6 _mars._--Reposé par ma nuit.

Rentré dans mon atelier, j'y ai retrouvé de la bonne humeur; je regarde

les _Chasses_ de Rubens: celle de l'hippopotame, qui est la plus

féroce, est celle que je préfère. J'aime son emphase, j'aime ses formes

outrées et lâchées. Je les adore de tout mon mépris pour les sucrées et

les poupées qui se pâment aux peintures à la mode et à la musique de M.

Verdi.

Mme Leblond, avant-hier, ne pouvait rien comprendre à mon admiration

pour les deux charmants dessins de Prud'hon qu'a son mari.

--Mme G*** me demande un dessin pour une loterie et m'a

assuré de son amitié.

--J'écris enfin à M. Roché [310].

--J'ai fait quelques croquis d'après les _Chasses_ de Rubens; il

y a autant à apprendre dans ses exagérations et dans ses formes

boursouflées que dans des imitations exactes.

--Dîné chez Mme de Forget. Revu M. Cayrac et sa fille, qui a fait un

peu de musique.

* * * * *

7 _mars._--Pierret est arrivé vers une heure et demie, comme j'allais

m'habiller pour aller au Conservatoire.

Arrivé et entendu le premier morceau, seul dans la loge; Mme Sand

n'arrivait pas. Elle est venue juste pour entendre le morceau

d'Onslow[311], morceau fort ennuyeux. En général, ce concert ne m'a pas

ravi; un morceau de piano et basse seulement, de Beethoven, m'a plu

médiocrement, et un quatuor de Mozart a conclu. J'ai dit à Mme Sand,

au retour chez elle, que Beethoven nous remue davantage, parce qu'il

est l'homme de notre temps: il est romantique au suprême degré. Dîné

avec elle: elle a été fort aimable; nous devions aller ensemble voir le

Luxembourg et la Chambre des députés.

D'Arpentigny venu le soir et rentré très tard.

La vue du _Jugement de Paris_, de Raphaël, dans une épreuve

affreusement usée, m'apparaît sous un jour nouveau, depuis que j'ai

admiré, dans la _Vierge au voile_, de la rue Grange-Batelière, son

admirable entente des lignes. Cet intérêt, mis à tout, est aussi une

qualité qui efface complètement tout ce qu'on voit après. Il n'y faut

même pas trop penser, de peur de jeter tout par les fenêtres.

Est-ce que l'espèce de froideur que j'ai toujours sentie pour le

Titien ne viendrait pas de l'ignorance presque constante où il est

relativement au charme des lignes?

* * * * *

8 _mars._--Repris l'_Othello_ toute la journée; il est très avancé. A

cinq heures, parti pour Vincennes. Dîné chez le Prince, en passant par

chez M. Delessert [312]. Dîné entre deux hommes qui m'étaient inconnus;

mon voisin de droite est un vieux major d'artillerie, qui est à moitié

sourd, par l'effet du canon, sans doute. Nous avons causé néanmoins. Vu

Spontini, auquel j'ai été présenté [313].

* * * * *

9 _mars._--Hoffmann a fait un article sur Walter Scott. M. Dufays est

venu ce matin et me le dit entre autres choses. Voilà qu'il me demande

une recommandation auprès de Buloz. Je lui ai dit que je venais de

parler pour Arnoux. Hoffmann, m'a-t-il dit, ayant lu les premiers

ouvrages de Walter Scott, en fut très frappé; il se regardait comme

incapable de ce beau calme, et peut-être ne se savait-il pas gré des

qualités tout opposées qui forment son talent.

Paresse extrême et lassitude de la veille.

_Monte-Cristo_ me prend une partie de la journée.

* * * * *

10 _mars._--Hésitation jusqu'à midi et demi. Je suis allé à la Chambre

à cette heure et j'ai travaillé raisonnablement: les hommes à la

charrue, la femme et les bœufs.

J'apprends, à mon retour, que mon vieux maître d'écriture Werdet est

passé pour me voir. J'ai été heureux de ce souvenir.

Je reçois une lettre pour le convoi de la fille unique de Barye: ce

malheureux va se trouver bien triste et bien seul.

* * * * *

Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850 · 第 52 / 86 题