_Tanger_, 26 _janvier_[161].--Chez le pacha.
L'entrée du château: le corps de garde dans la cour, la façade, la
ruelle entre deux murailles. Au bout sous l'espèce de voûte, des hommes
assis se détachant en brun sur un peu de ciel [162].
Arrivé sur la terrasse; trois fenêtres avec balustrade en bois, porte
moresque de côté par où venaient les soldats et les domestiques.
Avant, la rangée de soldats sous la treille: cafetan jaune, variété de
coiffures; bonnet pointu sans turban, surtout en haut sur la terrasse.
Le bel homme à manches vertes.
L'esclave mulâtre qui versait le thé, à cafetan jaune et burnous
attaché par derrière, turban. Le vieux qui a donné la rose, avec haïjck
et cafetan bleu foncé.
Le pacha avec ses deux haïjcks ou capuchons, de plus le burnous. Tous
les trois sur un matelas blanc, avec un coussin carré long couvert
d'indienne. Un petit coussin long en arlequin, un autre en crin, de
divers dessins; bouts de pieds nus, encrier de corne, diverses petites
choses semées.
L'administrateur de la douane [163], appuyé sur son coude, le bras
nu, si je m'en souviens: haïjck très ample sur la tête, turban blanc
au-dessus, étoffe amarante qui pendait sur la poitrine, le capuchon non
mis, les jambes croisées. Nous l'avions rencontré sur une mule grise en
montant. La jambe se voyait beaucoup; un peu de la culotte de couleur;
selle couverte par devant et par derrière d'une étoffe écarlate. Une
bande rouge faisait le tour de la croupe du cheval en pendant. La bride
rouge de même ou, plutôt, le poitrail. Un More conduisait le cheval
par la bride.
Le plafond seul était peint, et les côtés du pilastre intérieurement en
faïence. Dans la niche du pacha c'était un plafond rayonnant, etc...;
dans l'avant-chambre des petites poutres peintes.
Le troisième personnage était le fils du pacha: deux haïjcks sur la
tête, ou plutôt deux tours du même, à ce que je suppose; burnous bleu
foncé sur la poitrine laissant voir un peu de blanc. Pieds, tête
énorme, gras de figure, air stupide.
Le bel homme à manches vertes, chemise de dessus en basin. Pieds nus
devant le pacha.
Le jardin partagé par des allées couvertes de treilles. Orangers
couverts de fruits et grands, des fruits tombés par terre; entouré de
hautes murailles.
Entré dans tous les détours du vieux palais. Cour de marbre, fontaine
au milieu; chapiteaux d'un mauvais composite; l'attique des pierres
toute simple: délabrement complet.
Les plafonds des niches et même des petites salles sont remplis de
sculptures peintes comme la rose d'une mandoline.
Les colonnes du tour de la cour sont en marbre blanc et la cour pavée
de même.
Remarqué, en retournant vers un bel escalier à droite, un bel homme qui
nous suivait, l'air dédaigneux.
Sorti par la salle où le pacha est censé rendre la justice. A gauche de
la porte du fond par où nous y sommes entrés, une sorte de tambour en
planches de deux pieds et demi de hauteur environ, et allant depuis la
porte jusqu'à l'angle, sur lequel s'assied le pacha. Le long des murs,
dans les intervalles des pilastres qui vont à la voûte, des avances de
pierre pour servir de sièges. Les soldats sans fusils nous attendaient
à la porte sur deux rangées aboutissant au corps de garde par lequel
nous étions entrés.
Vu une Juive très bien [164] ressemblant à Mme R...
Nègre, que Mornay m'a fait remarquer; il m'a semblé avoir une manière
particulière de porter le haïjck.
Vu de côté la mosquée en allant chez un des consuls. Un Maure se lavait
les pieds dans la fontaine qui est au milieu; un autre se lavait
accroupi sur le bord [165].
