JOURNAL DE EUGÈNE DELACROIX

1822

_Louroux, mardi_ 3 _septembre_ 1822 [1].--Je mets à exécution le projet

formé tant de fois d'écrire un journal. Ce que je désire le plus

vivement, c'est de ne pas perdre de vue que je l'écris pour moi seul.

Je serai donc vrai, je l'espère; j'en deviendrai meilleur. Ce papier me

reprochera mes variations. Je le commence dans d'heureuses dispositions.

Je suis chez mon frère; il est neuf heures ou dix heures du soir qui

viennent de sonner à l'horloge du Louroux. Je me suis assis cinq

minutes au clair de lune, sur le petit banc qui est devant ma porte,

pour tâcher de me recueillir; mais quoique je sois heureux aujourd'hui,

je ne retrouve pas les sensations d'hier soir... C'était pleine lune.

Assis sur le banc qui est contre la maison de mon frère, j'ai goûté

des heures délicieuses. Après avoir été reconduire des voisins qui

avaient dîné et fait le tour de l'étang, nous rentrâmes. Il lisait les

journaux, moi je pris quelques traits des Michel-Ange que j'ai apportés

avec moi: la vue de ce grand dessin m'a profondément ému et m'a disposé

à de favorables émotions. La lune, s'étant levée toute grande et rousse

dans un ciel pur, s'éleva peu à peu entre les arbres. Au milieu de ma

rêverie et pendant que mon frère me parlait d'amour, j'entendis de

loin la voix de Lisette[2]. Elle a un son qui fait palpiter mon cœur;

sa voix est plus puissante que tous autres charmes de sa personne,

car elle n'est point véritablement jolie; mais elle a un grain de ce

que Raphaël sentait si bien; ses bras purs comme du bronze et d'une

forme en même temps délicate et robuste. Cette figure, qui n'est

véritablement pas jolie, prend pourtant une finesse, mélange enchanteur

de volupté et d'honnêteté... de fille..., comme il y a deux ou trois

jours, quand elle vint, que nous étions à table au dessert: c'était

dimanche. Quoique je ne l'aime pas dans ses atours qui la serrent trop,

elle me plut vivement ce jour-là, surtout pour ce sourire divin dont

je viens de parler, à propos de certaines paroles graveleuses qui la

chatouillèrent et firent baisser de côté ses yeux qui trahissaient de

l'émotion; il y en avait certes dans sa personne et dans sa voix; car,

en répondant des choses indifférentes, elle (sa voix) était un peu

altérée et elle ne me regardait jamais. Sa gorge aussi se soulevait

sous le mouchoir. Je crois que c'est ce soir-là que je l'ai embrassée

dans le couloir noir de la maison, en rentrant par le bourg dans le

jardin; les autres étaient passés devant, j'étais resté derrière, avec

elle. Elle me dit toujours de finir, et cela tout bas et doucement;

mais tout cela est peu de chose. Qu'importe? Son souvenir, qui ne me

poursuivra point comme une passion, sera une fleur agréable sur ma

route et dans ma mémoire. Elle a un son de voix qui ressemble à celui

d'Élisabeth, dont le souvenir commence à s'effacer.

--J'ai reçu dimanche une lettre de Félix [3], dans laquelle il

m'annonce que mon tableau a été mis au Luxembourg [4]. Aujourd'hui

mardi, j'en suis encore fort occupé; j'avoue que cela me fait un grand

bien et que cette idée, quand elle me revient, colore bien agréablement

mes journées. C'est l'idée dominante du moment et qui a activé le désir

de retourner à Paris, où je ne trouverai probablement que de l'envie

déguisée, de la satiété bientôt de ce qui fait mon triomphe à présent,

mais point une Lisette comme celle d'ici, ni la paix et le clair de

lune que j'y respire.

Pour en revenir à mes plaisirs d'hier lundi soir, je n'ai pu résister

à consacrer le souvenir de cette douce soirée par un dessin, que j'ai

fait dans mon album, de la simple vue que j'avais, du banc où je me

suis si bien trouvé. J'espère remonter le plus que je pourrai à mes

idées et à mes jouissances intérieures..., mais au nom de Dieu, que je

continue!--Me rappeler les idées que j'ai eues sur ce que je veux faire

à Paris en arrivant pour m'occuper, et sur les idées qui me sont venues

pour des sujets de tableaux.

--Faire mon _Tasse en prison_[5] grand comme nature.

* * * * *

_Jeudi_ 5 _septembre._--J'ai été à la chasse avec mon frère par une

chaleur étouffante; j'ai tué une caille, en me retournant, d'une

manière qui m'a attiré les éloges du frère. Ce fut, au reste, la seule

pièce de la chasse, quoique j'aie tiré trois coups sur des lapins [6].

Le soir on allait au-devant de Mlle Lisette, qui est venue raccommoder

mes chemises. S'étant trouvée un peu en arrière, je l'ai embrassée;

elle s'est débattue de manière à me faire peine, parce que j'ai vu

résistance de son cœur. A une deuxième reprise, je l'ai retrouvée. Elle

s'est nettement défaite de moi, en me disant que _si elle le voulait_,

elle me le dirait tout de même. Je l'ai repoussée avec une humeur

douloureuse et j'ai fait un tour ou deux dans l'allée, devant la lune

qui se levait. Je la retrouve encore: elle allait prendre de l'eau pour

le souper; j'eus envie de bouder et de n'y pas retourner; cependant

je cédai encore... «Vous ne m'aimez donc pas?--Non!--En aimez-vous

un autre?--Je n'aime personne», réponse ridicule, qui voulait dire

_assez._ Cette fois j'ai laissé tomber avec colère cette main que

j'avais prise et j'ai tourné le dos, blessé et chagrin. Sa voix a

laissé expirer un rire qui n'était pas un rire. C'était un reste de sa

protestation faite, à demi sérieuse. Mais que ce qu'il y a d'odieux lui

en reste! Je suis retourné à mon allée et rentré en affectant de ne la

point regarder.

Je désire vivement n'y plus penser. Quoique je n'en sois pas amoureux,

je suis indigné et désire plutôt qu'elle en ait des regrets. Dans ce

moment où j'écris, je voudrais exprimer mon dépit. Je me proposais

auparavant de l'aller voir laver demain. Céderai-je à mon désir? Mais

dès lors, tout n'est donc pas fini, et je serais assez lâche pour

revenir? J'espère et désire que non.

--Causé tard avec mon frère.

L'anecdote du capitaine de vaisseau Roquebert qui se fait clouer

sur une planche et jeter à la mer, bras et jambes emportés: sujet à

transmettre et beau nom à sauver de l'oubli.

Quand les Turcs trouvent les blessés sur le champ de bataille ou même

les prisonniers, ils leur disent: «Nay bos» (N'ayez pas peur), et leur

donnant par le visage un coup de la poignée de leur sabre qui leur fait

baisser la tête, ils la leur font voler.

--Peu de chose remarquable, hier 4... C'était avant-hier l'anniversaire

de la mort de ma bien-aimée mère... [7]. C'est le jour où j'ai commencé

mon journal. Que son ombre soit présente, quand je l'écrirai, et que

rien ne l'y fasse rougir de son fils!

--J'ai écrit ce soir à Philarète [8].

--Cette idée ne s'était jamais présentée à moi comme hier, et elle

m'a été suggérée par mon frère: nous venions de tuer un lièvre et, la

fatigue disparue, nous en prîmes occasion d'admirer combien le moral

a d'influence sur le physique. Je citais le trait de l'Athénien qui

expira en apprenant la victoire de Platée (je crois), des soldats

français à Malplaquet, et mille autres! C'est d'un grand poids en

faveur de l'élévation de l'âme humaine, et je ne vois pas ce qu'on peut

y répondre. Quelle exaltation les trompettes et surtout les tambours

battant la charge!

* * * * *

7 _septembre._--J'ai lu dans le jardin des passages de _Corinne_[9]

sur la musique italienne qui m'ont fait plaisir; elle décrit aussi le

_Miserere_ du vendredi saint:

«Les Italiens, depuis des siècles, aiment la musique avec transport.

Le Dante dans le poème du _Purgatoire_ rencontre un des meilleurs

chanteurs de son temps; il lui demande un de ses airs délicieux, et les

âmes ravies s'oublient en l'écoutant jusqu'à ce que leur gardien le

rappelle» (sujet admirable de tableau)..........

«La gaieté même que la musique bouffe sait si bien exciter n'est point

une gaieté vulgaire qui ne dit rien à l'imagination; au fond de la joie

qu'elle donne, il y a des sensations poétiques, une agréable rêverie

que les plaisanteries parlées ne sauraient jamais inspirer. La musique

est un plaisir si passager, on le sent tellement s'échapper à mesure

qu'on l'éprouve, qu'une impression mélancolique se mêle à la gaieté

qu'elle cause. Mais aussi quand elle exprime la douleur, elle fait

encore naître un sentiment doux, le cœur bat plus vite en l'écoutant;

la satisfaction que cause la régularité de la mesure, en rappelant la

brièveté du temps, donne le besoin d'en jouir.»

* * * * *

12 _septembre._--L'oncle Riesener et son fils [10], avec Henri Hugues

[11], sont venus nous surprendre ici, et je passe des journées

amusantes. J'ai été ému d'un grand plaisir, quand, nous trouvant à

dîner chez le curé voisin, on est venu nous annoncer qu'ils étaient là.

J'ai pris ces jours-ci la résolution d'aller chez M. Gros [12], et

cette idée m'occupe bien fortement et agréablement.

--Nous avons parlé ce soir de mon digne père... [13].

Me rappeler plus en détail les différents traits de sa vie: mon père en

Hollande, surpris dans un dîner avec les directeurs par les conjurés

excités par le gouvernement lui-même; il harangue les soldats ivres et

brutaux, sans la moindre émotion. Un d'eux le met en joue, et le coup

est détourné par mon frère. Il leur parlait en français, à ces brutaux

de Hollandais. Le général français, de connivence avec les insurgés,

veut lui donner une escorte; il répond qu'il refuse l'escorte des

traîtres.

L'opération [14]--faisant déjeuner auparavant ses amis et les

médecins, donnant l'ouvrage à ses ouvriers. L'opération se fit en cinq

temps. Il dit, après le quatrième: «Mes amis, voilà quatre actes, que

le cinquième n'en fasse pas une tragédie.»

Je veux, l'année prochaine, en revenant, copier ici le portrait de mon

père.

--Un homme célèbre dit à un fanfaron jeune et impertinent, qui se

vantait de n'avoir jamais eu peur de rien: «Monsieur, vous n'avez donc

jamais mouché «la chandelle avec vos doigts!»

--Pense à affermir tes principes.--Pense à ton père et surmonte ta

légèreté naturelle; ne sois pas complaisant avec les gens à conscience

souple.

* * * * *

13 _septembre._--Voilà la lettre que j'écris à ma sœur [15] la veille

au soir de mon départ du Louroux:

«J'ai tardé jusque ce jour à te répondre, parce que je comptais

t'aller voir. Maintenant que je vais retourner à Paris pour des

choses importantes qui regardent ma peinture, je te transmets des

renseignements donnés par Félix. Comment que tu interprètes ma

conduite, sois persuadée que mes sentiments n'ont point changé;

j'espère te le prouver, quand je te verrai. Je veux seulement que

notre amitié soit de plus fondée à l'avenir sur l'intelligence claire

de nos droits respectifs... Je vais donc très incessamment retourner

à Paris, où je te retrouverai à la fin de ce mois, si tu ne changes

pas d'avis. J'ai été bien peiné de voir que tu n'aies pas cru devoir

répondre à la lettre que mon frère t'avait écrite, en même temps que

moi. J'en avais espéré un retour et une réconciliation, qui aurait fait

mon plus grand bonheur. Adieu, etc.»

--J'ai reçu ce soir une lettre de Piron [16] et de Pierret [17]: j'ai

pris subitement le parti de retourner à Paris. Il me semble, en partant

ainsi sans avoir le temps de me reconnaître, que je ne goûterai pas

assez d'avance le plaisir de revoir mes bons amis. Pierret, dans sa

lettre, me parle de ce que Félix m'avait touché dans sa dernière. Je

me trouve calmé sur tous ces articles, et je m'abandonne un peu à ce

que m'amèneront les circonstances. Je ne puis décidément renoncer à ma

sœur, surtout lorsqu'elle est abandonnée et malheureuse; je pense que

je n'aurai rien de mieux à faire que de confier ma position à Félix et

de le prier de m'indiquer un homme de loi, honnête avant tout, pour

avoir l'œil à mes affaires et à celles de mon frère.

