--Je lis dans le _Meunier d'Angibault_[218] la scène où un jeune
homme du peuple refuse la main d'une marquise, sous le prétexte de la
différence de caste... Ils ne considèrent pas (les utopistes) que le
_bourgeois_ n'était pas autrefois une puissance; aujourd'hui il est
tout.
[218] Roman de _George Sand_ qui parut en 1846.
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22 _mai._--A propos de la pensée précédente, à savoir, cette facilité
de l'enfance à imaginer, à combiner, à propos de cette puissance
singulière, j'ai été conduit à cette autre idée, à cette question que
je me suis faite tant de fois: Où est le point précis où notre pensée
jouit de toute sa force? Voilà des enfants, Senancour et moi, s'il vous
plaît, et sans doute beaucoup d'autres, qui sommes doués de facultés
infiniment supérieures à celles des hommes faits. Je vois, d'un autre
côté, des gens enivrés par l'opium ou le haschisch, qui arrivent à
des exaltations de la pensée qui effrayent, qui ont des perceptions
totalement inconnues à l'homme de sang-froid, qui planent au-dessus
de l'existence et la prennent en pitié, à qui les bornes de notre
imagination ordinaire paraissent comme celles d'un petit village que
nous verrions perdu dans le lointain d'une plaine, quand nous sommes
arrivés sur des hauteurs immenses et perdues au-dessus des nuages.
D'un autre côté, nous voyons la simple inspiration journalière d'un
artiste qui compose, conduire son esprit à une lucidité, à une force
qui n'a rien de commun avec le simple bon sens de tous les moments,
et cependant qui est-ce qui conduit et décide ordinairement tous les
événements de ce monde, si ce n'est ce simple bon sens si insuffisant
dans tant de cas?
On m'opposera que, pour le train ordinaire de la vie, cette lumière
naturelle, exempte d'intermittences, est suffisante; mais il
faudra, avouer aussi que dans un nombre très considérable d'autres
circonstances, ces hommes si raisonnablement suffisants aux exigences
ordinaires de la vie, sont non seulement tout à fait insuffisants, mais
peuvent être considérés comme des fous véritables (c'est ce qui fait
les mauvais généraux, les mauvais médecins), et uniquement parce qu'ils
sont dépourvus de la lumière supérieure... Cet homme raisonnable qui
compose péniblement et avec de grands efforts de cervelle, de mauvais
ouvrages, qui le rendent un objet de risée, est certainement aussi fou
que celui qui se figure être _Jupiter_, ou qu'il va mettre le soleil
dans sa poche; au contraire, cet homme inspiré, dont la conduite semble
le plus souvent à tous ces sages vulgaires celle d'un écervelé et
d'un maniaque, devient, la plume à la main, l'interprète de la vérité
universelle, prête aux passions leur langage, séduit, entraîne les
cœurs, et laisse des traces ineffaçables dans la mémoire des hommes.
Voyez les effets de l'éloquence; voyez cette cause soutenue avec toute
la raison imaginable par un homme froid et simplement doué de ce qu'on
appelle le bon sens, et comparez à cette marche lente, à ces moyens
ternes, ce que serait celle d'un esprit impétueux et lumineux tout à
la fois, s'emparant de toutes ces ressources qui périssent dans des
mains inertes, arrachant la conviction, portant le flambeau dans les
entrailles de la question, forçant l'attention par le langage animé de
la vérité ou de quelque chose qui en a l'air, à force de talent et de
chaleur d'âme.
Comment se fait-il que dans une demi-ivresse, certains hommes, et
je suis de ce nombre, acquièrent une lucidité de coup d'œil bien
supérieure, dans beaucoup de cas, à celle de leur état calme? Si, dans
cet état, je relis une page dans laquelle je ne voyais rien à reprendre
auparavant, j'y vois à l'instant, sans hésitation, des mots choquants,
de mauvaises tournures, et je les rectifie avec une extrême facilité.
Dans un tableau, de même: les incorrections, les gaucheries me sautent
aux yeux; je juge ma peinture comme si j'étais un autre que moi-même.
Ainsi voilà l'enfance, où les organes, à ce qu'il semble, sont
imparfaits; voilà le preneur d'opium, qui est pour l'homme de
sang-froid un vrai fou, et puis encore celui qui a déjeuné plus que
d'habitude et à qui nous n'irions pas demander conseil pour une
affaire importante; voilà, dis-je, des êtres qui semblent tout à fait
hors de l'état commun, qui raisonnent, qui combinent, qui devinent,
qui inventent avec une puissance, une finesse, une portée infiniment
supérieure à ce que l'homme simplement raisonnable peut se flatter de
tirer et d'obtenir de sa cervelle rassise. Gros, dans le temps de ses
beaux ouvrages, déjeunait avec du vin de Champagne, en travaillant.
