* * * * *
_Dimanche_ 18 _avril._--A l'atelier à neuf heures. Laure venue. Avancé
le portrait.
--M. Lemôle venu et acheté le _Turc qui monte à cheval._--Pierret venu.
Tour aux Champs-Élysées.--Trouvé chez lui Félix.--Dîné chez Pierret, et
passé la soirée à continuer le _Charles IX._
--Vu avec bien du plaisir les calques des petits dessins de Géricault
[114].
Déjeuné............... 0 60 Prêté à Pierret ce matin. 80 fr.
Pieds de cochon....... 2 25 Il m'en doit........... 20 "
2 85 100 "
* * * * *
_Lundi_ 19.--_Velasquez._ Interrompu vers onze heures.--A l'atelier est
venu le W... Ensuite chez Fielding et dîné chez Rouget.--Retourné chez
lui et puis au café de la rue Bourbon.--Rentré à dix heures un quart.
Déjeuné........... 1 40
Cocher............ 2 60
Dîné.............. 1 10
Bière............. 0 30
5 40
--Désir de faire des sujets de la Révolution, tels que l'_Arrivée de
Bonaparte à l'armée d'Égypte_, les _Adieux de Fontainebleau._
* * * * *
_Mardi_ 20 _avril._--Je sors de chez Leblond. Il a été bien question
d'Égypte: on peut y aller pour bien peu de chose. Dieu veuille que
j'y aille! Pensons bien à cela, et si mon cher Pierret y venait avec
moi? C'est l'homme qu'il me faudrait; en attendant, travaillons à nous
séparer des liens qui entravent l'esprit et débilitent la santé. Se
lever matin.
Penser à l'Arabe. J'irai ces jours-ci chez D... lui demander des
renseignements sur ses études.
--Qu'est-ce aller en Égypte? chacun saute aux nues. Et si ce n'est pas
plus que d'aller à Londres? Pour trois cents francs, Deloches [115] et
Planat [116] y sont passés. On y vit à meilleur marché qu'ici... Il
faudrait partir en mars et revenir en septembre; on aurait le temps de
voir la Syrie.
Est-ce vivre que végéter comme un champignon attaché à un tronc pourri
[117]? Les habitudes mesquines m'absorbent tout entier. D'ailleurs,
c'est d'avance qu'il faut se préparer.
Tant que j'aurai mes jambes, j'espère vivre matériellement. Plaise au
ciel que le Salon me mette en passe de faire bientôt mes tournées!
Scheffer doit me faire connaître une affaire. Il a passé une partie du
jour à mon atelier.
--J'ai presque fini le _Don Quichotte_ et beaucoup avancé la _Jane
Shore._
La fille est venue ce matin poser. Hélène a dormi ou fait semblant. Je
ne sais pourquoi je me crus bêtement obligé de faire mine d'adorateur
pendant ce temps, mais la nature n'y était point. Je me suis rejeté
sur un mal de tête, au moment de son départ et quand il n'était plus
temps... Le vent avait changé. Scheffer m'a consolé le soir, et il
s'est trouvé absolument dans les mêmes intentions.
Je me fais des peurs de tout, et crois toujours qu'un inconvénient va
être éternel. Moi qui parle, je passerai aussi... Cela aussi est une
consolation.
--Ma lithographie de chez Leblond n'est pas mal venue.
--Félix est venu un moment à mon atelier et Henri chez Leblond. Il
y a eu trios d'instruments à vent, mais Batton [118] m'a fait plus
de plaisir avec ses folies sur le piano.--Édouard est enchanté du
_Velasquez_; il dit que c'est le plus beau qu'il ait vu.
--Ce bon Pierret m'enchante d'être aussi possédé que moi de tous les
projets qui m'ont pris ce soir; il est aussi ivre que moi.
Dîné et Scheffer.............................. 2 35
Café.......................................... 0 85
3 20
* * * * *
_Mercredi_ 21.--De bonne heure au _Velasquez_: je n'ai pu y
travailler.--Été voir Cogniet. Fait une mauvaise esquisse d'après
nature pour lui.
--Faire un dessin d'après Géricault. Il faut étudier des contours
comme faisait Fedel à l'atelier. Je pourrai en faire quelques-uns à
l'Académie.--Cogniet m'a conseillé d'aller voir _Joseph_ de Méhul.--Ce
soir chez Pierret. Enchanté, ainsi que moi, du croquis d'après
Géricault.
Déjeuner et dîner..................................... 2 "
Couleurs Belot........................................ 1 "
Maréchal.............................................. 1 "
Gravure, _Massacre des Innocents_ de Raphaël..... 0 50
4 50
--Le matin chez Scheffer, pour voir son échelle; revenu avec Henry, et
perdu ma matinée chez lui. Rentré chez moi vers deux heures et trouvé
une lettre de mon frère pour Munich, que j'ai jetée de suite à la poste.
Dîné avec Henri Hugues. Rencontré le soir Henri Scheffer et au café
avec lui, mais sans doute par complaisance, car je m'endormais. Il m'a
dit qu'aujourd'hui Didot étant chez son père, et lui parlant du projet
où j'étais de prendre des rapins, Didot disait que je ferai le premier
de mes rapins.
