La fin de la _Fiancée d'Abydos._

La _Mort de Sélim_, son corps roulé par les vagues et cette main

surtout, cette main soulevée par le flot qui vient mourir sur le

rivage. Cela est bien sublime et n'est qu'à lui. Je sens ces choses-là

comme la peinture les comporte.

La _Mort d'Hassan_, dans le _Giaour._ Le Giaour contemplant sa victime

et les imprécations du musulman contre le meurtrier d'Hassan.

La description du palais désert d'Hassan.

Les vautours aiguisent leur bec avant le combat. Les étreintes des

guerriers qui se saisissent; en faire un qui expire en mordant le bras

de son ennemi.

_Les imprécations de Mazeppa_[135] contre ceux qui l'ont attaché à son

coursier, avec le château renversé dans ses fondements.

--J'ai lu ce matin au café Desmons un morceau couronné à la Société des

bonnes lettres. Dialogue entre Fouché, Bonaparte et Carnot: il y a de

belles choses, mais aussi des chefs-d'œuvre dans le genre niais.

--Travaillé chez Fielding à son _Macbeth._ A l'atelier vers midi.

Commencé le _Combat d'Hassan et du Giaour._ [136]

--Dîné. Rouget à cinq heures.--Trouvé là Julien. Promené une heure avec

lui.--Leblond à sept heures.--Dufresne n'est pas venu.--M. Rivière

[137] y est venu.

--Je lisais ce matin cette anecdote. Un officier anglais, dans la

guerre d'Amérique, se trouvant aux avant-postes, vit venir un officier

américain occupé d'observer, qui paraissait si distrait qu'il n'en fut

pas aperçu, quoiqu'il en fût à une distance très petite. Il le couche

en joue, mais arrêté par l'idée affreuse de tirer sur un homme comme

sur une cible, il retint son doigt prêt à faire partir la détente.

L'Américain pique des deux et s'enfuit... C'était Washington!

* * * * *

_Mercredi_ 12.--A l'atelier à neuf heures. Déjeuné au café D...--Chez

Soulier après. Soulier est venu avec M. Andrews.

--Cogniet est venu vers trois heures passées; il m'a paru fort

content de ma peinture. Il lui semblait voir, disait-il, mon ancien

tableau commencé. Et puis combien ce pauvre Géricault aimerait cette

peinture!... La vieille, bouche grande ouverte, ni exagération dans

les yeux; l'intention des jeunes gens du coin; naïf et touchant. Il

semblait étonné qu'on fit à présent de telle sorte de peinture, etc.

Il m'a bien plu comme de juste.

Dîné à six heures et demie rue de la Harpe. _Fielding is come there and

we are returned together at his home. I was then very sleepy and slept

a little bit on the bed of Soulier while he was abed._ Rentré à dix

heures.

* * * * *

_Samedi_ 15 _mai, dans la journée._--Ce qui fait les hommes de génie

ou plutôt ce qu'ils font, ce ne sont pas les idées neuves, c'est cette

idée, qui les possède, que ce qui a été dit ne l'a pas encore été assez.

--Jeudi, j'ai été chez mon oncle à son atelier; j'ai dîné avec lui, ma

tante était ici. Ils m'ont invité pour la campagne aujourd'hui.

Le soir, étant assise et serrée près de moi, elle me faisait essayer

des gants.

_Hier, vendredi_ 14.--Duponchel [138] venu vers dix heures à l'atelier.

Resté après jusqu'à cinq heures pour les costumes de _Bothwell._[139]

Attendu vainement au Luxembourg avec lui et Leblond, pour la partie au

_Moulin de beurre._

--Dîné ensemble. Profonde tristesse et découragement, toute la soirée.

--En lisant la notice sur lord Byron, au commencement du volume, ce

matin, j'ai senti encore se réveiller en moi cet insatiable désir de

produire. Puis-je dire que ce serait le bonheur pour moi? Au moins me

le semble-t-il. Heureux poète et plus heureux encore d'avoir une langue

qui se plie à ses fantaisies! Au reste, le français est sublime, mais

il faudrait avoir livré à ce Protée rebelle bien des combats, avant de

le dompter.

Ce qui fait le tourment de mon âme, c'est sa solitude. Plus la mienne

se répand avec les amis et les habitudes ou les plaisirs journaliers,

plus il me semble qu'elle m'échappe et se retire dans sa forteresse.

Le poète qui vit dans la solitude, mais qui produit beaucoup, est

celui qui jouit de ces trésors que nous portons dans notre sein, mais

qui se dérobent à nous quand nous nous donnons aux autres. Quand on

se livre tout entier à son âme, elle s'ouvre tout à vous, et c'est

alors que la capricieuse vous permet le plus grand des bonheurs, celui

dont parle la notice, celui inaperçu peut-être de lord Byron et de

Rousseau, de la montrer sous mille formes, d'en faire part aux autres,

de s'étudier soi-même, de se peindre continuellement dans ses ouvrages.

Je ne parle pas des gens médiocres. Mais quelle est cette rage, non

pas seulement de composer, mais de se faire imprimer, outre le bonheur

des éloges? C'est d'aller à toutes les âmes qui peuvent comprendre

la vôtre; et il arrive que toutes les âmes se retrouvent dans votre

peinture. Que fait même le suffrage des amis? C'est tout simple qu'ils

vous comprennent, ou plutôt que vous importe? Mais c'est de vivre dans

l'esprit des autres qui vous enivre. Quoi de si désolant? me dirai-je.

