Ȉ l'_Ugolin._[448]
»à la _Desdémone._[449]
Ȉ _Lady Macbeth._[450]
Je me trouve souvent dans l'embarras le matin, quand il faut reprendre
une besogne, dans la crainte de ne pas trouver mes peintures assez
sèches.
_Dimanche_ 24 _juin._--Mauvaise disposition dans la matinée. Essayé
d'esquisser un _Samson_ et une _Dalila_[451]: j'en suis resté au crayon
blanc.
L'après-midi, j'ai été à la forêt, par l'entrée du maquis: je n'avais
pas vu ce côté depuis l'année dernière. Je me suis mis en tête de faire
un bouquet de fleurs des champs que j'ai formé à travers les halliers,
au grand détriment de mes doigts et de mes habits écorchés par les
épines; cette promenade m'a paru délicieuse. La chaleur, qui avait été
étouffante et orageuse dans la matinée, était d'une autre nature, et
le soleil donnait à tout une gaieté que je ne trouvais pas autrefois
au soleil couchant... Je suis, en vieillissant moins susceptible
des impressions plus que mélancoliques que me donnait l'aspect de la
nature; je m'en félicitais tout en cheminant. Qu'ai-je donc perdu avec
la jeunesse?... Quelques illusions qui me remplissaient à la vérité et
passagèrement d'un bonheur assez vif, mais qui étaient cause, par cela
même, d'une amertume proportionnée.
En vieillissant, il faut bien s'apercevoir qu'il y a un masque sur
presque toutes choses, mais on s'indigne moins contre cette apparence
menteuse, et on s'accoutume à se contenter de ce qui se voit.
_Lundi_ 9 _juillet._--Chez Piron, pour M. Duriez [452]: je le trouve
on ne peut plus aimable. Il me retient à dîner pour le soir avant mon
retour à Champrosay.
_Samedi_ 14 _juillet._--Travaillé à l'_Ugolin_ et fait le soir la _vue
de ma fenêtre._[453]
_Dimanche_ 15 _juillet._--J'écris à Peisse [454], à propos de son
article du 8.
* * * * *
_Lundi_ 23 _juillet._--Je dînais chez Mme de Forget avec Cave, sa
femme, etc.
Le soir, M. Meneval [455] me parlait de l'affreuse conduite des
généraux et maréchaux de l'Empereur, à Arcis-sur-Seine ou sur Aube.
M. F..., logeant dans une autre maison que celle de l'Empereur, et
traversant une place pour se rendre près de lui, trouva un groupe de
généraux, parmi lesquels le maréchal Ney, qui délibéraient entre eux
s'ils ne feraient pas subir à leur bienfaiteur le sort de Romulus:
le tuer, l'enterrer là, leur semblait un moyen comme un autre de se
débarrasser et d'aller jouir dans leur hôtel; c'était, disaient-ils,
le fléau de la France, etc. L'Empereur, à qui M. F... raconta la chose
avec l'émotion concevable, se contenta de dire qu'ils étaient fous.
Le maréchal Ney fut le plus inconvenant vis-à-vis de lui, après la
bataille de la Moskowa,... se plaignant qu'en ménageant la garde, il
l'avait privée des fruits d'une victoire plus complète. Ce fut encore
lui le plus cruel à Fontainebleau; il alla jusqu'à menacer l'Empereur
de lui faire un mauvais parti, s'il n'abdiquait pas.
Dans le cours de la campagne de Russie, dans un village où l'Empereur,
étant logé à l'étroit, n'avait pu avoir près de lui le prince Berthier,
M. Meneval, ayant été le trouver pour les affaires de l'armée, le
trouva la tête dans les mains, la figure couverte de larmes; il lui
demanda la cause de son chagrin. Berthier ne craignit pas de lui
dire combien il était affreux de se voir contrarié sans fin dans
ses entreprises: «A quoi sert, disait-il, d'avoir des richesses,
des hôtels, des terres, s'il faut sans cesse faire la guerre et
compromettre tout cela?»
Napoléon n'opposait que la patience à leurs plaintes et à leurs
reproches souvent odieux; il les aimait, malgré leur ingratitude, et
comme de vieux compagnons.
Avant les dernières années, me disait M. Meneval, personne n'avait osé
se permettre une observation devant un ordre de lui... La confiance
l'avait en partie abandonné, mais point du tout la sûreté et la fermeté
de son génie, comme la campagne de France l'a si bien prouvé. Si à
Waterloo, à la fin de la bataille, il eût eu sous la main cette réserve
de la garde qu'il refusa d'engager à la Moskowa, il eût encore gagné la
bataille, malgré l'arrivée des Prussiens.
