TOTAL...... 6 fr. "

* * * * *

_Samedi_ 10.--Atelier de bonne heure. Hélène venue avec ses

camarades.--Bergini. Retouché l'homme qui s'accroche au cheval; à lui 3

francs.

Dîné avec Pappleton, Lelièvre, Comairas, Soulier et Fedel. Été chez

Comairas: étonnante peinture. Petite soûlerie. Ce soir, ma main a peine

à écrire...

Parlé philosophie dans la rue avec ce fou de Fedel.

Dîné, 2fr. gr ... 1 fr. 16.

* * * * *

_Dimanche_ 11 _avril._--Le matin, Pierret en passant.--Comairas pour

tête de cheval [102].

Au Luxembourg: _Révoltés du Caire_[103], pleins de vigueur: grand

style. Ingres charmant [104]... et puis mon tableau qui m'a fait grand

plaisir [105]. Il y a un défaut qui se retrouve encore dans celui que

je fais [106], spécialement dans la femme attachée au cheval; cela

manque de vigueur et d'empâtement. Ces contours sont lavés et ne sont

pas francs; il faut continuellement avoir cela en vue.

--Travaillé à l'atelier à retoucher la femme à genoux.

--Vu le Velasquez et obtenu de le copier; j'en suis tout possédé. Voilà

ce que j'ai cherché si longtemps, cet empâté ferme et pourtant fondu.

Ce qu'il faut principalement se rappeler, ce sont les mains; il me

semble qu'en joignant cette manière de peindre à des contours fermes et

bien osés, on pourrait faire des petits tableaux facilement.

Été chez le Turc, au Palais-Royal. Quel misérable Juif, avec son

manteau, qu'il ne voulait même pas me laisser regarder! Quoi qu'il en

soit, j'en ai à peu près la coupe.

--Je rentre de bonne heure, en me félicitant de copier mon Velasquez,

et plein d'entrain.

Quelle folie de se réserver toujours pour l'avenir de prétendus sujets

plus beaux que d'autres!

Quant à mon tableau, il faut laisser ce qui est fait bien, quand cela

serait dans une manière que je quitte. Le prochain aura sinon un

progrès, au moins une variété.

Mais pour revenir à ma réflexion précédente, avec cette sotte manie, on

fait toujours des choses dont on n'est pas entrain, et par conséquent

mauvaises; plus on en fait, plus on en trouve. À chaque instant, il me

vient d'excellentes idées, et au lieu de les mettre à exécution, au

moment où elles sont revêtues du charme que leur prête l'imagination

dans la disposition où elle se trouve dans le moment, on se promet

de le faire plus tard, mais quand? On oublie, ou ce qui est pis,

on ne trouve plus aucun intérêt à ce qui vous avait paru propre à

inspirer. C'est qu'avec un esprit aussi vagabond et impossible, une

fantaisie chasse l'autre plus vite que le vent ne tourne dans l'air

et ne tourne la voile dans le sens contraire..., il arrive que j'ai

nombre de sujets; eh bien, qu'en faire? Ils seront donc là en magasin à

attendre froidement leur tour, et jamais l'inspiration du moment ne les

animera du souffle de Prométhée; il faudra les tirer du tiroir, quand

la nécessité sera de faire un tableau! C'est la mort du Génie.....

Qu'arrive-t-il ce soir? Je suis, depuis une heure, à balancer entre

_Mazeppa, Don Juan, le Tasse_, et tant d'autres. Je crois que ce qu'il

y aurait de mieux à faire quand on veut avoir un sujet, c'est non pas

d'avoir recours aux anciens, et de choisir dans le nombre, car quoi

de plus bête? Parmi les sujets que j'ai retenus, parce qu'ils m'ont

paru beaux un jour, qui détermine mon choix pour l'un ou pour l'autre,

maintenant que je sens même une disposition égale pour tous? Rien que

de pouvoir balancer entre deux suppose une absence d'inspiration.