Tu peux ajouter une âme de plus à celles qui ont vu la nature d'une

façon qui leur est propre. Ce qu'ont peint toutes les âmes est neuf par

elles, et tu les peindrais encore neuves! Ils ont peint leur âme, en

peignant les choses, et ton âme te demande aussi son tour. Et pourquoi

regimber contre son ordre? Est-ce que sa demande est plus ridicule

que l'envie du sommeil que te demandent tes membres, quand ils sont

fatigués et toute ta physique nature? S'ils n'ont pas fait assez pour

toi, ils n'ont pas non plus fait assez pour les autres. Ceux même qui

croient que tout a été dit et trouvé, te salueront comme nouveau, et

fermeront encore la porte après toi. Ils diront encore que tout a été

dit. De même que l'homme, dans la faiblesse de l'âge, qui croit que la

nature dégénère, aussi les hommes d'un esprit vulgaire et qui n'ont

rien à dire sur ce qui a déjà été dit, pensent-ils que la nature a

permis à quelques-uns et seulement dans le commencement, de dire des

choses nouvelles et qui frappent. Ce qu'il y avait à dire dans le temps

de ces esprits immortels, frappait aussi tous les regards de leurs

contemporains, et pas un grand nombre, pour cela, n'a été tenté de

saisir le nouveau, de s'inscrire à la hâte, pour dérober à la postérité

la moisson à recueillir. La nouveauté est dans l'esprit qui crée, et

non pas dans la nature qui est peinte. La modestie de celui qui écrit

l'empêche toujours de se placer parmi les grands esprits dont il parle.

Il s'adresse toujours, comme on pense, à une de ces lumières, s'il en

est que la nature..., etc.

...Toi qui sais qu'il y a toujours du neuf, montre-le-leur dans ce

qu'ils ont méconnu... Fais leur croire qu'ils n'avaient jamais entendu

parler du rossignol et du spectacle de la vaste mer, et de tout ce que

leurs grossiers organes ne s'entendent à sentir, que quand on a pris

la peine de sentir pour eux d'abord. Que la langue ne t'embarrasse

pas; si tu cultives ton âme, elle trouvera jour pour se montrer; elle

se fera un langage qui vaudra bien les hémistiches de celui-ci et la

prose de celui-là. Quoi! vous êtes original, dites-vous, et cependant

votre verve ne s'allume qu'à la lecture de Byron ou du Dante, etc.!

Cette fièvre, vous la prenez pour la puissance de produire, ce n'est

plutôt qu'un besoin d'imiter... Eh! non, c'est qu'ils n'ont pas dit

la centième partie de ce qu'il y a à dire; c'est qu'avec une seule

des choses qu'ils effleurent, il y a plus de matières aux génies

nouveaux qu'il n'y a [140].... et que la nature a mis en dépôt dans

les grandes imaginations futures, plus de nouveautés à dire sur ses

créations, qu'elle n'a créé de choses.

Mais que ferai-je? il ne m'est pas permis de faire une tragédie; la loi

des unités s'y oppose... Un poème?

* * * * *

_Mardi_ 18 _mai._--Penses-tu que Byron eût fait au milieu du tourbillon

ses scènes énergiques? que Dante fût environné de distractions, quand

son âme voyageait parmi les ombres?... Sans elle, rien! sans suite,

rien de productif!

Des travaux interrompus sans cesse; et la seule cause en est dans la

fréquentation de beaucoup de gens.

_Le samedi_ 15. Parti à deux heures avec Riesener, ma tante, Henry,

Léon et Rouget.

_Le lendemain dimanche_ 16. Exercé dans la matinée à sauter et à lancer

des bâtons.--Promené dans les bois.--Expliqué du _Child-Harold_ avec ma

tante.

_Le lundi._ Parti à sept heures environ. Vu Dufresne à l'atelier. Tracé

quelque peu.

* * * * *

_Jeudi_ 20 _mai._--Aujourd'hui à l'atelier; trouvé le fond.--Dimier

venu de bonne heure. J'étais mal disposé de l'estomac et de la tête.

--Dîné avec ces messieurs, au _Moulin de beurre._ J'y étais aussi assez

mal disposé.

--La soirée au café. Agréable. Bonnes causeries de l'Italien.

_Hier mercredi_, à l'atelier. Rien fait de bon.

* * * * *

_Vendredi_ 28 _mai._--J'ai passé toute la soirée avec Dufresne, qui

part pour la campagne. J'ai la tête si remplie de choses à cette

occasion que je n'en peux retrouver aucune.

--Je reprends depuis quelques jours avec entrain mon tableau. J'ai

travaillé aujourd'hui à l'ajustement de la femme morte.

--Rien de bien remarquable ces derniers jours: vu Dimier mardi, il

partait le lendemain.

--Qu'au moins tu admires les grandes vertus, si tu n'es pas assez ferme

pour être toi-même vraiment vertueux! Dufresne dit qu'il est capable de

dévouement pour toutes les grandes choses, etc..., mais qu'il en voit

le vide, que ce n'est rien au fond. J'éprouve le contraire... J'y rends

hommage, mais je suis trop faible pour les faire. Mon affaire est tout

autre.

* * * * *

_Samedi_ 29.--Travaillé à la draperie de la vieille femme.

--Le soir, rejoint Félix et Pierret au Palais-Royal. Vu Mme

X***. Désirs.

* * * * *

_Lundi_ 31.--Ce soir au _Barbier_ à l'Odéon; c'est fort satisfaisant.

J'étais près d'un vieux monsieur qui a vu Grétry, Voltaire, Diderot,

Rousseau, etc. Il a vu Voltaire dans un certain salon, disant aux

femmes des galanteries comme on les lui connaît. «Je vois en vous,

disait-il en s'en allant, un siècle qui commence; en moi, c'en est

un qui finit: c'est le siècle de Voltaire.» On voit que le modeste

philosophe prenait d'avance, pour la postérité, la peine de nommer son

siècle. Il fut mené par un de ses amis déjeuner avec Jean-Jacques,

rue Platrière... ils sortirent ensemble. Aux Tuileries, des enfants

jouaient à la balle: «Voilà, disait Rousseau, comme je veux qu'on

exerce Émile», et choses semblables. Mais la balle d'un enfant vint

heurter la jambe du philosophe, qui entra en colère, et poursuivit

l'enfant de son bâton, quittant brusquement ses deux amis.

--Travaillé peu aujourd'hui et à la vieille.--Hier, dîné avec Leblond.