--Je pars emportant des impressions pénibles sur la situation de mon

frère [18]. Je suis libre et jeune, moi; lui si franc et loyal, et

que le caractère dont il est revêtu devait placer au premier rang des

hommes estimables, vit entouré de brutaux et de canailles... Cette

femme a bon cœur, mais est-ce là seulement ce qu'il devait espérer

pour donner la paix à la fin de sa carrière agitée? Henri Hugues m'a

présenté sa position d'une manière que j'avais toujours sentie ainsi,

mais dont le sentiment s'était émoussé par l'habitude; je n'ose prévoir

qu'avec déchirement l'avenir qui l'attend... Quelle triste chose que de

ne pouvoir avouer sa compagne en présence des gens bien nés, ou d'être

réduit à se faire de ce malheur une arme à braver ce qu'il arrive à

nommer des préjugés!... Il y a eu avant-hier une espèce de bal précédé

d'un dîner qui a mis en lumière à mes yeux tout le désagrément de sa

position.

Ce matin l'oncle Riesener et son fils Henry sont partis. Cette

séparation, qui doit cependant être courte, m'a été pénible. Je me suis

attaché à Henry. Il est quelque peu ricaneur, d'une façon qui le fait

juger peu favorablement au premier abord, mais c'est un honnête homme.

Hier soir, cette veille de séparation, qui devait être sensible surtout

à mon frère, nous avons dîné tard et avec expansion. Avant-hier, jour

de ce dîner, je me suis raccommodé avec Lisette et ai dansé avec elle

assez avant dans la nuit, me trouvant avec la femme de Charles, Lisette

et Henry: j'ai éprouvé de fâcheuses impressions. J'ai du respect pour

les femmes; je ne pourrais dire à des femmes des choses tout à fait

obscènes. Quelque idée que j'aie de leur avachissement, je me fais

rougir moi-même, quand je blesse cette pudeur dont le dehors au moins

ne devrait pas les abandonner. Je crois, mon pauvre réservé, que ce

n'est pas la bonne route pour réussir auprès d'elles...

* * * * *

_Paris, mardi_ 24 _septembre._--Je suis arrivé hier dimanche matin.

J'ai fait un voyage désagréable sur la banquette et sur l'impériale par

un froid désagréable et une pluie battante. Je ne sais pourquoi le

plaisir que je me promettais à revoir Paris s'affaiblissait à mesure

que j'approchais. J'ai embrassé Pierret, et je me suis trouvé triste:

les nouvelles du jour en sont la cause. J'ai été dans la journée

voir mon tableau au Luxembourg et suis revenu dîner chez mon ami. Le

lendemain, j'ai vu Édouard [19] avec bien du plaisir; il m'a appris

qu'il cherchait avec ardeur d'après Rubens. J'en suis enchanté. Il lui

manquait surtout de la couleur, et je me suis réjouis de ces études qui

le conduiront à un vrai talent et à des succès que je désire si fort

lui voir obtenir. Il n'a rien obtenu au Salon: c'est pitoyable! Nous

nous sommes promis de nous voir cet hiver.

Sortant de chez lui, j'ai rencontré Champion [20], je l'ai revu avec

un vrai plaisir; puis j'ai revu Félix; nous nous sommes embrassés bien

tendrement.

Le soir au concours de l'académie.

--J'ai fait mes adieux à mon frère, le vendredi à deux heures environ,

près du bourg de Louans. J'étais très ému, il l'était aussi. J'ai plus

d'une fois tourné la tête; je me suis assis plus loin sur des bruyères,

l'âme remplie de sentiments divers. J'ai passé une soirée assez

ennuyeuse à Sorigny, en attendant la diligence, qui n'a passé que fort

tard.

* * * * *

_Paris_, 5 _octobre._--Bonne journée. J'ai passé la journée avec mon

bon ami Édouard.

Je lui ai expliqué mes idées sur le modelé: elles lui ont fait plaisir.

Je lui ai montré des croquis de Soulier [21].

J'avais été le matin avec Fedel [22] voir mon oncle Riesener, qui m'a

invité à dîner lundi prochain avec la famille. Je m'en promets du

plaisir.

Nous avons été tous trois et Rouget [23], que nous avons pris chez lui,

voir d'abord les prix exposés. Le torse et le tableau de Debay [24],

élève de Gros, élève couronné, m'ont dégoûté de l'école de son maître,

et hier encore j'en avais envie!...

Mon oncle a paru touché et charmé de mon tableau. Ils me conseillent

d'aller seul, et je m'en sens aujourd'hui une grande envie.

Chose unique, qui m'a tracassé toute la journée, c'est que je pensais

toujours à l'habit que j'ai essayé le matin et qui allait mal; je

regardais tous les habits dans les rues. Je suis entré avec Fedel à la

séance de l'Institut, où l'on a couronné les prix. Je suis revenu en

hâte dîner et ai retrouvé Édouard.

--J'aime beaucoup Fedel. Je regrette qu'il ne travaille pas plus

activement.

--Mon oncle m'a proposé de me mener chez M. Gérard, faire une aquarelle

d'après le _Paysage d'hiver_, d'Ostade, et le _Peintre dans son

atelier_, de je ne sais qui, et quelques autres petits Flamands encore.

--Voir à la poste pour étudier les chevaux.

--_Le roi Balthazar, fils de Nabuchodonosor, profane dans un grand

festin les vases sacrés enlevés à Jérusalem par son père..._ Au milieu

de ce festin sacrilège, parut une main qui écrivit en caractères

mystérieux et inintelligibles l'arrêt de ce prince, qui lui fut

expliqué par le prophète Daniel [25].

--_Gédéon défait les Madianites_ en faisant prendre à trois cents de

ses soldats des trompettes et des lampes renfermées dans des vases de

terre. Il entre la nuit au milieu de leur camp et donne lui-même le

signal avec une trompette; ses soldats firent retentir le son de leurs

trompettes dans tout le camp des Madianites qu'ils entouraient. En même

temps ils brisèrent les vases de terre qu'ils avaient dans l'autre

main et ils élevèrent la lampe qu'ils y avaient cachée. À cet éclat

et à leurs acclamations, les Madianites furent saisis d'épouvante et,

tournant leurs épées contre eux-mêmes, s'entre-tuèrent.

--_Pharaon fait jeter dans le Nil les enfants mâles des Hébreux._

--_Booz amène Ruth_, qui glanait auprès des moissonneurs qui se

reposaient et prenaient leur repas.

--_Une jeune Canadienne traversant le désert avec son époux est prise

par les douleurs de l'enfantement_ et accouche; le père prend dans ses

bras le nouveau-né [26].

--_Le comte d'Egmont conduit au supplice._ Tout ce peuple qui l'aime

se tait par peur. Le duc d'Albe, avec sa tête longue et sèche, peut

être là. L'échafaud de loin tendu de noir et les cloches en branle.

--_Alqernon Sidney condamné à mort._

* * * * *

_Mardi_ 8 _octobre._-Édouard me dit qu'il avait trouvé dans la même

maison deux ateliers qui pourraient nous convenir [27]. J'ai passé ma

journée dans les plus tristes quartiers du monde. J'étais tout trempé

de mélancolie.

J'ai vu Pierret le soir et j'ai pu apprécier plus à mon aise les

charmes de sa jolie bonne.

J'ai dîné, hier 7, chez mon oncle Riesener avec l'oncle Pascot [28], la

tante, Hugues, etc. Bonne journée.

Le dimanche 6, travaillé chez Champion, où je me congelais. Allé

avec lui dîner à Neuilly. Bonne partie, dont je conserverai agréable

souvenir. Champion est bon, malgré ses travers; il a bon cœur, et je

désire vivement le voir sortir de son bourbier.

Jeudi dernier, j'avais vu _Tancrède_[29] pour la troisième fois. J'y

ai éprouvé bien du plaisir. Mes douces impressions ont été gâtées par

une lettre de mon frère, que j'ai trouvée à mon arrivée. Le souvenir

m'en contrarie à tel point que je ne veux pas me rappeler ce que j'ai

éprouvé, ni étendre ici ce qu'il m'a dit.

--Il ne faut pas croire que parce qu'une chose avait été rebutée par

moi dans un temps, je doive la rejeter aujourd'hui qu'elle se présente.

Tel livre où on n'avait rien trouvé d'utile, lu avec les yeux d'une

expérience plus avancée, portera leçon.

J'ai porté ou plutôt mon énergie s'est portée d'un autre côté; je serai

la trompette de ceux qui feront de grandes choses.

Il y a en moi quelque chose qui souvent est plus fort que mon corps,

souvent est ragaillardi par lui. Il y a des gens chez qui l'influence

de l'intérieur est presque nulle. Je la trouve chez moi plus énergique

que l'autre. Sans elle, je succomberais..., mais elle me consumera

(c'est de l'imagination sans doute que je parle, qui me maîtrise et me

mène).

Quand tu as découvert une faiblesse en toi, au lieu de la dissimuler,

abrège ton rôle et tes ambages, corrige-toi. Si l'âme n'avait à

combattre que le corps! mais elle a aussi de malins penchants, et il

faudrait qu'une partie, la plus mince, mais la plus divine, combattît

sans relâche. Les passions corporelles sont toutes viles. Celles de

l'âme qui sont viles sont les vrais cancers: envie, etc.; la lâcheté

est si vile, qu'elle doit participer des deux.

Quand j'ai fait un beau tableau, je n'ai point écrit une pensée...

C'est ce qu'ils disent!... Qu'ils sont simples! Ils ôtent à la

peinture tous ses avantages. L'écrivain dit presque tout pour être

compris. Dans la peinture, il s'établit comme un point mystérieux entre

l'âme des personnages et celle du spectateur. Il voit des figures de

la nature extérieure, mais il pense intérieurement de la vraie pensée

qui est commune à tous les hommes, à laquelle quelques-uns donnent

un corps en l'écrivant, mais en altérant son essence déliée; aussi

les esprits grossiers sont plus émus des écrivains que des musiciens

et des peintres. L'art du peintre est d'autant plus intime au cœur

de l'homme qu'il paraît plus matériel, car chez lui, comme dans la

nature extérieure, la part est faite franchement à ce qui est fini et

à ce qui est infini, c'est-à-dire à ce que l'âme trouve qui la remue

intérieurement dans les objets qui ne frappent que les sens.

* * * * *

_Paris,_ 12 _octobre._--Je rentre des _Nozze_[30] tout plein de divines

impressions.

--J'ai vu M. H*** ce matin; je suis toujours troublé comme

un faible enfant. Quelle mobilité que celle de mon esprit! Un instant,

une idée dérange tout, renverse et retourne les résolutions les plus

avancées... Par un sentiment intérieur de bonne foi, je ne voudrais pas

paraître mieux que je ne suis, mais à quoi bon? Chaque homme s'inquiète

bien plus de la moindre de ses misères que des plus insignes calamités

d'une nation tout entière.

--Ne fais que juste ce qu'il faudra.--Tu t'es trompé: ton imagination

t'a trompé.

--Cette musique m'inspire souvent de grandes pensées. Je sens un grand

désir de faire, quand je l'entends; ce qui me manque, je crains, c'est

la patience. Je serais un tout autre homme, si j'avais dans le travail

la tenue de certains que je connais; je suis trop pressé de produire un

résultat.

--Nous avons dîné ensemble, Charles et Piron; puis aux Italiens. Comme

toutes ces femmes m'agitent délicieusement! Ces grâces, ces tournures,

toutes ces divines choses que je vois et que je ne posséderai jamais me

remplissent de chagrin et de plaisir à la fois [31].

--Je voudrais bien refaire du piano et du violon.

--J'ai repensé aujourd'hui avec complaisance à la dame des Italiens.

_Même soir, une heure et demie de la nuit._--Je viens de voir au milieu

de nuages noirs et d'un vent orageux briller un moment Orion dans le

ciel. J'ai d'abord pensé à ma vanité, en comparaison de ces mondes

suspendus; ensuite j'ai pensé à la justice, à l'amitié, aux sentiments

divins gravés au cœur de l'homme, et je n'ai plus trouvé de grand dans

l'univers que lui et son auteur. Cette idée me frappe. Peut-il ne pas

exister? Quoi! le hasard, en combinant les éléments, en aurait fait

jaillir les vertus, reflets d'une grandeur inconnue! Si le hasard eût

fait l'univers, qu'est-ce que signifieraient _conscience, remords_ et

_dévouement?_ Oh! si tu peux croire, de toutes les forces de ton être,

à ce Dieu qui a inventé le devoir, tes irrésolutions seront fixées.

Car, avoue que c'est toujours cette vie, la crainte pour elle ou pour

son aise, qui trouble tes jours rapides, qui couleraient dans la paix,

si tu voyais au bout le sein de ton divin Père pour te recevoir!

Il faut quitter cela et se coucher: mais j'ai rêvé avec grand plaisir...

--J'ai entrevu un progrès dans mon étude de chevaux.

* * * * *

_Mardi,_ 22 _octobre._--J'ai passé la soirée chez Félix, où j'ai dîné.

J'éprouve de la gêne avec mon neveu, surtout quand je me trouve avec

deux autres amis.

