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_Samedi_ 10.--Atelier de bonne heure. Hélène venue avec ses
camarades.--Bergini. Retouché l'homme qui s'accroche au cheval; à lui 3
francs.
Dîné avec Pappleton, Lelièvre, Comairas, Soulier et Fedel. Été chez
Comairas: étonnante peinture. Petite soûlerie. Ce soir, ma main a peine
à écrire...
Parlé philosophie dans la rue avec ce fou de Fedel.
Dîné, 2fr. gr ... 1 fr. 16.
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_Dimanche_ 11 _avril._--Le matin, Pierret en passant.--Comairas pour
tête de cheval [102].
Au Luxembourg: _Révoltés du Caire_[103], pleins de vigueur: grand
style. Ingres charmant [104]... et puis mon tableau qui m'a fait grand
plaisir [105]. Il y a un défaut qui se retrouve encore dans celui que
je fais [106], spécialement dans la femme attachée au cheval; cela
manque de vigueur et d'empâtement. Ces contours sont lavés et ne sont
pas francs; il faut continuellement avoir cela en vue.
--Travaillé à l'atelier à retoucher la femme à genoux.
--Vu le Velasquez et obtenu de le copier; j'en suis tout possédé. Voilà
ce que j'ai cherché si longtemps, cet empâté ferme et pourtant fondu.
Ce qu'il faut principalement se rappeler, ce sont les mains; il me
semble qu'en joignant cette manière de peindre à des contours fermes et
bien osés, on pourrait faire des petits tableaux facilement.
Été chez le Turc, au Palais-Royal. Quel misérable Juif, avec son
manteau, qu'il ne voulait même pas me laisser regarder! Quoi qu'il en
soit, j'en ai à peu près la coupe.
--Je rentre de bonne heure, en me félicitant de copier mon Velasquez,
et plein d'entrain.
Quelle folie de se réserver toujours pour l'avenir de prétendus sujets
plus beaux que d'autres!
Quant à mon tableau, il faut laisser ce qui est fait bien, quand cela
serait dans une manière que je quitte. Le prochain aura sinon un
progrès, au moins une variété.
Mais pour revenir à ma réflexion précédente, avec cette sotte manie, on
fait toujours des choses dont on n'est pas entrain, et par conséquent
mauvaises; plus on en fait, plus on en trouve. À chaque instant, il me
vient d'excellentes idées, et au lieu de les mettre à exécution, au
moment où elles sont revêtues du charme que leur prête l'imagination
dans la disposition où elle se trouve dans le moment, on se promet
de le faire plus tard, mais quand? On oublie, ou ce qui est pis,
on ne trouve plus aucun intérêt à ce qui vous avait paru propre à
inspirer. C'est qu'avec un esprit aussi vagabond et impossible, une
fantaisie chasse l'autre plus vite que le vent ne tourne dans l'air
et ne tourne la voile dans le sens contraire..., il arrive que j'ai
nombre de sujets; eh bien, qu'en faire? Ils seront donc là en magasin à
attendre froidement leur tour, et jamais l'inspiration du moment ne les
animera du souffle de Prométhée; il faudra les tirer du tiroir, quand
la nécessité sera de faire un tableau! C'est la mort du Génie.....
Qu'arrive-t-il ce soir? Je suis, depuis une heure, à balancer entre
_Mazeppa, Don Juan, le Tasse_, et tant d'autres. Je crois que ce qu'il
y aurait de mieux à faire quand on veut avoir un sujet, c'est non pas
d'avoir recours aux anciens, et de choisir dans le nombre, car quoi
de plus bête? Parmi les sujets que j'ai retenus, parce qu'ils m'ont
paru beaux un jour, qui détermine mon choix pour l'un ou pour l'autre,
maintenant que je sens même une disposition égale pour tous? Rien que
de pouvoir balancer entre deux suppose une absence d'inspiration.