[124] Le maître doit faire allusion à la composition classée à l'année

1826, qui a été précédée d'études d'aquarelles et de pastels divers. La

composition définitive est le fameux tableau du _Christ au jardin des

Oliviers_, qui se trouve à l'église Saint-Paul-Saint-Louis. La commande

lui était venue de la préfecture de la Seine. C'est pourquoi Delacroix

baptisa le tableau «_Anges du préfet._»

[125] _Claude-Étienne Savary_, voyageur et orientaliste, né en 1750,

mort en 1788. On a de lui _Lettres sur l'Égypte_ (1784-1789, 3 vol.

in-8°), livre aux descriptions pittoresques, au style brillant, qui

eut un très vif succès; _Lettres sur la Grèce_ (1788, in-8°), livre

intéressant, mais resté inachevé, etc., etc.

[126] Cette traduction est en vers avec le texte en regard et un

discours sur Dante, etc. (1 vol. in-8°.)

[127] _Quatremère de Quincy_, archéologue, né en 1755, mort en 1849. On

le destinait au barreau, mais il se sentait poussé par une irrésistible

vocation vers l'étude de l'architecture, de la sculpture et surtout

de l'art antique. Il abandonna le droit et voyagea en Italie. La

Révolution interrompit ses études; il fut député à l'Assemblée

législative, puis fit partie du conseil des Cinq-Cents. Il laissa de

nombreux ouvrages d'esthétique, notamment cette _Histoire de la vie et

des ouvrages de Raphaël_, dont parle Delacroix.

[128] C'est là, sous les ombrages de ce jardin du Luxembourg où, en

1824, Delacroix éprouvait ces sentiments de bien-être et de liberté,

que se dresse aujourd'hui le monument élevé à la mémoire et à la gloire

du maître par ses fidèles admirateurs.

[129] _Pinelli_, célèbre peintre et graveur italien, né à Rome en 1781,

mort en 1835. Il gravait surtout à merveille à l'eau-forte, et on a de

lui, en ce genre, des œuvres d'une touche pleine de vivacité, de

force et d'éclat.

[130] _Du Fresnoy_, amateur de l'époque.

[131] Ces émotions de nature, dont on trouve ici les premières traces,

devaient jouer un grand rôle dans le développement sentimental et

artistique de Delacroix. Il nous paraît intéressant d'insister sur ce

point, d'autant mieux qu'une des plus belles pages de son Journal, une

des plus accomplies comme forme littéraire, et qui se trouve dans un

cahier de l'année 1854, lui fut inspirée par une impression analogue à

celle que nous voyons notée ici.

[132] Dans la correspondance du maître comme dans son journal, on

trouve les traces de son noble désintéressement, de son culte passionné

pour l'art: «Nous vivons, mon bon ami, dans un temps de découragement,

écrit-il à Félix Guillemardet en 1821. Il faut de la vertu pour y

faire un Dieu du Beau uniquement. Eh bien, plus on le déserte, plus je

l'adore. Je finirai par croire qu'il n'y a au monde de vrai que nos

illusions.» (_Corresp._, t. I, p 73.)

[133] Delacroix veut sans doute parler d'un recueil élégiaque, _les

Tristes_, que M. de Belmontet fit paraître en 1824.

[134] _Ferdinand Paër_, compositeur et pianiste, aujourd'hui bien

oublié, jouissait à cette époque d'une grande réputation. Il naquit à

Parme, en 1774, et mourut en 1839. A quatorze ans, il fit représenter

à Venise l'opéra de _Circé._ Il séjourna à Padoue, Milan, Florence,

Naples, Rome et Bologne, et y composa de nombreux ouvrages avec cette

facilité qui caractérisait les musiciens de l'École italienne. Emmené

en France, en 1806, par Napoléon, il dirigea à plusieurs reprises le

Théâtre-Italien. Ses principaux ouvrages sont: _la Clémence de Titus,

Cinna, Idoménée, la Griselda, l'Oriflamme, la Prise de Jéricho._ En

1838, Delacroix, qui se présentait à l'Institut, écrivait à Alfred de

Musset: «Avez-vous la possibilité de me faire recommander à Paër, pour

l'élection prochaine à l'Institut? Si cela ne vous engage pas trop,

ni ne vous dérange, je vous demanderai le même service que l'année

dernière; mais surtout ne vous gênez pas, si vos rapports ne sont plus

les mêmes.» (_Corresp._, t. 1, p. 235.)

[135] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1493.

[136] Delacroix a repris plusieurs fois ce sujet. En voici les

principales variantes. Le tableau dont il est ici question parut au

Salon de 1827. Il a appartenu à Alexandre Dumas père, et aujourd'hui

appartient à M. Mabler. (Voir _Catalogue Moreau._)

Une lithographie différant absolument du premier tableau parut aussi

vers 1827. Une nouvelle toile, datée de 1835, fut exposée au Salon de

1835, à l'Exposition universelle de 1855 et à celle du Pavillon de

Flore, 1878.--Vente Collot, 1850, achetée 1,600 francs; vente Laurent

Richard, 1878, retirée à 27,000 francs; appartient maintenant au baron

Gérard. Une troisième toile fut signée en 1856. (Voir _Catalogue

Robaut_, n° 202, 203, 600, 601 et 1293.)

[137] Ce _M. Rivière_ était un ami intime de Delacroix; car, dans une

lettre à Pierret datée de Londres en 1825, il dit: «Si tu vois M.

Rivière, pour qui tu sais que nous avons tous deux beaucoup d'amitié,

dis-lui mille choses de ma part et que ses jugements sur ce pays-ci

sont bien justes pour moi.» (_Corresp._, t. I, p. 104.)

[138] _Duponchel_, ancien directeur de l'Opéra, né à Paris vers 1795,

mort en 1868. Deux fois il dirigea l'Académie de musique, de 1835 à

1843, puis de 1847 à 1849. Delacroix l'avait connu à Londres en 1825,

et il écrivait à Pierret: «Il est pour moi la boussole de la mode,

comme on peut penser.» (_Corresp._, t. I, p. 106.)

[139] _Bothwell_, drame en cinq actes, en prose, par _M. A. Empis_,

représenté pour la première fois sur le Théâtre-Français, le 23 juin

1824.

[140] Manque dans le manuscrit.

* * * * *

_Mardi_ 1er _juin._--Chez Leblond.--Dufresne n'est point

parti: je le verrai ces jours-ci, peut-être demain. Il a amené le

docteur Bailly [141].

--J'ai travaillé beaucoup l'homme nu couché, d'après Pierret.