Je suis d'une mélancolie extrême.
Déjeuné...................................... 1 40
Le soir, café................................ 0 75
2 15
* * * * *
_Vendredi_ 23.--A l'atelier, travaillé et fini le petit _Don
Quichotte._--Dîné Henry, Fiedling, sorti à la barrière de Sèvres.
Revenu chez eux le soir.
* * * * *
_Samedi_ 24.--Le matin, travaillé à la lithographie pour Gihaut;
puis déjeuné.--Chez Champmartin. Trouvé Marochetti [119] et fait
connaissance.
--Dîné chez Tautin, après une course vaine au Champ de Mars, pour voir
l'exercice à feu.--_Brewery._
--Tiré au pistolet, assez bien, aux Champs-Élysées.--Punch chez
Lemblin. Billard au coin, après déjeuner.
--Chez Allier [120]: très charmé de sa nouvelle figure. Son _Marin_
m'a fait le plus grand plaisir. Une chose qui m'a frappé, et que
Champmartin rappelait ce soir, c'était que c'était comme la peinture de
Géricault; ce qui paraît contribuer à m'en faire voir le faible aussi
bien que le beau côté. J'ai comparé les émotions que fait naître ce
genre de style avec celui de Michel-Ange, dans les jambes et cuisses
chez Allier.
Y penser pour ne faire ni l'un ni l'autre; mais _le bien_ est entre les
deux.
Déjeuné............. 1 "
Dîné................ 1 20
Punch............... 0 60
Pistolet............ 1 "
Billard............. 1 "
4 80
C'est trop pour une journée de sottises.
--Le souvenir du petit groupe en pierre de Géricault m'enchante;
il serait amusant d'en faire, mais il faudrait être un travailleur
forcené. Comment trouver le temps de tout faire?
* * * * *
_Dimanche_ 25.--A l'atelier, vers onze heures.--Chez Pierret d'abord,
puis chez Soulier. Pierret venu me joindre.
--Travaillé au _Turc_ du second plan, qui s'aperçoit de
l'incendie.--Félix un instant.
--Dîné avec Pierret. Été ensuite chez M. Lelièvre. Point trouvé.--Chez
M. Guillemardet. Louis me paraît fort mal. J'ai éprouvé une impression
bien douloureuse en le voyant et j'y mêlais aussi ce sentiment solennel
et funestement poétique de la faiblesse humaine, source intarissable
des émotions les plus fortes.
Pourquoi ne suis-je pas poète? Mais, du moins, que j'éprouve, autant
que possible dans chacune de mes peintures, ce que je veux faire passer
dans l'âme des autres!... L'allégorie est un beau champ!
_Le Destin aveugle entraînant tous les suppliants qui
veulent en vain, par leurs cris et leurs prières, arrêter un
bras inflexible._
Je crois et j'ai pensé ailleurs que ce serait une excellente chose
que de s'échauffer à faire des vers, rimes ou non, sur un sujet pour
s'aider à y entrer avec feu pour le peindre. A force de s'accoutumer à
rendre toutes mes idées en vers, je les ferais facilement à ma façon.
Il faut essayer d'en faire sur Scio.
* * * * *
_Lundi_ 26 _avril._--Le résultat de mes journées est toujours le même:
un désir infini de ce qu'on n'obtient jamais, un vide qu'on ne peut
combler, une extrême démangeaison de produire de toutes les manières,
de lutter le plus possible contre le temps qui nous entraîne, et les
distractions qui jettent un voile sur notre âme; presque toujours
aussi une sorte de calme philosophique, qui prépare à la souffrance et
élève au-dessus des bagatelles. Mais c'est l'imagination qui peut-être
nous abuse encore là; au moindre accident, adieu presque toujours la
philosophie! Je voudrais identifier mon âme avec celle d'un autre.
--M. L..., chez Perpignan, parlait du roman de _Saint-Léon_ de Godwin
[121]; il a trouvé le secret de faire de l'or et de prolonger sa vie
au moyen d'un élixir. Toutes ses misères deviennent la suite de ses
fatals secrets, et cependant au milieu de ses douleurs, il éprouve un
secret plaisir de ces facultés étranges, qui l'isolent dans la nature.
Hélas! je n'ai pu trouver les secrets, et je suis réduit à déplorer en
moi ce qui faisait la seule consolation de cet homme. La nature a mis
une barrière entre mon âme et celle de mon ami le plus intime [122]:
il éprouve la même chose. Encore, si je pouvais favoriser à loisir
ces impressions que seul j'éprouve à ma manière! Mais la loi de la
variété se fait un jeu de cette dernière consolation. Ce ne sont pas
des années qu'il faut pour détruire les innocentes jouissances que
chaque incident fait éclore dans une vive imagination. Chaque instant
qui s'écoule ou les emporte ou les dénature. Au moment où j'écris,
j'ai commencé de sentir vingt choses que je ne reconnais plus quand
elles sont exprimées. Ma pensée m'échappe. La paresse de mon esprit ou
plutôt sa faiblesse me trahit plutôt que la lenteur de ma plume ou que
l'insuffisance de la langue; c'est un supplice de sentir et d'imaginer
beaucoup, tandis que la mémoire laisse évaporer au fur et à mesure.