--En accompagnant Pierret chez lui pour son mal au genou, je me suis

reposé un moment; je voyais sa bonne de profil presque perdu: il est

d'une pureté, d'une beauté charmantes. Qu'un nez droit de cette façon

est contrastant avec un nez retroussé de la manière de sa femme! Il

fut un temps où au nombre de mes faiblesses était d'estimer comme

dispartagés de la nature les nez retroussés: le nez droit était une

compensation à beaucoup de désavantages. Il est de fait qu'ils sont

fort laids; c'est un instinct.

--Maintenant mon exiguïté corporelle me chagrine, comme toujours. Je ne

vois pas sans un sentiment d'envie la beauté de mon neveu... [32]. Je

suis ordinairement souffrant; je ne peux pas parler longtemps.

--J'ai admiré de nouveau ce soir le petit portrait de Félix, de

Riesener: il me fait envie. Je ne voudrais pourtant pas changer ce que

je peux faire pour cela, mais je voudrais avoir cette simplicité. Il

me semble si difficile, sans un travail tendu, de rendre ces yeux, cet

intervalle entre la paupière supérieure et ce qui la sépare du sourcil!

--Mardi dernier, c'était le 15, une petite femme, de dix-neuf ans,

appelée Marie, est venue le matin chez moi pour poser.

Je fus voir le soir Henri Hugues. J'ai lu avec lui la prise de

Constantinople, admiré l'héroïque courage de l'empereur Constantin

dernier.

--Le mercredi, lendemain, j'ai eu mes amis le soir. Nous avons bu

eau-de-vie brûlée et vin chaud.

--Je veux faire, pour la Société des Amis des arts, _Milton soigné par

ses filles_[33].

--J'ai dîné dimanche, avant-hier, chez M. de Conflans, que j'avais été

consulter quelques jours avant; je m'y suis amusé. Nous avons chanté la

partition des _Nozze._

--J'ai acheté _Don Juan._ J'ai repris mon violon.

--Je me laisse toujours aller à changer de couleur; je n'ai pas non

plus le sang-froid nécessaire. Je souffre pour le modèle; je n'observe

pas assez avant de rendre.

* * * * *

_Dimanche_ 27 _octobre._--Mon cher *** est de retour: je

l'ai embrassé aujourd'hui; le premier moment a été tout au bonheur

de le revoir. J'ai senti ensuite un serrement pénible. Comme je me

disposais à le faire monter dans ma chambre, je me suis souvenu d'une

maudite lettre dont l'écriture eût pu être reconnue... J'ai hésité...

Cela a déchiqueté le plaisir que j'avais à le revoir: j'ai usé de

subterfuges; j'ai feint d'avoir perdu ma clef, que sais-je? Enfin, j'ai

remis ordre. Il m'a quitté pour me reprendre le soir. Nous avons été

faire une promenade. J'espère que mon tort envers lui n'influera pas

sur ses relations avec.... Dieu veuille qu'il l'ignore toujours!

Et pourquoi, dans ce moment même, sens-je quelque chose comme de la

vanité satisfaite? S'il apprenait quelque chose, il serait désolé.

Il s'occupe de musique; cela me fait plaisir. Je me promets de bonnes

soirées. J'avais remarqué qu'il était difficile que des bonheurs sentis

vivement se reproduisissent avec les mêmes circonstances et les mêmes

personnes. Je ne vois pourtant pas ce qui empêcherait le retour de ces

charmantes intimités passées avec lui et dont j'ai si bien conservé la

mémoire. J'éprouve cependant une sorte de tristesse. Il est dans une

classe d'hommes qui ne sont pas miens. Je sais bien aussi ce qui me

tracasse sourdement, quand je me sens près de lui. C'est ce pourquoi je

me suis prononcé et dont je ne veux plus que le moins possible... J'en

ai parlé hier à X...; il pense comme moi: il y a de la duperie. Il nous

considère comme libres. Depuis cette conversation avec lui, je suis

plus libre de soucis.

J'ai dîné avec lui; puis Mme Pasta [34] dans _Roméo_[35], que j'ai

revu avec bien du plaisir.

--Hier, j'ai vu Édouard et Lopez [36] à l'atelier de Mauzaisse [37].

Superbe atelier. Il m'est venu à l'idée qu'il n'y avait pas besoin d'en

avoir de si beau pour faire de bonnes choses...; peut-être le contraire!

--J'étais encore à balancer ces jours-ci si j'irais voir la Dame des

Italiens; toutes les fois que j'y vais, j'y pense avec délices; j'en

rêve. C'est pour moi comme ces bonheurs impossibles à obtenir, et qu'on

n'a qu'à rêver, un souvenir de l'autre vie. Ce bonheur était peu vif

quand je le possédais, aujourd'hui il se colore par mon imagination;

c'est elle qui fait mes douleurs et mes joies.

--C'est, je crois, vendredi dernier que j'ai dîné chez l'oncle Pascot;

je n'avais pas bu beaucoup, mais assez pour être étourdi: c'est un doux

état, quoi que puissent dire les sévères. Félix y était; Henri y est

venu.

[1] Eugène Delacroix était venu passer ses vacances au Louroux, près de

Louans, dans l'arrondissement de Loches, en Touraine, chez son frère

aîné le général _Charles Delacroix_, ancien aide de camp du prince

Eugène, qui avait hérité de cette propriété de famille.

[2] A propos de cette «Lisette» qui occupait l'attention du jeune

peintre, Delacroix écrivait à son ami Pierret, le 18 août 1822: «Je

t'écris à une toise et demie de distance de la plus charmante Lisette

que tu puisses imaginer. Que les beautés de la ville sont loin de cela!

Ces bras fermes et colorés par le grand air sont purs comme du bronze;

toute cette tournure est d'une chasseresse antique. Dis à notre ami

Félix (Guillemardet) que malgré son antipathie pour les bas bleus, je

crois qu'il rendrait les armes à Lisette. Et, du reste, ce n'est pas la

seule; toutes ces paysannes me paraissent superbes. Elles ont des têtes

et des formes de Raphaël, et sont bien loin de cette fadeur blafarde

de nos Parisiennes. Mais, hélas! malgré quelques larcins, mes affaires

ont bien de la peine à avancer auprès de ma Zerlina! _Sævus amor._»

(_Corresp._, t. I, p. 89.)

[3] _Félix Guillemardet_, un des amis les plus intimes de Delacroix.

Son nom revient presque à chaque page, au commencement de ce journal.

[4] Le _Dante et Virgile_, exposé au Salon de 1822, a été au Luxembourg

et est maintenant au Louvre. Il fut acheté par l'État 1,200 francs.

Delacroix fut mis en relation avec le comte de Forbin, alors directeur

général des Musées royaux, pour la vente de ce tableau. Il lui écrivait

à ce propos: «Je désirerais en avoir 2,400 fr. Si cependant vous

trouviez ma demande exagérée, je m'en rapporte entièrement a ce que

vous jugerez convenable et possible en cette circonstance. J'ai trop à

me louer de votre active bonté pour récuser votre propre jugement sur

le prix d'un ouvrage que vous voulez bien voir avec intérêt et que vous

avez distingué de la foule.» (_Corresp._, t. I, p. 87.)

[5] Cette idée l'a poursuivi longtemps et à plusieurs reprises. Dès

1819, dans une lettre à Pierret, le malheur du Tasse le passionne.

Voici les différents tableaux qu'il fit sur ce sujet:

En 1824, il compose le premier qu'il finit et signe en 1825 pour M.

Formé. Il l'exposa au Salon de 1839 et à l'Exposition universelle de

1855. Vente Dumas fils, 1865, 14,000 fr.; vente Khalil-Bey, 1868,

16,500 fr.; vente Carlin, 1872, 40,000 fr.

Un dessin, signé et daté 1825, parut à l'Exposition posthume de

Delacroix, au boulevard des Italiens.

En 1827, il reprend le même sujet en changeant la composition; ce

tableau a été refusé au Salon de 1839. (V. _Catalogue illustré Robaut._)

[6] Avec sa fougue ordinaire, Delacroix s'était tout d'abord pris

de passion pour la chasse. «Je me plais beaucoup à chasser. Quand

j'entends le chien aboyer, mon cœur palpite avec force, et je cours

après mes timides proies avec une ardeur de guerrier qui franchit

les palissades et s'élance au carnage... Rien qu'en voyant tomber

un oisillon, on se sent ému et triomphant comme celui qui découvre

dans l'instant que sa maîtresse l'aime.» Mais cet enthousiasme dura

peu. L'année suivante (1819), il écrivait: «Décidément la chasse ne

me convient pas... Il faut se traîner et avec soi une arme lourde et

incommode à porter à travers les ronces... Il s'agit d'avoir pendant

des heures qui n'en finissent pas l'esprit dirigé vers un objet qui est

d'apercevoir le gibier.» Mais le découragement du chasseur n'éteint

pas la flamme de l'artiste: «Il y a bien à tout cela des compensations

telles que l'occasion saisie, le soleil levant et le plaisir enfin de

voir des arbres, des fleurs et des plaines riantes au lieu d'une ville

malpropre et pavée.» (_Corresp._, t. I, p. 17 et 40.)

[7] _Victoire Œben_, femme de Charles Delacroix, était la fille de

l'ébéniste _Œben_, qualifié de _fameux_ dans les catalogues des

grandes ventes du siècle dernier.

Eugène Delacroix n'avait que quinze ans quand il perdit sa mère. Il ne

parlait d'elle qu'avec une tendre et pieuse admiration: «J'ai perdu ma

mère sans la payer de ce qu'elle a souffert pour moi et de sa tendresse

pour moi.» (_Corresp._, t. I, p. 46.)

[8] _Philarète Chasles_, le brillant et inconsistant journaliste, le

collaborateur fécond des _Débats_, de la _Revue des Deux Mondes_ et de

la _Revue de Paris_, avait été le condisciple de Delacroix au lycée

Louis-le-Grand. Il nous a laissé du peintre, dans ses Mémoires, cette

rapide esquisse: «J'étais au lycée avec ce garçon olivâtre de front, à

l'œil qui fulgurait, à la face mobile, aux joues creusées de bonne

heure, à la bouche délicatement moqueuse. Il était mince, élégant de

taille, et ses cheveux noirs abondants et crépus trahissaient une

éclosion méridionale... Au lycée, Eugène Delacroix couvrait ses cahiers

de dessins et de bonshommes. Le vrai talent est chose tellement innée

et spontanée, que dès sa huitième et neuvième année, cet artiste

merveilleux reproduisait les attitudes, inventait les raccourcis,

dessinait et variait tous les contours, poursuivant, torturant,

multipliant la forme sous tous les aspects, avec une obstination

semblable à de la fureur.» (_Mémoires de Philarète Chasles_, t. I, p.

329.)

[9] Dès les premières années de son développement, Delacroix consacrait

à la lecture tout le temps que ses travaux lui laissaient libre. Dans

une lettre à Pierret du 30 août 1822, il écrivait: «Je n'ai jamais

autant qu'à présent éprouvé de vifs élans à la lecture des bonnes

choses; une bonne page me fait pour plusieurs jours une compagnie

délicieuse.» (_Corresp._, t. I, p. 90.)

[10] _Henri-François Riesener_, peintre miniaturiste, élève de Hersent

et de David, était fils de _Jean-Henri Riesener_, l'ébéniste célèbre

par ses beaux meubles en marqueterie. Il eut lui-même un fils, _Léon

Riesener_, cousin germain par conséquent d'Eugène Delacroix, peintre

d'histoire, auquel Delacroix laissa par testament sa maison de campagne

de Champrosay avec ses dépendances et les meubles qui la garnissaient.

Riesener encouragea son neveu Eugène Delacroix à ses débuts. Ce fut lui

qui lui conseilla l'atelier de Guérin.

[11] _Henri Hugues_ était un cousin de Delacroix; son nom reparaîtra

à maintes reprises dans le cours du Journal. Il existe de lui un très

beau portrait peint par Delacroix, dans la manière flamande, mais

ébauché seulement par parties. Ce portrait appartient actuellement à

madame Léon Riesener; il avait été offert par son mari au Louvre, qui,

nous ne savons pour quelle raison, le refusa.

[12] Dans le volume tiré à un petit nombre d'exemplaires et qui

contient les œuvres critiques d'Eugène Delacroix, on trouve ce

fragment extrait du _cahier manuscrit_ dont nous avons parlé plus haut:

«J'idolâtrais le talent de Gros, qui est encore pour moi, à l'heure

où je vous écris, et après tout ce que j'ai vu, un des plus notables

de l'histoire de la peinture. Le hasard me fit rencontrer Gros qui,

apprenant que j'étais l'auteur du tableau en question (_Dante et

Virgile_), me fit avec une chaleur incroyable des compliments qui,

pour la vie, m'ont rendu insensible à toute flatterie. Il finit par me

dire, après m'en avoir fait ressortir tous les mérites, que c'était du

Rubens châtié. Pour lui qui adorait Rubens, et qui avait été élevé à

l'école sévère de David, c'était le plus grand des éloges...» (EUGÈNE

DELACROIX, _Sa vie et ses œuvres_, Jules CLAYE, 1865, p. 52.)

