Prêté au Musée le tableau des _Empereurs turcs._

[221] _Frédéric Villot_, peintre, né à Liège. Il fut l'un des premiers

amis de Delacroix et resta lié avec lui jusqu'à la fin de sa vie. Il se

distingua surtout comme aquafortiste. Il fut conservateur du Musée du

Louvre, dont le catalogue fut fait sous sa direction.

[222] Voir _Catalogue Robaut_, n°s 748, 749.

[223] Voir _Catalogue Robaut_, n° 127.

[224] Voir _Catalogue Robaut_, n° 104.

* * * * *

17 _septembre._--Prêté à Villot une aquarelle: _Le Christ au jardin des

Oliviers_[225], figure seule, et le calque d'icelui.

--Un original se faisant nommer Sidi-Mohammed ben Serrour est arrivé,

il y a quelque temps, à Marseille, venant du Maroc, et jouant l'homme

d'importance. Le public l'a cru aussitôt chargé de quelque négociation

relative au traité pendant avec le Maroc. Les autorités ont rivalisé

de zèle pour l'accueillir comme un hôte distingué, le préfet l'a

accablé de civilités; on lui fit les honneurs de la parade; et il se

prêtait à tout cela avec une dignité insouciante et majestueuse sous

laquelle on croyait entrevoir une grande profondeur diplomatique. Sur

la fin de son séjour, il a donné à connaître qu'il accepterait avec

plaisir un témoignage de souvenir de la part des Marseillais, et a plus

particulièrement fait savoir que ce qu'il désirait était une montre.

Aussitôt on a fait venir de Paris une montre de prix que le Marocain a

daigné recevoir. Le lendemain, il était parti, sans qu'on sût de quel

côté et sans révéler ces profondes combinaisons qui tenaient en éveil

l'attention publique.

--J'établis que, en général, ce ne sont pas les plus grands poètes qui

prêtent le plus à la peinture; ceux qui y prêtent le plus sont ceux qui

donnent une plus grande place aux descriptions. La vérité des passions

et du caractère n'y est pas nécessaire. Pourquoi l'Arioste, malgré des

sujets très propres à la peinture, incite-t-il moins que Shakespeare

et lord Byron, par exemple, à représenter en peinture ses sujets? Je

crois que c'est, d'une part, parce que les deux Anglais, bien qu'avec

quelques traits principaux qui sont frappants pour l'imagination,

sont souvent ampoulés et boursouflés. L'Arioste, au contraire, peint

tellement avec les moyens de son art, il abuse si peu du pittoresque,

de la description interminable; on ne peut rien lui dérober. On peut

prendre d'un personnage de Shakespeare l'effet frappant, l'espèce

de vérité pittoresque de son personnage, et y ajouter, suivant ses

facultés, un certain degré de finesse; mais l'Arioste!.....

--Les Bretons croient que le singe est l'ouvrage du diable. Celui-ci,

après avoir vu l'homme, création de Dieu, croit pouvoir, à son tour,

créer un être à mettre en parallèle, mais il n'arrive qu'à une créature

ébauchée et hideuse, emblème de l'impuissance orgueilleuse.

--Walter Scott dit, dans une lettre écrite peu avant sa mort, que

la maladie dont il souffrait et qui l'entraîna au tombeau peu après,

devait son origine à un excès de travail intellectuel. A l'occasion

de sa fortune perdue, il lui arriva de travailler plus qu'il n'avait

l'habitude, c'est-à-dire _sept_ et _huit_ heures. Il dit que quatre à

cinq heures, tout au plus, de travail d'imagination sont suffisantes.

On peut, dit-il, travailler au delà pour des compilations, etc.

Je crois éprouver que ce dernier me serait peut-être plus interdit que

l'autre; tout travail où l'imagination n'a pas de part m'est impossible.