--Soulier revenu de sa campagne.

--Le docteur Bailly: l'œil doux et le maintien réservé. En rentrant,

je me vis dans la glace, et je me fis presque peur de la méchanceté

de mes traits... C'est pourtant lui qui doit porter dans mon âme un

fatal flambeau qui, semblable aux cierges des morts, n'éclaire que les

funérailles de ce qui y reste de sublime.

Amant des Muses, qui voue à leur culte ton sang le plus pur, redemande

à ces.... divinités cet œil vif et brillant de la jeunesse, cette

allégresse d'un esprit peu préoccupé. Ces chastes sœurs ont été pires

que des courtisanes; leurs perfides jouissances sont plus mensongères

que la coupe de la volupté. C'est ton âme qui a énervé tes feux, tes

vingt-cinq ans sans jeunesse, ton ardeur sans vigueur; ton imagination

embrasse tout, et tu n'as pas la mémoire d'un simple marchand. La

vraie science du philosophe devrait consister à jouir de tout. Nous

nous appliquons au contraire à disséquer et détruire tout ce qui est

bon en soi, ne fût-ce qu'illusion... mais vertueuse. La nature nous

donne cette vie comme un jouet à un faible enfant. Nous voulons voir

comme tout cela joue; nous brisons tout. Il nous reste entre les mains

et à nos yeux ouverts trop tard et stupides, des débris stériles, des

éléments qui ne décomposent rien. Le bien est si simple! Il faut se

donner tant de mal pour le détruire par des sophismes! Et quand tout ce

bien et ce beau ne seraient qu'un vernis sublime, qu'une écorce, pour

nous aider à supporter le reste, qui peut nier qu'il n'existe au moins

comme cela? Singuliers hommes qui ne se laissent pas charmer par une

belle peinture, parce que l'envers est un bois mangé des vers! Tout

n'est pas bien; mais tout ne peut pas être mal, ou plutôt par cela,

tout est bien.

Qui a commis une action d'égoïste sans se la reprocher?

* * * * *

_Vendredi_ 4 _juin, matin._--Je vis en société avec un corps, compagnon

muet, exigeant et éternel; c'est lui qui constate cette individualité

qui est le sceau de la faiblesse de notre race. Il sait que, si elle

est libre, c'est pour qu'elle soit esclave, mais la faible qu'elle est!

elle s'oublie dans sa prison. Elle n'entrevoit que bien rarement l'azur

de sa céleste patrie.

Oh! triste destinée! désirer sans fin mon élargissement, esprit que je

suis, logé dans un mesquin vase d'argile. Tu bornes l'exercice de ta

force à t'y tourmenter en cent manières. Il me semble que ce pourrait

être l'organisation qui modifierait l'âme: elle est plus universelle.

Qu'elle passe par le cerveau comme par un laminoir qui la martèle et la

travaille, au coin de notre plate nature physique!... mais quel poids

insupportable que celui de ce cadavre vivant! Au lieu de s'élancer vers

des objets de désirs qu'elle ne peut étreindre, même point définir,

elle passe l'éclair de la vie à souffrir des sottises où la pousse

son tyran. C'est par une mauvaise plaisanterie, sans doute, que le

ciel nous a permis d'assister au spectacle du monde par cette ridicule

fenêtre: sa lorgnette gauchie et terne, plus ou moins, mais toujours

dans un sens, gâte tous les jugements de l'autre, dont la bonne foi

naturelle se corrompt, et qui produit souvent d'horribles fruits! Je

veux bien de cette façon croire à vos influences et à vos bosses...,

mais ce sera pour m'en désoler toujours. Qu'est-ce que c'est que l'âme

et l'intelligence séparées? Le plaisir de donner des noms et de

classer est fatal à ces savants. Ils vont toujours trop loin et gâtent

leur affaire aux yeux des indolents d un esprit juste, qui croient que

la nature est un voile impénétrable. Je sais bien que pour s'entendre,

il faut nommer les choses; mais dès lors, elles sont spécifiées, elles

qui ne sont ni espèces constantes, ni [142]...

--Hier vu Dufresne le matin.--Travaillé au _Turc_ à cheval et à la

vieille.--Le soir chez Leblond.

* * * * *

_Dimanche_ 6.--Leblond venu à l'atelier.--Dîné chez Scheffer avec

Soulier et lui. Bonne soirée et promenade avec Soulier.

Nous avions rencontré avant-hier soir Dufresne, qui a dû partir ce

matin pour la campagne.

--Franklin. Ne pas oublier d'acheter la _Science du bonhomme Richard._

--Quelle sera ma destinée?... Sans fortune et sans dispositions propres

à rien acquérir: beaucoup trop indolent, quand il s'agit de se remuer à

cet effet, quoique inquiet, par intervalles, sur la fin de tout cela.

Quand on a du bien, on ne sent pas le plaisir d'en avoir; quand on n'en

a pas, on manque des jouissances que le bien procure. Mais tant que mon

imagination sera mon tourment et mon plaisir à la fois, qu'importe le

bien ou non? C'est une inquiétude, mais ce n'est pas la plus forte.

Sitôt qu'un homme est éclairé, son premier devoir est d'être honnête et

ferme: il a beau s'étourdir, il y a quelque chose en lui de vertueux

qui veut être obéi et satisfait. Quelle penses-tu qu'ait été la vie

des hommes qui se sont élevés au-dessus du vulgaire? Un combat continu

[143]. Lutte contre la paresse qui leur est commune avec l'homme

vulgaire, quand il s'agit d'écrire, s'il est écrivain; parce que

son génie lui demande à être manifesté, et ce n'est pas par ce vain

orgueil d'être célèbre seulement qu'il lui obéit, c'est par conscience.

Que ceux qui travaillent froidement se taisent... Mais sait-on où

que c'est que le travail sous la dictée de l'inspiration? Quelles

craintes! Quelles transes de réveiller ce lion qui sommeille, dont les

rugissements ébranlent tout votre être!... Mais pour en revenir, il

faut être ferme, simple et vrai.