[13] Voir _Introduction_, p. VI et VII.

[14] Delacroix fait allusion à une opération cruelle que son père dut

subir et durant laquelle il montra une énergie stoïque: c'était une

opération de «sarcocèle», d'autant plus redoutable qu'à cette époque on

ne la pratiquait que très rarement. Une plaquette, aujourd'hui presque

introuvable, contient le récit de cette tentative chirurgicale. Nous

avons pu mettre la main sur un exemplaire et nous en avons transcrit le

titre: _Opération de sarcocèle_, faite le 27 fructidor an V, au citoyen

Charles Delacroix, ex-ministre des relations extérieures, ministre

plénipotentiaire de la République française près celle Batave, par le

citoyen A.-B. Imbert-Delonnes, officier de santé... Publié par ordre du

Gouvernement, à Paris, à l'Imprimerie de la République. Frimaire an VI.

[15] Sa sœur _Henriette Delacroix_, plus âgée que lui de vingt ans,

avait épousé _M. de Verninac Saint-Maur_, ambassadeur de France à

Constantinople.

Cette lettre a trait à des difficultés qui s'étaient élevées entre

Charles, Eugène et M. de Verninac au sujet de leurs droits respectifs

dans la succession de leur mère.

[16] _Piron_ était un des ami les plus intimes de Delacroix. Il fut

administrateur des Postes, et à raison de son entente des affaires,

Delacroix devait l'instituer son légataire universel et le charger de

l'exécution de ses dernières volontés. Ce fut par ses soins que se

trouvèrent réunies en un volume tiré à un petit nombre d'exemplaires et

publié chez J. Claye, sous le titre: EUGÈNE DELACROIX, _sa vie et ses

œuvres_, les œuvres critiques de Delacroix, parues à la _Revue

des Deux Mondes_, à l'_Artiste_ et à la _Revue de Paris._

[17] Il nous paraît utile de rappeler, au début de ce Journal, les

liens d'étroite affection qui unissaient Eugène Delacroix à _Pierret._

La lecture du premier volume de la correspondance a pu édifier sur ce

point les fervents du maître; c'est ainsi que la plupart des lettres

de l'année 1832, pendant laquelle Delacroix fit son voyage au Maroc,

sont adressées à l'ami qui avait été son camarade d'enfance; tout ce

qui présente un caractère de confidence et d'intimité, le récit de ses

premières amours, de ses tentatives d'artiste, de ses déboires et des

luttes qu'il soutient, il l'adresse à Pierret.

_Pierret_ était le secrétaire de Baour-Lormian, et Delacroix, dans

maints passages de sa correspondance, parle avec émotion de cette

intimité: «Oui, j'en suis sûr, lui écrit-il, en 1818, la grande amitié

est comme le grand génie, le souvenir d'une grande et forte amitié est

comme celui des grands ouvrages des génies... Quelle vie ce doit être

que celle de deux poètes qui s'aimeraient comme nous nous aimons!»

Pierret mourut en 1854.

[18] Il s'agit ici _du général Delacroix_, qui avait vingt ans de

plus que le peintre. Ce passage serait incompréhensible, si l'on n'y

ajoutait, en manière d'éclaircissement, que l'artiste fait allusion a

une liaison douteuse, qu'il jugeait regrettable et peu digne de son

frère.

[19] Probablement _Édouard Guillemardet_, frère de Félix Guillemardet.

[20] _Champion_, camarade d'atelier de Delacroix, resté inconnu. Il ne

devait pourtant pas être sans valeur comme peintre, car nous trouvons

dans les notes de Léon Riesener sur son cousin ce passage: «Delacroix

m'a parlé de l'influence qu'un certain _Champion_ avait eue sur le

talent de Géricault lui-même et sur tous les élèves de l'atelier

Guérin.»

[21] _Soulier_ fut, avec Pierret et Félix Guillemardet, l'ami le plus

intime de Delacroix. Il le connaissait depuis 1816 et correspondait

assidûment avec lui. Ils avaient fait de la peinture ensemble, on

plutôt de timides essais. M. Burty reproduit dans une note placée au

bas de la première lettre de Delacroix à Soulier, cette indication

biographique donnée par Soulier lui-même: «Mes soirées étaient

consacrées à réunir quelques jeunes gens dans mon humble chambrette, la

plus haute de la place Vendôme, à l'hôtel du Domaine extraordinaire,

où j'étais surnuméraire et secrétaire de l'intendant, le marquis de la

Maison fort. Horace Raisson était dans mon bureau au secrétariat, et ce

fut lui qui m'amena Eugène Delacroix.» Il resta en relations suivies

avec Delacroix jusqu'à la mort du peintre: une lettre de 1862, adressée

par Delacroix à Soulier, montre ce qu'étaient leurs relations: «Je

pense, lui écrit Delacroix déjà gravement malade, aux moments heureux

où nous nous sommes connus et à ceux où nous avons joui si pleinement

de la société l'un de l'autre.»

[22] _Fedel_, architecte de grand mérite. «C'était un homme très actif,

très passionné en faveur de toute la jeunesse romantique et qui se

faisait le lien vivant, le trait d'union empressé, chaleureux, dévoué,

des artistes entre eux et des artistes avec les amateurs.» (Ernest

CHESNEAU, _Peintres et sculpteurs romantiques_, p. 82.)

[23] _Georges Rouget_, né en 1784, mort en 1869, élève de David,

qu'il aida même, dit-on, dans l'exécution de quelques-uns de ses

grands tableaux. Il avait débuté au Salon de 1812. Son œuvre

assez importante se compose principalement de grandes compositions

historiques et de portraits. En 1849, il posa, en même temps que

Delacroix, sa candidature à l'Académie des beaux-arts pour succédera à

_Garnier._ Ce fut Léon Cogniet qui fut élu.

[24] Peintre et sculpteur, né à Nantes, en 1804, _Debay_ remporta

le grand prix de peinture en 1824. L'opinion de Delacroix sur lui

semble s'être modifiée avec le temps, car il écrit en 1857: «Quoique

j'eusse désigné dans ma pensée un candidat que j'aurais désiré que

l'on choisît, je n'en aurais pas moins fait tous mes efforts pour

que l'on rendit à M. Debay une justice provisoire, en le plaçant

avantageusement sur les listes. Son mérite comme sculpteur et les

qualités qui distinguent son caractère l'auront, je n'en doute pas, mis

en évidence.» (_Corresp._, t. II, p. 118.)

[25] Dans tout le court de son Journal, Delacroix note à la suite de

ses lectures tous les sujets qui l'intéressent. Beaucoup de ces sujets

n'ont jamais été traités par lui.

[26] C'est le sujet du tableau «_Les Natchez_» commencé à cette époque

et qui ne parut qu'au Salon de 1835. Il fut mis en loterie à Lyon au

profit d'une œuvre de bienfaisance en 1838. (V. _Catalogue Robaut_,

n° 108.)

[27] Vert 1820, Delacroix avait établi son atelier, 22, rue de la

Planche, aujourd'hui rue de Varenne. Il ne quitta cet atelier qu'en

octobre 1823, pour s'installer rue Jacob.

[28] _Charles Pascot_, négociant, puis intendant de la duchesse de

Bourbon, avait épousé _Adélaïde-Denise Œben_, sœur cadette de la

mère d'Eugène Delacroix.

[29] _Tancrède_ opéra italien de Rossini.

[30] On sait quelle admiration Delacroix professait pour le génie de

Mozart. Cette reprise des _Noces_ le préoccupait, et il l'attendait

avec impatience, car le 30 août 1822, il écrivait à Pierret: «Dis-moi

si tu sais qui fait le rôle de la comtesse dans les _Nozze di Figaro_

que l'on joue à présent, depuis que Mme Mainvielle n'y est plus.» M.

Burty ajoute en note: «Les _Nozze_ furent données du 27 juillet au 14

septembre, quatre fois avec cette distribution: Almaviva, _Levasseur_;

Figaro, _Pellegrini_; Bartolo, _Profeti_; Bazilio, _Deville_; Antonio,

_Auletta_; Comtessa, _Bonini_; Suzanna, _Naldi_; Cherubino, _Cinti_;

Marcelina, _Goria_; Barberina, _Blangy._» (_Corresp._, t. I, p. 91.)

[31] Ces préoccupations amoureuses le hantaient depuis sa première

jeunesse. On pourrait rapprocher ce passage d'un fragment de lettre

adressée à Pierret le 21 février 1821: «Je suis malheureux, je n'ai

point d'amour. Ce tourment délicieux manque à mon bonheur. Je n'ai que

de vains rêves qui m'agitent et ne satisfont rien du tout. J'étais si

heureux de souffrir en aimant! Il y avait je ne sais quoi de piquant

jusque dans ma jalousie, et mon indifférence actuelle n'est qu'une vie

de cadavre.» (_Corresp._, t. I, p. 75.)

[32] Son neveu, _Charles de Verninac_, fils unique de sa sœur

Henriette, fut envoyé comme consul en Amérique et mourut en

cinquantaine à New-York, en 1834, des suites de la fièvre jaune qu'il

avait contractée à Vera-Cruz, à son retour de Valparaiso.

Charles de Verninac ressemblait à sa mère, qui était très belle et

d'une grande distinction. Eugène Delacroix, au contraire, était d'une

constitution délicate, et cet état de santé qui a commencé par de

longues fièvres, en 1820, a beaucoup influé sur l'ensemble de ses idées

pendant le cours de sa vie.

[33] Ce tableau fut, en effet, exposé à la Société des Amis des arts et

au Salon de 1827. Il fut acheté par le duc de Fitz-James et passa en

Angleterre. (Voir le _Catalogue Robaut._)

[34] «... Que ces Italiens me plaisent! Je me consume à écouter leur

belle musique et à dévorer des yeux leurs délicieuses actrices. Nous

avons une espèce de Ronzi à ce théâtre, qui est venue fort à propos

remplacer la nôtre, cette chère petite folle que j'ai bien regrettée,

c'est Mme Pasta. Il faut la voir pour se figurer sa beauté, sa noblesse

et son jeu admirable.» (_Corresp._, t. I, p. 86.)

[35] _Roméo e Giuletta_, opéra italien de Zingarelli.

[36] _Lopez_ ou _Lopès_, peintre, demeuré inconnu. On trouve mentionné

dans les catalogues des Salons de 1833 et 1835 le nom d'un Lopès, élève

de......y qui doit être le même que le peintre en question, ami de

jeunesse de Delacroix.

[37] _Jean-Baptiste Mauzaisse_, peintre de portraits et lithographe,

élève de Vincent, né en 1784, mort en 1844.

1823

_Paris, mardi_ 15 _avril_ 1823 [38].--Je reprends mon entreprise après

une grande lacune: je crois que c'est un moyen de calmer les agitations

qui me tourmentent depuis beaucoup de temps. Je crois voir que, depuis

le retour de ***, je suis plus troublé, moins maître de

moi. Je m'effarouche comme un enfant; tous les désordres s'y joignent,

celui de mes dépenses aussi bien que l'emploi de mon temps. J'ai pris

aujourd'hui plusieurs bonnes résolutions. Que ce papier, au moins, à

défaut de ma mémoire, me reproche de les oublier, folie qui n'eût servi

qu'à me rendre malheureux.

Si on ne remédie pas d'une manière à la position de ma sœur, je me

loge avec elle et vis avec elle. Ce que je demande le plus au ciel,

c'est de donner à mon neveu une grande ardeur pour le travail et cette

résolution extrême qu'inspire une position malheureuse et gênée. D'ici

à ce que cela se décide, je veux faire des armes; cela contribuera à

régler ma vie habituelle.

--J'ai aujourd'hui bien admiré la _Charité_ d'André del Sarte. Cette

peinture, en vérité, me touche plus que la _Sainte Famille_ de Raphaël.

On peut faire bien de beaucoup de façons... Que ses enfants sont

nobles, élégants et forts! Et sa femme, quelle tête et quelles mains!

Je voudrais avoir le temps de le copier; ce serait un jalon pour me

rappeler qu'en copiant la nature sans influence des maîtres, on doit

avoir un style _bien plus grand._

--Il faut absolument se mettre à faire des chevaux, aller dans une

écurie tous les matins; se lever de bonne heure et se coucher de même.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Je ne devais pas vous revoir, et tout s'est réveillé en moi! Par

bonté, vous ne m'avez pas reçu avec froideur. Que peut-il en arriver

des tourments infinis qui ont déjà commencé pour moi? Un partage! Quels

que soient vos sentiments pour un autre, il est votre ami et celui de

votre famille. Mais me promènerai-je sous vos fenêtres pendant qu'il

sera près de vous?... J'avais compté sur ma fermeté, et vous avez tout

détruit. N'importe! Privé de vous voir, je conserverai bien chèrement

le souvenir de votre dernier adieu. Souvenez-vous aussi d'un tendre

ami.»