Certes, si je prenais la palette en ce moment, et j'en meurs de besoin,

le beau Velasquez me travaillerait. Je voudrais étaler sur une toile

brune ou rouge de la bonne grasse couleur et épaisse. Ce qu'il faudrait

donc pour trouver un sujet, c'est d'ouvrir un livre capable d'inspirer

et se laisser guider par l'humeur. Il y en a qui ne doivent jamais

manquer leur effet: ce sont ceux-là qu'il faut avoir, de même que des

gravures, Dante, Lamartine, Byron, Michel-Ange.

J'ai vu ce matin chez Drolling [107] un dessin de plusieurs fragments

de figures de Michel-Ange, dessinés par Drolling... Dieu! quel homme!

quelle beauté! Une chose singulière et qui serait bien belle, ce serait

la réunion du style de Michel-Ange et de Velasquez! Cette idée-là m'est

venue de suite, à la vue de ce dessin; il est doux et moelleux. Les

formes ont cette mollesse qu'il semble qu'il n'y ait qu'une peinture

empâtée qui puisse la donner, et en même temps les contours sont

vigoureux. Les gravures d'après Michel-Ange ne donnent pas l'idée

de cela: c'est là le sublime de l'exécution. Ingres a de cela: ses

milieux sont doux et peu chargés de détails. Comme cela faciliterait

la besogne, surtout pour les petits tableaux! Je suis content de me

rappeler cette impression.

Se bien souvenir de ces têtes de Michel-Ange. Demander à Drolling pour

les copier. Les mains bien remarquables! Les grands enchâssements...

Les joues simples, les nez sans détails, et véritablement, c'est là ce

que j'ai toujours cherché! Il y avait de cela dans ce petit portrait

de Géricault, qui était chez Bertin, dans ma Salter[108] un peu et

dans mon neveu. Je l'aurais atteint plus tôt, si j'avais vu que cela

ne pouvait aller qu'avec des contours bien fermes. Cela est évidemment

dans la femme debout de ma copie de Giorgione, des femmes nues dans une

campagne.

Léonard de Vinci a de cela, Velasquez beaucoup, et c'est très différent

de Van Dyck: on y voit trop l'huile, et les contours sont veules et

languissants. Giorgione a beaucoup de cela.

Il y a quelque chose d'analogue et bien séduisant dans le fameux dos du

tableau de Géricault, dans la tête et la main du jeune homme imberbe et

dans un pouce du Gerfaut couché à l'extrémité du radeau.

Se souvenir du bas de la figure qu'il a faite d'après moi [109].--Quel

bonheur ce serait d'avoir à sa vente une ou deux copies de lui d'après

les maîtres! Son tableau de famille d'après Velasquez.

* * * * *

_Lundi_ 12 _avril._--Le matin passé chez Soulier. Il n'y était pas. Je

voulais avoir sa boîte pour aller copier le Velasquez.

Été chez Champion; de là à mon atelier. Fièvre de travail. Refait et

disposé l'homme près du cheval et l'homme à cheval. Entrain complet. H.

Scheffer venu un instant, puis mon neveu.

--Il m'a pris fantaisie de faire des lithographies d'animaux, par

exemple: un tigre sur un cadavre, des vautours, etc.

--Dîné chez M. Guillemardet. Mme C... venue le soir est charmante.

Maudit insolent que je suis! Il faut avouer que ma vie est passablement

remplie; je suis toujours possédé d'une petite fièvre qui me dispose

facilement à une émotion vive. Elle m'a bien plu: ce chapeau noir et

ces petites plumes. Elle a l'air bienveillant avec moi... Il faut que

je pense à lui envoyer le marchand d'ombrelles, demain autant que

possible.

--_Le Temps luttant contre le Chaos sur le bord de l'abîme_, au jour de

la fin de toutes choses.

--Il faut faire une grande esquisse de _Botzaris_[110]: _les Turcs

épouvantés et surpris se précipitent les uns sur les autres._

* * * * *

_Mardi_ 13 _avril._--Le matin chez Soulier. Pris sa boîte. Déjeuné avec

lui; puis au Velasquez.

Disposition mélancolique ou plutôt chagrine en rentrant à mon atelier.