Il n'y a pas de mérite à être vrai, quand on l'est naturellement,

ou plutôt, quand on ne peut pas ne pas l'être; c'est un don comme

d'être poète ou musicien; mais il y a du courage à l'être à force de

réflexions, si ce n'est pas une sorte d'orgueil, comme celui qui s'est

dit: «Je suis laid» et qui dit aux autres: «Je suis laid», pour qu'on

n'ait pas l'air de l'avoir découvert avant lui.

Dufresne est vrai, je pense, parce qu'il a fait le tour du cercle; il

a dû commencer par être affecté, quand il n'était qu'à demi éclairé.

Il est vrai, parce qu'il voit la sottise de ne pas l'être. Il avait,

je suppose, toujours assez d'esprit pour chercher à déguiser des

faiblesses. À présent, il préfère ne pas les avoir, et il s'en accusera

de meilleur cœur, pensant à peine les avoir, qu'il ne prenait soin de

les cacher quand il les sentait en lui. Je n'ai pas encore avec lui

cette candeur et cette sérénité que je me trouve avec ceux dont j'ai

l'habitude; je ne suis pas assez son ami encore pour être d'un avis

tout à fait opposé au sien, ou pour écouter négligemment ou ne pas

au moins feindre d'avoir attention quand il me parle. Si je consulte

et que je cherche le fond, peut-être y a-t-il,--et c'est sûr,--cette

crainte de passer pour un homme de moindre esprit, si je ne pense pas

comme lui. Sottise ridicule! Quand tu serais sûr de lui en imposer,

est-il rien de plus dur qu'une contenance incessamment mensongère?

C'est un homme après tout, et respecte-toi avant tout. C'est se

respecter qu'être sans voile et franc.

* * * * *

_Mardi_ 8 _juin._--Travaillé beaucoup: la femme, le cheval, tout ce

coin, les deux enfants. Édouard venu et très satisfait.--Leblond le

soir.--Henry a chanté et nous a fait plaisir.

--Hier lundi, j'ai dîné chez M. Guillemardet.

--_Bélisaire._

* * * * *

_Mercredi_ 9 _juin._--La Laure m'a amené une admirable

Adeline de seize ans, grande, bien faite et d'une

tête charmante. Je ferai son portrait et m'en promets;

j'y pense...

--J'ai été voir le dessin de Gros, chez Laugier[144]; on ne peut plus

aimable.

M'a fait moins d'impression que celle du tableau; c'est un contraste

singulier avec la chaleur réelle qui est dans tant de choses,

que la froideur générale d'exécution; un peu plat. Puis, point

d'individualité; du dessin dans les parties, mais l'idée... Un peu

atelier... Draperies arrangées, effet connu; le noir sur le devant,

etc. Mais c'est égal, je n'en suis pas trop découragé.

Mais il est bien important de faire toujours une esquisse.

* * * * *

_Dimanche_ 13 _juin._--Rien de bien remarquable aujourd'hui.--Jeudi

soir chez Leblond.--Aujourd'hui, travaillé toute la journée à copier

deux dessins. J'avance beaucoup mon tableau.--Dîner avec Soulier et

Fielding.--Commencé mon aquatinte. Chez Fielding et Soulier, le matin.

--A l'atelier, travaillé au coin à gauche, surtout l'homme couché. Oté

le blanc qu'il avait autour de la tête.

--Le soir chez M. de Conflans: il était seul. Café de la Rotonde.

--Reçu un billet de la Laure; très drôle.

--En sortant vers huit heures, le soir, de la maison, rencontré la

jolie grande ouvrière. Je l'ai suivie jusqu'à la rue de Grenelle,

en délibérant toujours sur ce qu'il y avait à faire et malheureux

presque d'avoir une occasion. Je suis toujours comme ça. J'ai trouvé,

après, toutes sortes de moyens à employer pour l'aborder, et quand il

était temps, je m'opposais les difficultés les plus ridicules. Mes

résolutions s'évanouissent toujours en présence de l'action. J'aurais

besoin d'une maîtresse pour mater la chair d'habitude. J'en suis fort

tourmenté et soutiens à mon atelier de magnanimes combats. Je souhaite

quelquefois l'arrivée de la première femme venue. Fasse le ciel que

vienne Laure demain! Et puis, quand il m'en tombe quelqu'une, je suis

presque fâché, je voudrais n'avoir pas à agir; c'est là mon cancer.

Prendre un parti ou sortir de ma paresse. Quand j'attends un modèle,

toutes les fois, même quand j'étais le plus pressé, j'étais enchanté

quand l'heure se passait, et je frémissais quand je l'entendais mettre

la main à la clef. Quand je sors d'un endroit où je suis le moins du

monde mal à mon aise, j'avoue qu'il y a un moment de délices extrêmes

dans le sentiment de ma liberté dans laquelle je me réinstalle. Mais

il y a des moments de tristesse et d'ennui, qui sont bien faits pour

éprouver rudement; ce matin, je l'éprouvais à mon atelier. Je n'ai

pas assez d'activité à la manière de tout le monde pour m'en tirer,

en m'occupant de quelque chose. Tant que l'inspiration n'y est pas,

je m'ennuie. Il y a des gens qui, pour échapper à l'ennui, savent se

donner une tâche et l'accomplir.

--Je pensais aujourd'hui qu'à travers tous nos petits mots, j'aime

beaucoup Soulier: je le connais et il me connaît. J'aime beaucoup

Leblond. J'aime beaucoup aussi mon bon vieux frère, je le connais bien;

je voudrais être plus riche, pour lui faire quelque plaisir de temps en

temps. Il faut que je lui écrive.

* * * * *

_Mardi_ 15 _juin._--Travaillé à la vieille femme, à ses

brodequins.--Prévost l'après-midi.--Le soir, Leblond.--Thil venu

le matin. Il préfère ma peinture à celle de Géricault: je les aime

beaucoup toutes deux.

A Prévost (modèle)........................ 2 fr. 50.

* * * * *

_Jeudi_ 17 _juin._--Fielding le matin.--La planche. A midi

l'atelier.--La dame des Italiens est venue. Beaucoup ému.--Perpignan

est venu et M. Rivière.

--Été aux Italiens avec Fielding.--Ricciardi.