Que je voudrais être poète! tout me serait inspiration. Chercher à
lutter contre ma mémoire rebelle, ne serait-ce pas un moyen de faire de
la poésie? Car, qu'est-ce que ma position? _J'imagine._ Il n'y a donc
que paresse à _fouiller_ et _ressaisir_ l'idée qui m'échappe.
--Je me suis levé matin et j'ai été de suite à l'atelier: il n'était
pas sept heures. Pierret était déjà à la besogne.
La Laure m'a manqué de parole. J'ai travaillé toute la journée avec
chaleur. J'étais fatigué sur le soir. Retouché les jambes du jeune
homme au coin et la vieille.
Retourné chez moi m'habiller et pris Fielding et Soulier; dîné ensemble
chez Rouget. Chez M. Guillemardet, m'informer de la santé de Louis.
Chez Perpignan. Vu M. N..., fort amusant et intéressant. C'est encore
un philosophe tant soit peu décourageant et qui sent le machiavélisme.
Nous avons parlé de lord Byron et de ce genre d'ouvrages dramatiques
qui captivent singulièrement l'imagination.
* * * * *
_Mardi_ 27.--Discussions intéressantes sur le génie et les hommes
extraordinaires chez Leblond.
Dimier pensait que les grandes passions étaient la source du génie! Je
pense que c'est l'imagination seule, ou bien, ce qui revient au même,
cette délicatesse d'organes qui fait voir là où les autres ne voient
pas, et qui fait voir d'une façon différente. Je disais même que les
grandes passions jointes à l'imagination conduisent le plus souvent
au dévergondage d'esprit, et Dufresne dit une chose fort juste: que
ce qui faisait l'homme extraordinaire était radicalement une manière
tout à fait propre à lui de voir les choses. Il l'étendait aux grands
capitaines et enfin aux grands esprits de tous les temps et de tous les
genres. Ainsi, point de règles pour ces grandes âmes: _elles_ sont pour
les gens qui n'ont que le talent qu'on acquiert. La preuve, c'est qu'on
ne transmet pas cette faculté. Il disait: «Que de réflexions pour
faire une belle tête expressive! Cent fois plus que pour un problème,
et pourtant ce n'est, au fond, que de l'instinct, car il ne peut rendre
compte de ce qui le détermine.» Je remarque maintenant que mon esprit
n'est jamais plus excité à produire que quand il voit une médiocre
production sur un sujet qui me convient.
--A l'atelier à huit heures. Mal disposé. Champmartin venu à la
fin.--Dîné chez Rouget ensemble et puis rencontré Fielding. Chez
Leblond ensemble.
* * * * *
_Mercredi_ 28 _avril._--Toute la journée, non en train et insipide
mélancolie; il serait bien utile de se coucher de très bonne heure, à
présent que les soirées sont ennuyeuses. Qu'il serait bon d'arriver au
jour à l'atelier!
--Travaillé à l'enfant.
* * * * *
_Jeudi_ 29 _avril._--La gloire n'est pas un vain mot pour moi. Le bruit
des éloges enivre d'un bonheur réel; la nature a mis ce sentiment dans
tous les cœurs. Ceux qui renoncent à la gloire ou qui ne peuvent y
arriver font sagement de montrer, pour cette fumée, cette ambroisie
des grandes âmes, un dédain qu'ils appellent philosophique. Dans ces
derniers temps, les hommes ont été possédés de je ne sais quelle envie
de s'ôter eux-mêmes ce que la nature leur avait donné en plus qu'aux
animaux qu'ils chargent des plus vils fardeaux.
Un philosophe, c'est un monsieur qui fait ses quatre repas les
meilleurs possible, pour qui vertu, gloire et noblesse de sentiments
ne sont à ménager qu'autant qu'ils ne retranchent rien à ces quatre
indispensables fonctions et à leurs petites aises corporelles et
individuelles. En ce sens, un mulet est un philosophe bien préférable,
puisqu'il supporte de plus, sans se plaindre, les coups et les
privations. C'est que ces gens regardent comme une chose dont ils
doivent surtout tirer vanité, cette renonciation volontaire à des dois
sublimes qui ne sont point à leur portée.
--J'ai été de bonne heure à mon atelier. J'ai fait deux traits de deux
dessins arabes et leurs chevaux.
Venus Laure et Hélène et Lopez, jusqu'à trois heures et quart. Resté
à l'atelier jusqu'à sept heures passées. Thil est venu à la fin. Ses
éloges, qui m'ont paru sincères, m'ont réchauffé. Je suis retourné avec
lui jusqu'auprès du Palais-Royal. J'irai ces jours-ci le voir.
--Été chez M. Guillemardet, après mon dîner. Rentré vers dix heures.
* * * * *
_Vendredi_ 30 _avril._--A l'atelier vers huit heures et demie...
Déjeuné avant.--J'ai eu Abadie.
A lui....................................... 3 fr.
Retouché des mains d'après lui, et fait le sabre.--Avec Champmartin et
Marochetti, à la Porte-Saint-Martin.
--_Jane Shore_ ridicule.