* * * * *
29 _janvier_[166].--Vue ravissante en descendant le long des remparts,
la mer ensuite. Cactus et aloès énormes. Clôture de cannes; taches
d'herbes brunes sur le sable.
En revenant, le contraste des cannes jaunes et sèches avec la verdure
du reste. Les montagnes plus rapprochées d'un vert brun, tachées
d'arbustes nains noirâtres. Cabanes.
La scène des chevaux qui se battent [167]. D'abord ils se sont
dressés et battus avec un acharnement qui me faisait frémir pour ces
messieurs, mais vraiment admirable pour la peinture. J'ai vu là, j'en
suis certain, tout ce que Gros et Rubens ont pu imaginer de plus
fantastique et de plus léger. Ensuite le gris a passé sa tête sur le
cou de l'autre. Pendant un temps infini, impossible de lui faire lâcher
prise. Mornay est parvenu à descendre. Pendant qu'il le tenait par la
bride, le noir a rué furieusement. L'autre le mordait toujours par
derrière avec acharnement. Dans tout ce conflit, le consul est tombé.
Ensuite laissé tous deux; allant sans se lâcher du côté de la rivière,
y tombant tous deux et le combat continuant et en même temps cherchant
à en sortir; les jambes trébuchent dans la vase et sur le bord, tout
sales et luisants, les crins mouillés. A force de coups, le gris lâche
prise et va vers le milieu de l'eau, le noir en sort, etc.... De
l'autre côté le soldat tâchant de se retrousser pour retirer l'autre.
La dispute du soldat avec le groom. Sublime avec son tas de draperie,
l'air d'une vieille femme et pourtant quelque chose de martial.
En revenant, superbes paysages à droite, les montagnes d'Espagne du ton
le plus suave, la mer bleu vert foncé comme une figue, les haies jaunes
par le haut à cause des cannes, vertes en bas par les aloès.
Le cheval blanc entravé qui voulait sauter sur un des nôtres.
Sur la plage, près de rentrer, rencontré les fils du kaïd, tous sur des
mules. L'aîné, son burnous bleu foncé; haïjck à peu près comme notre
soldat, mais bien propre; cafetan jaune serin. Un des jeunes enfants
tout en blanc, avec une espèce de cordon qui suspendait probablement
une arme.
* * * * *
30 _janvier._--Visite au consul anglais et suédois. Le jardin de M. de
Laporte [168]. Tombeau dans la campagne.
* * * * *
31 _janvier._--Dessiné le Maure du consul sarde.--Pluie.--En allant
chez le consul anglais, remarqué un marchand assez propre dans sa
boutique; le plancher et le tour garnis de nattes blanches avec des
pots et marchandises seulement d'un côté.
[161] Delacroix fit ce voyage au Maroc en compagnie du comte de Mornay,
ambassadeur de France près l'empereur Muley-Abd-Ehr-Rhaman. Dans sa
correspondance, il décrit ainsi son arrivée à Tanger: «A neuf heures,
nous avons jeté l'ancre devant Tanger. J'ai joui avec bien du plaisir
de l'aspect de cette ville africaine. C'a été bien autre chose, quand,
après les signaux d'usage, le consul est arrivé à bord dans un canot
qui était monté par une vingtaine de marabouts noirs, jaunes, verts,
qui se sont mis à grimper comme des chats dans tout le bâtiment et ont
osé se mêler à nous. Je ne pouvais détacher mes yeux de ces singuliers
visiteurs.» (_Corresp._, t. I, p. 173.)
[162] Il nous paraît indispensable, pour expliquer le décousu de ces
notes rapides sur le Maroc, d'indiquer de quelle manière Delacroix
les prenait. Le petit cahier dans lequel elles se trouvent et qui fut
légué à M. le professeur Charcot par M. Burty, contient, en regard de
presque toutes, des croquis et des esquisses qui en sont pour ainsi
dire l'illustration, si bien qu'elles forment un tout en quelque sorte
inséparable.