«Que prétendez-vous en m'accueillant comme vous avez fait? Me rendre ma

folie!»

[38] Delacroix, dans sa jeunesse, écrivait son journal d'une manière

intermittente. Le décousu de sa vie, ses préoccupations d'art, un

labeur incessant et concentré absorbaient ses loisirs et sa pensée.

De là des lacunes fréquentes dans les notes qui se rapportent à cette

période.

* * * * *

_Vendredi_ 16 _mai._--C'est samedi 10 que je l'ai revue; je ne mettrai

pas comment elle m'a reçu: je m'en souviendrai. Cela m'a troublé...

Je suis maintenant tout à fait calme. La jalousie commençait à gronder.

J'ai le jour même dîné avec Pierret.

--Le lendemain matin, Bompart vient m'entretenir du concours projeté

qu'il m'a présenté sous les plus belles couleurs du monde.

Aujourd'hui, _vendredi,_ 16 _mai_, j'ai vu Laribe et lui ai porté

la rédaction que j'avais tirée de l'histoire de France. Ce que je

prévoyais arrive; on retardera, on amoindrira l'idée, et on élaguera

parmi les concurrents. Je lui ai parlé sans façon, peut-être trop. Je

me suis rejeté sur la promesse de commande pour une église, mais en

homme qui n'y compte guère; il m'a répondu en homme qui ne veut guère

faire de même.

--Fortifie-toi contre la première impression; conserve ton sang-froid.

Ni les promesses brillantes de tes meilleurs amis, ni les offres de

service des puissants, ni l'intérêt qu'un homme de mérite te témoigne

ne doivent te faire croire à rien de réel dans tout ce qu'ils te

diront; _quant à l'effet_, j'entends, parce que beaucoup de prometteurs

ont de bonnes intentions en vous parlant, comme les faux braves, ou les

gens qui se mettent en colère à la manière des femmes, et dont toute

l'effervescence se calme considérablement à l'approche de l'action. De

ton côté, sois prudent dans l'accueil que tu fais toi-même, et surtout

point de ces prévenances ridicules, fruits seulement de la disposition

du moment.

--L'habitude de l'ordre dans les idées est pour toi la seule route au

bonheur; et pour y arriver, l'ordre dans tout le reste, même dans les

choses les plus indifférentes, est nécessaire.

--Que je me sens faible, vulnérable et ouvert de tous côtés à la

surprise, quand je suis en face de ces gens qui ne disent pas les

paroles par hasard, et dont la résolution est toujours prête à soutenir

le dire par l'action!... Mais y en a-t-il, et ne m'a-t-on pas pris

souvent pour un homme ferme?

Le masque est tout. Il faut convenir que je les crains; et est-il rien

de plus flétrissant que d'avoir peur? L'homme le plus ferme par nature

est poltron, quand ses idées sont flottantes; et le sang-froid, la

première défense, ne vient que de ce que la surprise n'a point d'accès

dans une âme qui a tout vu d'avance. Je sais que cette détermination

est immense, mais à force d'y revenir, on fait naturellement une grande

partie du chemin.

--J'ai vu mardi dernier Sidonie. Il y a eu quelques moments ravissants.

Qu'elle était bien, nue et au lit! Surtout des baisers et des approches

délicieuses...

Elle revient lundi.

--Géricault est venu me voir le lendemain mercredi. J'ai été ému à son

abord [39]: sottise! De là au manège royal, dont je n'attends pas grand

fruit; puis été voir Cogniet.

--Le soir chez les Fielding [40].

--Hier jeudi, Taurel [41] venu me voir; il m'a donné envie de l'Italie

et longue conversation à Monceaux et au retour. Quelques-unes des idées

ci-dessus en sont le fruit.

--Aujourd'hui, reçu une lettre de Philarète, qui a couru après moi.

--Voici quelques-unes des folies que j'écrivais, il y a quelques

jours, au crayon, tout en travaillant à mon tableau de _Phrosine

et Melidor._[42] C'était à la suite d'une narration de jouissances

éprouvées qui m'avait donné une dose passable de mauvaise humeur.

«Pourquoi ne m'avez-vous pas reçue froidement comme vous m'aimez?

Quels droits ai-je sur vous? Pourquoi avoir demandé de m'amener? Vous

me dites de vous aller voir! Quel partage, ô ciel! Quelle folie! en

sortant de vous voir, je me suis flatté que vos yeux m'avaient dit

vrai. Il fallait me traiter en ami: c'était bien le moins. D'ailleurs

qu'ai-je demandé? Je serais un misérable, si j'étais revenu chez

vous avec l'espoir de vous aimer et d'être aimé. Je croyais avoir

tout surmonté; je comptais surtout sur votre aide. Qu'est-ce qu'ont

voulu dire vos yeux? Vous avez eu la cruauté de me donner un baiser!

Pensez-vous que je vivrai avec cet homme, si je me mets à vous

aimer?... et que je le souffrirai près de vous? Ou par pitié, sans

doute, vous lui accorderez tout? Cette pitié-là n'accommode pas un

cœur aimant... mon cœur n'est pas si compatissant... Vous me méprisez

donc?...»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ici je ne suis plus fou.--Socrate dit qu'il faut combattre l'amour par

la fuite.

--Il faudrait lire _Daphnis et Chloé_: c'est un des motifs antiques

qu'on souffre le plus volontiers.

--Ne pas perdre de vue l'allégorie de _l'Homme de génie aux portes

du tombeau_, et de _la Barbarie qui danse autour des fagots_, dans

lesquels les Omar musulmans et autres jettent livres, images vénérables

et _l'homme_ lui-même. Un œil louche l'escorte à son dernier soupir,

et la harpie le retient encore par son manteau ou linceul. Pour lui,

il se jette dans les bras de la Vérité, déité suprême: son regret est

extrême, car il laisse l'erreur et la stupidité après lui, mais il

va trouver le repos. On pourrait le personnifier dans la personne du

Tasse: ses fers se détachent et restent dans les mains du monstre. La

couronne immortelle échappe à ses atteintes et au poison qui coule de

ses lèvres sur les pages du poème.

* * * * *

_Samedi, mai_ 1823.--Je rentre d'une bonne promenade avec mon cher

Pierret; nous avons bien parlé de toutes ces bonnes folies qui nous

occupent tant. Je suis possédé à présent de la fine tournure de la

camériste de Mme ***. Depuis qu'elle est installée dans la

maison, je la saluais amicalement. Avant-hier soir, je la rencontrai

sur le boulevard; je venais de faire des visites infructueuses; elle

donnait le bras aune femme en service aussi chez sa maîtresse. Il me

prit une forte tentation de les prendre sous le bras. Mille sottes

considérations se croisaient dans ma tête, et je m'éloignais toujours

d'elles, en me disant que j'étais un sot et qu'il fallait profiter de

l'occasion... lui parler un peu, prendre les mains, que sais-je?...

Enfin faire quelque chose... Mais sa camarade..., mais deux femmes

de chambre sous le bras... Je ne pouvais guère les mener prendre des

glaces chez Tortoni. Je marchai néanmoins d'un pas plus précipité

jusque chez M. H***, où je m'informai de son retour; puis

enfin..., quand il n'était plus temps de les retrouver, je courus sur

leurs traces et parcourus inutilement le boulevard.

--Hier, je fus avec Champmartin [43] étudier les chevaux morts.

En rentrant, ma petite Fanny était chez la portière; je m'installe,

je cause une grande heure et je m'arrange pour remonter en même

temps qu'elle. Je sentais par tout mon cœur le frisson favorable et

délicieux qui précède les bonnes occasions. Mon pied pressait son pied

et sa jambe. Mon émotion était charmante. En mettant le pied sur la

première marche de l'escalier, je ne savais encore ce que je dirais,

ce que je ferais, mais je pressentais qu'il y aurait quelque chose de

décisif; je la pris doucement par la taille. Arrivé sur son palier,

je l'embrassai avec ardeur et je pressai sur ses lèvres; elle ne me

repoussa point. Elle craignait, disait-elle, d'être vue. Aurais-je dû

pousser plus avant? Mais que les mots sont froids pour peindre les

émotions! Je la baisais et la rebaisais, je la tirais sans cesse à

moi; enfin je l'abandonnai me promettant de la revoir le lendemain.

Hélas! c'est aujourd'hui, je n'ai eu tout le jour que cette pensée; je

l'ai vue, je ne sais où elle veut en venir. Elle a paru se dérober à

moi ou feindre de ne pas me voir... Ce soir, dans ce moment, ma porte

est entr'ouverte... J'espère je ne sais quoi,... ce qui peut arriver.

J'entrevois une infinité d'obstacles. Mais que ce serait doux!... Ce

n'est pas de l'amour. Ce serait trop pour elle; c'est un singulier

chatouillement nerveux qui m'agite, quand je pense qu'il est question

d'une femme, car elle n'est vraiment pas séduisante... Je conserverai

cependant le souvenir délicieux de ses lèvres serrées par les miennes.

Je veux lui écrire un petit billet qui nécessite une réponse, puis un

autre; il ne faut rien écrire qu'elle puisse prendre au sérieux. Je lui

dirai simplement, vu les rares occasions que nous avons, de m'écrire

quand je pourrai voir ce portrait qu'elle a promis de me faire voir. O

folie! folie! folie qu'on aime et qu'on voudrait fuir. Non! ce n'est

pas le bonheur! C'est mieux que le bonheur, ou c'est une misère bien

poignante. Malheureux! Et si je prenais pour une femme une véritable

passion! Mon lâche cœur n'ose préférer la paix d'une âme indifférente à

l'agitation délicieuse et déchirante d'une passion orageuse. La fuite

est le seul remède. Mais on se persuade toujours qu'il sera temps de

fuir, et l'on serait au désespoir de fuir, même son malheur.

--J'ai été le soir avec Pierret retoucher un tableau de famille que

le pauvre père Petit finissait en mourant. J'ai éprouvé un sentiment

pénible au milieu de ce modeste asile d'un pauvre vieux peintre qui

ne fut pas sans talent et à la vue de ce malheureux ouvrage de sa

vieillesse languissante.

--Je me suis décidé à faire pour le Salon des scènes du _Massacre de

Scio_[44].

[39] Delacroix a retracé d'autre part, dans le cahier manuscrit dont

nous avons déjà parlé, le caractère de ses relations avec _Géricault_:

«Quoiqu'il me reçût avec familiarité, la différence d'âge et mon

admiration pour lui me placèrent, à son égard, dans la situation d'un

élève. Il avait été chez le même maître que moi, et, au moment où je

commençais, je l'avais déjà vu, lancé et célèbre, faire à l'atelier

quelques études. Il me permit d'aller voir sa _Méduse_ pendant qu'il

l'exécutait dans son atelier bizarre près des Ternes. L'impression

que j'en reçus fut si vive qu'en sortant je revins toujours courant

et comme un fou jusqu'à la rue de la Planche que j'habitais alors.»

(EUGÈNE DELACROIX, _Sa vie et ses œuvres_, p. 61.)

[40] Il s'agit ici des quatre Anglais, les frères _Fielding, Théodore,

Copley, Thalès_ et _Nathan_, tous artistes, aquarellistes de talent.

Le plus célèbre est _Copley._ Ce fut _Thalès Fielding_ qui se lia le

plus intimement avec Delacroix, pendant un séjour qu'il fit à Paris en

1823. M. Léon Riesener, dans ses notes sur Delacroix, donne des détails

assez piquants sur la communauté d'existence des deux artistes: «Pour

faire du café le matin, on ajoutait de l'eau et un peu de café sur

le marc de la veille, dans l'unique bouilloire, jusqu'à ce qu'on fût

forcé de la vider. De temps en temps on avait un gigot en provision,

dans l'armoire, auquel on coupait des tranches pour les rôtir dans

la cheminée. Mais un jour les deux amis, partageant ce déjeuner, se

fâchèrent. Fielding disait très sérieusement qu'il descendait du roi

Bruce. Delacroix l'appelait «Sire». Mais Fielding ne pouvait sur ce

sujet admettre la plaisanterie et se fâcha pour toujours.» (_Corresp._,

t. I, p. 23.)

[41] _François Taurel_, peintre de marines, né à Toulon en 1787, mort à

Paris en 1832.

[42] Le tableau dont parle ici Delacroix est sans doute resté inachevé,

car il ne se retrouve pas dans l'œuvre du maître et ne figure pas au

catalogue Robaut.

Sous ce même titre, Prud'hon exposa au Salon de l'an VI une gravure

célèbre, dont la composition dramatique peut avoir tenté l'imagination

toujours en éveil de Delacroix. _Phrosine et Melidor_ est également le

titre d'un opéra-comique en trois actes, de Méhul, dont le poème fort

médiocre est d'Arnault, et qui fut représenté pour la première fois en

1794. Il se peut qu'après avoir vu jouer cette pièce, Delacroix ait

songé à en tirer un sujet de tableau.