* * * * *

23 _septembre_, en revenant de Champrosay.--Voici un exemple de la

difficulté qu'il y a à s'entendre en ménage et à voir de la même

manière. J'ai été visiter, à peu de distance de mon logis, une maison

de campagne qui est à vendre. Le propriétaire est un directeur de

spectacles ou de funambules enrichi, qui a fait là, depuis quatre à

cinq ans qu'il y est installé, des folies de dépense: ponts chinois,

rocailles, cabinets en verre de couleur avec sofas, lac encadré

proprement dans du zinc, fruits magnifiques du reste et plantations

dont il n'avait encore que le désagrément, puisqu'elles sont toutes

fraîches. Mon homme ayant perdu sa femme se remarie: il a soixante ans;

il prend un jeune tendron de vingt ans qui n'a pas le sou, par-dessus

le marché. Au bout de quatre mois, sa jeune et charmante épouse prend

en dégoût la maison de campagne, et l'époux la met en vente.

Quand j'ai appris cette histoire, j'ai pensé tout de suite que le plus

grand malheur de ce pauvre homme n'est pas ce qui lui est arrivé là;

il n'est qu'à la préface d'une longue histoire, et les regrets qu'il

donnera à ses espaliers et à ses petits appartements arrangés pour ses

vieux loisirs, seront bien vite des roses en comparaison des soucis qui

l'attendent.

--Constable dit que la supériorité du vert de ses prairies tient à ce

qu'il est un composé d'une multitude de verts différents. Ce qui donne

le défaut d'intensité et de vie à la verdure du commun des paysagistes,

c'est qu'ils la font ordinairement d'une teinte uniforme.

Ce qu'il dit ici du vert des prairies, peut s'appliquer à tous les

autres tons.

--_De l'importance des accessoires._ Un très petit accessoire détruira

quelquefois l'effet d'un tableau: les broussailles que je voulais

mettre derrière le tigre de M. Roché [226] ôtaient la simplicité et

l'étendue des plaines du fond.

[225] Voir _Catalogue Robaut_, n° 182 et additions.

[226] _Roché_, architecte, à qui Delacroix avait confié l'exécution

des tombeaux de sa famille, notamment le monument qu'il éleva à son

frère le général Delacroix, mort en 1845. C'est en reconnaissance de

ses soins que Delacroix lui fit hommage du tableau dont il est question

ici. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1019.) «Comme, au dernier Salon,

j'avais exposé un _Lion_, qui avait généralement fait plaisir, j'ai

pensé à vous envoyer une espèce de pendant à ce tableau.» (_Corresp._,

t. I, p. 328 et 320.--Lettre à M. Roché).

1847

_Mardi_ 19 _janvier._--A dix heures et demie chez Gisors [227], pour

le projet de l'escalier du Luxembourg. Ensuite à la galerie retrouver

M. Masson [228]; il renonce de lui-même à graver le tableau. Chez

Leleux[229]; causé d'un projet d'exposition. Temps superbe: gelée.

--Panthéon. Coupole de Gros; hélas! maigreur, inutilité.

Les pendentifs de Gérard que je ne connaissais pas: la _Mort_, la

_Gloire_, avec Napoléon dans ses bras, et je ne sais quel Sauvage à

genoux sur le devant; la _Patrie_, une grande femme armée et environnée

de crêpes près d'un tombeau, gens prosternés, une figure volante sur

le tombeau, qui est la seule belle chose de tout cet ouvrage: belle

tournure, beau mouvement, l'œil poché par je ne sais quel accident; la

_Justice_: il m'est impossible de me rappeler la moindre chose de ce

tableau. La _Mort_: une femme soutient ou frappe, on ne sait lequel,

un homme encore jeune, qui cherche à se retenir à un monument dont le

caractère est incertain; sa pose n'est pas mauvaise; sur le devant,

autres gens prosternés incompréhensibles.

Tout cela d'une couleur affreuse: des ciels ardoise, des tons qui

percent les uns avec les autres, de tous côtés. Le luisant de la

peinture achève de choquer et donne une maigreur insupportable à tout

cela. Un cadre doré d'un caractère peu assorti à celui du monument,

prenant trop de place pour la peinture, etc.

--Ensuite chez Vimont [230], mon élève. Vu un _Prométhée_, sur son

rocher, avec des nymphes qui le consolent; l'idéal manque.