Le soin minutieux avec lequel Delacroix note les moindres détails du
voyage, costumes, paysages, physionomies, attitudes, montre à quel
degré l'artiste poussait cet esprit d'observation pénétrante qu'on
retrouve dans son œuvre.
[163] _Sidi Taieb Bios_ ou _Biaz_, Marocain, administrateur de la
douane de Tanger, et chargé par le gouvernement du Maroc de traiter
avec le comte de Mornay.
[164] «Les Juives sont admirables, écrivait Delacroix à Pierret, le 25
janvier; je crains qu'il ne soit difficile d'en faire autre chose que
de les peindre: ce sont des perles d'Éden.» (_Corresp._, t. I, p. 174.)
[165] A propos des paysages si nouveaux pour lui et des traits de
mœurs qui le frappaient, l'artiste écrivait, toujours à Pierret: «Je
viens de parcourir la ville, je suis tout étourdi de tout ce que j'ai
vu. Je ne veux pas laisser partir le courrier, qui va tout à l'heure à
Gibraltar, sans te faire part de mon étonne ment de toutes les choses
que j'ai vues.» (_Corresp._, t. I, p. 174.)
[166] Ce qui suit semble avoir été écrit le soir d'une promenade dans
la campagne.
[167] Cette scène, qui avait vivement frappé l'imagination de Delacroix
et dont on retrouve la description dans la _Correspondance_ (t. I, p.
176), a sans doute inspiré le tableau connu sous le nom de _Rencontre
de cavaliers maures_, qui fut refusé au Salon de 1834. Le catalogue
Robaut en donne la description suivante: «Les chevaux se heurtent, et
l'un d'eux se dresse sous le choc en même temps que sous l'effort de
son cavalier pour l'arrêter. Dans ce mouvement la puissante silhouette
du cheval bai brun s'enlève sur un fond de collines qu'éclairent les
fumées d'un combat et les clartés opalines d'un ciel gris très doux où
passent des bleus de turquoise. Sur ce premier groupe se découpe le
profil allongé, élégant du cheval gris-blanc, dont le poil soyeux et
fin laisse passer comme des lueurs roses la transparence de la peau. Le
geste des cavaliers, celui surtout de l'homme dont on n'aperçoit que
la tête et le poing, est d'une audace de vérité extraordinaire, dont
on ne retrouve l'exemple que dans Rubens, et c'est à Rubens aussi que
fait penser l'éclatante variété des rouges que Delacroix s'est plu à
multiplier dans cette précieuse composition, étincelante et joyeuse
comme l'œuvre d'un peintre coloriste, vivante comme l'œuvre d'un
grand dessinateur du mouvement, solide et forte comme l'œuvre d'un
maître statuaire.» (Voir _Catalogue Robaut._)
[168] _M. de Laporte_ était alors consul général de France au Maroc.
* * * * *
2 _février, jeudi._--Dessiné la fille de Jacob en femme maure
[169].--Sortie vers quatre heures. Un Maure à tête très remarquable qui
avait un turban blanc par-dessus le haïjck. Tête des Maures de Rubens,
narines et lèvres un peu grosses, yeux hardis.--Remarqué les canons
rouilles.
Le vieux Juif dans sa boutique en redescendant à la maison (_Gérard
Dow_)[170].--Femme avec les talons et, je pense, les pieds peints en
jaune.
* * * * *
_Vendredi_ 4 _février._--Dessiné après déjeuner d'après le Maure du
consul sarde.
Sorti vers deux heures; été voir le consul de Danemark; passé devant
l'école.
_Incinctus_, gens qui ne sont pas guerriers. _Cinctus_ ou _accinctus_,
militaires. Cette distinction qui existait chez les anciens se trouve
ici. La _gélabia_, costume du peuple, des marchands, des enfants.
Je me rappelle cette _gélabia_, costume exactement antique, dans une
petite figure du Musée: capuchon, etc. Le bonnet est le bonnet phrygien.
