28 _avril._--Malaise le matin.

Sorti vers une heure pour voir M. Thiers; il était sorti, ou ne

recevait pas.

Vers trois heures, Grzimala et son comte polonais; ensuite M. de

Geloës[343], qui venait me demander le _Christ_ ou le _Bateau._ Entré

dans mon atelier, il me demande le _Christ au tombeau_[344], et nous

convenons de 2,000 francs, sans la bordure.

* * * * *

29 _avril._--Prêté à Vieillard la _Révolution_ de Michelet; il m'a

rendu la _Mare au diable._

Hédouin et Leleux venus ce matin; ils vont en Afrique.

Mornay et Vieillard dans la journée; ils se sont encore rencontrés.

* * * * *

30 _avril._--J'essaye de travailler et j'éprouve toujours cette

irritation intérieure; il faut de la patience.

Vers trois heures j'ai été chez Mme Delessert: je l'ai trouvée changée.

Je suis parti avec elle: elle m'a déposé chez Souty [345], où j'ai été

voir le tableau de _Susanne_, attribué à Rubens. C'est un Jordaens des

plus caractérisés et un magnifique tableau.

On voit là quelques tableaux modernes, qui font une triste figure à

côté du flamand. Ce qui attriste dans toutes ces malheureuses toiles,

c'est l'absence absolue de caractère; on voit dans chacun celui

qu'ils ont voulu se donner, mais rien ne porte un cachet; il faut en

excepter l'_Alée d'arbres_, de Rousseau, qui est une œuvre excellente

dans beaucoup de parties; le bas est parfait; le haut est d'une

obscurité qui doit tenir à quelques changements; le tableau tombe par

écailles.--Il y a un tableau de Cottreau[346], déplorable: la tête d'un

certain sultan qui rit est l'ouvrage du plus sot des hommes, et il s'en

faut bien que l'auteur soit cela. Pourquoi a-t-il choisi une profession

dans laquelle son esprit lui est inutile?

Le Jordaëns est un chef-d'œuvre d'imitation, mais d'imitation large et

bien entendue, comme peinture. Voici un homme qui fait bien ce qu'il

est propre à faire!... Que les organisations sont diverses! Cette

absence complète d'idéal choque malgré la perfection de la peinture:

la tête de cette femme est d'une vulgarité de traits et d'expression

qui passe toute idée. Comment ne s'est-il pas senti le besoin de

rendre le côté poétique de ce sujet, autrement qu'avec les admirables

oppositions de couleur qui en font le chef-d'œuvre?... La brutalité

de ces vieillards, le chaste effroi de la femme honnête, ses formes

délicates, qu'il semble que l'œil lui-même ne dût point voir, tout cela

eût été chez Prud'hon, chez Lesueur, chez Raphaël; ici elle a l'air

d'intelligence avec eux et il n'y a d'animé chez eux que l'admirable

couleur de leurs têtes, de leurs mains, de leurs draperies. Cette

peinture est la plus grande preuve possible de l'impossibilité de

réunir d'une manière supérieure la vérité du dessin et de la couleur

à la grandeur, à la poésie, au charme. J'ai d'abord été renversé par

la force et la science de cette peinture, et j'ai vu qu'il m'était

également impossible de peindre aussi vigoureusement et d'imaginer

aussi pauvrement; j'ai besoin de la couleur, j'en ai un besoin égal,

mais elle a pour moi un autre but; je me suis donc réconcilié avec

moi-même, après avoir reçu d'abord l'impression d'une admirable qualité

qui m'est refusée; ce rendu, cette précision sont à mille lieues

de moi, ou plutôt j'en suis à mille lieues; cette peinture ne m'a

pas saisi, comme beaucoup de belles peintures. Un Rubens m'eût ému

davantage; mais quelle différence entre ces deux hommes! Rubens, à

travers ses couleurs crues et ses grosses formes, arrive à un idéal

des plus puissants. La force, la véhémence, l'éclat le dispensent de la

grâce et du charme.

[329] L'article auquel Delacroix fait allusion parut dans la _Presse_

du 1er avril 1847. Théophile Gautier s'y exprimait ainsi: «Quelle

variété, quel talent toujours original et renouvelé sans cesse; comme

il est bien, sans tomber dans le détail des circonstances, l'expression

et le résumé de son temps! Comme toutes les passions, tous les rêves,

toutes les fièvres qui ont agité ce siècle ont traversé sa tête et fait

battre son cœur! Personne n'a fait de la peinture plus véritablement

moderne qu'Eugène Delacroix... C'est là un artiste dans la force du

mot! Il est l'égal des plus grands de ce temps-ci, et pourrait les

combattre chacun dans sa spécialité.»