Je demandai à M. Meneval s'il n'avait pas été tout à fait indisposé
à la Moskowa, suivant l'opinion accréditée généralement. Il fut
effectivement souffrant et atteint, surtout après la bataille, d'une
telle extinction de voix qu'il lui fut impossible de donner un ordre
verbal. Il était obligé de griffonner ses ordres sur des chiffons de
papier; cependant il avait toute sa tête. Mais après la bataille de
Dresde, l'indisposition subite dont il fut saisi paralysa toutes les
opérations, entraînant la défaite de Vandamme, etc.
Pendant le consulat, il était fort souffrant de la gale rentrée qu'il
avait contractée au siège de Toulon. Il s'appuyait contre sa table,
se pressant le côté avec les mains dans des crises de souffrances
violentes. Sa pâleur, sa maigreur, à cette époque, expliquent cet état
maladif. Corvisart le débarrassa, au moins en apparence, de son mal,
mais il est probable que le mal dont il mourut doit sa cause première à
cette cruelle maladie.
[439] Voir _Catalogue Robaut_, n° 778.
[440] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1897.
[441] _Louis-Eugène Cœdès_, peintre, né en 1810, mort en 1868. Il
exposa au Salon de 1831.
[442] Sujet tiré d'une ballade écossaise, de Burns. (Voir _Catalogue
Robaut_, n° 136 et 197.)
[443] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1166, 1167.
[444] Toile de 0m,67 X 0m,48. Fait partie de la Galerie Bruyas, au
Musée de Montpellier. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1066.)
[445] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1074.
[446] _Voir Catalogue Robaut_, n° 1168.
[447] Voir _Catalogue Robaut_, n° 772.
[448] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1063.
[449] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1172.
[450] Toile de 0m,41 X 0m,32. Exposée au Salon de 1850-51.--Elle fut
caricaturée par Cham. Donnée à Théophile Gautier. Vente Gautier, 1873:
7,000 francs. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1171.)
[451] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1238.
[452] _Duriez_, parent de Delacroix.
[453] Voir _Catalogue Robaut_, n° 754, 1176, 1177, 1178 et autres.
[454] _Louis Peisse_, littérateur, né a Aix en 1802, fut d'abord
conservateur des objets d'art au Mont-de-piété de Paris, puis
conservateur du Musée des études à l'École des Beaux-Arts. Il a publié
des articles de critique et de philosophie dans le _Producteur_, le
_National_, la _Revue des Deux Mondes_, les Salons de 1841 à 1844,
dans ce dernier recueil. La lettre en question, qui figure dans la
_Correspondance_ (t. II, p. 18), contient des remerciements au critique
pour un article élogieux que celui-ci avait fait paraître dans le
_Constitutionnel_ après le Salon de 1840.
[455] Baron _de Meneval_, né en 1778, mort en 1850. Ancien secrétaire
du premier Consul, et plus tard de l'Empereur; il accompagna Napoléon
dans ses campagnes, fut nommé baron et maître des requêtes au conseil
d'État. Il vécut dans la retraite à partir de la seconde Restauration,
et se consacra à la publication des souvenirs historiques sur l'Empire.
* * * * *
_Paris.--Samedi_ 11 _août._--J'ai passé plus d'un mois à Paris. Je n'ai
pas, je crois, noté l'époque de mon retour de la campagne, le samedi,
probablement.
J'ai dîné chez Chabrier. Je voulais lui parler de l'affaire de Villot
et de la commission dont Chabrier fait partie pour juger le règlement
futur du Musée et les attributions des conservateurs, Je lui ai remis
la note de Villot.
Vers neuf heures et demie, pris une calèche et été chez Villot. Je
n'ai trouvé que sa femme. Elle était encore sur sa chaise longue à
travailler. Elle était fort bien ainsi, tout en blanc, avec des fleurs
charmantes sur le petit guéridon. J'ai attendu Villot jusqu'à onze
heures.
* * * * *
_Samedi_ 18 _août._-Retourné le soir chez Chabrier pour avoir la
réponse de la note. Il m'en a parlé comme un homme qui avait étudié
la chose. Le directeur du Musée avec lequel il s'est trouvé à la
commission l'avait captivé jusqu'à un certain point.
Retourné achever la soirée chez Villot, j'ai vu là le joli nécessaire,
etc.
* * * * *
_Champrosay.--Samedi_ 25 _août._--Revenu de Paris par le chemin de fer
de cinq heures. F... était dans la voiture en petite veste pour aller
dîner chez M. V...
Villot était dans le même convoi. Remonté avec lui à Champrosay. Il a
voulu que je vinsse le voir le soir, mais j'étais fatigué.
* * * * *
_Dimanche_ 26 _août._--Longue séance avec Villot chez moi. Il me parle
des baigneurs installés chez lui. Je dîne effectivement avec tout ce
monde-là. Le soir ils partent tous: Nous allons les conduire au chemin
de fer, ainsi que M. B..., qui en était.
* * * * *
_Mercredi_ 29 _août._--Il y a quelques jours à peine que je suis revenu
du long séjour que j'ai fait à Paris.
