25 _avril._--Partant pour Champrosay.

--Je lis dans le _Meunier d'Angibault_[218] la scène où un jeune

homme du peuple refuse la main d'une marquise, sous le prétexte de la

différence de caste... Ils ne considèrent pas (les utopistes) que le

_bourgeois_ n'était pas autrefois une puissance; aujourd'hui il est

tout.

[218] Roman de _George Sand_ qui parut en 1846.

* * * * *

22 _mai._--A propos de la pensée précédente, à savoir, cette facilité

de l'enfance à imaginer, à combiner, à propos de cette puissance

singulière, j'ai été conduit à cette autre idée, à cette question que

je me suis faite tant de fois: Où est le point précis où notre pensée

jouit de toute sa force? Voilà des enfants, Senancour et moi, s'il vous

plaît, et sans doute beaucoup d'autres, qui sommes doués de facultés

infiniment supérieures à celles des hommes faits. Je vois, d'un autre

côté, des gens enivrés par l'opium ou le haschisch, qui arrivent à

des exaltations de la pensée qui effrayent, qui ont des perceptions

totalement inconnues à l'homme de sang-froid, qui planent au-dessus

de l'existence et la prennent en pitié, à qui les bornes de notre

imagination ordinaire paraissent comme celles d'un petit village que

nous verrions perdu dans le lointain d'une plaine, quand nous sommes

arrivés sur des hauteurs immenses et perdues au-dessus des nuages.

D'un autre côté, nous voyons la simple inspiration journalière d'un

artiste qui compose, conduire son esprit à une lucidité, à une force

qui n'a rien de commun avec le simple bon sens de tous les moments,

et cependant qui est-ce qui conduit et décide ordinairement tous les

événements de ce monde, si ce n'est ce simple bon sens si insuffisant

dans tant de cas?

On m'opposera que, pour le train ordinaire de la vie, cette lumière

naturelle, exempte d'intermittences, est suffisante; mais il

faudra, avouer aussi que dans un nombre très considérable d'autres

circonstances, ces hommes si raisonnablement suffisants aux exigences

ordinaires de la vie, sont non seulement tout à fait insuffisants, mais

peuvent être considérés comme des fous véritables (c'est ce qui fait

les mauvais généraux, les mauvais médecins), et uniquement parce qu'ils

sont dépourvus de la lumière supérieure... Cet homme raisonnable qui

compose péniblement et avec de grands efforts de cervelle, de mauvais

ouvrages, qui le rendent un objet de risée, est certainement aussi fou

que celui qui se figure être _Jupiter_, ou qu'il va mettre le soleil

dans sa poche; au contraire, cet homme inspiré, dont la conduite semble

le plus souvent à tous ces sages vulgaires celle d'un écervelé et

d'un maniaque, devient, la plume à la main, l'interprète de la vérité

universelle, prête aux passions leur langage, séduit, entraîne les

cœurs, et laisse des traces ineffaçables dans la mémoire des hommes.

Voyez les effets de l'éloquence; voyez cette cause soutenue avec toute

la raison imaginable par un homme froid et simplement doué de ce qu'on

appelle le bon sens, et comparez à cette marche lente, à ces moyens

ternes, ce que serait celle d'un esprit impétueux et lumineux tout à

la fois, s'emparant de toutes ces ressources qui périssent dans des

mains inertes, arrachant la conviction, portant le flambeau dans les

entrailles de la question, forçant l'attention par le langage animé de

la vérité ou de quelque chose qui en a l'air, à force de talent et de

chaleur d'âme.

Comment se fait-il que dans une demi-ivresse, certains hommes, et

je suis de ce nombre, acquièrent une lucidité de coup d'œil bien

supérieure, dans beaucoup de cas, à celle de leur état calme? Si, dans

cet état, je relis une page dans laquelle je ne voyais rien à reprendre

auparavant, j'y vois à l'instant, sans hésitation, des mots choquants,

de mauvaises tournures, et je les rectifie avec une extrême facilité.

Dans un tableau, de même: les incorrections, les gaucheries me sautent

aux yeux; je juge ma peinture comme si j'étais un autre que moi-même.

Ainsi voilà l'enfance, où les organes, à ce qu'il semble, sont

imparfaits; voilà le preneur d'opium, qui est pour l'homme de

sang-froid un vrai fou, et puis encore celui qui a déjeuné plus que

d'habitude et à qui nous n'irions pas demander conseil pour une

affaire importante; voilà, dis-je, des êtres qui semblent tout à fait

hors de l'état commun, qui raisonnent, qui combinent, qui devinent,

qui inventent avec une puissance, une finesse, une portée infiniment

supérieure à ce que l'homme simplement raisonnable peut se flatter de

tirer et d'obtenir de sa cervelle rassise. Gros, dans le temps de ses

beaux ouvrages, déjeunait avec du vin de Champagne, en travaillant.