Mlle Mombelli [145] et Marie. La dame y était. _I am very fond of this

pretty lady. I was looking at her incessantly._

--Il faut absolument composer, à mesure qu'ils me viennent, tous les

sujets intéressants. Je sais, par expérience, que je ne peux en tirer

parti, quand c'est pour les exécuter au moment.

A Marie Aubry (modèle)....................... 2 fr.

* * * * *

_Vendredi_ 18.--Le matin, chez Fielding,--et ma planche au Musée. A

l'atelier, mon fond. Fedel venu.

--Aux Français. La belle Mme Biez. _Pierre de Portugal_, et les

_Plaideurs sans procès._[146]

* * * * *

_Samedi_ 19.--Avec Pierret et Fielding, à Montfaucon.

Vu Cogniet et le tableau de Géricault. Vu les _Constable._ C'était trop

de choses dans un jour. Ce Constable me fait un grand bien.

Revenu vers cinq heures.--J'ai été deux heures à mon atelier. Grand

manque de sexe. Je suis tout à fait abandonné.

«Puis-je espérer, belle dame, de vous voir jeudi...? et me

pardonnez-vous de n'avoir pas été chez vous? J'ose me flatter que vous

ne serez pas aussi sévère que vous le disiez, et que vous n'aurez pas

la barbarie de passer devant la porte jaune sans entrer. J'imagine que

ce serait après midi, comme l'autre fois. Si ce n'est pas trop présumer

encore, je me permettrais de vous demander un peu plus de temps.»

Un combat s'élève: l'enverrai-je ou non?

* * * * *

_Dimanche_ 20 _juin._--La journée chez Fielding.--Achevé ma

planche.--Dîné ensemble chez Tautin.

* * * * *

_Lundi_ 21 _juin._--Porté ma planche chez l'imprimeur. Ébauché les deux

chevaux morts.--Vu Mayer [147].--Ils veulent tous plus d'effet: c'est

tout simple.

--Désappointé aux Français. J'avais un billet pour _Bothwell_, mais

daté du 19.

* * * * *

_Vendredi_ 25 _juin._--Été, chez Dorcy, voir les études de

Géricault.--Chez Cogniet.--Revu les Constable, etc.

--A Montfaucon. Dîné par là.

* * * * *

_Samedi_ 26.--Parti pour Frépillon [148] avec Henry, Riesener, Léon et

ses camarades. Resté jusqu'à lundi matin.

* * * * *

_Mardi_ 29 _juin._--Malade. Presque toute la journée à l'atelier; le

soir, Leblond.

* * * * *

_Mercredi_ 30 _juin._--Chez M. Auguste [149]. Vu d'admirables peintures

d'après les maîtres: costumes, chevaux surtout, admirables... comme

Géricault était loin d'en faire.

Il serait très avantageux d'avoir de ces chevaux et de les copier,

ainsi que les costumes grecs et persans, indiens, etc.

--Vu aussi chez lui de la peinture d'après Haydon[150]: très grand

talent. Mais, comme disait très bien Édouard, absence d'un style bien

ferme à lui, dessin à la West. J'oubliais les belles études de M.

Auguste, d'après les marbres d'Elgin [151]. Haydon a passé un temps

considérable à les copier; il ne lui en est rien resté... Les belles

cuisses d'homme et de femmes! Quelle beauté sans enflure! incorrections

qui ne se remarquent pas.

--Le soir avec Fielding. Pris du thé, rue de la Paix.

[141] Sans doute le docteur _Joseph Bailly_, né en 1779, mort en

1832, qui fit les campagnes du Consulat et de l'Empire, et publia des

ouvrages appréciés.

[142] La suite manque dans le manuscrit.

[143] Cette idée de _lutte_ qu'on retrouvera, d'ailleurs, à maintes

reprises dans son Journal, n'était que le corollaire, la conséquence

de l'opinion que professait le maître sur la _méchanceté naturelle

de l'homme_: «Je me souviens fort bien, disait-il parfois, que quand

j'étais enfant, j'étais un monstre. La connaissance du devoir ne

s'acquiert que très lentement, et ce n'est que par la douleur, le

châtiment et par l'exercice progressif de la raison que l'homme diminue

peu à peu sa méchanceté naturelle.» (BAUDELAIRE, _L'œuvre et la vie

d'Eugène Delacroix.--Art romantique._)

[144] _Jean-Nicolas Laugier_, graveur français, qui attacha son nom à

la reproduction d'un grand nombre d'œuvres des principaux peintres

de cette époque, David, Gros, Prud'hon, Gérard, Coignet, etc.

[145] _Esther Mombelli_, cantatrice italienne, qui obtint de 1823 à

1826 un immense succès au Théâtre-Italien; elle épousa le comte Gritti

en 1827 et renonça ensuite définitivement au théâtre.

[146] _Pierre de Portugal_, tragédie en cinq actes et en vers, de

_Lucien Arnault_, représentée pour la première fois au Théâtre-Français

le 21 octobre 1823.

_Les Plaideurs sans procès_, comédie en trois actes et en vers,

d'_Étienne_, représentée pour la première fois au Théâtre-Français le

29 octobre 1821.

[147] _Mayer_, peintre, demeuré inconnu. Delacroix écrivait de Londres

en 1825: «J'ai rencontré Mayer qui gagne de l'argent, beaucoup, avec

des portraits.» (_Corresp._, t. I, p. 106.)

[148] _Frépillon_, près Saint-Leu-Taverny. C'est là que Riesener,

l'oncle de Delacroix, passait l'été.

[149] Dans une note de la _Correspondance de Delacroix_, M. Burty

écrit: «Ce M. Auguste,--c'est ainsi que le désignaient toujours ses

contemporains,--avait obtenu le second grand prix de sculpture et

était parti pour Rome en même temps que Ingres. Il devint un riche

dilettante, qui mettait ses collections d'armes et de costumes

orientaux à la disposition des artistes romantiques. Il signala le

premier à Géricault et à Delacroix l'intérêt capital des marbres du

Parthénon, recueillis par lord Elgin et exhibés à Londres.»

(V. le livre de M. Ernest Chesneau: _Peintres et statuaires

romantiques_,, p. 70 à 73.)

