24 _avril._--Scheffer venu le matin.

--En parcourant dans la journée le livre des _Emblèmes_ de Bocchi[338],

je retrouve encore une foule de choses ravissantes d'élégance à

étudier. J'essaye avant dîner, mais la fatigue me prend; je ne suis pas

encore remis.

* * * * *

25 _avril._--Lassalle venu ce matin: il me prévient peu en faveur

d'Arnoux.

Riesener venu, et Boissard; puis Mme Beaufils, qui m'a fort fatigué

avec son insistance pour me faire promettre d'aller chez elle cet

automne.

Riesener dit une chose très juste, à propos de l'enthousiasme exagéré

que peuvent inspirer les peintures de Michel-Ange. Je lui parlais de ce

que m'avait dit Corot, de la supériorité prodigieuse de ces ouvrages;

Riesener dit très bien que le gigantesque, l'enflure, et même la

monotonie que comportent de tels objets, écrasent nécessairement ce

qu'on peut mettre à côté. L'Antique mis à côté des idoles indiennes

ou byzantines se rétrécit et semble terre à terre...; à plus forte

raison, des peintures comme celles de Lesueur et même de Paul Véronèse.

Il a raison de prétendre que cela ne doit pas déconcerter, et que

chaque chose est bien à sa place.

--Dans la journée, chez Mme Delessert. Elle était au lit; j'ai eu

beaucoup de plaisir à la revoir, malgré son indisposition, qui, je le

crois, n'est pas dangereuse.

Revenu sans trouver de fiacre, et forcé de prendre l'omnibus.

--Rendu ce même jour à Villot et à lui renvoyé par la femme de ménage

un cadre contenant des pastels, costumes vénitiens; une petite toile,

_idem_, peinte à l'huile; une feuille de croquis, aquarelle de la salle

du Palais ducal, et une esquisse sur carton, d'après un tableau de

Rubens qui est à Nantes.

* * * * *

26 _avril._--Reçu une lettre de V..., qui m'a fait plaisir et montré,

par cette prévenance, qu'il était sous l'empire du même sentiment que

moi.

--Vers une heure, chez Villot, à son atelier, et bonne après-midi; je

suis revenu assez gaillardement.

--Le soir, Pierret est venu passer une partie de la soirée. En somme,

bonne journée.

Il me parle de sa soirée chez Champmartin, où Dumas a démontré la

faiblesse de Racine, la nullité de Boileau, le manque absolu de

mélancolie chez les écrivains du prétendu grand siècle. J'en ai

entrepris l'apologie.

Dumas ne tarit pas sur cette place publique banale, sur ce vestibule

de palais, où tout se passe chez nos tragiques et dans Molière.

Ils veulent de l'art sans convention préalable. Ces prétendues

invraisemblances ne choquaient personne; mais ce qui choque

horriblement, c'est, dans leurs ouvrages, ce mélange d'un vrai à

outrance que les arts repoussent, avec les sentiments, les caractères

ou les situations les plus fausses et les plus outrées... Pourquoi ne

trouvent-ils pas qu'une gravure ou qu'un dessin ne représente rien,

parce qu'il y manque la couleur?.... S'ils avaient été sculpteurs,

ils auraient peint les statues et les auraient fait marcher par des

ressorts, et ils se seraient crus beaucoup plus près de la vérité.

* * * * *

27 _avril._--Barroilhet [339] venu: il a envie du _Lion et l'Homme_,

justement parce que je ne peux le lui donner. Il voudrait quelque chose

dans ce genre; je l'ai accompagné jusque chez lui, en allant vers midi

chez J.... J'y ai fait un petit second déjeuner, et ai été ramené vers

deux heures.

Revu une dernière fois le portrait de _Joséphine_ de Prud'hon[340].

Ravissant, ravissant génie! Cette poitrine avec ses incorrections, ces

bras, cette tête, cette robe parsemée de petits points d'or, tout cela

est divin. La grisaille est très apparente et reparaît presque partout.

--Carrier [341] était venu ce matin; il m'a beaucoup parlé de Prud'hon.

Il préférait beaucoup Gros à David.--Reçu une lettre de Grzimala [342]

le soir, qui me demande la _Barque._

* * * * *

Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850 · 第 56 / 86 题