Hoffmann a trouvé certainement dans le punch et le vin de Bourgogne ses
meilleurs contes; quant aux musiciens, il est reconnu d'un consentement
universel que le vin est leur Hippocrène...
Quel est l'homme si froid au potage qui ne s'anime à l'entremets et
n'arrive quelquefois aux fruits tout étonné lui-même, en étonnant les
autres, de sa verve? M. Fox n'arrivait guère à la tribune que dans un
état d'ivresse; Sheridan et quelques autres de même; il est vrai que ce
sont des Anglais. Il ne faudrait pourtant pas imiter ce fameux Suisse
dont me parlait je ne sais qui, lequel, voyant les bons effets d'un
coup de vin pris à propos dans certains cas de maladie, était devenu un
ivrogne fieffé, pour se mettre à l'abri de toute espèce de maladies. On
a vu beaucoup de musiciens qui, pour conserver leur dieu, c'est-à-dire
leur bouteille, avaient été trouvés morts au coin des bornes.
Boissard [219] jouait, dans l'état d'ivresse du haschisch, un morceau
de violon, comme cela ne lui était jamais arrivé, du consentement des
gens présents.
[219] _Boissard_ était le maître du salon où avaient lieu les séances
du «Club des _Haschischins_», salon dans lequel Théophile Gautier
rencontra pour la première fois Baudelaire, et où Balzac se trouvant
invité refusa d'absorber la dangereuse substance. Dans la délicieuse
préface des _Fleurs du mal_, Gautier parle ainsi de Boissard: «C'était
un garçon des mieux doués que Boissard; il avait l'intelligence la plus
ouverte; il comprenait la peinture, la poésie et la musique également
bien; mais chez lui peut-être, le dilettante nuisait à l'artiste;
l'admiration lui prenait trop de temps, il s'épuisait en enthousiasmes;
nul doute que si la nécessité l'eût contraint de sa main de fer, il
n'eût été un peintre excellent. Le succès qu'obtint au Salon son
épisode de la _Retraite de Russie_ en est le sûr garant. Mais, sans
abandonner la peinture, il se laissa distraire par d'autres arts; il
jouait du violon, organisait des quatuors, déchiffrait Bach, Beethoven,
Meyerbeer et Mendelssohn, apprenait des langues, écrivait de la
critique et faisait des sonnets charmants... Comme Baudelaire, amoureux
des sensations rares, fussent-elles dangereuses, il voulut connaître
ces «Paradis artificiels», qui plus tard vous font payer si cher leurs
menteuses extases, et l'abus du haschich dut altérer sans doute cette
santé si robuste et si florissante.» (Préface des _Fleurs du mal_, p. 6
et 7.)
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_Champrosay_, 3 _juillet_[220].--_Extraits de Rousseau sur l'origine
des langues._
L'homme qui fait un livre s'impose l'obligation de ne pas se
contredire. Il est censé avoir pesé, balancé ses idées, de manière
à être conséquent avec lui-même. Au contraire, dans un livre comme
celui de Montaigne, qui n'est autre chose que le tableau mouvant d'une
imagination humaine, il y a tout l'intérêt du naturel et toute la
vivacité d'impressions rendues, exprimées aussitôt que senties. J'écris
sur Michel-Ange: je sacrifie tout à Michel-Ange. J'écris sur le Puget:
ses qualités seules m'apparaissent; je ne puis rien lui comparer. Tout
ce qu'on peut exiger d'un écrivain, c'est-à-dire d'un homme, c'est que
la fin de la page soit conséquente avec le commencement. Le défaut de
sincérité que tout homme de bonne foi trouvera à tous les livres ou
à presque tous, vient de ce désir si ridicule de mettre sa pensée du
moment en harmonie avec celle de la veille. «Mon ami, tu étais hier
dans une disposition à voir tout bleu; aujourd'hui tu vois tout rouge,
et tu te bats contre ton sentiment.» _Mentem mortalia tangunt._ Le
plus beau triomphe de l'écrivain est de faire penser ceux qui peuvent
penser; c'est le plus grand plaisir qu'on puisse procurer à cette
dernière classe de lecteurs. Quant à la prétention d'amuser ceux qui ne
pensent pas, est-il une âme noble qui consente à s'abaisser à ce rôle
de proxénète de l'esprit?