J'ai été en bateau avec Mme Villot et son fils, qui ont tous deux la
fureur des bains. Dîné avec elle et passé agréablement la soirée.
* * * * *
_Vendredi_ 31 _août_.--J'ai reçu avant-hier du bon N... une invitation
pour aller passer deux ou trois jours à Écoublay, et lui ai répondu.
Je dînais ces jours avec M. Villot et M. Bontemps; ce dernier m'a
appris la mort de Mme de Mirbel [456]. J'ai été très affecté de ce
malheur.
Le soir, après dîner, resté au clair de lune dans le jardin. M.
Bontemps nous a fort divertis par des chansons et coq-à-l'âne de toute
espèce. Partie de loto avant de se séparer.
[456] Mme _de Mirbel_, née en 1796, morte en 1849. Élève d'Augustin,
elle devint, sous sa direction, un des plus remarquables peintres
en miniature de ce temps. On lui doit un grand nombre de portraits
excellents, notamment Charles X, le duc de Fitz-James, le comte
Demidoff, Louis-Philippe, le duc d'Orléans, le comte de Paris, Émile
de Girardin, etc. Elle avait sérieusement encouragé Delacroix à
ses débuts: «Mme de Mirbel est excellente pour moi et me pousse»,
écrivait-il à Soulier en 1828. (_Corresp._, t. I, p. 121.)
* * * * *
_Samedi 1er septembre._--Parti à huit heures moins un quart
avec Jenny; courses diverses avant d'arriver à la maison. Le temps
était assommant; je n'en pouvais plus, et, ce qu'il y a de singulier,
les pressentiments de tristesse que je sentais avaient moi-même pour
objet.
Parti à deux heures et demie par l'affreuse diligence de Fontenay.
Confusion incroyable: foule de chasseurs et de chiens.
* * * * *
3 _septembre._--La lettre de l'architecte Baltard [457] qui m'apprend
la nécessité de changer mes sujets pour Saint-Sulpice.
* * * * *
_Champrosay.--Samedi_ 15 _septembre._--Dîné avec M. Villot.
Soirée insipide: j'étais mal disposé et me suis retiré plus tôt.
Je ne vaux pas grand'chose ce soir; le dîner est une affaire. Je
déjeune si peu que l'appétit m'entraîne le soir, et que je suis plus
disposé au sommeil qu'à la conversation.
* * * * *
_Dimanche_ 16 _septembre._--Bonne journée.
Composé et ébauché le matin la _Femme qui se peigne_ et _Michel-Ange
dans son atelier._[458]
Promenade charmante dans la forêt, par un petit sentier tout à fait
nouveau, derrière le terrain de Lamouroux, en allant vers la gauche, le
chêne d'Antin à droite.
Vu la fourmilière, sur laquelle je me suis amusé à écrire dans mon
calepin.
Le soir chez M. Quantinet. Sonates de Beethoven, avec violon. Il avait
été question de dîner chez eux avec Chenavard et Dupré; ces messieurs
n'ont pu venir.
* * * * *
_Lundi_ 17 _septembre._--Je me lève toujours avec un malentrain
incroyable.--Hier, où j'ai tant travaillé, c'était de même... Je me
suis remis: j'ai retouché l'ébauche en grisaille de la _Femme qui
se peigne_, et puis dessiné et ébauché entièrement en peu de temps
l'_Arabe_ qui grimpe sur des roches pour surprendre un lion [459].
* * * * *
28 _septembre._--J'étais mal disposé; j'ai été chercher la grosse
Bible; pensé beaucoup de sujets. Le soir, resté chez moi et dormi.
[457] _Victor Baltard_, architecte, né en 1805, mort en 1874, grand
prix d'architecture, directeur des travaux de Paris et du département
de la Seine, membre de l'Institut. Il a construit un grand nombre
d'édifices et de monuments parisiens, et a dirigé les travaux de
restauration et de décoration dans plusieurs églises de Paris,
notamment Saint-Germain des Prés, Saint-Eustache, Saint-Séverin,
Saint-Étienne du Mont, Saint-Sulpice, etc.
[458] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1184.
[459] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1227.
* * * * *
_Mardi_ 2 _octobre_ (_SS. Anges gardiens._)--C'est aujourd'hui que
j'ai arrêté avec le curé et son vicaire, M. Goujon, que je ferais les
_Saints Anges_, et je m'aperçois, en écrivant ceci, que c'est le jour
même de leur fête que j'ai pris ce parti.
* * * * *
_Rouen.--Jeudi_ 3 _octobre._--Le retard que j'ai mis à mon départ qui
devait avoir lieu hier est cause que j'ai manqué à Rouen l'occasion de
voir mon tableau de _Trajan._[460] Quand je suis arrivé au Musée, il
était depuis le matin seulement couvert à moitié par des charpentes
élevées pour l'exposition des peintres normands.....Si j'avais
persévéré dans mes projets, je l'aurais vu à mon aise.