Le palimpseste est la planche sur laquelle écrivent les enfants à
l'école. L'enseignement mutuel est originaire de ces pays. Dans les
moments de détresse, les enfants vont en bande portant cette planche
sur la tête. Elle est enduite d'une espèce de glaise sur laquelle
ils écrivent avec une encre particulière. On efface, je crois, en
mouillant, et en faisant sécher au soleil.
Porte du consul danois.
Vu dans le quartier des Juifs des intérieurs remarquables en passant.
Une Juive se détachant d'une manière vive; calotte rouge, draperie
blanche, robe noire.
C'est le premier jour du Rhamadan. Au moment du lever de la lune, le
jour étant encore, ils ont tiré des coups de fusil, etc.; ce soir ils
font un bruit de tambours et de cornets à bouquin infernal.
* * * * *
_Samedi_ 5 _février._--Dans le jardin du consul suédois, après
déjeuner; chez Abraham, à midi. Remarqué, en passant devant la porte de
sa sœur, deux petites Juives accroupies sur un tapis dans la cour. En
entrant chez lui, toute sa famille [171] dans l'espèce de petite niche
et le balcon au-dessus avec la porte d'escalier. La femme au balcon,
joli motif.
* * * * *
11 _février._--Muley-Soliman avait cinquante-quatre enfants. Il abdique
nonobstant en faveur de Muley-Abd-Ehr-Rhaman, son neveu, reconnaissant
à ses enfants peu de capacité.
* * * * *
_Dimanche_ 12 _février._--Dessiné la Juive Dititia avec le costume
d'Algérienne [172].
Été ensuite au jardin de Danemark. Le chemin charmant. Les tombeaux au
milieu des aloès et des iris (Ægyptiaca). La pureté de l'air. Mornay
aussi frappé que moi de la beauté de cette nature.
Les tentes blanches sur tous les objets sombres. Les amandiers en
fleur. Le lilas de Perse. Grand arbre. Le beau cheval blanc sous les
orangers. Intérieur de la cour de la petite maison.
En sortant, les orangers noirs et jaunes à travers la porte de la
petite cour. En nous en allant, la petite maison blanche dans l'ombre
au milieu des orangers sombres. Le cheval à travers les arbres.
Dîner à la maison avec les consuls. Le soir, M. Rico a chanté des airs
espagnols. Le Midi seul produit de pareilles émotions.
Indisposé et resté seul le soir. Rêverie délicieuse au clair de lune
dans le jardin.
* * * * *
_Mercredi_ 15 _février._--Sorti avec M. Hay [173]. Vu le muezzin
appelant du haut de la mosquée.
--L'école des petits garçons. Tous des planches avec écriture arabe.
Le mot _table de la loi_, et toutes les indications antiques sur
la manière d'écrire montrent que c'étaient des tables de bois. Les
encriers et les pantoufles devant la porte.
* * * * *
_Mardi_ 21 _février._--La noce juive [174]. Les Maures et les Juifs
à l'entrée. Les deux musiciens. Le violon, le pouce en l'air, le
dessous de l'autre main très ombré, clair derrière, le haïjck sur la
tête, transparent par endroits; manches blanches, l'ombre au fond. Le
violon; assis sur ses talons et la gélabia. Noir entre les deux en bas.
Le fourreau de la guitare sur le genou du joueur; très foncé vers la
ceinture, gilet rouge, agréments brans, bleu derrière le cou. Ombre
portée du bras gauche qui vient en face, sur le haïjck sur le genou.
Manches de chemise retroussées de manière à laisser voir jusqu'au
biceps; boiserie verte; à côté verrue sur le cou, nez court.
A côté du violon, femme juive jolie; gilet, manches, or et amarante.
Elle se détache moitié sur la porte, moitié sur le mur. Plus sur le
devant, une plus vieille avec beaucoup de blanc qui la cache presque
entièrement. Les ombres très reflétées, blanc dans les ombres.