De chez Vimont au Jardin des plantes, à travers un quartier que je

n'ai jamais vu:... petits passages occupés par des brocanteurs; toute

une famille logée dans une échoppe, qui est à la fois la boutique, la

cuisine, la chambre à coucher.

--Cabinet d'histoire naturelle public.

Éléphants, rhinocéros, hippopotames, animaux étranges! Rubens l'a

rendu à merveille. J'ai été pénétré, en entrant dans cette collection,

d'un sentiment de bonheur. A mesure que j'avançais, ce sentiment

augmentait; il me semblait que mon être s'élevait au-dessus des

vulgarités ou des petites idées, ou des petites inquiétudes du moment.

Quelle variété prodigieuse d'animaux, et quelle variété d'espèces,

de formes, de destination! A chaque instant, ce qui nous paraît la

difformité à côté de ce qui nous semble la grâce. Ici les troupeaux

de Neptune, les phoques, les morses, les baleines, l'immensité du

poisson, à l'œil insensible, à la bouche stupidement ouverte; les

crustacés, les araignées de mer, les tortues; puis la famille hideuse

des serpents, le corps énorme du boa, avec sa petite tête; l'élégance

de ses anneaux roulés autour de l'arbre; le hideux dragon, les lézards,

les crocodiles, les caïmans, le gavial monstrueux, dont les mâchoires

deviennent tout à coup effilées et terminées à l'endroit du nez par une

saillie bizarre. Puis les animaux qui se rapprochent de notre nature:

les innombrables cerfs, gazelles, élans, daims, chèvres, moutons, pieds

fourchus, têtes cornues, cornes droites, tordues en anneaux; l'aurochs,

race bovine; le bison, les dromadaires et les chameaux; les lamas,

les cigognes qui y touchent; enfin la girafe, celles de Levaillant,

recousues, rapiécées; mais celle de 1827 qui, après avoir fait le

bonheur des badauds et brillé d'un éclat incomparable, a payé à son

tour le funèbre tribut, mort aussi obscure que son entrée dans le monde

avait été brillante; elle est là toute raide et toute gauche, comme la

nature l'a faite. Celles qui l'ont précédée dans ces catacombes avaient

été empaillées, sans doute, par des gens qui n'avaient pas vu l'allure

de l'animal pendant sa vie: on leur a redressé fièrement le col, ne

pouvant imaginer la bizarre tournure de cette tête portée en avant,

comme l'enseigne d'une créature vivante.

Les tigres, les panthères, les jaguars, les lions!

D'où vient le mouvement que la vue de tout cela a produit chez moi? De

ce que je suis sorti de mes idées de tous les jours qui sont tout mon

monde, de ma rue qui est mon univers. Combien il est nécessaire de se

secouer de temps en temps, de mettre la tête dehors, de chercher à lire

dans la création, qui n'a rien de commun avec nos villes et avec les

ouvrages des hommes! Certes, cette vue rend meilleur et plus tranquille.

En sortant de là, les arbres ont eu leur part d'admiration, et ils ont

été pour quelque chose dans le sentiment de plaisir que cette journée

m'a donné... Je suis revenu par l'extrémité du jardin sur le quai. A

pied une partie du chemin et l'autre dans les omnibus.

J'écris ceci au coin de mon feu, enchanté d'avoir été, avant de

rentrer, acheter cet agenda, que je commence un jour heureux. Puissé-je

continuer souvent à me rendre compte ainsi de mes impressions! J'y

verrai souvent ce qu'on gagne à noter ses impressions et à les creuser,

en se les rappelant.

--Statue de Buffon pas mauvaise, pas trop ridicule. Bustes des grands

naturalistes français, Daubenton, Cuvier, Lacépède, etc., etc.

* * * * *

20 _janvier._--Travaillé au tableau de _Valentin_[231]; fait le fond le

soir chez J...

M. Auguste m'a prêté une aquarelle, _Cheval noir_, plus deux volumes

des _Souvenirs de la Terreur_; il m'a rendu _la petite galerie d'Alger_

(tablette) et un porte-manteau.