Je ne me rappelle pas qu'un de mes tableaux, vu dans une galerie
longtemps après l'avoir oublié, m'ait fait au tant de plaisir.
Malheureusement une des parties les plus intéressantes, la plus
intéressante peut-être, était cachée, c'est-à-dire la femme aux genoux
de l'Empereur... Ce que j'ai pu en voir m'a paru d'une vigueur et d'une
profondeur qui éteignaient sans exception tout ce qui était alentour.
Chose singulière! le tableau paraît brillant, quoiqu'en général le ton
soit sombre.
--Parti à huit heures au lieu de sept; j'ai fort pesté de n'avoir
retardé mon départ que pour ne pas partir à sept heures et d'arriver
sottement, pour ne pas m'être informé, une heure plus tôt qu'il ne
fallait. Du reste, placé comme je désirais, la route m'a semblé
charmante. La forêt de Saint-Germain, à partir de Maisons, occupe les
deux côtés de la route. Il y a là des clairières, des allées couvertes,
etc., dont l'aspect est délicieux.
Arrivé à Rouen à midi et demi. Ces tunnels sont bien dangereux. Je
passe sur l'immense danger; ils ont encore l'ennui de couper la route
sottement. Déjeuné fort bien à l'_Hôtel de France_, où je me suis
trouvé avec plaisir, en pensant au premier voyage que j'ai fait dans ce
pays.
Vers trois heures au Musée; j'ai eu le désappointement dont je viens de
parler. J'ai remarqué pour la première fois deux ou trois tableaux de
Lucas de Leyde, ou dans son genre, qui m'ont charmé. Grande délicatesse
dans l'expression des détails qui rendent le tempérament, la finesse
de la peau et des cheveux, la grâce des mains, etc. La peinture traitée
largement ne peut donner ce genre d'impressions.
--_Berger_, au-dessus de ces tableaux.--Admiré les _Bergers_ de Rubens.
Il y a à côté un tableau de H..., qui représente le _Christ devant
Pilate_; je l'avais précédemment admiré, à cause de la naïveté et de
la vérité de l'aspect... A côté des bergers de Rubens, il redescend
jusqu'à n'être que des portraits de modèles.
A Saint-Ouen ensuite. Ce lieu m'a toujours donné une sublime
impression; je ne compare aucune église à celle-là.
Rentré fatigué et peu dispos. Dîné tard et peu. Ressorti pour une
seconde. Trempé par la pluie qui est continuelle dans le pays, je suis
rentré vers dix heures.
* * * * *
_Samedi_6 _octobre._--Ce jour, sorti tard.
Vu la cathédrale, qui est à cent lieues de produire l'effet de
Saint-Ouen; j'entends à l'intérieur, car extérieurement, et de
tous côtés, elle est admirable. La façade: entassement magnifique,
irrégularité qui plaît, etc... Le _portail des libraires_ aussi beau.
Ce qui m'a le plus touché, ce sont les deux tombeaux de la chapelle
du fond, mais surtout celui de M. de Brézé. Tout en est admirable, et
en première ligne la statue. Les mérites de l'Antique s'y trouvent
réunis au je ne sais quoi moderne, à la grâce de la Renaissance: les
clavicules, les bras, les jambes, les pieds, tout cela d'un style et
d'une exécution au-dessus de tout. L'autre tombeau me plaît beaucoup,
mais l'exécution a quelque chose de singulier; peut-être est-ce l'effet
de ces deux figures posées là comme au hasard. Celle du cardinal, en
particulier, est de la plus grande beauté, et d'un style qu'on ne peut
comparer qu'aux plus belles choses de Raphaël...: la draperie, la tête,
etc.
A Saint-Maclou; vitraux superbes, portes sculptées, etc.; le devant sur
la rue a gagné à être dégagé. On a fait là depuis quelques années une
nouvelle rue à la moderne qui va jusqu'au port.
Rentré d'assez bonne heure, après avoir été à Saint-Patrice, dont les
vitraux sont beaux, mais m'ont ému faiblement. (Se rappeler l'allégorie
de la _Chute de l'homme et de la femme_; le démon à côté, ensuite la
Mort qui apprête son dard, et enfin le Péché, sous les traits d'une
femme couverte de parures, mais les yeux fermés et liée d'une chaîne.)
Dîné à trois heures; parti à quatre heures et demie. Cette route faite
le soir par un temps riant et charmant..... Dérangé par les caquetages
d'un jeune avocat, insolent comme tous les jeunes gens, et de son
client, bavard insupportable.
A Yvetot, désappointement. Pris un cabriolet; arrivé tard. La grande
allée du château a disparu. J'ai éprouvé là l'émotion la plus vive du
retour dans un endroit aimé[461]. Mais tout est défiguré... le chemin
est changé, etc.