--Pour mon tableau du _Christ_[123], les anges de la mort tristes et
sévères portent sur lui leurs regards mélancoliques.--Penser à Raphaël.
--Ce serait une belle chose, un _Passage de la mer Rouge._
[91] _Italiana in Algeri_, opéra italien de _Rossini._
[92] _Charles Demeulemeester_, graveur belge, élève de Bervic, né à
Bruges en 1771, mort en 1836. Il avait fait à Rome en 1806 des copies
à l'aquarelle des _Loges du Vatican_, et s'était ensuite entièrement
consacré à les reproduire par la gravure. Il laissa cette œuvre
immense inachevée. C'est évidemment à ce travail considérable que
Delacroix fait allusion.
[93] Le _duc d'Orléans_, qui manifesta toujours un goût très vif pour
les arts, s'était constitué le protecteur des artistes de son temps.
Il entretint notamment avec Decamps et Delacroix des relations assez
suivies; à la différence de Louis-Philippe, le Prince avait pour le
talent de Delacroix une admiration toute particulière: il venait à
l'atelier du maître et suivait ses travaux. Deux des plus belles toiles
de Delacroix, le _Meurtre de l'évêque de Liège_ et la _Noce juive
au Maroc_, furent achetées par le duc d'Orléans; la première avait
été même composée spécialement pour lui. Enfin, si l'on feuillette
attentivement les catalogues des ventes de la maison d'Orléans, on voit
que de nombreuses œuvres du maître figurèrent dans la galerie du
fils aîné de Louis-Philippe. (Voir _Catalogue Robaut_, passim.)
[94] _Jean-Hector Schnetz_, peintre, né à Versailles en 1787, mort
en 1870, élève de David, de Gros et de Gérard. Il fut directeur de
l'Académie de France à Rome.
[95] _Charles Steuben_, peintre d'histoire et portraitiste, né à
Manheim. Delacroix le connut à l'atelier de Gérard, chez lequel Steuben
se présenta muni de lettres de recommandation de Schiller et de Mme de
Staël. Il fut élève de Prud'hon et débuta au Salon de 1812. Il peignit
pour les galeries de Versailles les Batailles de Tours, de Poitiers, de
Waterloo. Il exécuta aussi les portraits des rois de France Charles II,
Louis II, Eudes, Charles IV, Lothaire, Louis V, Hugues-Capet, et pour
le Louvre, la Bataille d'Ivry.
[96] La _Panhypocrisiade_, de _Népomucène Lemercier_, poème satirique
en seize chants, singulier ramassis de scènes sans liaison, mais dont
quelques-unes sont fort belles.
[97] On voit ici la première idée d'une composition qui devait être
une de ses plus belles œuvres, connue sous ces noms: _Melmoth_
ou _Intérieur d'un couvent de Dominicains à Madrid_, ou l'_Amende
honorable._ Cette composition lui fut inspirée par la salle du Palais
de justice de Rouen. Nous extrayons à ce sujet d'une biographie de
_Corot_, publiée par M. Robaut, un passage marquant la profondeur de
l'impression que le paysagiste avait éprouvée en voyant le tableau de
Delacroix: «Nous étions assis sur l'un des bancs qui font le tour de
la salle des Pas perdus; il était là, silencieux depuis un moment, les
yeux levés sur les hautes voûtes en bois sculptés, quand tout à coup il
s'écria: Quel homme! quel homme! Il revoyait dans sa pensée le tableau
de l'_Amende honorable_ que nous avions admiré ensemble quelques jours
auparavant...» On sait que les deux artistes avaient l'un pour l'autre
une vive admiration.
[98] _Don Quichotte dans sa librairie_.(Voir _Catalogue Robaut_, n°
138.)
[99] _Achille_ ou _Eugène Devéria_, car Delacroix était également lié
avec les deux frères.
[100] Delacroix ne considérait pas comme sérieux ses premiers essais,
remontant à 1817: mais on sait que plus tard il devint un maître du
dessin lithographique.
[101] Une des raisons qui sans doute contribuèrent le plus à la
rédaction du Journal, du moins dans les premiers temps de la carrière
artistique de Delacroix, fut le manque de mémoire dont il se plaint
à plusieurs reprises et auquel ce passage fait allusion; et puis, de
même qu'il croyait à la nécessité d'une hygiène physique rigoureuse
pour favoriser le travail de l'esprit, il était intimement convaincu de
l'utilité d'une hygiène mentale journalière comportant des obligations
strictes et des exercices réguliers. Ces principes de conduite ne
contribuèrent pas peu à l'admirable fécondité dont il donna l'exemple.
[102] _Comairas_ avait peint des études vraiment remarquables; il
possédait également quelques œuvres d'anciens maîtres.
[103] Tableau de _Girodet_, exposé au Salon de 1810, et qui se
trouvait alors au Luxembourg. Le tableau est actuellement au musée
de Versailles. Le musée du Luxembourg conserve dans ses archives un
curieux pastel qui a servi d'étude pour ce tableau; il représente un
_Hussard luttant contre un Mameluk._
[104] Probablement _Roger délivrant Angélique_, qui figura au Salon de
1819 et se trouve actuellement au musée du Louvre.