En rentrant le soir, j'ai trouvé la pièce de Ponsard qu'il avait pris

la peine d'apporter [232].

* * * * *

21 _janvier._--Resté chez moi toute la journée. _Le pastel du lion_,

pour les inondés. Composé trois sujets: _le Christ portant sa croix_,

d'après une ancienne sépia; _le Christ au jardin des Oliviers_, pour M.

Roché [233]; _le Christ étendu sur une pierre, reçu par les saintes

femmes._

Je lis les _Souvenirs de la Terreur_, de G. Duval[234]. Les frais

de mise en scène, les conversations supposées, imaginées, pour

donner de la couleur et de la réalité, ôtent toute confiance. La

haine systématique contre la révolution se montre trop à découvert.

L'historien cependant aurait à profiter dans cette lecture, non pour

les petits faits qui y sont rapportés, mais il y verrait, à travers la

partialité de l'écrivain, qu'il y a fort à rabattre de l'enthousiasme

et de la spontanéité dans les mouvements que l'on admire le plus à

cette époque. Ce qu'on y voit des rouages subalternes réduit à la

proportion de complots ce qui paraît souvent dans l'histoire l'effet du

sentiment national.

* * * * *

22 _janvier._--Commencé et avancé beaucoup le pastel représentant _le

Christ aux Oliviers._

--_Robert Bruce_[235], le soir, avec Mme de Forget.

--Quand j'irai voir le tableau de Rubens, rue Taranne, aller chez Mme

Cavé [236].

* * * * *

23 _janvier._--Composé le _Portement de croix._ Continué le pastel du

_Christ._

--Dans le transept de Saint-Sulpice [237], sujets qui pourraient

convenir: _Assomption.--Ascension.--Moïse recevant les tables de la

loi_, le peuple au bas de la montagne, les anciens à mi-chemin, en bas

et groupés, en s'étageant, armée, chevaux, femmes, camp.--_Moïse sur la

montagne_, tenant ses bras élevés pendant la bataille.--_Déluge.--Tour

de Babel.--Apocalypse.--Crucifiement_, les morts ressuscitant dans le

bas de la composition; soldats partageant les habits; anges dans le

haut, recueillant le précieux sang et retournant au ciel.--Dans le

_Portement de croix_, sur le plan en dessous du Christ, saintes femmes

montant péniblement.

Penser, pour ces tableaux, à la belle exagération des chevaux et des

hommes de Rubens, surtout dans la _Chasse_ de Soutman [238].

--_L'Ange exterminant l'armée des Assyriens._

Quatre beaux sujets pour le transept de Saint-Sulpice seraient quant à

présent:

1° Le _Portement de croix._--Le Christ vers le milieu de la composition

succombant sous le faix; sainte Véronique, etc.; en avant, les larrons

montant; plus bas, la Vierge, ses amies, le peuple et soldats.

2° En pendant, la _Mise au sépulcre._ La croix en haut, avec bourreaux,

soldats emportant les échelles et instruments; le corps des larrons

resté sur la croix; anges versant des parfums sur la croix du Christ,

ou pleurant; au milieu, le Christ porté par les hommes et suivi par les

saintes femmes; le groupe descendant vers une caverne où des disciples

préparent le tombeau. Hommes levant la pierre; anges tenant une torche.

Le dessous de la montagne, effet de lumière, etc.

3° _Apocalypse._--Le sujet déjà médité.

4° _L'Ange renversant l'armée des Assyriens._--L'armée montant dans les

roches; chevaux et chars renversés.

--Venu M. Wertheimer [239]; il me demande la _Course d'Arabes._

--Le soir, chez Deforge [240]. Vu Laurent Jan [241],--Chez Pierret.

Villot et sa femme.

Temps magnifique. Lune. Revenu à pied très tard, avec plaisir.

--Travaillé aux _Femmes d'Alger._[242]

--Villot me parle du papier transparent pour lithographies.

* * * * *

24 _janvier._--Le soir, chez M. Thiers. Revu d'Aragon. Quand il n'y

avait plus que quelques personnes, il nous a parlé du maréchal Soult.