_Le lendemain dimanche_ 7, visité le jardin tout mouillé. Je n ai
pas été trop désappointé. Les arbres ont grandi dans une proportion
extraordinaire et donnent à l'aspect quelque chose de plus triste
qu'autrefois, mais dans certaines parties un caractère presque
sublime. La montagne à gauche vue d'en bas, avant d'arriver aux
petites cascades; les arbres verts entourés de lierre vers le pont.
Malheureusement le lierre qui les embrasse et fait un bel effet, les
dévore et les fera périr avant peu.
Après déjeuner, visité avec Bornot et Gaultron la chapelle [462]. Le
temps est mauvais et nous tient enfermés.
Avant dîner, j'étais souffrant. Je ne suis pas très bien depuis mon
arrivée à Rouen. Nous sommes sortis malgré la pluie et avons grimpé la
côte d'Angerville... Ces routes sont devenues superbes.
Le lendemain, journée de pluie tellement continue, qu'il ne m'a pas été
possible de mettre le pied dehors. Quelques personnes à dîner: le curé,
personnage grassouillet, qui sourit à chaque instant avec un petit
sifflement entre les dents et qui ne dit mot; la directrice des postes,
personne aimable, et la bonne madame d'Argent. Joué au billard, etc.
* * * * *
_Mardi_ 9 _octobre._--Par quelle triste fatalité l'homme ne peut-il
jamais jouir à la fois de toutes les facultés de sa nature, de toutes
les perfections dont elle n'est susceptible qu'à des âges différents?
Les réflexions que j'écris ici m'ont été suggérées par cette parole de
Montesquieu, que je trouvai ici ces jours-ci, à savoir qu'au moment où
l'esprit de l'homme a atteint sa maturité, son corps s'affaiblit.
Je pensais à propos de cela qu'une certaine vivacité d'impression,
qui tient plus à la sensibilité physique, diminue avec l'âge. Je n'ai
pas éprouvé, en arrivant ici, et surtout en y vivant quelques jours,
ces mouvements de joie ou de tristesse dont ce lieu me remplissait,
mouvements dont le souvenir m'était si doux... Je le quitterai
probablement sans éprouver ce regret que j'avais autrefois. Quant à mon
esprit, il a, bien autrement qu'à l'époque dont je parle, la sûreté,
la faculté de combiner, d'exprimer; l'intelligence a grandi, mais l'âme
a perdu son élasticité et son irritabilité. Pourquoi l'homme, après
tout, ne subirait-il pas le sort commun des êtres? Quand nous cueillons
le fruit délicieux, aurions-nous la prétention de respirer en même
temps le parfum de la fleur? Il a fallu cette délicatesse exquise de la
sensibilité au jeune âge pour amener cette sûreté, cette maturité de
l'esprit. Peut-être les très grands hommes, et je le crois tout à fait,
sont-ils ceux qui ont conservé, à l'âge où l'intelligence a toute sa
force, une partie de cette impétuosité dans les impressions,... qui est
le caractère de la jeunesse?
Passé la matinée à lire Montesquieu.
--A Fécamp, vers deux heures; la mer était magnifique. Beaux aspects de
la vallée. Après dîner, discussion politique.
--Je comparais ces jours-ci les peintures qui sont dans le salon du
cousin. Je me suis rendu compte de ce qui sépare une peinture qui n'est
que naïve, de celle qui a un caractère propre à la faire durer. En un
mot, je me suis souvent pris à me demander pourquoi l'extrême facilité,
la hardiesse de touche, ne me choquent pas dans Rubens, et qu'elles ne
sont que de la pratique haïssable dans les Vanloo..... j'entends ceux
de ce temps-ci comme ceux de l'autre. Au fond, je sens bien que cette
facilité dans le grand maître n'est pas la qualité principale; qu'elle
n'est que le moyen et non le but, ce qui est le contraire dans les
médiocres... J'ai été confirmé avec plaisir dans cette opinion, en
comparant le portrait de ma vieille tante [463] avec ceux de l'oncle
Riesener. Il y a déjà, dans cet ouvrage d'un commençant, une sûreté et
une intelligence de l'essentiel, même une touche pour rendre tout cela
qui frappait Gaultron lui-même. Je n'attache d'importance à ceci que
parce que cela me rassure... Une main vigoureuse, disait-il, etc.
--Le temps est tout à fait beau: nous avons été à Saint-Pierre [464], à
travers la vallée.
Revu, en y allant, Angerville, où je suis venu, il y a tant d'années,
avec ma bonne mère, ma sœur, mon neveu, le cousin,... tous disparus!
Cette petite maison est toujours là, comme la mer que l'on voit de là,
et qui y sera encore à son tour, quand la maison aura disparu.
Nous sommes descendus à la mer par un chemin à droite, que je ne
connaissais pas; c'est la plus belle pelouse en pente douce que l'on
puisse imaginer. L'étendue de mer que l'œil embrasse de la hauteur est
des plus considérables. Cette grande ligne bleue, verte, rose, de cette
couleur indéfinissable qui est celle de la vaste mer, me transporte
toujours. Le bruit intermittent qui arrive déjà de loin et l'odeur
saline enivrent véritablement.