[105] _Dante et Virgile._
[106] _Massacre de Scio._
[107] _Drolling_, peintre d'histoire, né en 1786, mort en 1851, élève
de David, prix de Rome en 1810.
[108] Portrait-étude d'_Élisabeth Salter_, modèle connu de l'époque.
[109] Il ressort clairement de ce passage que Delacroix avait posé
lui-même dans l'atelier de Géricault pour une figure d'homme placée sur
le devant du radeau de _la Méduse_, la tête penchée en avant et les
bras étendus. Il existe même un dessin à la mine de plomb in-4° qui a
précédé la peinture (voir _Catalogue Robaut_, n°9). Mais Delacroix fait
évidemment allusion ici à la tête d'étude, bien plus grande que nature,
qui a passé à la vente P. Andrieu, et que possède aujourd'hui le musée
de Rouen.
[110] _Marcos Botzaris_, l'un des héros de la Grèce moderne, qui
contribua à l'insurrection de 1820. Il se signala dans de nombreux
combats et s'enferma dans les murs de Missolonghi; cette place étant
près de se rendre, il s'efforça de la sauver par un acte de dévouement
semblable à celui de Léonidas; il pénétra de nuit avec trois cents
hommes dans le camp des Turcs; mais il fut atteint d'une balle à la
tête et mourut à Carpenitza (1823). (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1407
et 1408.)
[111] Ces conseils d'hygiène mentale, qui reviennent à chaque page
du Journal et au sujet desquels nous avons insisté dans notre étude,
Delacroix ne se contentait point de se les prodiguer à lui-même; il
aimait à en donner de semblables à ses amis. C'est ainsi qu'il écrivait
à Pierret: «Lutte avec courage contre tes malheurs et ne laisse perdre
aucune parcelle de ce temps qui ne sera pas ingrat et t'apportera plus
tôt que tu ne penses le fruit de tes sueurs. Quand tu auras conquis par
ta force la douce indépendance, comme tu l'aimeras mieux toi-même!»
(_Corresp._, t. I, p. 51.)
[112] _Joseph-Louis Leborne_, peintre, né à Versailles en 1796. Il se
livra à la fois à la peinture de paysage, à la peinture historique et à
la lithographie; il exposa fréquemment jusqu'en 1840.
[113] _Henri Decaisne_, peintre, né à Bruxelles en 1779, mort en 1852,
élève de David, Gros et Girodet, fit surtout des tableaux d'histoire.
En 1824, il s'occupait spécialement de lithochromie avec son frère
_Joseph Decaisne_, également peintre, puis botaniste distingué, qui
devint membre de l'Institut.
[114] Probablement un album. (Voir _Catalogue de la vente Coutan_,
1889, n° 211.)
[115] _Deloches_, peintre, resté inconnu, contemporain de Delacroix.
[116] _Planat_, peintre de portraits, né en 1792, mort en 1866.
Delacroix écrivait à propos de lui à Soulier: «Je suis bien charmé
d'apprendre que tu aies trouvé Planat à Florence. C'était un fort
bon garçon. Il avait au collège un grand amour pour le dessin et y
réussissait fort bien. Il doit bien faire à présent. Tu ne me dis pas
s'il a jeté son bonnet par-dessus les murs et s'il est peintre tout à
fait, ou bien s'il a encore comme toi un pied dans quelque petit bout
de chaîne.» (_Corresp._, t. I, p. 76.)
[117] Dans le cours du Journal, on trouvera indiqué plus d'un projet
de voyage que l'artiste ne réalisa jamais. Il est important de noter
qu'il ne visita pas les musées d'Italie. En 1821, il écrivait à
Soulier, alors installé à Florence.: «Dieu, quel pays! Comment, vous
avez des ciels comme cela? Des montagnes comme cela? Je ne plaisante
pas, ce diable de dessin m'avait tourné la tête, et j'avais déjà fait
une foule de plans superbes pour aller manger mon petit revenu dans la
Toscane, auprès de toi, mon cher ami. Mais ne parlons pas de tout cela.
Je n'aurai jamais la force de prendre une résolution, et je pourrirai
toute ma vie où le ciel m'a jeté en commençant.» (_Corresp._, t. I, p.
78.)
[118] _Alexandre Batton_, compositeur et pianiste, né à Paris le 2
janvier 1797, mort le 15 octobre 1855, élève de Chérubini, prix de Rome
en 1816.
[119] _Marochetti_, sculpteur français né à Turin en 1805 de parents
naturalisés Français, mort en 1867. Son œuvre est importante et lui
valut de nombreuses récompenses. Il fut notamment charge d'exécuter un
des bas-reliefs de l'Arc de triomphe de l'Étoile.
[120] _Antoine Allier_, sculpteur français, qui siégea plus tard comme
député aux Assemblées législatives de 1839 à 1851. Il exécuta un grand
nombre de compositions, de bustes et de statues, qui furent exposés
au Salon, de 1822 à 1835. Delacroix fait sans doute allusion ici à sa
figure intitulée: _Jeune marin expirant._
[121] _William Godwin._ Économiste et romancier anglais, né en 1756,
mort en 1836. Après quelques années de travaux, il devint du coup
célèbre par la publication de deux ouvrages: un traité de politique
sociale et un roman. Le premier, intitulé _Recherches touchant la
justice politique et son influence sur la vertu et le bonheur général_,
parut en 1793. Dans cet ouvrage, Godwin a la prétention de réformer
la société d'après des données rationnelles tirées de la philosophie
du dix-huitième siècle et de l'esprit de la Révolution française.