[150] _Haydon_, peintre anglais, né en 1786, mort en 1846. Il fut

l'élevé de Fuessli. Il a laissé de curieux Mémoires.

[151] Il s'agit ici de la célèbre collection de sculptures en marbre

que _lord Elgin_ rapporta d'Athènes en 1814 et qui fut déposée au

British Museum.

* * * * *

_Mercredi_ 7 _juillet._--Aujourd'hui, M. Auguste est venu à l'atelier:

il est fort charmé de ma peinture; ses éloges m'ont ranimé. Le temps

s'avance. J'irai demain chez lui chercher des costumes.

--Passé la soirée avec Pierret.--Hier Leblond.--J'ai vu Édouard qui est

malade et qui m'inquiète.

* * * * *

_Jeudi_ 8 _juillet._--Le matin chez Scheffer.--Rencontré Cogniet chez

M. de Forbin [152].--Chez M. Auguste, chercher les costumes.--M. de

Forbin venu à mon atelier avec Granet [153].--Zélie, etc.--Le soir,

Pierret.--Vu Édouard, le soir, qui part; il a meilleure mine, cela me

charme.

* * * * *

_Samedi_ 17 _juillet._--Aujourd'hui, Gassies [154] venu à mon atelier

avec M. d'Houdetot [155].--Hier, Drolling.--Aujourd'hui, _Moïse_ avec

Pierret et Fielding.

* * * * *

_Dimanche_ 18 _juillet._--Quitté l'atelier de bonne

heure.--Dîné avec Henry et promené avec lui le

soir, et revenu par Asnières.

* * * * *

_Lundi_ 19 _juillet._--Comairas venu le matin.--J'ai avancé beaucoup,

quoique je ne sois resté que jusqu'à quatre heures.

* * * * *

_Mardi_ 20 _juillet._--Le matin, chez Soulier et Fielding.--M. de

Forbin, qui m'a traité avec toute la bonté imaginable.--Gassies et M.

d'Houdetot. Sa peinture m'a fait le plus grand effet: y penser.

--Leblond. Assez bonne petite soirée... Parlé de pêche, de chasse, de

Walter Scott, etc.

--Penser beaucoup au dessin et au style de M. d'Houdetot. Faire

beaucoup d'esquisses et se donner le temps: c'est en cela surtout que

j'ai besoin de faire des progrès. C'est à ce propos qu'il faut avoir

de belles gravures du Poussin et les étudier. La grande affaire, c'est

d'éviter cette infernale commodité de la brosse. Rends plutôt la

matière difficile à travailler comme du marbre: ce serait tout à fait

neuf... Rendre la matière rebelle pour la vaincre avec patience.

[152] _Comte de Forbin_, peintre et archéologue français, né en 1777,

mort en 1841. Il fut élève de David. Nommé sous la Restauration

directeur des Musées nationaux, il réorganisa le musée du Louvre,

dépouillé pendant l'invasion d'un grand nombre de ses chefs-d'œuvre;

il l'enrichit notamment de l'_Enlèvement des Sabines_ et du _Naufrage

de la Méduse._

[153] _Granet_, peintre, né à Aix en 1775. Il fut protégé durant toute

sa carrière par le comte de Forbin, aux tableaux duquel il collabora,

dit-on.

[154] _Gassies_, peintre, né à Bordeaux en 1786, mort en 1831, élève de

Vincent et de David. Il fit de la peinture d'histoire, de marines et de

paysage.

[155] _D'Houdetot_, administrateur et homme politique, né en 1778, mort

en 1859. Il cultiva avec un certain succès la peinture, qu'il avait

apprise sous Regnault et Louis David, et devint en 1841 membre libre de

l'Académie des Beaux-Arts.

* * * * *

19 _août._--Vu M. Gérard [156] au Musée. Éloges les plus flatteurs. Il

m'invite à venir dîner demain à sa campagne.

--Le soir, chez Soulier avec Leblond et Pierret.

--Déjeuné aujourd'hui avec Horace Vernet et Scheffer. Appris un grand

principe d'Horace Vernet: _finir une chose quand on la tient._ Seul

moyen de faire beaucoup.

* * * * *

_Lundi_ 4 _octobre._--Revu la Galerie des maîtres.--Fait des études au

manège et dîné avec M. Auguste. A propos d'un de ses superbes croquis

d'après les tombeaux napolitains, il parle du caractère neuf qu'on

pourrait donner aux sujets saints, en s'inspirant des mosaïques du

temps de Constantin.

Vu chez lui le dessin d'Ingres, d'après son bas-relief et sa

composition de _Saint Pierre délivré de prison_, etc.

* * * * *

_Mardi_ 5 _octobre._--Passé la journée chez M. de Conflans, à

Montmorency. Promenade dans la forêt, etc., et le soir revenu avec

Félix. La dame entre nous deux et Leblond.

--Reçu ce soir une lettre de Soulier.

[156] L'opinion flatteuse de _Gérard_ avait été très sensible à

Delacroix. Gérard avait été frappé des débuts du jeune peintre; on lui

prête ce mot: «C'est un homme qui court sur les toits.» Mais, comme

dit Baudelaire, «pour courir sur les toits, il faut avoir la tête

solide», et cette apparente critique n'était en réalité que le voile

dont il couvrait l'étonnement que lui avaient inspiré ses admirables

débuts. En 1837, Delacroix posa sa candidature au fauteuil de Gérard:

«Je vous prie, écrivait-il au président, de vouloir bien faire agréer,

par la classe des Beaux-Arts, ma candidature à la place vacante dans

son sein par la mort de M. Gérard. En mettant sous ses yeux les titres

sur lesquels je pourrais fonder mes prétentions à l'honneur que je

sollicite, je ne puis me dissimuler leur peu d'importance, surtout

dans cette occasion où la perte d'un maître aussi éminent que M.

Gérard laisse dans l'École française un vide qui ne sera pas comblé de

longtemps.» (_Corresp._, t. I, p. 215.)

1825

_Sans date_[157].--L'envie a noirci chaque feuillet de son histoire.