Certes, si je prenais la palette en ce moment, et j'en meurs de besoin,
le beau Velasquez me travaillerait. Je voudrais étaler sur une toile
brune ou rouge de la bonne grasse couleur et épaisse. Ce qu'il faudrait
donc pour trouver un sujet, c'est d'ouvrir un livre capable d'inspirer
et se laisser guider par l'humeur. Il y en a qui ne doivent jamais
manquer leur effet: ce sont ceux-là qu'il faut avoir, de même que des
gravures, Dante, Lamartine, Byron, Michel-Ange.
J'ai vu ce matin chez Drolling [107] un dessin de plusieurs fragments
de figures de Michel-Ange, dessinés par Drolling... Dieu! quel homme!
quelle beauté! Une chose singulière et qui serait bien belle, ce serait
la réunion du style de Michel-Ange et de Velasquez! Cette idée-là m'est
venue de suite, à la vue de ce dessin; il est doux et moelleux. Les
formes ont cette mollesse qu'il semble qu'il n'y ait qu'une peinture
empâtée qui puisse la donner, et en même temps les contours sont
vigoureux. Les gravures d'après Michel-Ange ne donnent pas l'idée
de cela: c'est là le sublime de l'exécution. Ingres a de cela: ses
milieux sont doux et peu chargés de détails. Comme cela faciliterait
la besogne, surtout pour les petits tableaux! Je suis content de me
rappeler cette impression.
Se bien souvenir de ces têtes de Michel-Ange. Demander à Drolling pour
les copier. Les mains bien remarquables! Les grands enchâssements...
Les joues simples, les nez sans détails, et véritablement, c'est là ce
que j'ai toujours cherché! Il y avait de cela dans ce petit portrait
de Géricault, qui était chez Bertin, dans ma Salter[108] un peu et
dans mon neveu. Je l'aurais atteint plus tôt, si j'avais vu que cela
ne pouvait aller qu'avec des contours bien fermes. Cela est évidemment
dans la femme debout de ma copie de Giorgione, des femmes nues dans une
campagne.
Léonard de Vinci a de cela, Velasquez beaucoup, et c'est très différent
de Van Dyck: on y voit trop l'huile, et les contours sont veules et
languissants. Giorgione a beaucoup de cela.
Il y a quelque chose d'analogue et bien séduisant dans le fameux dos du
tableau de Géricault, dans la tête et la main du jeune homme imberbe et
dans un pouce du Gerfaut couché à l'extrémité du radeau.
Se souvenir du bas de la figure qu'il a faite d'après moi [109].--Quel
bonheur ce serait d'avoir à sa vente une ou deux copies de lui d'après
les maîtres! Son tableau de famille d'après Velasquez.
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_Lundi_ 12 _avril._--Le matin passé chez Soulier. Il n'y était pas. Je
voulais avoir sa boîte pour aller copier le Velasquez.
Été chez Champion; de là à mon atelier. Fièvre de travail. Refait et
disposé l'homme près du cheval et l'homme à cheval. Entrain complet. H.
Scheffer venu un instant, puis mon neveu.
--Il m'a pris fantaisie de faire des lithographies d'animaux, par
exemple: un tigre sur un cadavre, des vautours, etc.
--Dîné chez M. Guillemardet. Mme C... venue le soir est charmante.
Maudit insolent que je suis! Il faut avouer que ma vie est passablement
remplie; je suis toujours possédé d'une petite fièvre qui me dispose
facilement à une émotion vive. Elle m'a bien plu: ce chapeau noir et
ces petites plumes. Elle a l'air bienveillant avec moi... Il faut que
je pense à lui envoyer le marchand d'ombrelles, demain autant que
possible.
--_Le Temps luttant contre le Chaos sur le bord de l'abîme_, au jour de
la fin de toutes choses.
--Il faut faire une grande esquisse de _Botzaris_[110]: _les Turcs
épouvantés et surpris se précipitent les uns sur les autres._
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_Mardi_ 13 _avril._--Le matin chez Soulier. Pris sa boîte. Déjeuné avec
lui; puis au Velasquez.
Disposition mélancolique ou plutôt chagrine en rentrant à mon atelier.