--Je m'aperçois que mes belles réflexions des pages précédentes m'ont
empêché de noter, je ne sais plus quel jour, notre première course à
Fécamp, par un temps tout différent... La mer était forte et se brisait
admirablement contre la jetée..... Nous avons vu sortir deux petits
bâtiments.
Aujourd'hui elle est, au contraire, très calme, et je l'adore ainsi,
avec le soleil, qui semait d'étincelles et de diamants le côté d'où il
venait, et donnait de la gaieté à cette nappe majestueuse.
Nous avons visité la maison du curé, qui a appartenu au bon M. Hébert.
Décidément c'est un peu triste; un solitaire surtout finirait par s'y
changer en pierre.
On démolit l'ancienne église du lieu, qui est charmante, pour en faire
une neuve. Nous avons été indignés.
* * * * *
_Mercredi_ 10 _octobre._--Le lendemain à Cany.
Quelques futaies ont disparu le long de la route, mais elles ne font
pas encore de tort à la vue qu'on a du château. Ce lieu enchanteur
ne m'avait jamais fait autant de plaisir... Se rappeler ces masses
d'arbres, ces allées ou plutôt ces percées qui, se continuant sur la
montagne avec les allées qui sont en bas, produisent l'effet d'arbres
entassés les uns sur les autres.
Le parc est plein de magnifiques arbres, dont les branches touchent à
terre, entre autres le plateau qui est à droite en venant du bout du
parc. Beautés des eaux.
Revenus par Ourville. En remontant de Cany, belle vue. Tons de _cobalt_
apparaissant dans les musses de verdure du fond et parfois doré des
devants.
Vu à Cany M. Foy, vieilli comme les autres.
* * * * *
_Jeudi_ 11 _octobre._--A Fécamp l'après-midi.
Nous allions surtout pour voir Mme Laporte[465]; j'y suis arrivé seul,
en attendant Bornot et sa femme. La pauvre dame ne voulait d'abord
recevoir personne, mais en apprenant mon nom, elle m'a fait venir près
d'elle; je l'ai trouvée dans ce qui était sa salle à manger sans doute,
parce que cette pièce est au rez-de-chaussée et plus à portée pour les
soins que son état exige, mais seule dans un petit lit, toute diminuée
elle-même et dans un grand état de maigreur. Elle a éprouvé beaucoup de
sensibilité en me voyant; je lui rappelais des moments et des personnes
disparus depuis longtemps, au moment où elle sent bien qu'elle va tout
quitter à son tour. J'ai tenu avec plaisir sa main maigrie et ridée.
Bornot et sa femme sont survenus. Elle nous a parlé de ses maux, ce qui
est tout simple, mais avec une grande liberté, plaisantant même avec
cette humeur qu'elle a toujours eue. Nous l'avons quittée au bout de
quelques instants. Ce spectacle m'a beaucoup touché.
Nous sommes entrés un instant dans ce salon où elle ne doit plus
rentrer et où nous avons passé des moments si gais avec le bon cousin,
avec Riesener, avec tous les originaux qui composaient sa société, et
qui m'ont bien l'air de ne guère s'informer d'elle à présent.
Nous allions vers le port, au-devant de Gaultron. Nous sommes revenus
sans avoir été jusqu'à la mer, ce qui a été pour moi une mystification.
Passé assez de temps à voir chez un orfèvre des pendeloques anciennes
du pays, et revenu plus tard à Valmont par une pluie qui me gâte bien
ce pays-ci.
* * * * *
_Vendredi_ 12.--La petite Mme Duglé, fille de Zimmerman [466], est
venue déjeuner avec sa sœur. Journée de pluie complète.
* * * * *
_Samedi_ 13.--Matinée employée à terminer la lecture d'_Arsace et
Isménie_[467], de Montesquieu. Tout le talent de l'auteur ne peut
vaincre l'ennui de ces aventures rebattues, de ces amours, de cette
constance éternelle; la mode et, je crois aussi, un sentiment de la
vérité, ont relégué ces sortes d'ouvrages dans l'oubli.
Avant déjeuner, examiné les vitraux. Se rappeler ce beau caractère
raphaélesque et plus encore corrégien: le beau et simple modelé et
la hardiesse de l'indication. Contours noirs très prononcés pour la
distance, etc. Après déjeuner, au cimetière.
Auparavant vers Saint-Ouen, chez une pauvre fabricante de mouchoirs
au métier. Pauvres gens! on leur paye vingt francs les vingt-quatre
douzaines de ces mouchoirs; cela ne fait pas vingt sous pour chaque
douzaine.
La chapelle où repose le corps de Bataille ne me plaît pas. Je regrette
de n'avoir pas été consulté.