Pour le peu que j'ai fait de littérature, j'ai toujours éprouvé que,
contrairement à l'opinion reçue et accréditée, surtout parmi les
gens de lettres, il entrait véritablement plus de mécanisme dans la
composition et l'exécution littéraire que dans la composition et
l'exécution en peinture. Il est bien entendu qu'ici _mécanisme_ ne
veut pas dire _ouvrage_ de la main, mais affaire de métier, dans
laquelle n'entre pour rien l'inspiration, soit dit en passant pour MM.
les littérateurs, qui ne croient pas être des ouvriers, parce qu'ils
ne travaillent pas avec la main. J'ajouterai même, pour ce qui me
concerne, et eu égard au peu d'essais que j'ai faits en littérature,
que dans les difficultés matérielles que présente la peinture, je ne
connais rien qui réponde au labeur ingrat de tourner et retourner des
phrases et des mots, soit pour éviter une consonance, une répétition,
soit enfin pour ajouter à la pensée des mots qui n'en donnent pas
une idée précise. J'ai entendu dire à tous les gens de lettres que
leur métier était diabolique, qu'il faut leur arracher leur besogne,
et qu'il y avait une partie ingrate dont aucune facilité ne pouvait
dispenser. Lord Byron dit: «Le besoin d'écrire bouillonne en moi comme
une torture dont il faut que je me délivre, _mais ce n'est jamais un
plaisir, au contraire; la composition m'est un labeur violent._»...
Je suis bien sûr que Raphaël, Rubens, Paul Véronèse, Murillo, tenant
le pinceau ou le crayon, n'ont jamais rien éprouvé de semblable. Ils
étaient sans doute animés d'une sorte de fièvre qui saisit les grands
talents dans l'exécution, et ce n'est pas sans une agitation inquiète;
mais cette inquiétude, qui est l'appréhension de ne pas être aussi
sublime que le comporte leur génie, est loin d'être un tourment; c'est
un aiguillon sans lequel on ne ferait rien, et qui même est le présage
de la réalisation du sublime pour ces natures privilégiées. Pour un
véritable peintre, les moindres accessoires présentent de l'amusement
dans l'exécution, et l'inspiration anime les moindres détails.
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19 _juillet._--Voltaire dit très justement qu'une fois qu'une langue
est fixée par un certain nombre de bons auteurs, il n'y a plus à la
changer. La raison, dit-il, en est bien simple: c'est que si l'on
change la langue indéfiniment, ces bons auteurs finissent par ne plus
être compris. Cette raison est, en effet, excellente, car à supposer
qu'au milieu des innovations du langage ou à leur faveur, il s'élève
de nouveaux talents, leur acquisition sera d'un médiocre intérêt,
s'il faut leur sacrifier l'intelligence des anciens chefs-d'œuvre.
D'ailleurs, quel besoin a-t-on d'innover dans le langage? Voyez
tous ces hommes marquants de la même époque; ne semble-t-il pas que
la langue se diversifie sous leur plume? Voyez dans un art voisin,
la musique: ici sa langue, par force, n'est pas fixée; il est
malheureusement vrai que l'invention d'un instrument nouveau, que de
certaines combinaisons harmoniques qui auraient échappé aux devanciers,
vont faire, je n'ose dire avancer l'art, mais changer entièrement,
pour l'oreille, la signification ou l'impression de certains effets.
Qu'arrive-t-il de là? C'est qu'au bout de trente ans, les chefs-d'œuvre
ont vieilli, et ne causent plus d'émotion. Qu'est-ce que les modernes
ont à mettre à côté des Mozart et des Cimarosa?... Et à supposer que
Beethoven, Rossini et Weber, les derniers venus, ne vieillissent pas
à leur tour, faut-il que nous ne les admirions qu'en négligeant les
sublimes maîtres, qui non seulement sont tout aussi puissants qu'eux,
mais encore ont été leurs modèles, et les ont menés où nous les voyons?
[220] Ici paraît pour la première fois le nom du pays où Delacroix
avait sa campagne, aux environs de Paris, près de Draveil. Ce nom
reparaîtra à chaque instant dans les années postérieures de son
journal. Il y goûta de douces émotions de nature, si l'on en croit
certaines notes de ce journal, et pourtant il écrivait au sujet du
pays, en 1862: «Champrosay est un village d'opéra-comique. On n'y voit
que des élégantes ou des paysans qui ont l'air d'avoir fait leurs
toilettes dans la coulisse; la nature elle-même y semble fardée; je
suis offusqué de tous ces jardinets et de ces petites maisons arrangées
par des Parisiens. Aussi, quand je m'y trouve, je me sens plus attiré
par mon atelier que par les distractions du lieu.» (_Corresp._, t. II,
p. 317.)
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27 _août._--Prêté à Villot [221] cinq dessins: le grand dessin du
_Vitrail de Taillebourg_[222], le _Mendiant à la pluie_ [223], la
_Fiancée de Lammermoor_[224], et deux autres.