Un pilier se détachant en sombre sur le devant. Les femmes à gauche
étagées comme des pots de fleurs. Le blanc et l'or dominent et leurs
mouchoirs jaunes. Enfants par terre sur le devant.
A côté du guitariste, le Juif qui joue du tambour de basque. Sa figure
se détache en ombre et cache une partie de la main du guitariste. Le
dessous de la tête se détache sur le mur. Un bout de gélabia sous le
guitariste. Devant lui, les jambes croisées, le jeune Juif qui tient
l'assiette. Vêtement gris. Appuyé sur son épaule un jeune enfant juif
de dix ans environ.
Contre la porte de l'escalier, Prisciada; mouchoir violâtre sur la
tête et sous le cou. Des Juifs assis sur les marches; vus à moitié
sur la porte, éclairés très vivement sur le nez, un tout debout dans
l'escalier; ombre portée reflétée et se détachant sur le mur, reflet
clair jaune.
En haut, les Juives qui se penchent. Une à gauche, nu-tête, très brune,
se détachant sur le mur éclairé du soleil. Dans le coin, le vieux Maure
à la barbe de travers: haïjck pelucheux, turban placé bas sur le front,
barbe grise sur le haïjck blanc. L'autre Maure, nez plus court, très
mâle, turban saillant. Un pied hors de la pantoufle, gilet de marin et
manches _idem._
Par terre, sur le devant, le vieux Juif jouant du tambour de basque; un
vieux mouchoir sur la tête; on voit la calotte noire. Gélabia déchirée;
on voit l'habit déchiré vers le cou.
Les femmes dans l'ombre près de la porte, très reflétées.
* * * * *
21 _février, le soir._--En sortant pour aller à la noce juive, les
marchands dans leur boutique. Les lampes les unes au mur, le plus
souvent pendues en avant à une corde, des pots sur une planche, des
_palancos._ Ils prennent le beurre avec les mains et le mettent sur
une feuille. En entrant dans la rue à droite, il y en avait un dont la
lampe était cachée par un morceau de toile qui pendait de l'auvent.
Avant le dîner, en allant au jardin de Suède, les fusils pendus et le
fourreau pendu à côté; grande cruche à côté.
Le soir, toilette de la Juive. La forme de la mitre. Les cris des
vieilles. La figure peinte, les jeunes mariées qui tenaient la
chandelle pendant qu'on la paraît. Le voile lancé sur la figure. Les
filles sur le lit, debout.
Dans la journée, les nouvelles mariées contre le mur, leur proche
parent en guise de chaperon. La mariée descendue du lit. Ses compagnes
restées dessus. Le voile rouge. Les nouvelles mariées quand elles
arrivaient dans leur haïjck. Les beaux yeux.
La venue des parents. Torches de cire; les deux flambeaux peints de
différentes couleurs. Tumulte. Figures éclairées. Maures confondus. La
Juive tenue par les deux côtés; un par derrière soutient la mitre.
En chemin, les Espagnols regardant parla fenêtre. Deux Juives ou
Mauresques sur des terrasses se détachant sur le noir du ciel.--Donné à
la fille de M. Hay le dessin de femme maure assise.--Les vieux Maures
montés sur les pierres du chemin. Les lanternes. Les soldats avec des
bâtons. Le jeune Juif qui tenait deux ou plusieurs flambeaux, la flamme
lui montant dans la bouche.
Chez Abraham, les trois Juifs jouant aux cartes.--Femmes près de la
porte de la ville, vendant oranges, branches de noisettes. Chapeaux de
paille.--Paysans tête nue, accroupis avec leurs pots de lait.
[169] La plupart des dessins indiqués dans le journal se retrouvent
dans l'album d'aquarelles que le maître offrit au comte de Mornay,
au retour du voyage, aquarelles qui, mises en vente le 19 mars 1877,
produisirent un total de 17,235 francs. (Voir _Catalogue Robaut._)
[170] Delacroix ressentait la plus vive admiration pour les maîtres
hollandais. Le souvenir de _Gérard Dow_, évoqué par une scène
marocaine, est curieux à noter ici.