En l'absence de tout document, il est impossible de se prononcer entre

ces deux hypothèses.

[43] Peintre de portraits, né à Bourges en 1797, élève de Guérin. Ce

fut à l'atelier de Guérin que Delacroix se lia avec Champmartin.

[44] Ici apparaît pour la première fois l'idée de ce tableau, il fut

exposé au Salon de 1824, acheté par l'État 6,000 francs; il reparut à

l'Exposition universelle de 1855. Il appartient maintenant au Musée du

Louvre.

* * * * *

_Lundi_ 9 _juin._--Pourquoi ne pas profiter des

contrepoisons de la civilisation, les bons livres? Ils

fortifient et répandent le calme dans l'âme. Je ne

puis douter de ce qui est véritablement bien, mais au

milieu des fanatiques et des intrigants, il faut de la

réserve.

--On se reproche trop souvent d'avoir changé: c'est la chose qui a

changé. Quelle chose plus désolante? J'ai deux, trois, quatre amis: eh

bien! je suis contraint d'être un homme différent avec chacun d'eux,

ou plutôt de montrer à chacun la face qu'il comprend. C'est une des

plus grandes misères que de ne pouvoir jamais être connu et senti tout

entier par un même homme; et quand j'y pense, je crois que c'est là la

souveraine plaie de la vie: c'est cette solitude inévitable à laquelle

le cœur est condamné. Une épouse qui est de votre force est le plus

grand des biens. Je la préférerais supérieure à moi de tous points,

plutôt que le contraire.

* * * * *

_Dimanche_ 9 _novembre._--Revu l'amie. Elle est venue à mon atelier;

je suis bien plus tranquille et pourtant bien délicieusement atteint.

Je lui suis médiocrement cher (comme amant s'entend), car je suis

convaincu qu'elle a pour moi presque tout le tendre attachement que

j'ai pour elle. Singulière émotion! Chère femme, au moins ne réveille

pas dans mon cœur de nouveaux tourments... Je trouvai tant de choses à

lui dire, quand je ne l'eus plus. Il m'a semblé qu'avec le secret tout

était dit, puisqu'il s'agit de ne plus faire un malheureux. Mais je ne

veux plus qu'on me dise qu'on m'aime et qu'on ait en même temps des

procédés pour un autre... J'ai vu Piron également ce soir-là... Je la

reverrai jeudi.

Dieu! que de choses en arrière! Et ma petite Émilie [45]... Elle est

déjà oubliée, je n'en ai pas fait mention; j'y ai trouvé de doux

moments...

C'est lundi dernier que j'avais été chez elle: ce jour, j'avais été

voir Regnier [46], chez qui j'ai revu une esquisse de Constable [47]:

admirable chose et incroyable!

--J'ai arrêté cette semaine une composition de _Scio_ et presque celle

du _Tasse_.[48]

* * * * *

10 _novembre._--«Je voudrais qu'une femme ait la franchise, avec

un homme qui est son ami, de s'expliquer comme le font deux hommes

ensemble. Pourquoi êtes-vous venue rue de Grenelle? C'est plus que des

procédés. Ce que je hais le plus, c'est l'incertitude. Dis-moi, chère

amie, que nous te sommes également chers. Et pourquoi rougir? La femme

est-elle autrement faite que nous? Est-ce que nous nous faisons grand

scrupule de faire notre cour à un objet qui nous captive momentanément?

Enfin, fais ta profession d'amour. Dis que ton cœur est assez vaste

pour deux amis, car ni l'un ni l'autre n'est amant; je ne serai pas

jaloux, et je ne me regarderai pas comme coupable en te possédant.

C'est de toutes les manières que je voudrais m'emparer de toi. Avec

quelles délices je t'ai pressée sur mon cœur! Toi-même, tes accents

étaient vrais. Tu me dis: «Qu'il y a longtemps, cher ami, que je ne

t'ai vu ainsi!» Mais quoi, ne jamais te voir! Ne pourrai-je, du moins,

si tu es malade, aller moi-même savoir de tes nouvelles? N'y a-t-il pas

quelque moyen?.....»

Et toi, mon pauvre ami? tu es à plaindre. On n'éprouve pas ce que tu

éprouves... Je crois être plus heureux, parce que je me contente de

moins... Elle ne nous voit pas coupables du tout en nous abandonnant

l'un à l'autre. «Je me mets à votre discrétion», a-t-elle dit.

Ce que je désire vivement, c'est qu'il puisse cesser de l'aimer. Ce

jeudi, je l'attends avec bien de l'impatience; mais après, il n'y en

aura plus; mais elle-même, elle se résout bien facilement à se passer

de moi! Qu'elle me le dise elle-même, et je serai tranquille.

* * * * *

_Même jour._--«Bonne et chère J..., j'use de tous les privilèges de mes

vacances pour me donner la consolation de vous écrire, en attendant

celle de vous voir. Ce jeudi, j'y pense beaucoup trop pour un homme

qui n'en veut pas souvent de semblables. Quels doux et cruels moments

pour moi, bonne amie! Il me semble que ma lettre va vous ennuyer.

N'imaginez pas que je ne vous écrive que pour envoyer mes rêveries,

bien tristement (_dans tout cela, ma tristesse vient de ce que, comme

son véritable ami avant tout, je ne puis la voir, etc._) et chèrement

méditées, hélas! à cette même place où je vous ai vue hier si bonne

pour moi. Je veux vous demander une chose sur laquelle je n'ai pas

insisté. Soyez assez bonne pour venir demain...

«Je suis un grand et indigne indiscret: mais pensez que vous devez

m'oublier après ce jeudi..... Ah! pourquoi, bonne J..., n'être pas

entièrement franche avec moi? Pourquoi n'être pas tout à fait l'amie

de celui dont le cœur sera toujours plein de votre chère image, et qui

donnerait tout pour vous? Quel doux sentiment vous m'inspirez! Mais

n'appuyons pas sur tous ces sentiments-là. Il y a tant d'affections

délicates dans tout, et singulières dans tout ceci, que la tête s'y

perd, quand on veut s'en rendre compte: il n'y a que le cœur dont

l'instinct soit sûr; il ne m'a jamais trompé sur le degré d'intérêt

qu'on me porte.

«Adieu! Adieu donc! Je compte beaucoup sur vos bontés: vous savez aussi

que nous avons des articles à dresser, puis mille choses à nous dire,

dont je ne me suis souvenu qu'au moment où je vous ai quittée. Tout

cela demande bien du temps.

«Mes sottises me font rougir de pitié... Que cette vie est triste!

toujours des entraves à ce qui serait si doux! Quoi! si vous tombiez

malade, je ne pourrais aller moi-même vous demander de vos nouvelles et

vous voir à votre chevet! Enfin! il en est ainsi... et adieu encore une

fois, et la plus tendre et la plus sûre amitié pour la vie.»

[45] _Émilie Robert_ était son modèle favori qui posa pour le torse

de la femme traînée par le giaour à la queue de son cheval dans le

_Massacre de Scio._

[46] Peintre, camarade d'atelier de Delacroix, demeuré inconnu.

[47] L'admiration de Delacroix pour Constable se maintint égale dans

tout le cours de sa carrière. Dans une très belle lettre sur l'École

anglaise de peinture, adressée à Th. Silvestre, et datée de 1858,

l'artiste écrivait: «Constable, homme admirable, est une des gloires

anglaises. Je vous en ai déjà parlé et de l'impression qu'il m'avait

produite au moment où je peignais le _Massacre de Scio._ Lui et Turner

sont de véritables réformateurs. Ils sont sortis de l'ornière des

paysagistes anciens. Notre école, qui abonde maintenant en hommes de

talent dans ce genre, a grandement profité de leur exemple. Géricault

était revenu tout étourdi de l'un des grands paysages qu'il nous a

envoyés.» (_Corresp._, t. II, p. 193.)

[48] Le Journal marque suffisamment l'intérêt qu'il prenait à cette

composition du _Tasse._ Dès 1819 il écrivait à Pierret: «N'est-ce

pas que cette vie du Tasse est bien intéressante? Que cet homme a dû

être malheureux! Qu'on est rempli d'indignation contre ces indignes

protecteurs qui l'opprimaient sous le prétexte de le garantir contre

ses ennemis, et qui le privaient de ses chers manuscrits!... On pleure

sur lui. On s'agite sur sa chaise en lisant cette vie: les yeux

deviennent menaçants, les dents se serrent de colère!» (_Corresp._, t.

I, p. 42.)

Voir le _Catalogue Robaut_, n° 88.

17 _décembre._--«Je n'ai reçu qu'à présent votre lettre. Depuis

quelques jours je me tenais chez moi et n'étais pas allé à mon atelier.

Oui, votre souvenir me sera toujours cher, et ce que vous souffrez, je

le souffre avec vous; j'ai aussi mes ennuis et une lutte à souffrir

contre des adversités de plus d'une espèce. Le temps, la nécessité,

tout me presse et me harcèle: Ne joignez pas à ces maux celui de croire

que je suis indifférent à ce qui vous touche. Vous avez bien voulu

dernièrement vous intéresser à moi, quoique infructueusement. J'aurais

été vous voir si je n'avais craint qu'à cette occasion vous ne preniez

ma visite pour un simple acte de politesse, comme tout le monde

s'en rend. Ici je peux en remercier de tout mon cœur une amie. Vous

pouvez croire que je n'ai pas attendu votre lettre pour savoir de vos

nouvelles. Votre pauvre enfant! Je vous plains bien! Adieu! Ma triste

figure ne serait guère pour vous apporter quelques consolations. Adieu

et tendre attachement.»

* * * * *

22 ou 23 _décembre, mardi, à minuit._--Je rentre chez moi dans des

sentiments de bienveillance et de résignation au sort. J'ai passé la

soirée avec Pierret et sa femme au coin de leur modeste feu. Nous

prenons notre parti sur notre pauvreté: et au fait, quand je m'en

plains, je suis hors de moi, hors de l'état qui m'est propre. Il faut,

pour la fortune, une espèce de talent que je n'ai point, et quand on ne

l'a point, il en faudrait un autre encore pour suppléer à ce qui manque.

Faisons tout avec tranquillité; n'éprouvons d'émotions que devant les

beaux ouvrages ou les belles actions... Travaillons avec calme et

sans presse. Sitôt que la sueur commence à me gagner et mon sang à

s'impatienter, tiens-toi en garde: la peinture lâche est la peinture

d'un lâche.

--Je vais demain chez Leblond [49], le soir. J'aime bien ces soirées

et aussi beaucoup Leblond, c'est un bon ami.

--J'ai été en soirée chez Perpignan [50], samedi dernier. Thé à

l'anglaise, punch, glaces, etc., jolies femmes...

--Je travaille à mes sauvages. Demain mercredi, j'ai Émilie.

* * * * *

_Mardi_ 30 _décembre._--Aujourd'hui avec Pierret: j'avais rendez-vous

aux Amis des arts, pour aller voir une galerie de tableaux, presque

tous italiens, parmi lesquels est le _Marcus Sextus_ de M. Guérin; nous

nous sommes attardés, pensant n'avoir que ce seul tableau à voir, et

que nous trouverions ces vieux tableaux à l'ordinaire. Au contraire,

peu de tableaux, mais supérieurement choisis, et _par-dessus tout_

un carton de Michel-Ange... O sublime génie! que ces traits presque

effacés par le temps sont empreints de majesté!

J'ai senti se réveiller en moi la passion des grandes choses.

Retrempons-nous de temps en temps dans les grandes et belles

productions! J'ai repris ce soir mon _Dante_; je ne suis pas né

décidément pour faire des tableaux à la mode.

En sortant de là, nous avons été chez un teinturier, où nous avons

vu une fille dont la tournure et la tête sont admirables et étaient

tout en harmonie avec les sentiments que ces beaux ouvrages italiens

m'avaient inspirés.

Je retournerai, si je puis, souvent là. Il y a des portraits vénitiens

admirables... Un Raphaël et un Corrège... Oh! la belle _Sainte Famille_

de Raphaël!

--Ce soir, Félix est venu chez moi; il était arrivé ce matin ou hier

soir. Le bon ami! nous avons bien amicalement causé toute la soirée.

--La _Saint-Sylvestre._[51] L'année va finir.

--C'était le 27... Dîné avec Édouard et Lopez, chez le restaurateur. Le

soir ils m'ont présenté chez M. Lelièvre, leur ami.[52] J'ai reconduit

Édouard jusqu'à sa porte. Beaucoup de bonne causerie et d'amitié.

--J'ai vendu ces jours-ci à M. Coutan [53], l'amateur de Scheffer, mon

tableau exécrable de _Ivanhoë..._ Le pauvre homme! et il dit qu'il m'en

prendra quelques-uns encore; je serais d'autant plus tenté de croire

qu'il n'est pas émerveillé de celui-ci.