Hoffmann a trouvé certainement dans le punch et le vin de Bourgogne ses

meilleurs contes; quant aux musiciens, il est reconnu d'un consentement

universel que le vin est leur Hippocrène...

Quel est l'homme si froid au potage qui ne s'anime à l'entremets et

n'arrive quelquefois aux fruits tout étonné lui-même, en étonnant les

autres, de sa verve? M. Fox n'arrivait guère à la tribune que dans un

état d'ivresse; Sheridan et quelques autres de même; il est vrai que ce

sont des Anglais. Il ne faudrait pourtant pas imiter ce fameux Suisse

dont me parlait je ne sais qui, lequel, voyant les bons effets d'un

coup de vin pris à propos dans certains cas de maladie, était devenu un

ivrogne fieffé, pour se mettre à l'abri de toute espèce de maladies. On

a vu beaucoup de musiciens qui, pour conserver leur dieu, c'est-à-dire

leur bouteille, avaient été trouvés morts au coin des bornes.

Boissard [219] jouait, dans l'état d'ivresse du haschisch, un morceau

de violon, comme cela ne lui était jamais arrivé, du consentement des

gens présents.

[219] _Boissard_ était le maître du salon où avaient lieu les séances

du «Club des _Haschischins_», salon dans lequel Théophile Gautier

rencontra pour la première fois Baudelaire, et où Balzac se trouvant

invité refusa d'absorber la dangereuse substance. Dans la délicieuse

préface des _Fleurs du mal_, Gautier parle ainsi de Boissard: «C'était

un garçon des mieux doués que Boissard; il avait l'intelligence la plus

ouverte; il comprenait la peinture, la poésie et la musique également

bien; mais chez lui peut-être, le dilettante nuisait à l'artiste;

l'admiration lui prenait trop de temps, il s'épuisait en enthousiasmes;

nul doute que si la nécessité l'eût contraint de sa main de fer, il

n'eût été un peintre excellent. Le succès qu'obtint au Salon son

épisode de la _Retraite de Russie_ en est le sûr garant. Mais, sans

abandonner la peinture, il se laissa distraire par d'autres arts; il

jouait du violon, organisait des quatuors, déchiffrait Bach, Beethoven,

Meyerbeer et Mendelssohn, apprenait des langues, écrivait de la

critique et faisait des sonnets charmants... Comme Baudelaire, amoureux

des sensations rares, fussent-elles dangereuses, il voulut connaître

ces «Paradis artificiels», qui plus tard vous font payer si cher leurs

menteuses extases, et l'abus du haschich dut altérer sans doute cette

santé si robuste et si florissante.» (Préface des _Fleurs du mal_, p. 6

et 7.)

* * * * *

_Champrosay_, 3 _juillet_[220].--_Extraits de Rousseau sur l'origine

des langues._

L'homme qui fait un livre s'impose l'obligation de ne pas se

contredire. Il est censé avoir pesé, balancé ses idées, de manière

à être conséquent avec lui-même. Au contraire, dans un livre comme

celui de Montaigne, qui n'est autre chose que le tableau mouvant d'une

imagination humaine, il y a tout l'intérêt du naturel et toute la

vivacité d'impressions rendues, exprimées aussitôt que senties. J'écris

sur Michel-Ange: je sacrifie tout à Michel-Ange. J'écris sur le Puget:

ses qualités seules m'apparaissent; je ne puis rien lui comparer. Tout

ce qu'on peut exiger d'un écrivain, c'est-à-dire d'un homme, c'est que

la fin de la page soit conséquente avec le commencement. Le défaut de

sincérité que tout homme de bonne foi trouvera à tous les livres ou

à presque tous, vient de ce désir si ridicule de mettre sa pensée du

moment en harmonie avec celle de la veille. «Mon ami, tu étais hier

dans une disposition à voir tout bleu; aujourd'hui tu vois tout rouge,

et tu te bats contre ton sentiment.» _Mentem mortalia tangunt._ Le

plus beau triomphe de l'écrivain est de faire penser ceux qui peuvent

penser; c'est le plus grand plaisir qu'on puisse procurer à cette

dernière classe de lecteurs. Quant à la prétention d'amuser ceux qui ne

pensent pas, est-il une âme noble qui consente à s'abaisser à ce rôle

de proxénète de l'esprit?