Son roman, _Caleb Williams_, fut inspiré par un même sentiment
d'indignation contre les vices de la société qui l'entourait. Sa fille
épousa le poète Shelley, et il est probable que les idées de Godwin ne
furent pas étrangères aux tendances révolutionnaires et rénovatrices de
l'auteur des _Cenci._
[122] Les idées de Delacroix sur _l'amitié_ s'étaient modifiées avec
l'expérience de la vie. Nous rapprocherons simplement de cette remarque
un court fragment d'une lettre écrite à Pierret en 1820: «Sainte
amitié, amitié divine, excellent cœur! Non, je ne suis pas digne de
toi. Tu m'enveloppes de ton amitié, je suis ton vaincu, ton captif. Bon
ami, c'est toi qui sais aimer. Je n'ai jamais aimé un homme comme toi,
mais ton cœur, j'en suis sûr, sera inépuisable.» (_Corr._, t. I, p.
52.)
[123] Cette toile a été au Salon de 1827, puis aux Expositions
universelles de 1855 et de 1878. Appartient à l'église
Saint-Paul-Saint-Louis, rue Saint-Antoine. (Voir _Catalogue Robaut._)
* * * * *
_Samedi_ 1er _mai._--Ayant reçu hier une lettre de la
cousine Lamey, qui m'avertissait que M. de la Valette devait venir chez
elle aujourd'hui pour y voir ma sœur, je me suis proposé d'y revenir.
Je suis resté à l'atelier jusqu'à midi.--Mis au trahies deux petits
dessins.
Resté ensuite chez la cousine jusqu'à deux heures et demie.
--Chez Larchez, fait des armes avec Fielding. En train de me trouver
avec eux, dîné avec Fielding et ensuite M. Lelièvre, quelque peu, puis
les rejoindre au petit café. Joué au billard, ou plutôt bavardé, en
poussant des billes.
--L'Égypte! l'Égypte! J'aurai, parle général R..., des armes de mameluk.
--J'ai eu un délice de composition ce matin à mon atelier, et j'ai
retrouvé des entrailles pour ce tableau du _Christ_, qui ne me disait
rien.
Ce soir, j'entrevois de ces beaux nus, simples de forme, d'un modelé à
la Guerchin, mais plus ferme. Je ne suis point fait pour les petits
tableaux, mais je pourrais en faire dans ce genre.
* * * * *
_Dimanche_ 2 _mai._--Je rentre de bonne heure ce soir, et très mal
disposé, quant à la santé; mais une lettre de mon bon frère, toute
bonne et rassurante sur son sort à venir, me remet un peu en train.
J'ai dîné chez ce bon Lelièvre.
Lassitude et disposition maladive, toute la journée. J'ai colorié
l'aquarelle du _Turc_ qui caresse son cheval. Henri Scheffer y est
venu quelques heures; puis Henri, avec qui je suis revenu jusqu'aux
Tuileries.
* * * * *
_Lundi_ 13 _mai._--Ressenti toute la journée de mon indisposition.
Déjeuné avec Soulier et Fielding.
Vu les tableaux du maréchal Soult.
--Penser, en faisant mes anges pour le préfet[124], à ces belles et
mystiques figures de femmes, une, entre autres, qui porte des fruits
dans un plat.
--Mon Pierret dîné avec moi.--Promené au Champ de Mars, avec Pierret,
Soulier et Fielding.
--Rentré avec Pierret et passé la soirée: thé, le Dante, etc.
--Écrit à Cogniet.
* * * * *
_Mardi_ 4 _mai._--Voici le quatrième mois depuis le commencement de
l'année. Ai-je rêvé pendant ce temps? Quel éclair! Je ne finis point
mon tableau. Je suis accroché à chaque pas... J'ai remué le fond
aujourd'hui.--Félix est venu à l'atelier.
--J'ai vu Thil le matin chez lui: il m'a prêté une petite Bible
qui est une mine féconde de motifs.--Je suis passé un instant chez
Édouard.--Dîné avec Fielding et Soulier chez R..., puis chez Leblond.
--Dufresne est bien amusant et bon garçon.--Magnétisme.--Son tour à un
médecin qui endormit une femme; son ami souffle à la femme des choses
qu'elle a la bonhomie de redire; lui-même feint de s'endormir et répond
à ravir aux questions du docteur enchanté, puisqu'il le cite dans son
ouvrage.--Foi qu'il faut ajouter à ces rêveries.
--En retournant, songé avec Soulier à faire de l'aquatinte d'après mes
dessins: je retoucherai à la pointe.
--Dimier, excellent homme: il a eu deux mois et demi de leçons.
--Ouvrages sur l'Orient:
_Anastase, ou les mémoires d'un Grec_, traduit de l'anglais.
_Lettres sur la Grèce et l'Égypte_, par Savary [125].