Travaillé le _Don Quichotte._
Pierret venu, dîné avec lui; mené ses femmes chez M. Pastor, chez
Leblond.--Terminé la lithographie. Dufresne venu. Rentré avec Pierret.
--Dispositions fugitives, qui me venez presque toujours le soir. Doux
contentement philosophique, que ne puis-je te brider! Je ne me plains
pas de mon sort. Il me faut goûter plus encore de ce bon sens qui se
risque aux choses inévitables.
Ne réservons rien de ce que je pourrais faire avec plaisir pour un
temps plus opportun. Ce que j'aurai fait ne pourra m'être enlevé. Et
quant à la crainte ridicule de faire des choses au-dessous de ce qu'on
peut faire... Non, voilà le vice radical! c'est là le recoin de sottise
qu'il faut attaquer. Vain mortel, tu n'es borné par rien, ni par ta
mémoire qui t'échappe, ni par les forces de ton corps qui sont minces,
ni par la fluidité de ton esprit qui lutte contre ces impressions, à
mesure qu'elles t'arrivent. Il y a toujours au fond de ton âme quelque
chose qui te dit: «Mortel tiré pour peu de temps de la vie éternelle,
songe que tes instants sont précieux. Il faut que ta vie te rapporte
à toi seul tout ce que les autres mortels retirent de la leur[111].»
Au reste, je sais ce que je veux dire... Je crois qu'au fait tout le
monde a été plus ou moins tourmenté de cela.
--Dimier venu chez Leblond: il va partir pour l'Égypte.
Couleurs et toiles........ 11
Portier atelier........... 10
Commissionnaire........... 1
--Dufresne m'a promis la _Panhypocrisiade_ et des vers de M. de
Lamartine.
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_Mardi_ 13 _avril._--Ce matin, Velasquez.--Interrompu.--Chez mon oncle.
Dîné avec lui.
Pierret le soir. Il prend la résolution de se faire peintre de
portraits: il a raison. A compter du mois prochain, il viendra tous les
matins à mon atelier.
Déjeuné........... 1 fr. 4 sous
Couleurs.......... 2 fr. 10 sous
Marrons........... " fr. 15 sous
4 fr. 9 sous
14 _avril._--Ce matin au _Velasquez._ Recommencé la tête, qui était
trop forte pour le corps. Interrompu pour aller déjeuner; j'ai bien
fait. J'ai travaillé ensuite jusqu'à quatre heures et demie. Leblond y
est venu.
Dîné Rouget.--Retourné chez moi m'habiller pour aller à l'Opéra.--Passé
chez Pierret, qui me fait dîner demain.--Trop de foule à ce concert et
passé la soirée chez Mme Lelièvre. Tours de cartes, etc.
Déjeuné............ 13 sous.
Hier dîné.......... 1 fr.
Papier............. 6 sous.
Pour ceci.......... 1 fr. 19 sous.
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_Jeudi_ 15 _avril._--Le matin, été chercher la robe turque chez M. Job,
ce qui m'a fait arriver trop tard au rendez-vous d'Hélène et de Laure.
Avancé beaucoup le petit _Don Quichotte_, et commencé à peindre la
pénitence de _Jane Shore._
--Revenu chez moi. Composé la _Jane Shore_ pour la lithographier.--Dîné
Cook et remonté chez moi.--Là, le diable au corps et quelque peu dormi.
--A onze heures (matin) passé chez Ludovic. Dufresne y était. J'y ai vu
pour la première fois Leborne [112].
Adeline était charmante.--Rentré à trois heures et demie.
Déjeuné........... 1 "
Couleurs à la palette. 1 60
Dîné.............. 1 20
Décrotté........... 0 20
4 "
--Mon cadre ne me coûterait que 160 ou 180 au lieu de 230 que demande
Lemarchal.
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_Samedi_ 17 _avril._--Le matin à l'atelier. Hélène et Laure
venues.--Ensuite travaillé au _Don Quichotte_; puis à la _Jane Shore._
Fielding venu un instant; puis Decaisne[113].--Dîné avec Pierret et
resté chez lui, où commencé un dessin de _Charles IX._