Pendant que les Tartufe et les Basile de l'Angleterre se liguaient

contre lui, il déposait la lyre à laquelle il devait sa renommée, il

saisissait l'épée de Pélopidas et prodiguait en faveur des Hellènes ses

travaux, ses fatigues, ses veilles, sa santé, sa fortune et enfin sa

vie.--Ses ennemis ont été nombreux: mais voici son tombeau. La haine

expire, l'envie pardonne. L'avenir juste va le ranger au nombre de ces

hommes que des passions, le trop d'activité ont condamnés au malheur

en leur donnant le génie. On dirait qu'il s'est voulu peindre dans

ses vers: le malheur, voilà le partage de ces grands hommes. Telle

est la récompense de leurs pensées élevées, et de ce grand sacrifice

qu'ils consomment, lorsque, réunissant pour ainsi dire en des paroles

harmonieuses la sensibilité de leurs organes, la délicatesse de leurs

idées, leur force, leur âme, leurs passions, leur sang, leur vie, ils

donnent à leurs semblables de grandes leçons et d'immortelles voluptés.

[157] Le journal subit ici une interruption de plusieurs années, soit

que Delacroix eût alors cessé de prendre ses notes journalières, soit

que les petits cahiers où il inscrivait ses impressions aient disparu;

cette dernière hypothèse nous paraît la plus vraisemblable.

Sur cette période de sa vie (1825-1832) il n'a été retrouvé, en fait

de document intime, qu'un petit album rouge que Delacroix portait sur

lui dans son voyage en Angleterre (1826) et qui contient des croquis de

paysages.

On y lit aussi ces courtes réflexions inspirées par la vie et la

mort de _lord Byron_, pour qui Delacroix eut toujours une admiration

passionnée. L'idée qu'il exprime sur le malheur réservé aux grands

hommes lui tenait au cœur, car il l'a développée à plusieurs

reprises; il remarque quelque part que «les grands hommes ont une vie

plus traversée et plus misérable que les autres».

1830

_Sans date._--Ordinairement, le point d'interruption de la composition,

c'est-à-dire la manière dont tranche le groupe de devant avec les

figures plus éloignées, doit être sombre et fait mieux au bord

qu'éclairé; encore par la raison que les devants doivent autant que

possible se détacher en sombre par les bords. Jusqu'ici, je crois ce

principe le plus fécond pour le clair-obscur.

Le Corrège ne me paraît pas aussi complet dans le clair-obscur que

Véronèse et Rubens; il détache trop souvent des membres très clairs sur

un fond sombre; ce qui fait bien sur un fond sombre, c'est alors des

parties entièrement reflétées.

* * * * *

_Mercredi_ 14 _mai._--Article sur Michel-Ange [158]. Heureux homme! il

a pétri le marbre et animé la toile, etc. Mais qu'importe après tout,

si la nature vous a donné, dans quelque genre que ce soit, d'animer,

de faire vivre! Quel bonheur de rendre la vie, l'âme!--Chacun des

plans, dans l'ombre, ou plutôt dans tout effet de demi-teinte, doit

avoir chacun son reflet particulier; par exemple, tous les plans qui

regardent le ciel, bleuâtres; tous ceux qui sont tournés vers la terre,

chauds, etc., et changer soigneusement, à mesure qu'ils tournent. Les

plans de côté reflétés verts ou gris.

Dans Véronèse, le linge froid dans l'ombre, chaud dans le clair.

Quand il y a beaucoup de figures, qu'elles aient bien l'air de se

correspondre comme grandeur, suivant le plan où elles sont.

La pâleur dans les reflets indique, plus que le reste, la pâleur, ou de

la maladie, ou de la mort.

Burnet [159] dit que Rubens entoure ordinairement la masse de lumière

de l'ombre, et ne se sert de vigueur dans le clair que pour lier. Sa

lumière est composée de teintes fraîches, délicates, etc. Au contraire,

dans les ombres des teintes très chaudes qui sont de l'essence

ordinaire du reflet et ajoutent ainsi à l'effet du clair-obscur. Il n'y

met surtout pas de noir.

Mettre dans l'ombre des tons feuille morte (Van Dyck), bruns, opposés

au rouge.

La _Femme au bain_: pour les chairs, teinte locale plate; pour les

clairs, de _rouge de Venise_ et blanc, dans laquelle, suivant l'endroit

des clairs, _jaune de Naples_ et _blanc_, De _jaune de Naples, blanc_

et _noir pêche_, de _blanc_ et _noir pêche._ Les ombres préparées avec

tons de reflets orangés les plus chauds et des tons gris d'ombre par

places, tels que _blanc, jaune Naples_ et _terre d'ombre,_ etc.

Un grand avantage de composer toujours les mêmes tons est pour la

facilité de retoucher et de rentrer dans ce qu'on a fait.

Il y a beaucoup d'académique dans Rubens, surtout dans son exécution,

surtout dans son ombre systématiquement peu empâtée et marquant

beaucoup au bord.

Le Titien est bien plus simple sous ce rapport, ainsi que Murillo.

_Mai._--Tu es triste, tu te ranges toi-même dans le cercle pénible de

la sérénité...

--L'or ne se trouve guère dans ces terrains riants et fertiles qui

portent de paisibles moissons et de gras pâturages: il se trouve dans

les entrailles des rochers terribles qui effrayent le voyageur.

--Repaire des _tigres_ et des _oiseaux sauvages_; les oiseaux sauvages

y effrayent les voyageurs de leurs cris sauvages, et le tigre,

qui cache dans leurs cavernes les fruits de ses amours, en écarte

le... [160].

[158] Cet article parut dans la _Revue de Paris_ en 1830. Delacroix

avait inscrit en tête de son étude ce fragment des poésies du grand

artiste qui peint si exactement la hauteur et la fierté d'âme qu'il

admirait en lui par-dessus toutes choses: «J'ai du moins cette joie,

au milieu de mes chagrins, que personne ne lit sur mon visage ni mes

ennuis ni mes désirs. Je ne crains pas plus l'envie que je ne prise les

vaines louanges de la foule ignorante... et je marche solitaire dans

les routes non frayées.»

[159] _John Burnet_, graveur et peintre anglais, né en 1784, mort en

1862; auteur d'un grand nombre de planches remarquables.

[160] Le reste manque dans le manuscrit.

Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850 · 第 19 / 86 题