Travaillé le _Don Quichotte._

Pierret venu, dîné avec lui; mené ses femmes chez M. Pastor, chez

Leblond.--Terminé la lithographie. Dufresne venu. Rentré avec Pierret.

--Dispositions fugitives, qui me venez presque toujours le soir. Doux

contentement philosophique, que ne puis-je te brider! Je ne me plains

pas de mon sort. Il me faut goûter plus encore de ce bon sens qui se

risque aux choses inévitables.

Ne réservons rien de ce que je pourrais faire avec plaisir pour un

temps plus opportun. Ce que j'aurai fait ne pourra m'être enlevé. Et

quant à la crainte ridicule de faire des choses au-dessous de ce qu'on

peut faire... Non, voilà le vice radical! c'est là le recoin de sottise

qu'il faut attaquer. Vain mortel, tu n'es borné par rien, ni par ta

mémoire qui t'échappe, ni par les forces de ton corps qui sont minces,

ni par la fluidité de ton esprit qui lutte contre ces impressions, à

mesure qu'elles t'arrivent. Il y a toujours au fond de ton âme quelque

chose qui te dit: «Mortel tiré pour peu de temps de la vie éternelle,

songe que tes instants sont précieux. Il faut que ta vie te rapporte

à toi seul tout ce que les autres mortels retirent de la leur[111].»

Au reste, je sais ce que je veux dire... Je crois qu'au fait tout le

monde a été plus ou moins tourmenté de cela.

--Dimier venu chez Leblond: il va partir pour l'Égypte.

Couleurs et toiles........ 11

Portier atelier........... 10

Commissionnaire........... 1

--Dufresne m'a promis la _Panhypocrisiade_ et des vers de M. de

Lamartine.

* * * * *

_Mardi_ 13 _avril._--Ce matin, Velasquez.--Interrompu.--Chez mon oncle.

Dîné avec lui.

Pierret le soir. Il prend la résolution de se faire peintre de

portraits: il a raison. A compter du mois prochain, il viendra tous les

matins à mon atelier.

Déjeuné........... 1 fr. 4 sous

Couleurs.......... 2 fr. 10 sous

Marrons........... " fr. 15 sous

4 fr. 9 sous

14 _avril._--Ce matin au _Velasquez._ Recommencé la tête, qui était

trop forte pour le corps. Interrompu pour aller déjeuner; j'ai bien

fait. J'ai travaillé ensuite jusqu'à quatre heures et demie. Leblond y

est venu.

Dîné Rouget.--Retourné chez moi m'habiller pour aller à l'Opéra.--Passé

chez Pierret, qui me fait dîner demain.--Trop de foule à ce concert et

passé la soirée chez Mme Lelièvre. Tours de cartes, etc.

Déjeuné............ 13 sous.

Hier dîné.......... 1 fr.

Papier............. 6 sous.

Pour ceci.......... 1 fr. 19 sous.

* * * * *

_Jeudi_ 15 _avril._--Le matin, été chercher la robe turque chez M. Job,

ce qui m'a fait arriver trop tard au rendez-vous d'Hélène et de Laure.

Avancé beaucoup le petit _Don Quichotte_, et commencé à peindre la

pénitence de _Jane Shore._

--Revenu chez moi. Composé la _Jane Shore_ pour la lithographier.--Dîné

Cook et remonté chez moi.--Là, le diable au corps et quelque peu dormi.

--A onze heures (matin) passé chez Ludovic. Dufresne y était. J'y ai vu

pour la première fois Leborne [112].

Adeline était charmante.--Rentré à trois heures et demie.

Déjeuné........... 1 "

Couleurs à la palette. 1 60

Dîné.............. 1 20

Décrotté........... 0 20

4 "

--Mon cadre ne me coûterait que 160 ou 180 au lieu de 230 que demande

Lemarchal.

* * * * *

_Samedi_ 17 _avril._--Le matin à l'atelier. Hélène et Laure

venues.--Ensuite travaillé au _Don Quichotte_; puis à la _Jane Shore._

Fielding venu un instant; puis Decaisne[113].--Dîné avec Pierret et

resté chez lui, où commencé un dessin de _Charles IX._

Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850 · 第 17 / 86 题