Il nous a dit qu'il mettait au défi de lui trouver une seule action

d'éclat dans sa vie. Très laborieux, etc... Au camp de Boulogne, il

fut un des instruments de l'élévation à l'Empire. On ne savait comment

s'y prendre. L'armée, tout attachée qu'elle était au premier Consul,

le Sénat, s'y seraient probablement refusés. On eut l'idée, et je

pense que ce fut le général Soult, de faire signer une pétition à un

corps désorganisé de dragons, lequel, étant mis à pied et désœuvré,

était tout voisin de la démoralisation qu'entraîne l'oisiveté chez les

soldats. Ils signèrent la pétition, qui fut présentée au Sénat comme

le vœu de l'armée. Cambacérès était contre. Fouché, voulant également

rentrer en grâce, se remua beaucoup. Le Sénat imita dans cette

circonstance l'exemple du Sénat de Rome, dans le temps des empereurs...

Ils s'empressaient de nommer à l'avance celui qu'ils voyaient sur le

point de l'être par les soldats.

* * * * *

25 _janvier._--L'influence des lignes principales est immense dans une

composition.

J'ai sous les yeux les _Chasses_ de Rubens; une entre autres, celle

_aux lions_, gravée à l'eau-forte par Soutman, où une lionne s'élançant

du fond du tableau est arrêtée par la lance d'un cavalier qui se

retourne; on voit la lance plier en s'enfonçant dans le poitrail de la

bête furieuse. Sur le devant, un cavalier maure renversé; son cheval,

renversé également, est déjà saisi par un énorme lion, mais l'animal

se retourne avec une grimace horrible vers un autre combattant étendu

tout à fait par terre, qui, dans un dernier effort, enfonce dans le

corps du monstre un poignard d'une largeur effrayante; il est comme

cloué à terre par une des pattes de derrière de l'animal, qui lui

laboure affreusement la face en se sentant percer. Les chevaux cabrés,

les crins hérissés, mille accessoires, les bouchers détachés, les

brides entortillées, tout cela est fait pour frapper l'imagination, et

l'exécution est admirable. Mais l'aspect est confus, l'œil ne sait où

se fixer, il a le sentiment d'un affreux désordre; il semble que l'art

n'y a pas assez présidé, pour augmenter par une prudente distribution

ou par des sacrifices l'effet de tant d'inventions de génie.

Au contraire, dans la _Chasse à l'hippopotame_, les détails n'offrent

point le même effort d'imagination; on voit sur le devant un crocodile

qui doit être assurément dans la peinture un chef-d'œuvre d'exécution;

mais son action eût pu être plus intéressante. L'hippopotame, qui est

le héros de l'action, est une bête informe qu'aucune exécution ne

pourrait rendre supportable. L'action des chiens qui s'élancent est

très énergique, mais Rubens a répété souvent cette intention. Sur la

description, ce tableau semblera de tout point inférieur au précédent;

cependant, par la manière dont les groupes sont disposés, ou plutôt du

seul et unique groupe qui forme le tableau tout entier, l'imagination

reçoit un choc, qui se renouvelle toutes les fois qu'on y jette les

yeux, de même que, dans la _Chasse aux lions_, elle est toujours

jetée dans la même incertitude par la dispersion de la lumière et

l'incertitude des lignes.

Dans la _Chasse à l'hippopotame_, le monstre amphibie occupe le centre;

cavaliers, chevaux, chiens, tous se précipitent sur lui avec fureur. La

composition offre à peu près la disposition d'une croix de Saint-André,

avec l'hippopotame au milieu. L'homme renversé à terre et étendu dans

les roseaux sous les pattes du crocodile, prolonge par en bas une ligne

de lumière qui empêche la composition d'avoir trop d'importance dans

la partie supérieure, et ce qui est d'un effet incomparable, c'est

cette grande partie du ciel qui encadre le tout de deux côtés, surtout

dans la partie gauche qui est entièrement nue, et donne à l'ensemble,

par la simplicité de ce contraste, un mouvement, une variété, et en

même temps une unité incomparables.

* * * * *

Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850 · 第 36 / 86 题