Tué le temps jusqu'à dîner. Dormi dans ma chambre, puis fait un tour de
parc à la nuit tombante. Ce parc et ces arbres gigantesques ont pris
un aspect qui est presque lugubre; mais en vérité, si l'on pouvait, en
peinture, rendre de pareils effets, ce serait ce que j'ai vu en paysage
de plus sublime. Je ne peux rien comparer à cela..... Cette forêt de
colonnes formées par les sapins, le vieux noyer en montant, etc.
Le pharmacien M. Leglay, la directrice des postes, venus dîner.
* * * * *
_Dimanche_ 14 _octobre._--Aux Petites-Dalles avec Bornot. Gaultron, qui
part demain, était resté à peindre.
Passé devant le château de Sassetot. Environs magnifiques; la descente
pour aller à la mer. Effet de ces grands bouquets de hêtres. Arrivé à
la mer par une ruelle étroite; on la découvre tout au bout du chemin.
Mer basse. J'ai été sur les rochers et ramassé deux des coquillages
qu'on y trouve collés; j'ai essayé de les manger... chair dure, sauf un
je ne sais quoi de jaune qui a un goût agréable de moule.
Fait plusieurs croquis.
* * * * *
_Lundi_ 15 _octobre._--Accompagné Gaultron avec Bornot jusqu'à la route
d'Yvetot. Revenu avec Bornot par les bois de M. Barbet, pour descendre
au vivier. Grand couvert de hêtres en haut; allées de sapins.
Traversé sur le flanc de la colline des herbages par lesquels nous
sommes descendus au vivier qui est charmant et nettoyé. J'y ai vu voler
des cygnes pour la première fois. Revenu mourant de faim.
Dans la journée, qui était belle, été aux Grandes-Dalles. Le même
chemin jusqu'à Sassetot, seulement pris à gauche. J'ai admiré la
porte de l'église sur le cimetière; elle est évidemment un ouvrage
de fantaisie et faite par un ouvrier qui avait du goût. Elle montre
combien cette dernière qualité est le nerf de cet art pour lequel les
livres ont des proportions toutes faites, qui n'engendrent que des
ouvrages dénués de tout caractère.
--Dessiné. La mer basse encore.
--Ce jour-là et l'avant-veille, promenade le matin avant déjeuner avec
Bornot, dans sou bois au-dessus du parc; jolies allées.
* * * * *
_Mardi_ 16 _octobre._--J'ai été seul avant déjeuner sur la route
de Fécamp. J'ai voulu grimper dans le petit bois à gauche et dans
les jolies prairies où sont les sapins. Arrêté par les haies et les
clôtures, à chaque pas. Le peuple qui sera toujours en majorité, se
trompe en croyant que les grandes propriétés n'ont pas une grande
utilité; c'est aux pauvres gens qu'elles sont utiles, et le profit
qu'ils en retirent n'appauvrit pas les riches, qui les laissent
profiter de petites aubaines qu'ils y trouvent.
Le laisser-aller du bon cousin faisait le bonheur des pauvres
ramasseurs de fougère et de branches sèches; les petits bourgeois
enrichis s'enferment chez eux et barricadent partout les avenues. Les
pauvres, privés complètement de ce côté, ne profitent même pas des
droits dérisoires que leur donne l'État républicain.
Bornot me donnait, à déjeuner, le résultat de l'élection pour un député
dans le canton. Sur 4,360 inscrits, à peine 1,600 ont pris part au
vote. A Limpiville, personne ne se présentait; le maire désolé a appelé
les citoyens par toutes les manières. Dans d'autres communes, c'était à
peu près de même, et cependant le vote a lieu le dimanche.
En revenant, déjeuné. J'ai traversé la vallée vers le moulin, qui est
à cheval sur la rivière, qu'on passe sur une planche. Revu le chemin
qu'on prenait si souvent derrière le lavoir; là, les bois de B...
enceints encore d'un fossé. Nouvelles réflexions analogues à celles
ci-dessus. Le chemin, à partir du lavoir pour rentrer à la maison, ne
passe plus le long des murs. Tout cela est refait à la Louis-Philippe.
Bornot me rappelait que c'est à ce lavoir que j'embrassais la petite
femme du maçon, qui était si gentille, et qui venait de temps en temps
rendre ses devoirs au vieux cousin [468].
--A Fécamp, avec toutes ces dames, chez le bijoutier, pâtissier,
papetier; acheté un carton.