--Il y a quelques jours, j'ai été le soir chez Géricault [54]. Quelle

triste soirée! il est mourant; sa maigreur est affreuse; ses cuisses

sont grosses comme mes bras; sa tête est celle d'un vieillard mourant.

Je fais des vœux bien sincères pour qu'il vive, mais je n'espère

plus. Quel affreux changement! Je me souviens que je suis revenu

tout enthousiasmé de sa peinture: _surtout une étude de tête du

carabinier..._ s'en souvenir; c'est un jalon. Les belles études! Quelle

fermeté! quelle supériorité! et mourir à côté de tout cela, qu'on a

fait dans toute la vigueur et les fougues de la jeunesse, quand on ne

peut se retourner sur son lit d'un pouce sans le secours d'autrui!...

* * * * *

_Sans date_[55].-La question sur le beau [56] se réduit à peu près à

ceci: Qu'aimez-vous mieux d'un bon ou d'un tigre? Un Grec et un Anglais

ont chacun une manière d'être beau qui n'a rien de commun.

C'est l'idée morale des choses qui nous effraye; un serpent nous fait

horreur dans la nature, et les boudoirs de jolies femmes sont remplis

d'ornements de ce genre: tous les animaux en pierre que nous ont

laissés les Égyptiens, des crapauds, etc.

Souvent une chose, dans la nature, est pleine de caractère, par le peu

de prononcé ou même de caractère qu'elle semble avoir au premier coup

d'œil.

Le docteur Bailly met en principe: «La preuve que nos idées sur la

beauté de certains peuples ne sont pas fausses, c'est que la nature

semble donner plus d'intelligence aux races qui ont davantage ce que

nous regardons comme la beauté.» Mais les arts ne sont pas ainsi; car

si le Grec était plus beau à représenter que l'Esquimau, l'Esquimau

serait plus beau que le cheval, qui a moins d'intelligence dans

l'échelle des êtres. Mais tout est si bien né dans la nature que notre

orgueil est extrême. Nous bâtissons un monde sur chaque petit point

qui nous entoure. La rage de tout expliquer nous jette dans d'étranges

bévues. Nous disons que nos voisins ont mauvais goût, et le juge en

cela, c'est notre propre goût; car nous savons aussi que tous les

autres voisins nous condamnent.

Nos peintres sont enchantés d'avoir un beau idéal tout fait et en

poche qu'ils peuvent communiquer aux leurs et à leurs amis. Pour

donner de l'idéal à une tête d'Égyptien, ils la rapprochent du profil

de l'Antinoüs. Ils disent: «Nous avons fait notre possible, mais si

ce n'est pas plus beau encore, grâce à notre correction, il faut s'en

prendre à cette nature baroque, à ce nez épaté, à ces lèvres épaisses,

qui sont des choses intolérables à voir.» Les têtes de Girodet sont un

exemple divertissant dans ce principe; ces diables de nez crochus, de

nez retroussés, etc., que fabrique la nature, le mettent au désespoir.

Que lui coûtait-il... de faire tout droit? Pourquoi des draperies se

permettent-elles de ne pas tomber avec la grâce horizontale des statues

antiques?... Telle n était pas la méthode antique. Ils exagéraient au

contraire, pour trouver l'idéal et le grand. Le laid souverain, ce sont

nos conventions et nos arrangements mesquins de la grande et sublime

nature... Le laid, ce sont nos têtes embellies, nos plis embellis,

l'art et la nature corrigés par le goût passager de quelques nains, qui

donnent sur les doigts aux anciens, au moyen âge, et à la nature enfin.

Le terreux et l'olive ont tellement dominé leur couleur, que la nature

est discordante à leurs yeux, avec ses tons vifs et hardis.

L'atelier est devenu le creuset où le génie humain, à son apogée

de développement, remet en question non seulement ce qui est, mais

recrée avec une nature fantastique et conventionnelle que nos faibles

esprits, ne sachant plus comment accorder avec ce qui est, adoptent de

préférence, parce que c'est notre misérable ouvrage.

[49] _Frédéric Leblond_ fut un des intimes de Delacroix. Il était

assidu aux réunions d'amis en compagnie desquels le peintre se reposait

du labeur de la journée. Dans une longue lettre, curieuse en ce qu'il y

raconte sa dernière visite au grand artiste mourant, Frédéric Leblond

vante la solidité d'affection de Delacroix; cette lettre fut publiée

dans l'_Artiste_, et nous en détachons le passage suivant: «Ceux qui

n'ont connu Eugène Delacroix que par ses grands travaux ne peuvent

l'apprécier qu'à moitié. Il fallait vivre dans son intimité pour savoir

les trésors de son cœur et de son esprit... C'est cette nature,

si forte, si riche, et en même temps si simple et si naïve, qui a

fait de lui l'homme le plus honnête, l'esprit le plus charmant, le

cœur le plus généreux. Tu n'as pas oublié qu'en 1848 (nous n'étions

pas riches alors), Delacroix, après avoir dîné gaiement avec nous,

voulait nous forcer à prendre la moitié de son dernier billet de mille

francs: «Qu'est-ce que cela en face de la Révolution et de l'éternité?»

(_L'Artiste_, 1864, p. 121.)

[50] Camarade d'atelier de Delacroix. Dans sa correspondance, Delacroix

le traite assez rudement. A Soulier il écrit en 1821, lui reprochant de

ne pas lui envoyer d'aquarelles de Florence où il se trouvait alors:

«Vous en promettez, vous en annoncez à _Perpignan_, qui n'est qu'un

profane, qu'un _Welche_ en peinture», et dans une autre lettre au même

Soulier, il écrit: «Ce Perpignan, il faut le confesser, est un grand

vandale et un homme sans cérémonie.» (_Corresp._, t. I, p. 71 et 80.)

[51] Dans sa _Correspondance_, Delacroix parle à maintes reprises

de la _Saint-Sylvestre_, qui, par une joyeuse habitude de jeunesse,

était pour lui l'occasion d'une réunion intime avec ses camarades de

la première heure, Félix Guillemardet et Pierret. M. Ph. Burty nous

raconte qu'on la fêtait à tour de rôle chez l'un des trois amis; on

mangeait, on buvait, on s'embrassait à minuit. Dans une lettre à

Pierret, datée de 1820, Delacroix s'écrie: «Là, à la lumière de la

chandelle tout unie, on s'établit sur une table où l'on s'appuie les

coudes et on boit et mange beaucoup pour avoir de ce bon esprit d'homme

échauffé! C'est là la gaieté, et que la note est vraie! Ah! que les

potentats et les grands politiques sont à plaindre de n'avoir pas de

Saint-Sylvestre!» (_Corresp._, t. I, p. 54.)

[52] _Lelièvre_, peintre de portraits, demeuré inconnu. Il faisait

partie avec Charlet, Chenavard, Comairas, d'un petit cercle intime, aux

réunions duquel Delacroix se rendit fréquemment par la suite. Aux beaux

jours, on se donnait volontiers rendez-vous chez lui, dans sa petite

maison de l'île Séguin, à Sèvres, afin de peindre en pleine nature. (V.

CHESNEAU, _Peintres et sculpteurs romantiques_, p. 81.)

[53] M. _Coutan_, l'amateur, dont parle ici Delacroix, a légué au

Louvre un grand nombre de tableaux et de dessins de sa collection.

[54] _Géricault_ allait succomber aux suites d'un accident de cheval.

Il est facile de comprendre la tristesse qui envahissait Delacroix en

présence de cette carrière brisée à trente-deux ans, si l'on songe

que Géricault était, par la hardiesse de son génie et la fougue de

son tempérament, le peintre de l'époque qui le mieux se rapprochait

de Delacroix, si l'on songe encore que Delacroix avait fréquenté

assidûment son atelier, suivi les progrès du fameux _Naufrage de la

Méduse_, si l'on réfléchit enfin que Géricault avait été un des rares

artistes sympathiques aux débuts de Delacroix! Il n'est donc pas

surprenant qu'à ces différents titres l'admiration du jeune peintre se

manifeste sans réserves pour le talent de Géricault. Plus tard, avec la

culture grandissante et le développement du sens critique, Delacroix

apportera des restrictions à ses premiers enthousiasmes; les dernières

années du Journal, notamment l'année 1854, apparaissent singulièrement

révélatrices sur la transformation de son jugement à l'égard de

Géricault.

[55] Tout ce passage est extrait d'un petit cahier, qui porte cette

seule mention: _Fin_ 1823 _et commencement_ 1824.

[56] Cette question du _Beau_ inspira à Delacroix une de ses plus

remarquables études critiques qui parut dans la _Revue des Deux

Mondes_ du 15 juillet 1854. Elle fait partie du volume des écrits du

maître sous ce titre: _Variations du Beau._ Le sujet était éminemment

favorable pour un esprit de l'envergure de Delacroix. C'est à propos

de cet écrit que M. Paul Mantz dit très justement: «Il n'y faut pas

voir un traité _ex professo_, mais une simple causerie sur un problème

dont la solution a peut-être trop occupé les rêveurs. Sans prendre la

peine de formuler rigoureusement sa pensée, sans attaquer de front

le principe platonicien de l'absolu, l'auteur admet pour le _Beau_

la multiplicité des formes. Il s'irrite contre ceux qui prétendent

que l'antiquité a par avance monopolisé l'idéal et donné partout le

modèle suprême. L'esthétique de Delacroix est donc essentiellement

compréhensive et libérale. Il accepte l'art tout entier, et son idéal

est assez vaste pour concilier Phidias et Rembrandt. Il n'y a là aucune

confusion malsaine. Delacroix partait de ce principe que le style

_consiste dans l'expression originale des qualités propres à chaque

maître..._» (Paul MANTZ, _Revue française_, 1er octobre 1864.)

1824

_Jeudi_ 1er _janvier._--Je n'ai rapporté, comme je crois

que c'est toujours, qu'une profonde mélancolie de cette bonne

Saint-Sylvestre que nous a donnée Pierret; ces aubades, ces trompettes

surtout et ces cors ne sont propres qu'à vous affliger sur ce temps qui

passe, au lieu de vous préparer gaiement à celui qui vient. Ce jour

est le plus-triste de l'année, j'entends _aujourd'hui_; hier, l'année

n'était pas encore finie.

Édouard a passé la soirée avec nous. J'ai revu Gouleux[57]; nous avons

rappelé nos souvenirs de collège... Plusieurs sont devenus des filous

ou sont démoralisés.

* * * * *

_Dimanche_ 4 _janvier._--Malheureux! que peut-on faire de grand, au

milieu de ces accointances éternelles avec tout ce qui est vulgaire?

Penser au grand Michel-Ange.

Nourris-toi des grandes et sévères beautés qui nourrissent l'âme.

Je suis toujours détourné de leur étude par les folles distractions

[58]. Cherche la solitude. Si ta vie est réglée, ta santé ne souffrira

point de ta retraite.

Voici ce que le grand Michel-Ange écrivait au bord du tombeau: «Porté

sur une barque fragile au milieu d'une mer orageuse, je termine le

cours de ma vie; je touche au port commun où chacun vient rendre

compte du bien et du mal qu'il a fait. Ah! je reconnais bien que cet

art qui était l'idole, le tyran de mon imagination, la plongeait dans

l'erreur: tout est erreur ici-bas. Pensers amoureux, imaginations

vaines et douces, que deviendrez-vous, maintenant que je m'approche

de deux morts, l'une qui est certaine, l'autre qui me menace...? Non,

la sculpture, la peinture ne peuvent suffire pour tranquilliser une

âme qui s'est tournée vers l'amour divin et que le feu sacré embrase.»

(Vers qui ferment le recueil de ses poésies.)

* * * * *

_Lundi_ 12 _janvier._---Ce matin, rendez-vous avec Raymond Verninac,

pour voir M. Voutier, qui vient de la Grèce où il a été employé avec

distinction, et qui va y retourner. C'est un bel homme, il a l'air

d'un Grec; sa figure marquée de petite vérole et les yeux petits, mais

vifs, et il semble plein d'énergie. Ce qu'il a vu cent fois, avec une

nouvelle admiration, c'est le soldat grec qui, après avoir renversé son

ennemi et l'avoir foulé de son talon, crie avec enthousiasme: _Tito

Eleutheria!_ Au siège d'Athènes, où les Grecs avaient poussé leurs

ouvrages jusqu'à portée du pistolet des murailles, il empêcha un soldat

de tuer un Turc qui paraissait aux créneaux, tant il fut frappé de sa

belle tête.

--Massacres de Scio durant un mois. C'est à la fin de ce mois que le

capitaine Georges d'Ipsara, avec, je crois, cent quarante hommes, fit

incendier le vaisseau-amiral; tous les principaux officiers y périrent

et le capitan-pacha lui-même. Les Grecs se sauvèrent sains et saufs.