_Histoire de l'Égypte, sous Méhémet-Ali_, par Maugin.
Traduction en vers de l'_Enfer_ du Dante, par M. Brait Delamathe [126].
_Histoire de la vie et des ouvrages de Raphaël_, avec un joli portrait,
gravé par Cousin, par, je crois, M. Quatremère de Quincy [127].
_Jeudi_ 6 _mai._--D'assez bonne heure à l'atelier; travaillé avec
ardeur à la femme du coin, et en général à tout le coin du cheval.
Dufresne vers deux heures, jusqu'à trois heures et demie: il paraît
content. J'ai repris après son départ, jusqu'à sept heures et demie.
--Aujourd'hui, le _Barbier de Séville_ à l'Odéon.
* * * * *
_Hier mercredi_ 5 _mai._--Travaillé au cheval, depuis neuf heures
environ, jusqu'à deux heures.--Chez Champmartin.--Monté sur le cheval
de Marochetti. Sauté de l'autre côté: je ne m'en croyais pas capable;
j'ai failli être écrasé par le cheval, parce que je n'ai pas su prendre
mon aplomb en retombant.--Retourné par le Luxembourg... Vif sentiment
de bien-être et de liberté! [128] Penser toujours que la nature humaine
trouve dans toutes les situations de quoi les supporter ou en tirer
avantage..., le plus souvent, du moins.
--Dîné à quatre heures et demie. Trouvé Fedel et Comairas à la porte de
mon atelier. Achevé la soirée avec eux.
--J'ai vu chez Comairas des Pinelli [129] superbes... Quel effet me
feront donc les originaux? Le _Combattimento_ est fameux.
* * * * *
_Vendredi_ 7.--Le matin, un instant chez Pierret et Soulier. Emporté à
lui des croquis de Naples.
Acheté pour 5 fr. de gravures, rue des Saints-Pères... Costumes
orientaux et instruments de sauvages, une ancienne lithographie de
Géricault, prise de la Bastille, etc.
Déjeuné, en sortant de chez Soulier, au coin de la rue des Saints-Pères
et de la rue de l'Université.
--A l'atelier; Pierret y était. J'ai travaillé à l'habit de l'homme
du milieu; cela détache mieux l'homme couché. Dufresne me recommande
surtout de donner la couleur locale et de faire des gens du pays.
--Il faut s'efforcer de n'interrompre que pour finir le _Velasquez._
L'esprit humain est étrangement fait! J'aurais consenti à y travailler,
perché, je crois, sur un clocher; aujourd'hui je ne puis penser à
l'achever que comme à une _seccatura_; tout cela, parce que j'en suis
hors depuis longtemps; il en est de même de mon tableau et de tous les
travaux possibles pour moi. Il y a une croûte épaisse à rompre pour s'y
mettre de cœur; quelque chose, un terrain rebelle qui repousse le soc
et la houe. Mais après un peu d'obstination, sa rigueur s'évanouit tout
à coup; il est prodigue de fleurs et de fruits: on ne peut suffire à
les recueillir.
--Fielding venu à l'atelier. Dîné avec lui rue de la Harpe et M. du
Fresnoy [130]. Promenade au Luxembourg; chez eux, rue Jacob. Rentré à
onze heures.
--_Le rossignol._--Quel rapide instant de gaieté dans toute la nature:
ces feuilles si fraîches, ces lilas, ce soleil rajeuni. La mélancolie
s'enfuit pendant ces courts moments. Si le ciel se couvre de nuages et
se rembrunit, c'est comme la bouderie charmante d'un objet aimé: on est
sûr du retour.
J'ai entendu ce soir en revenant le rossignol [131]; je l'entends
encore, quoique fort éloigné. Ce ramage est vraiment unique, plutôt
par les émotions qu'il fait naître qu'en lui-même. Buffon s'extasie
en naturaliste sur la flexibilité du gosier et les notes variées du
mélancolique chanteur du printemps. Moi, je lui trouve cette monotonie,
charme indéfinissable de tout ce qui fait une vive impression. C'est
comme la vue de la vaste mer; on attend toujours encore une vague avant
de s'arracher à son spectacle; on ne peut le quitter. Que je hais tous
ces rimeurs avec leurs rimes, leurs gloires, leurs victoires, leurs
rossignols, leurs prairies! Combien y en a-t-il qui aient vraiment
peint ce qu'un rossignol fait éprouver...? Et pourtant leurs vers ne
sont pleins que de cela. Mais si le Dante en parle, il est neuf comme
la nature, et l'on n'a entendu que celui-là. Tout est factice et paré
et fait avec l'esprit. Combien y en a-t-il qui aient peint l'amour?
Le Dante est vraiment le premier des poètes... On frissonne avec lui,
comme devant la chose, supérieur en cela à Michel-Ange, ou plutôt
différent, car il est sublime autrement, mais pas par la vérité. _Corne
colombe adunate aile pasture_, etc. _Corne si sta a gracidar la rana_,
etc. _Come il villanello_, etc., et c'est cela que j'ai toujours rêvé
sans le définir, précisément cela. C'est une carrière unique.
--Mais quand une chose t'ennuiera, ne la fais pas. Ne cours pas après
une vaine perfection. Il est certains défauts pour le vulgaire qui
donnent souvent la vie.
