Au convoi de la fille de Barye. Il ne s'y trouvait aucun des artistes
ses amis que je vois ordinairement avec lui. A l'église sont venus
Zimmermann, Dubufe, Brascassat, que je voyais pour la première fois:
petite figure noire et rechignée. De l'église, chez Vieillard, que j'ai
trouvé au lit; il souffre d'un rhume. Il est toujours inconsolable.
Nous avons beaucoup causé de l'éternelle question du progrès que nous
entendons si diversement. Je lui ai parlé de _Marc-Aurèle_; c'est le
seul livre où il ait puisé quelque consolation depuis son malheur. Je
lui ai cité le malheur de Barye, plus seul encore que lui; d'abord
c'est sa fille, ensuite il a certainement moins d'amis. Son caractère
réservé, pour ne pas dire plus, écarte l'épanchement. Je lui ai dit
qu'à tout bien considérer, la religion expliquait mieux que tous
les systèmes la destinée de l'homme, c'est-à-dire la résignation.
_Marc-Aurèle_ n'est pas autre chose.
--Vu Perpignan pour toucher. Il m'a parlé de l'usine de Monceau comme
placement.
Le dernier actionnaire restant de la première classe sur la tontine
Lafarge a trente mille francs de rente; il a cent ans. C'est un peu
tard pour en jouir beaucoup.
--Rentré chez moi, et reparti à deux ou trois heures, pour aller chez
M. Delessert. Trouvé Colet dans l'omnibus [314]; il ne paraît pas
ébloui par la gloire de Rossini; il me dit qu'il n'était pas assez
savant, etc... Vu M. Delessert, M. de Rémusat. M. Delessert venu; il
nous a parlé de la fin de son frère. J'ai vu avec grand plaisir le
_Samson tournant ta meule_, de Decamps: c'est du génie [315].
Revenu par le froid le plus glacial, malgré le soleil.
--Après mon dîner,J'ai été chez Mme de Forget; c'était son jeudi.
Larrey [316] et Gervais sont venus; David [317]... Comme j'allais
partir, il m'a fait des compliments sur ma coupole [318], mais ces
compliments-là ne signifient rien.
--Perpignan m'avait raconté l'anecdote du vieux Thomas Paw, qui a vécu
cent quarante ans. Un homme qui désirait le voir rencontra un vieillard
décrépit qui se lamentait, et qui lui dit qu'il venait d'être battu par
son père, pour n'avoir pas salué son grand-père, lequel était Paw.
Il dit très justement que les émotions usent la vie autant que les
excès; il me cite une femme qui avait expressément défendu qu'on lui
racontât le moindre événement capable d'impressionner.
J'éprouve, du reste, combien je suis fatigué de parler avec action,
même de prêter une attention soutenue à la pensée d'un autre.
* * * * *
12 _mars._--Journée de fainéantise complète... J'ai essayé, au
milieu de la journée, de me mettre au _Valentin_: j'ai été obligé de
l'abandonner; je suis retombé sur _Monte-Cristo._
Après mon dîner, chez Mme Sand. Il fait une neige affreuse, et c'est en
pataugeant que j'ai gagné la rue Saint-Lazare.
Le bon petit Chopin [319] nous a fait un peu de musique que... Quel
charmant génie! M. Clésinger, sculpteur, était présent; il me cause une
impression peu favorable. Après son départ, d'Arpentigny m'a commencé
son apologie dans le sens de mon impression.
* * * * *
13 _mars._--Lacroix Gaspard [320] venu un instant. Il m'a beaucoup loué
du dessin de mon _Christ_ de la rue Saint-Louis. C'est la première fois
qu'on m'en fait compliment.
Hier, Clésinger m'a parlé d'une statue de lui qu'il ne doutait pas que
je n'aimasse beaucoup, à cause de la couleur qu'il y a mise. La couleur
étant, à ce qu'il paraît, mon lot exclusif, il faut que j'en trouve
dans la sculpture, pour qu'elle me plaise, ou seulement pour que je la
comprenne...!
--Repris le _Valentin._
--Mme de Forget est venue me chercher pour dîner, et à neuf heures j'ai
été chez M. Moreau; Couture y était.
* * * * *
14 _mars._--Gaspard Lacroix est venu me prendre, et nous avons été chez
Corot. Il prétend, comme quelques autres qui n'ont peut-être pas tort,
que, malgré mon désir de systématiser, l'instinct m'emportera toujours.
Corot est un véritable artiste. Il faut voir un peintre chez lui pour
avoir une idée de son mérite. J'ai revu là et apprécié tout autrement
des tableaux que j'avais vus au Musée, et qui m'avaient frappé
médiocrement. Son grand _Baptême du Christ_ plein de beautés naïves;
ses _arbres_ sont superbes. Je lui ai parlé de celui que j'ai à faire
dans l'_Orphée._ Il m'a dit d'aller un peu devant moi, et en me livrant
à ce qui viendrait; c'est ainsi qu'il fait la plupart du temps... Il
n'admet pas qu'on puisse faire beau en se donnant des peines infinies.
Titien, Raphaël, Rubens, etc., ont fait facilement. Ils ne faisaient à
la vérité que ce qu'ils savaient bien; seulement leur registre était
plus étendu que celui de tel autre qui ne fait que des paysages ou des
fleurs, par exemple. Nonobstant cette facilité, il y a toutefois le
travail indispensable. Corot creuse beaucoup sur un objet. Les idées
lui viennent, et il ajoute en travaillant; c'est la bonne manière.
--Chez M. Thiers, le soir.
Je suis rentré souffrant et dans une humeur affreuse, après une courte
promenade sur le boulevard. Ce Paris est affreux! que cette tristesse
est cruelle!... Pourquoi ne pas voir les biens que le ciel m'a
accordés?... L'hypocondrie offusque tout.
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15 _mars._--Grenier venu à la Chambre. Il est venu me joindre. Après
avoir servi d'enclume, je vais, selon lui, servir de marteau.
Le_Sénèque_ est une de ses préférences; il aime le _Socrate_ pour la
couleur.
C'était la quatorzième fois!... J'ai peu travaillé, à cause de cette
interruption; j'ai pris le groupe des déesses en l'air.
--Ensuite chez Mlle Mars; elle était mourante[321]. Je l'ai vue:
c'était la mort!
--Rentré fatigué, et chez Leblond le soir. Il m'a montré des aquarelles
du temps de nos soirées; j'ai été étonné de celles de Soulier; elles
font toutes une impression sur l'imagination bien supérieure à celle
que font les Fielding, etc.
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