2 _mai._--Je ne me sens pas encore en train de travailler.

--Martin [347], ancien élève, sot parfait, revient d'Italie, tout

bouffi de ce qu'il a vu, et encore plus sot à raison de cela.

--Journée insipide sans travail, et nullité complète.

--Après dîner, chez Pierret par le temps le plus froid; revenu assez

tard et à pied, ce en quoi j'ai eu tort, car je me suis fatigué.

--Planet était venu le matin; je lui ai promis une étude pour la

mansarde qu'il fait maintenant.

--Mme Marliani venue dans la journée; elle est toujours au même point

avec son mari. Elle me parle de Glésinger comme d'un prétendant pour

Solange [348]; cette idée ne m'était pas venue.

* * * * *

3 _mai._--Resté au lit jusqu'à onze heures. Grenier est venu pour

m'acheter le _Naufrage_: c'est trop tard. Il voulait l'emporter dans sa

retraite, à la campagne, pour en jouir.

Dufays ensuite; j'ai tort de dire si librement mon avis avec des gens

qui ne sont pas mes amis.

Le docteur Laugier [349] ensuite. Je lui ai parlé varicocèle; il est

d'avis d'un bandage particulier. Je vois que tous mes petits maux sont,

suivant lui, objets inhérents à ma constitution, et avec lesquels il

faut vivre.

--_Femme nue et debout_: la Mort s'apprête à la saisir.

--_Femme qui se peigne_[350]; la Mort apprête son râteau.

--_Adam et Ève:_ les Maux et la Mort en perspective, au moment où ils

vont manger le fruit, ou plutôt groupés sur les branches fatales et sur

le point de fondre sur l'humanité.

--Chez Jacquet [351]: le petit _Faune_, un pied environ. La _Vénus_

grecque, trois pieds. Bas-relief: _Combat d'Hercule et d'Apollon.

Minerve au serpent_, bas-relief.

--Sorti dans la journée; passé voir un dessin de Lacroix [352] chez

Aubry [353]. Revenu chez moi par le boulevard.

--Le soir, sorti pour aller chez Leblond; il sortait. Fatigué de ces

deux courses.

* * * * *

4 _mai._--Malaise dans le milieu de la journée, qui ressemble à de

la fièvre. Je crois qu'elle revient un peu à l'heure qu'elle venait

dans le commencement. Je me suis endormi vers deux ou trois heures, et

l'état fiévreux était complètement passé.

Aubry était venu le matin. Ce que j'ai vu hier chez lui est fort triste

pour l'avenir de notre école. Le Boucher et le Vanloo sont les grands

hommes sur lesquels elle a les yeux, pour suivre leurs traces; mais il

y avait chez ces hommes un véritable savoir mêlé à leur mauvais goût.

Une niaise adresse de la main est le but suprême.

--Il est venu me chercher à cinq heures et demie, et j'y ai dîné: bonne

et douce soirée.

--Je vois dans la presse l'annonce du mariage de Solange; cette

précipitation est incroyable!

* * * * *

5 _mai._--Resté au lit jusqu'à dix heures et demie. Villot m'a trouvé

au lit; j'ai eu du plaisir à le voir.

Nous avons parlé des horribles ennuis de la vie. Chacun fait bonne

contenance, mais chacun est dévoré... Il rencontre l'autre jour Colet,

qui se montre joyeux de le voir et de causer avec lui, mais il le

quitte bientôt et lui dit avec accablement: «Je rentre chez moi... Et

pourquoi, et comment cela se peut-il autrement?»

De là nous passons à la nécessité de s'occuper pour échapper

passagèrement au sentiment de nos maux. Il a remarqué que les

vieillards n'éprouvent pas autant ce besoin. Il me cite M. Barbier,

père de sa femme, et M. Robelleau. Ces deux hommes lisent très peu.

Ils vivent avec leurs souvenirs, et l'ennui ne les gagne pas. Il

me rappelle que Bataille [354], qui était désœuvré comme eux, en

apparence, ne se plaignait jamais du poids du temps.

--Le soir, entré à Notre-Dame de Lorette. Entendu de la musique.

Ensuite chez Leblond; Garcia y était. Il m'a chanté un superbe air de

Cimarosa, du _Sacrifice d'Abraham._ Mme Leblond m'a chanté quelque

chose et m'a fait plaisir.

Je n'ai dans la tête qu'accords de Cimarosa. Quel génie varié, souple

et élégant! Décidément, il est plus dramatique que Mozart.

* * * * *

6 _mai._--Chez Villot vers une heure et resté à son atelier jusqu'à

cinq heures et demie.

Vu de l'anatomie; il y a à faire avec ses fragments de Chaudet[355] et

son ouvrage gravé de l'anatomie de Gamelin [356], peintre de Toulouse

en 1779. J'ai même ébauché un Père du désert couché, auquel un corbeau

apporte du pain.

J'ai trouvé du plaisir dans ces heures passées avec lui. Peu ou prou

d'amitié est une bonne chose.

--Sujets: _La Mort planant sur un champ de bataille_: des squelettes.

_La Mort dans sa caverne_, qui entend la trompette du jugement dernier.

* * * * *

7 _mai._--Reçu une lettre de Mme Sand... La pauvre amie m'écrit la

lettre la plus aimable, et son cœur a du chagrin.

--J'ai été voir la figure de Clésinger. Hélas! je crois que Planche

a raison: c'est du daguerréotype en sculpture, sauf une exécution

vraiment très habile du marbre. Ce qui le prouve, c'est la faiblesse de

ses autres morceaux: nulle proportion, etc. Le défaut d'intelligence

comme lignes, dans sa figure; on ne la voit entière de nulle part.

--J'ai vu le Salon très agréablement, sans rencontrer qui que ce soit.

Le tableau de Couture m'a fait plaisir [357]; c'est un homme très

complet dans son genre. Ce qui lui manque, je crois qu'il ne l'acquerra

jamais; en revanche, il est bien maître de ce qu'il sait. Son portrait

de femme m'a plu.

J'ai vu mes tableaux sans trop de déplaisir, surtout les _Musiciens

juifs_ et le _Bateau._[358] Le _Christ_[359] ne m'a pas trop déplu.

Resté le soir, fatigué, mais point souffrant du tout.

* * * * *

8 mai.--Dîné chez Mme de Forget.--Repris le _Christ au tombeau_ dans la

journée.

* * * * *

9 _mai._--Chez Mme Marliani le soir. Elle m'apprend la maladie de

Chopin. Le pauvre enfant est malade depuis huit jours, et très

gravement. Il va un peu mieux à présent.

D'Arpentigny a recommencé ses antiennes sur Clésinger. Nous sommes

revenus côte à côte une partie du chemin.

* * * * *

Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850 · 第 58 / 86 题