Pour le peu que j'ai fait de littérature, j'ai toujours éprouvé que,

contrairement à l'opinion reçue et accréditée, surtout parmi les

gens de lettres, il entrait véritablement plus de mécanisme dans la

composition et l'exécution littéraire que dans la composition et

l'exécution en peinture. Il est bien entendu qu'ici _mécanisme_ ne

veut pas dire _ouvrage_ de la main, mais affaire de métier, dans

laquelle n'entre pour rien l'inspiration, soit dit en passant pour MM.

les littérateurs, qui ne croient pas être des ouvriers, parce qu'ils

ne travaillent pas avec la main. J'ajouterai même, pour ce qui me

concerne, et eu égard au peu d'essais que j'ai faits en littérature,

que dans les difficultés matérielles que présente la peinture, je ne

connais rien qui réponde au labeur ingrat de tourner et retourner des

phrases et des mots, soit pour éviter une consonance, une répétition,

soit enfin pour ajouter à la pensée des mots qui n'en donnent pas

une idée précise. J'ai entendu dire à tous les gens de lettres que

leur métier était diabolique, qu'il faut leur arracher leur besogne,

et qu'il y avait une partie ingrate dont aucune facilité ne pouvait

dispenser. Lord Byron dit: «Le besoin d'écrire bouillonne en moi comme

une torture dont il faut que je me délivre, _mais ce n'est jamais un

plaisir, au contraire; la composition m'est un labeur violent._»...

Je suis bien sûr que Raphaël, Rubens, Paul Véronèse, Murillo, tenant

le pinceau ou le crayon, n'ont jamais rien éprouvé de semblable. Ils

étaient sans doute animés d'une sorte de fièvre qui saisit les grands

talents dans l'exécution, et ce n'est pas sans une agitation inquiète;

mais cette inquiétude, qui est l'appréhension de ne pas être aussi

sublime que le comporte leur génie, est loin d'être un tourment; c'est

un aiguillon sans lequel on ne ferait rien, et qui même est le présage

de la réalisation du sublime pour ces natures privilégiées. Pour un

véritable peintre, les moindres accessoires présentent de l'amusement

dans l'exécution, et l'inspiration anime les moindres détails.

* * * * *

19 _juillet._--Voltaire dit très justement qu'une fois qu'une langue

est fixée par un certain nombre de bons auteurs, il n'y a plus à la

changer. La raison, dit-il, en est bien simple: c'est que si l'on

change la langue indéfiniment, ces bons auteurs finissent par ne plus

être compris. Cette raison est, en effet, excellente, car à supposer

qu'au milieu des innovations du langage ou à leur faveur, il s'élève

de nouveaux talents, leur acquisition sera d'un médiocre intérêt,

s'il faut leur sacrifier l'intelligence des anciens chefs-d'œuvre.

D'ailleurs, quel besoin a-t-on d'innover dans le langage? Voyez

tous ces hommes marquants de la même époque; ne semble-t-il pas que

la langue se diversifie sous leur plume? Voyez dans un art voisin,

la musique: ici sa langue, par force, n'est pas fixée; il est

malheureusement vrai que l'invention d'un instrument nouveau, que de

certaines combinaisons harmoniques qui auraient échappé aux devanciers,

vont faire, je n'ose dire avancer l'art, mais changer entièrement,

pour l'oreille, la signification ou l'impression de certains effets.

Qu'arrive-t-il de là? C'est qu'au bout de trente ans, les chefs-d'œuvre

ont vieilli, et ne causent plus d'émotion. Qu'est-ce que les modernes

ont à mettre à côté des Mozart et des Cimarosa?... Et à supposer que

Beethoven, Rossini et Weber, les derniers venus, ne vieillissent pas

à leur tour, faut-il que nous ne les admirions qu'en négligeant les

sublimes maîtres, qui non seulement sont tout aussi puissants qu'eux,

mais encore ont été leurs modèles, et les ont menés où nous les voyons?

[220] Ici paraît pour la première fois le nom du pays où Delacroix

avait sa campagne, aux environs de Paris, près de Draveil. Ce nom

reparaîtra à chaque instant dans les années postérieures de son

journal. Il y goûta de douces émotions de nature, si l'on en croit

certaines notes de ce journal, et pourtant il écrivait au sujet du

pays, en 1862: «Champrosay est un village d'opéra-comique. On n'y voit

que des élégantes ou des paysans qui ont l'air d'avoir fait leurs

toilettes dans la coulisse; la nature elle-même y semble fardée; je

suis offusqué de tous ces jardinets et de ces petites maisons arrangées

par des Parisiens. Aussi, quand je m'y trouve, je me sens plus attiré

par mon atelier que par les distractions du lieu.» (_Corresp._, t. II,

p. 317.)

* * * * *

27 _août._--Prêté à Villot [221] cinq dessins: le grand dessin du

_Vitrail de Taillebourg_[222], le _Mendiant à la pluie_ [223], la

_Fiancée de Lammermoor_[224], et deux autres.

Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850 · 第 35 / 86 题