[171] Ce groupe inspira sans doute une aquarelle qui figura au Salon de
1833 sous ce titre: _Une famille juive._
[172] Delacroix se plaint dans la _Correspondance_ de la difficulté
qu'il éprouve à dessiner d'après nature: «Je m'insinue petit à petit
dans les façons du pays, de manière à arriver à dessiner à mon aise
bien de ces figures de Mores. Leurs préjugés sont très grands contre le
bel art de la peinture, mais quelques pièces d'argent, par-ci par-là,
arrangent leurs scrupules.» Il écrit encore de Méquinez, le 2 avril:
«Je vous ai mandé dans ma première lettre que nous avions eu l'audience
de l'empereur. A partir de ce moment nous étions censés avoir la
permission de nous promener par la ville; mais c'est une permission
dont moi seul j'ai profité entre mes compagnons de voyage, attendu que
l'habit et la figure de chrétien sont en antipathie à ces gens-ci,
au point qu'il faut toujours être escorte de soldats, ce qui n'a pas
empêché deux ou trois querelles qui pouvaient être fort désagréables à
cause de notre position d'envoyés.» (_Corresp._, t. I, p. 175 et 184.)
[173] M. _Hay_, consul général et chargé d'affaires d'Angleterre.
[174] Cette scène inspira à Delacroix l'admirable toile qui figure
au musée du Louvre sous le litre: _Noce juive dans le Maroc._ Voici
le texte explicatif fourni par Delacroix au livret du Salon de 1841:
«Les Maures et les Juifs sont confondus. La mariée est enfermée dans
les appartements intérieurs, tandis qu'on se réjouit dans le reste
de la maison. Des Maures de distinction donnent de l'argent pour des
musiciens qui jouent de leurs instruments et chantent sans discontinuer
le jour et la nuit; les femmes sont les seules qui prennent part à
la danse, ce qu'elles font tour à tour, et aux applaudissements de
l'assemblée.» Ce tableau avait été commandé au maître par le marquis
Maison, qui n'en fut pas satisfait et trouva trop élevé le prix de
2,000 francs que Delacroix lui en demandait. Il fut acheté 1,500 francs
par le duc d'Orléans, qui le donna au musée du Luxembourg. De là il
passa au Louvre. (Voir _Catalogue Robaut._)
* * * * *
_Vendredi_ 2 _mars._--Promenade avec M. Hay. Dîné chez lui.
Le pied de côté dans l'étrier quelquefois.
Le drapeau dans son étui, et planté devant la tente.
La plaine, et la tribu rangée fuyant vers le sud.--Devant,
demi-douzaine de cavaliers dans la fumée. Un homme plus en avant:
burnous bleu très foncé.--En avant, nous tournant le dos, la ligne de
nos soldats précédée du kaïd et des drapeaux.
La course de cinq ou six cavaliers.--Le jeune homme tête nue, cafetan
vert pisseux.--Le presque nègre, bonnet pointu, cafetan bleu.
Les hommes éclairés sur le bord de côté. L'ombre des objets blancs très
reflétée en bleu. Le rouge des selles et du turban presque noir.
Au passage du gué, les hommes grimpant, le cheval blanc de côté.
* * * * *
5 _mars_1832.--1er jour. _Ahïn-El-Daliah._ Parti à une heure
de Tanger [175].
L'arrivée au campement. Montagnes sauvages et noires à droite, le
soleil au-dessus. Marchant dans des broussailles de palmiers nains et
des pierres; toute la tribu rangée à gauche, couronnant la hauteur;
plus loin en suivant, les cavaliers sur le ciel; les tentes plus loin.
Promenade dans le camp le soir, contraste des vêtements blancs sur le
fond.
L'iman le soir appelant à la prière.
* * * * *