--Mon tableau acquiert une torsion, un mouvement énergique qu'il faut
absolument y compléter. Il y faut ce bon noir, cette heureuse saleté,
et de ces membres comme je sais, et comme peu les cherchent. Le mulâtre
fera bien.
Il faut remplir; si c'est moins naturel, ce sera plus fécond et plus
beau. Que tout cela se tienne! O sourire d'un mourant! Coup d'œil
maternel! étreintes du désespoir, domaine précieux de la peinture!
Silencieuse puissance qui ne parle qu'aux yeux, et qui gagne et
s'empare de toutes les facultés de l'âme! Voilà l'esprit, voilà la
vraie beauté qui te convient, belle peinture, si insultée, si méconnue,
livrée aux bêtes qui t'exploitent [132]. Mais il est des cœurs qui
t'accueilleront encore religieusement; de ces âmes que les phrases ne
satisfont point, pas plus que les inventions et les idées ingénieuses.
Tu n'as qu'à paraître avec ta mâle et simple rudesse, tu plairas d'un
plaisir pur et absolu. Plus de donquichotteries indignes de toi!
Avouons que j'y ai travaillé avec la passion. Je n'aime point la
peinture raisonnable; il faut, je le vois, que mon esprit brouillon
s'agite, défasse, essaye de cent manières, avant d'arriver au but dont
le besoin me travaille dans chaque chose. Il y a un vieux levain, un
fond tout noir à contenter. Si je ne me suis pas agité comme un serpent
dans la main d'une pythonisse, je suis froid; il faut le reconnaître et
s'y soumettre, et c'est un grand bonheur. Tout ce que j'ai fait de bien
a été fait ainsi.
Recueille-toi profondément devant ta peinture et ne pense qu'au Dante.
C'est ceci que j'ai toujours senti en moi!
* * * * *
_Dimanche_ 9 _mai._-->Déjà le 9! Quelle rapidité!
J'ai été vers huit heures à l'atelier. Ne trouvant pas Pierret, j'ai
été déjeuner au café Voltaire. J'étais passé chez Comairas, lui
emprunter les Pinelli.
Je me suis senti un désir de peintures du siècle. La vie de Napoléon
fourmille de motifs.
--J'ai lu des vers d'un M. Belmontet [133], qui, pleins de sottises et
de romantique, n'en ont que plus, peut-être, mis en jeu mon imagination.
--Mon tableau prend une tournure différente. Le sombre remplace le
décousu qui y régnait. J'ai travaillé à l'homme au milieu, assis,
d'après Pierret. Je change d'exécution.
--Sorti de l'atelier à sept heures et demie. Dîner chez un traiteur
nouveau pour moi; puis chez la cousine.
_Hier samedi_ 8.--Déjeuné avec Fielding et Soulier; puis chez Dimier,
pour voir ses antiquités: quatre vases d'albâtre magnifique et d'une
belle exécution; un sarcophage fort original: se souvenir du caractère
des pieds de deux statues égyptiennes assises, qu'on prétend de la plus
haute antiquité.
--Puis chez Couturier,--A l'atelier: Pierret y était. J'ai fait la
veste de l'homme du milieu et fait détacher en clair sur elle l'homme
couché sur le devant, ce qui change notablement en mieux.
--Dîné avec Pierret. Ce soir, une petite promenade par les Tuileries,
jusque chez moi. Rentré à onze heures et demie.
--La sérénade de Paër [134] est ce qui m'a frappé davantage.
* * * * *
_Lundi_ 10 _mai._--A l'atelier de bonne heure. J'y ai déjeuné.
Retravaillé un peu, d'après Pierret, à la jambe du cheval, à
l'aquarelle du mameluk qui tient le cheval par la bride. Fielding venu
un instant.--Dîné rue Monsieur-le-Prince. Été prendre Pierret, pour
aller chez Smith, qui n'est pas organisé. J'ai lu en partie chez lui le
_Giaour._ Il faut en faire une suite.
--Promenade aux Tuileries.--Pris la lithographie de Gros.--Chez
M. Guillemardet: Louis va bien; en descendant, Félix et Caroline
rentraient. Ils ont été dans mon atelier...
--Idées:... faire le _Giaour._
Rapporté de chez Félix le dessin que je lui ai fait.
* * * * *
_Mardi_ 11 _mai._--Il arrivera donc un temps où je ne serai plus agité
de pensées et d'émotions et de désirs de poésie et d'épanchements de
toute espèce. Pauvre Géricault! je l'ai vu descendre dans une étroite
demeure, où il n'y a plus même de rêves; et cependant je ne peux le
croire.
Que je voudrais être poète! Mais au moins, produis avec la peinture!
fais-la naïve et osée... Que de choses à faire! Fais de la gravure, si
la peinture te manque, et de grands tableaux. La vie de Napoléon est
l'apogée de notre siècle pour tous les arts.
Mais il faut se lever matin. La peinture, je me le suis dit mille fois,
a ses faveurs, qui lui sont propres à elle seule. Le poète est bien
riche.
--Rappelle, pour t'enflammer éternellement, certains passages de Byron;
ils me vont bien.