Théophile Gautier avait toujours été le fidèle et l'ardent défenseur

du génie de Delacroix. Il l'avait soutenu alors que tous ou presque

tous l'attaquaient. Peut-être le peintre ne sut-il pas assez de gré

au critique de ce que celui-ci avait fait pour lui; plus tard ses

relations avec Gautier se refroidiront; il lui reprochera de n'être pas

assez «philosophe» dans sa critique et de faire des tableaux lui-même,

à propos des tableaux dont il parle. Si nous en croyons les personnes

dignes de foi qui les ont connus tous deux et les ont observés dans

leurs rapports, il faudrait attribuer ce refroidissement à l'horreur

que Delacroix professait pour le genre bohème et débraillé, dont

Théophile Gautier avait été l'un des plus illustres champions.

[330] _Francis-Alphonse Wey_, littérateur français, né en 1812. Comme

écrivain et comme philologue, il occupa une place importante parmi les

littérateurs de cette époque.

[331] _Baron Denon_, (1747-1825), graveur, fut directeur général des

musées impériaux et membre de l'Institut.

[332] _Hippolyte Maindron_, sculpteur, né en 1801, élève de David

d'Angers. Il appartient au petit groupe des sculpteurs romantiques dont

les représentants les plus connus sont _Barye,_ Préault, Antonin Moyne.

[333] _Alfred Arago_, artiste peintre, second fils de _François Arago_,

né en 1816. Il devint inspecteur général des Beaux-Arts.

[334] _Léonore_, opéra en trois actes, de Beethoven, qui, réduit en

deux actes, prit le titre définitif de _Fidelio._

[335] Il s'agit ici sans doute de cette Mme _Alberte de Rubempré_, qui

fut une des femmes les plus brillantes des salons de la Restauration,

que Stendhal désigne sous le nom de Mme Azur dans ses _Souvenirs

d'égotisme_, qu'il aima, dit-il, «d'un amour frénétique», et au

sujet de laquelle il écrivait, ce qui n'était pas un médiocre éloge

sous sa plume: «C'est une des Françaises les moins poupées que j'aie

rencontrées.» (Stendhal, _Souvenirs d'égotisme_, p. 14, 15.)

[336] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1353.

[337] Voir _Catalogue Robaut_, n°s 880 et 881.

[338] Le livre des _Emblèmes_ (_Symbolicæ questiones, Bononiæ_, 1555),

par _Achille Bocchi_, littérateur italien, né en 1488, mort en 1562, à

Bologne.

[339] _Barroilhet_, le célèbre chanteur, qui remporta tant de

succès sur les scènes italiennes et à l'Opéra, était un amateur de

tableaux modernes; on l'a vu réunir et vendre à plusieurs reprises

des collections importantes. Delacroix a peint une étude d'après cet

artiste en costume turc, tout en rouge et en pied. (Voir _Catalogue

Robaut_, n° 173.)

[340] Portrait de _Joséphine_ assise sur le gazon du parterre de la

Malmaison.

[341] _Carrier_, peintre miniaturiste (1800-1875), l'un des exécuteurs

testamentaires de Delacroix.

[342] Le comte _Grzimala_ était un amateur distingué, très épris

du talent de Delacroix. Il se rendit acquéreur de plusieurs de ses

œuvres.

[343] Le _comte de Geloës_ se rendit en effet acquéreur du beau tableau

_Le Christ au tombeau_, qui porte la date de 1848.

[344] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1034.

[345] _Souty_, marchand de couleurs, de toiles et de cadres.

[346] _Cottreau_ ou _Cottereau_, favori de la petite cour d'Arenenberg,

était un peintre de second ordre; mais le prince président le nomma

inspecteur général des Beaux-Arts, poste qu'il remplit jusqu'à sa mort.

Il eut pour successeur _Alfred Arago._

* * * * *

1er _mai._--Été chez J... vers midi; nous avons été promener

au bois de Boulogne, après avoir passé une matinée charmante.

* * * * *

Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850 · 第 57 / 86 题