ciel plus orangé_, à partir du cercle lumineux: Sur une
préparation orangée, frôler à sec un ton de _jaune de Naples, vert bleu
et blanc_, en laissant un peu paraître le ton orangé.
Ton orangé, très beau pour le ciel: _Terre d'Italie naturelle, blanc,
vermillon.--Vermillon, blanc, laque_ et quelquefois un peu de _cadmium_
et de _blanc._
_Robe de Minerve_, sur une préparation convenable: Clairs des plis
peints avec _bleu de Prusse_ et _blanc_ assez cru, peut-être un peu
de laque.--A sec, par-dessus, clairs avec blanc et chrome; enfin ton
citron. Glacer par-dessus à sec _avec cobalt_ et _laque._--Enfin,
rehauts sombres et chauds avec _terre d'Italie brûlée_ et _carmin fixe._
_Apollon_, la robe peinte d'un _ton rouge_ un peu fade dans les clairs,
glacé avec _laque jaune_ et _laque rouge._
Localité des _chairs de la Diane: Terre de Cassel, blanc et vermillon._
Assez gris partout. Clairs: _blanc_ et _vermillon, un peu de vermillon._
Les reflets ton chaud, _presque citron_; il y entre un peu
d'_antimoine_, le tout très franchement.
Localité des _cheveux de l'Apollon: Terre d'ombre, blanc, cadmium_,
très peu de _terre d'Italie_ ou d'_ocre._
Pour la _tunique de la Diane_, un ton de reflet analogue à celui de sa
chair dans l'ombre: _Antimoine, cadmium_, etc.
Localité chaude des _nuages sous le char: Cadmium_ et _blanc_, un peu
foncé, et _terre de Cassel et blanc_, touché par-dessus avec ton froid
de _terre de Cassel_ et _blanc_ (tout ceci pour l'_ombre_).
Demi-teinte du _Cheval soupe de lait_ (l'_Arabe passant un gué_)[506]:
_Terre d'ombre naturelle_ et _blanc, antimoine, blanc_ et _brun rouge_:
le rouge ou le jaune prédominant, suivant la convenance.
* * * * *
_Vendredi_ 14 _juin._--Un architecte qui remplit véritablement toutes
les conditions de son art me paraît un phénix plus rare qu'un grand
peintre, un grand poète et un grand musicien. Il me saute aux yeux que
la raison en est dans cet accord absolument nécessaire d'un grand bon
sens avec une grande inspiration. Les détails d'utilité qui forment le
point de départ de l'architecte, détails qui sont l'essentiel, passent
avant tous les ornements. Cependant il n'est artiste qu'en prêtant
des ornements convenables à cet _Utile_, qui est son thème. Je dis
_convenables_; car même après avoir établi en tous points le rapport
exact de son plan avec les usages, il ne peut orner ce plan que d'une
certaine manière. Il n'est pas libre de prodiguer ou de retrancher
les ornements. Il les faut aussi appropriés au plan, comme celui-ci
l'a été aux usages. Les sacrifices que le peintre et le poète font à
la grâce, au charme, à l'effet sur l'imagination, excusent certaines
fautes contre l'exacte raison. Les seules licences que se permette
l'architecte peuvent peut-être se comparer à celles que prend le grand
écrivain, quand il fait en quelque sorte sa langue. En réservant des
termes qui sont à l'usage de tout le monde, le tour particulier en
fait des termes nouveaux; de même l'architecte, par l'emploi calculé
et inspiré en même temps des ornements qui sont le domaine de tous
les architectes, leur donne une nouveauté surprenante et réalise le
beau qu'il est donné à son art d'atteindre. Un architecte de génie,
copiera un monument et saura, par des variantes, le rendre original;
il le rendra propre à la place, il observera dans les distances,
les proportions, un ordre tel qu'il le rendra tout nouveau. Les
architectes vulgaires, nos modernes architectes, ne savent que copier
littéralement, de sorte qu'ils joignent à l'humiliant aveu qu'ils
semblent faire de leur impuissance le défaut de succès dans l'imitation
même; car le monument qu'ils ont imité à la lettre ne peut jamais être
exactement dans les mêmes conditions que celui qu'ils imitent. Non
seulement ils ne peuvent inventer une belle chose, mais ils gâtent la
belle invention qu'on est tout surpris de retrouver, entre leurs mains,
plate et insignifiante.
Ceux qui ne prennent pas le parti d'imiter en bloc et exactement,
font pour ainsi dire au hasard. Les règles leur apprennent qu'il faut
orner certaines parties, et ils ornent ces parties, quel que soit le
caractère du monument et quel que soit son entourage.
(Joindre à ce qui précède ce que je dis de la proportion des monuments
imités avec l'ouvrage définitif, par exemple le Parthénon ou la Maison
carrée, et la Madeleine et l'Arc de triomphe.)
[503] Le général _Lamoricière_ était alors député à l'Assemblée
législative et combattait avec le général Cavaignac la politique du
Prince Président, dont il entrevoyait les projets.
[504] _Adrien de Jussieu_ avait, en 1820, remplacé son père, _Joseph de
Jussieu_, dans la chaire de botanique au Muséum.
[505] Il est question ici du plafond de la galerie d'Apollon du Louvre.
_Apollon vainqueur du serpent Python_: tel est le titre définitif de la
composition. Toile 8m X 7m,50. M. Robaut, dans son Catalogue, écrit que
le prix fut d'abord fixé à 18,000 francs, et que l'architecte Duban fit
de son propre mouvement élever la somme à 24,000 francs. Voici en quels
termes Delacroix décrit le sujet de sa décoration:
«Le dieu, monté sur son char, a déjà lancé une partie de ses traits;
Diane, sa sœur, volant à sa suite, lui présente son carquois. Déjà
percé par les flèches du dieu de la chaleur et de la vie, le monstre
sanglant se tord en exhalant dans une vapeur enflammée les restes de sa
vie et de sa rage impuissante. Les eaux du déluge commencent à tarir
et déposent sur les sommets des montagnes ou entraînent avec elles les
cadavres des hommes et des animaux. Les dieux se sont indignés de voir
la terre abandonnée à des monstres difformes, produits impurs du limon;
ils se sont armés comme Apollon. Minerve, Mercure s'élancent pour les
exterminer, en attendant que la sagesse éternelle repeuple la solitude
de l'univers; Hercule les écrase de sa massue, Vulcain, le dieu du feu,
chasse devant lui la nuit et les vapeurs impures, tandis que Borée et
les Zéphyrs sèchent les eaux de leur souffle et achèvent de dissiper
les nuages. Les nymphes des fleuves et des rivières ont retrouvé leur
lit de roseaux et leur urne encore souillée par la fange et les débris.
Des divinités plus timides contemplent à l'écart ce combat des dieux et
des éléments. Cependant, du haut des cieux, la Victoire descend pour
couronner Apollon vainqueur, et Iris, la messagère des dieux, déploie
dans les airs son écharpe, symbole du triomphe de la lumière sur les
ténèbres et sur la révolte des eaux.»
[506] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1347.