Vu l'église auparavant. J'avais oublié son importance. Charmantes
chapelles autour du chœur, séparées par des clôtures à jour d'un
charmant goût. Tombeaux d'évêques ou abbés. Petites figures au tombeau
et grand tombeau de la Vierge aux figures grandes coloriées; les poses
sont si naïves, et il y a tant de caractère, que le coloriage ne les
gâte pas trop. L'une des têtes m'a paru celle du Laocoon, bien surpris
de se trouver en pareil lieu et en pareille compagnie. Il y a une de
ces figures qui tient un encensoir, et qui souffle dessus pour en
ranimer les charbons.--Chapelle de la Vierge avec vitraux du treizième
siècle, semblables à ceux de la cathédrale de Rouen.--Belle copie de
l'_Assomption_ du Poussin, à l'autel de cette chapelle.--Charmant
ouvrage d'albâtre ou de marbre pour contenir le précieux sang, adossé
à l'autel principal. Petites figures dans le style de Ghiberti
[469].--Les figures dont j'ai parlé sont à droite, au pied d'un
grand crucifix; à gauche, il y a un tombeau où l'on voit le Christ
couché sous l'autel, à travers des treillages.--En face, copie du Fra
Bartolomeo du Musée.
En allant au port, il faisait très beau temps. Les montagnes qui mènent
à la mer, magnifiques et grandioses.
La mer, basse comme je ne l'ai jamais vue ici, est on ne peut plus
majestueuse dans son calme et par ce beau temps.
Causé avec un pilote de la plus belle figure.
* * * * *
_Mercredi_ 17 _octobre._--Passé toute la journée sans sortir, malgré le
beau temps. Nous nous sommes occupés des vitraux; cela m'a fatigué.
Avant de dîner, fait un tour dans le parc; c'est un heu enchanteur: ces
arbres, ces cygnes, etc.
--J'ai pensé avec plaisir à reprendre certains sujets, surtout le
_Génie arrivant à l'immortalité_[470]. Il serait temps de mettre en
train celui-là et le _Léthé_, etc.
--Le soir, vu le four à chaux: arbres éclairés vivement; l'intérieur de
la fournaise; flammes vertes, la chaux éclatante de blancheur, avec des
veines de feu incandescent.
* * * * *
_Jeudi_ 18 _octobre._--Dans la matinée, avant déjeuner, délicieux
temps; dessiné dans le jardin des masses d'arbres; le soleil du matin
y donne des effets charmants.
Parti vers deux heures pour Fécamp; nous voulions aller aux fameux
_Trous aux chiens._ Cet ignoble sobriquet, appliqué aux beaux
phénomènes que j'ai vus là, dépose contre la petite dose de poésie de
notre peuple et son peu d'imagination... Nous sommes arrivés trop tôt,
et je suis resté longtemps sur la jetée. La mer très bonne à étudier.
Partis pour notre excursion quand la mer a été assez basse. Il est bien
difficile de décrire ce que j'ai vu, et malheureusement ma mémoire
sera bien peu fidèle pour se le rappeler. La mer n'étant pas d'abord
assez basse, nous avons eu quelque peine à arriver jusqu'à ces piliers,
qui semblent d'architecture romane, et qui soutiennent la falaise, en
laissant une percée par-dessous. Ensuite deux magnifiques amphithéâtres
à plusieurs rangs, les uns au-dessus des autres, dont un beaucoup plus
vaste que l'autre.
Dans l'un d'eux, je crois, cette grotte profonde, qui semble la
retraite d'Amphitrite. Enfin, pour conclure, la grande arche par
laquelle on aperçoit un autre amphithéâtre avec ces espèces de
promontoires réguliers en forme de champignons placés à côté les uns
des autres, et qui sont là comme des niches d'animaux féroces dans un
cirque romain.
Nous nous sommes arrêtés là, apercevant de loin quelques beautés qui
nous ont paru inférieures, et qui de près, peut-être, auraient mérité
notre admiration.
Le sol, sous cette arche étonnante, semblait sillonné par les roues des
chars et simulait les ruines d'une ville antique. Ce sol est ce blanc
calcaire dont les falaises sont presque entièrement faites. Il y a des
parties sur les rocs qui sont d'un brun de terre d'ombre, des parties
très vertes et quelques-unes creuses. Les pierres détachées par terre
sont généralement blanches. On voit courir sous ses pieds de petites
souris qui vont rejoindre la mer.
Revenus très rapidement. Le soleil était couché.
* * * * *
_Vendredi_ 19 _octobre._--Je lis ce matin, dans Montesquieu, une
peinture à grands traits des exploits de Mithridate. La grande idée
qu'il donne du caractère de ce roi diminue beaucoup dans mon esprit
l'impression que m'avait laissée la pièce de Racine. Décidément ces
petites histoires amoureuses mêlées à la peinture d'un pareil colosse,
le réduisent à la proportion d'un homme de notre temps. Quand on songe
que Mithridate était une espèce de barbare, commandant à des nations
féroces, on se le figure difficilement occupé d'intrigues d'intérieur.
Au reste, il faudrait relire.
--Je recule de jour en jour l'instant de mon départ.
... Ils sont aimables pour moi, et cette molle flânerie dans un lieu
que j'aime me berce, et me fait reculer le moment de reprendre mon
train de vie ordinaire.