11 _mars._--Villot le matin. Il me parle des exécutions du jury.

Au convoi de la fille de Barye. Il ne s'y trouvait aucun des artistes

ses amis que je vois ordinairement avec lui. A l'église sont venus

Zimmermann, Dubufe, Brascassat, que je voyais pour la première fois:

petite figure noire et rechignée. De l'église, chez Vieillard, que j'ai

trouvé au lit; il souffre d'un rhume. Il est toujours inconsolable.

Nous avons beaucoup causé de l'éternelle question du progrès que nous

entendons si diversement. Je lui ai parlé de _Marc-Aurèle_; c'est le

seul livre où il ait puisé quelque consolation depuis son malheur. Je

lui ai cité le malheur de Barye, plus seul encore que lui; d'abord

c'est sa fille, ensuite il a certainement moins d'amis. Son caractère

réservé, pour ne pas dire plus, écarte l'épanchement. Je lui ai dit

qu'à tout bien considérer, la religion expliquait mieux que tous

les systèmes la destinée de l'homme, c'est-à-dire la résignation.

_Marc-Aurèle_ n'est pas autre chose.

--Vu Perpignan pour toucher. Il m'a parlé de l'usine de Monceau comme

placement.

Le dernier actionnaire restant de la première classe sur la tontine

Lafarge a trente mille francs de rente; il a cent ans. C'est un peu

tard pour en jouir beaucoup.

--Rentré chez moi, et reparti à deux ou trois heures, pour aller chez

M. Delessert. Trouvé Colet dans l'omnibus [314]; il ne paraît pas

ébloui par la gloire de Rossini; il me dit qu'il n'était pas assez

savant, etc... Vu M. Delessert, M. de Rémusat. M. Delessert venu; il

nous a parlé de la fin de son frère. J'ai vu avec grand plaisir le

_Samson tournant ta meule_, de Decamps: c'est du génie [315].

Revenu par le froid le plus glacial, malgré le soleil.

--Après mon dîner,J'ai été chez Mme de Forget; c'était son jeudi.

Larrey [316] et Gervais sont venus; David [317]... Comme j'allais

partir, il m'a fait des compliments sur ma coupole [318], mais ces

compliments-là ne signifient rien.

--Perpignan m'avait raconté l'anecdote du vieux Thomas Paw, qui a vécu

cent quarante ans. Un homme qui désirait le voir rencontra un vieillard

décrépit qui se lamentait, et qui lui dit qu'il venait d'être battu par

son père, pour n'avoir pas salué son grand-père, lequel était Paw.

Il dit très justement que les émotions usent la vie autant que les

excès; il me cite une femme qui avait expressément défendu qu'on lui

racontât le moindre événement capable d'impressionner.

J'éprouve, du reste, combien je suis fatigué de parler avec action,

même de prêter une attention soutenue à la pensée d'un autre.

* * * * *

12 _mars._--Journée de fainéantise complète... J'ai essayé, au

milieu de la journée, de me mettre au _Valentin_: j'ai été obligé de

l'abandonner; je suis retombé sur _Monte-Cristo._

Après mon dîner, chez Mme Sand. Il fait une neige affreuse, et c'est en

pataugeant que j'ai gagné la rue Saint-Lazare.

Le bon petit Chopin [319] nous a fait un peu de musique que... Quel

charmant génie! M. Clésinger, sculpteur, était présent; il me cause une

impression peu favorable. Après son départ, d'Arpentigny m'a commencé

son apologie dans le sens de mon impression.

* * * * *

13 _mars._--Lacroix Gaspard [320] venu un instant. Il m'a beaucoup loué

du dessin de mon _Christ_ de la rue Saint-Louis. C'est la première fois

qu'on m'en fait compliment.

Hier, Clésinger m'a parlé d'une statue de lui qu'il ne doutait pas que

je n'aimasse beaucoup, à cause de la couleur qu'il y a mise. La couleur

étant, à ce qu'il paraît, mon lot exclusif, il faut que j'en trouve

dans la sculpture, pour qu'elle me plaise, ou seulement pour que je la

comprenne...!

--Repris le _Valentin._

--Mme de Forget est venue me chercher pour dîner, et à neuf heures j'ai

été chez M. Moreau; Couture y était.

* * * * *

14 _mars._--Gaspard Lacroix est venu me prendre, et nous avons été chez

Corot. Il prétend, comme quelques autres qui n'ont peut-être pas tort,

que, malgré mon désir de systématiser, l'instinct m'emportera toujours.

Corot est un véritable artiste. Il faut voir un peintre chez lui pour

avoir une idée de son mérite. J'ai revu là et apprécié tout autrement

des tableaux que j'avais vus au Musée, et qui m'avaient frappé

médiocrement. Son grand _Baptême du Christ_ plein de beautés naïves;

ses _arbres_ sont superbes. Je lui ai parlé de celui que j'ai à faire

dans l'_Orphée._ Il m'a dit d'aller un peu devant moi, et en me livrant

à ce qui viendrait; c'est ainsi qu'il fait la plupart du temps... Il

n'admet pas qu'on puisse faire beau en se donnant des peines infinies.

Titien, Raphaël, Rubens, etc., ont fait facilement. Ils ne faisaient à

la vérité que ce qu'ils savaient bien; seulement leur registre était

plus étendu que celui de tel autre qui ne fait que des paysages ou des

fleurs, par exemple. Nonobstant cette facilité, il y a toutefois le

travail indispensable. Corot creuse beaucoup sur un objet. Les idées

lui viennent, et il ajoute en travaillant; c'est la bonne manière.

--Chez M. Thiers, le soir.

Je suis rentré souffrant et dans une humeur affreuse, après une courte

promenade sur le boulevard. Ce Paris est affreux! que cette tristesse

est cruelle!... Pourquoi ne pas voir les biens que le ciel m'a

accordés?... L'hypocondrie offusque tout.

* * * * *

15 _mars._--Grenier venu à la Chambre. Il est venu me joindre. Après

avoir servi d'enclume, je vais, selon lui, servir de marteau.

Le_Sénèque_ est une de ses préférences; il aime le _Socrate_ pour la

couleur.

C'était la quatorzième fois!... J'ai peu travaillé, à cause de cette

interruption; j'ai pris le groupe des déesses en l'air.

--Ensuite chez Mlle Mars; elle était mourante[321]. Je l'ai vue:

c'était la mort!

--Rentré fatigué, et chez Leblond le soir. Il m'a montré des aquarelles

du temps de nos soirées; j'ai été étonné de celles de Soulier; elles

font toutes une impression sur l'imagination bien supérieure à celle

que font les Fielding, etc.

* * * * *

Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850 · 第 53 / 86 题