Un vaisseau qui portait de Candie à Constantinople la tête du brave

Balleste, officier français, avait relâché à Scio et s'était paré de

son horrible trophée. Le vaisseau fut incendié, et la tête du brave

Balleste eut un tombeau digne de lui.

--En sortant de déjeuner avec Raymond Verninac et M. Voutier, été au

Luxembourg. Je suis rentré à mon atelier saisi de zèle et, Hélène étant

arrivée peu après, j'ai de suite fait quelques ensembles pour mon

tableau. Elle a emporté malheureusement une partie de mon énergie de ce

jour.

--Le soir, Dimier [59] nous donne un punch chez Beauvilliers [60].

--Mardi dernier, 6 janvier, dîné chez Riesener, avec Jacquinot et la

fille du colonel, son frère [61]. Elle n'a pas de beaux traits, mais

je désire vivement conserver longtemps l'impression de sa physionomie

italienne, et surtout cette netteté de teint (sans avoir précisément un

beau teint), et cette pureté de formes. J'entends cet arrêté, ce tendu

de la peau qui n'appartient qu'à une vierge. C'est un souvenir précieux

à garder pour la peinture, mais je le sens déjà qui s'efface.

--Hier _dimanche_ 11, dîné chez la maîtresse de Leblond; aucune

impression que vulgaire.

--C'est donc aujourd'hui _lundi_ 12 que je commence mon tableau.

* * * * *

_Dimanche_ 18 _janvier._--Dîné aujourd'hui chez M. Lélièvre avec

Édouard et Lopez. Bonnes et excellentes gens. Grande discussion sur les

arts, et notamment grands efforts pour faire comprendre le mérite de

Raphaël et de Michel-Ange.

--Aujourd'hui, Émilie Robert.

--_Hier samedi_ et _avant-hier vendredi,_ fait en partie ou préparé la

femme du devant.--Leblond venu à mon atelier.

--Hier samedi, _D. Giovanni_ joué par Zuchelli[62].

--Vendredi, soirée passée chez Taurel.

--J'ai eu Provost, modèle, _mardi_ 13, et commencé par la tête du

mourant sur le devant.--Le lendemain _mercredi_ et le _jeudi_ 15,

chez Mme Lelièvre le soir, avec Édouard; elle m'a invité à dîner pour

aujourd'hui.

A Provost, environ............................ 8 fr.

A Émilie Robert, aujourd'hui.................. 12 fr.

--J'ai lu ces jours-ci dans le _Journal des Débats_, à propos d'un

ouvrage original où l'on traite de toutes sortes de sujets, par

le pseudonyme _Philemnestre_, qu'un juge anglais, désirant vivre

longtemps, s'était mis à interroger tous les vieillards qu'il

rencontrait, sur leur genre de vie et leur régime, et que leur

longévité ne tenait particulièrement, ni à la nourriture, ni aux

boissons fermentées. La seule chose constante chez tous, était de

se lever bon matin, et surtout de ne pas refaire de somme, une fois

réveillés. _Chose très importante._

* * * * *

_Samedi_ 24 _janvier._--Aujourd'hui je me suis remis à mon tableau;

_dimanche dernier_ 18, j'ai cessé d'y travailler. J'avais commencé le

_lundi_ précédent quelques croquis seulement, ou plutôt le _mardi_ 13;

j'ai dessiné et fait aujourd'hui la tête, la poitrine de la femme morte

qui est sur le devant. A l'exception de la main et des cheveux, tout

est fait.

--Ce soir présenté chez M. *** et demain dîner chez Mme

Lelièvre. Je disais ce soir à Édouard que, au lieu de faire comme la

plupart des gens qui ont fait leur progrès dans la guerre de la vie à

l'aide de leur lecture, il m'arrive de ne lire que pour confirmer ceux

que je fais à part moi, car depuis que j'ai quitté le collège je n'ai

point lu; aussi je suis émerveillé des bonnes choses que je trouve dans

les livres; je n'en suis aucunement blasé.

--Hier _vendredi_ 23, en sortant de dîner chez Rouget [63], il m'a pris

une paresse qui m'a conduit au cabinet littéraire, où j'ai parcouru

la vie de Rossini; je m'en suis saturé et j'ai eu tort. Mais au fait,

ce Stendhal est un insolent, qui a raison avec trop de hauteur et qui

parfois déraisonne.

Rossini est né en 1792, l'année où Mozart mourut.

--_Jeudi_ 22 _janvier._ Passé chez moi la soirée et une partie de la

journée chez Soulier, où fait l'aquarelle du Turc par terre [63]. Il

m'a envoyé à sa place dîner chez sa mère.

--_Le mercredi_ 21, passé en partie aussi chez Soulier et vu ma sœur.

--Été pour l'affaire du général Jacquinot chez M. Berryer [64].

Le soir, chez Leblond, qui avait passé partie de la journée chez

Soulier.

* * * * *

_Dimanche_ 25 _janvier._--Aujourd'hui, dîné chez M. Lelièvre. Un diable

de colonel, tout plein de ses hauts faits d'Espagne, nous y a ennuyés

beaucoup.

En revenant avec Édouard, j'ai eu plus d'idées que dans toute la

journée. Ceux qui en ont vous en font naître; mais ma mémoire s'enfuit

tellement de jour en jour que je ne suis plus le maître de rien, ni

du passé que j'oublie, ni à peine du présent, ou bien je suis presque

toujours tellement occupé d'une chose, que je perds de vue, ou je

crains de perdre ce que je devrais faire, ni même de l'avenir, puisque

je ne suis jamais assuré de n'avoir pas d'avance disposé de mon temps.

Je désire prendre sur moi d'apprendre beaucoup par cœur, pour rappeler

quelque chose de ma mémoire. Un homme sans mémoire ne sait sur quoi

compter; tout le trahit. Beaucoup de choses que j'aurais voulu me

rappeler de notre conversation, en revenant, m'ont échappé...

Je me disais qu'une triste chose de notre condition misérable, était

l'obligation d'être sans cesse vis-à-vis de soi-même. C'est ce qui rend

si douce la société des gens aimables: ils vous font croire un instant

qu'ils sont un peu vous, mais vous retombez bien vite dans votre triste

unité. Quoi! l'ami le plus chéri, la femme la plus aimée et méritant de

l'être, ne prendront jamais sur eux une partie du poids? Oui, quelques

instants seulement; mais ils ont leur manteau de plomb à traîner.

Je suis venu même à une autre de mes idées: c'est celle qui a précédé

cette dernière. Tous les soirs, lui disais-je, en sortant de chez

M. Lelièvre, je rentre chez moi, dans l'état d'un homme à qui sont

arrivés les événements les plus variés. Cela finit toujours par un

chaos qui m'étourdit. Je suis cent fois plus hébété, cent fois plus

incapable, je crois, de m'occuper des affaires les plus ordinaires,

qu'un paysan qui a labouré toute la journée. Je disais encore à Édouard

qu'on s'attachait aux amis, quand ils faisaient autant de progrès que

vous-même; la preuve en est que des circonstances charmantes dans la

vie et dont on conservait le souvenir avec délices, n'étaient plus

bonnes à recommencer réellement et juste comme elles s'étaient passées;

témoins encore les amis d'enfance qu'on revoit longtemps après.

--J'ai reçu, aujourd'hui que j'ai commencé la femme traînée par le

cheval, Riesener, Henri Hugues et Rouget. Jugez comme ils ont traité

_mon pauvre ouvrage_ [65], qu'ils ont vu justement dans le moment

du tripotage, où moi seul je peux augurer quelque chose. Comment?

disais-je à Édouard, il faut que je lutte contre la fortune et la

paresse qui m'est naturelle, il faut qu'avec de l'enthousiasme je

gagne du pain, et des bougres comme ceux-là viendront, jusque dans ma

tanière, glacer mes inspirations dans leur germe et me mesurer avec

leurs lunettes, eux _qui ne voudraient pas être Rubens!_ Par un bonheur

dont je te rends grâces, ciel propice, tu me donnes dans ma misère le

sang-froid nécessaire pour retenir à une distance respectueuse les

scrupules que leurs sottes observations faisaient souvent naître en

moi. Pierret même m'a fait quelques observations qui ne m'ont point

touché, parce que je sais ce qu'il y a à faire. Henri n'était pas si

difficile que ces messieurs.

A leur départ, j'ai soulagé mon cœur par une bordée d'imprécations à la

médiocrité, et puis je suis rentré sous mon manteau.

Les éloges de Rouget, qui ne voudrait pas être Rubens, me séchaient...

Il m'emprunte, en attendant, mon étude, et j'ai eu tort de la lui

promettre, elle me sera peut-être utile.

J'ai pensé, en revenant de mon atelier, à faire une jeune fille rêveuse

qui taille une plume, debout devant une table.

* * * * *

_Lundi_ 26 _janvier._--J'ai donné à Émilie Robert, pour trois séances

de mon tableau, 12 francs.

--J'ai oublié de noter que j'avais envie de faire par la suite une

sorte de mémoire sur la peinture [66], où je pourrais traiter des

différences des arts entre eux; comme, par exemple... que, dans la

musique, la forme emporte le fond; dans la peinture, au contraire, on

pardonne aux choses qui tiennent au temps, en faveur des beautés du

génie.

--Dufresne [67] est venu me voir à mon atelier.

--Je retrouve justement dans Mme de Staël le développement de mon idée

sur la peinture. Cet art, ainsi que la musique, _sont au-dessus de la

pensée_; de là leur avantage sur la littérature, par le vague.

* * * * *

_Mardi_ 27 _janvier._--J'ai reçu ce matin à mon atelier la lettre

qui m'annonce la mort de mon pauvre Géricault [68]; je ne peux

m'accoutumer à cette idée. Malgré la certitude que chacun devait

avoir de le perdre bientôt, il me semblait qu'en écartant cette idée,

c'était presque conjurer la mort. Elle n'a pas oublié sa proie, et

demain la terre cachera le peu qui est resté de lui... Quelle destinée

différente semblait promettre tant de force de corps, tant de feu et

d'imagination? Quoiqu'il ne fût pas précisément mon ami, ce malheur

me perce le cœur; il m'a fait fuir mon travail et effacer tout ce que

j'avais fait.

J'ai dîné avec Soulier et Fielding chez Tautin [69]. Pauvre Géricault,

je penserai bien souvent à toi! Je me figure que ton âme viendra

quelquefois voltiger autour de mon travail... Adieu, pauvre jeune homme!

--D'après ce que m'a dit Soulier, il paraît que Gros a parlé de moi à

Dufresne d'une manière tout avantageuse.

[57] Sans doute un camarade du lycée Louis-le-Grand où Delacroix avait

fait ses études.

[58] «Au milieu de mes occupations dissipantes quand je me rappelle

quelques beaux vers, quand je me rappelle quelque sublime peinture,

mon esprit s'indigne et foule aux pieds la vaine pâture du commun des

hommes.» (_Corresp._, t. I, p. 19.)

[59] Probablement _Abel Dimier_, sculpteur, né en 1794.

[60] Restaurant du Palais-Royal, qui eut son heure de réputation avant

la Révolution, jusqu'en 1793, et reprit ensuite sa vogue sous l'Empire

et la Restauration.

[61] Sans aucun doute le général _Charles Jacquinot_, cousin germain de

Delacroix.

Son frère, le colonel _Nicolas Jacquinot_, devint sénateur sous

l'Empire.

[62] Zuchelli, chanteur du théâtre Italien, qui débuta le 20 octobre

1822 dans le rôle de Pharaon de _Moïse en Égypte_, opéra de Rossini.

[63] Voir le _Catalogue Robaut_, n° 54.

[64] _Berryer_ était parent de Delacroix, petit-cousin, croyons-nous.

Il est probable que c'est à ce titre que le général _Jacquinot_

avait prié Delacroix de le mettre en relation avec le célèbre

avocat. Bien qu'il y eût peu de points communs entre Delacroix et

Berryer, lequel n'était nullement artiste, malgré sa curiosité des

choses d'art, Delacroix allait souvent à Augerville, et il résulte

de sa correspondance qu'il ne s'y déplaisait pas. Ses séjours dans

la propriété de Berryer étaient autant de repos pour lui. Dans les

dernières années du journal, il se montrera assez sévère pour l'esprit

de son illustre parent, auquel il reprochera d'être éminemment

superficiel. (V. _Souvenirs de M. Jaubert._ Ce livre contient de très

intéressants détails sur Delacroix, Berryer et la société d'Augerville.)

[65] Delacroix fait ici allusion, comme nous l'avons déjà dit dans

notre étude, à l'un des fragments les plus fougueux de son _Massacre

de Scio_ au sujet duquel Th. Gautier écrivait: «Ces scènes horribles,

dont nul ménagement académique ne dissimule la hideur, ce dessin

fiévreux et convulsif, cette couleur violente, cette furie de brosse

soulevaient l'indignation des classiques, et enthousiasmaient les

jeunes peintres par leur hardiesse étrange et leur nouveauté que rien

ne faisait pressentir.» Ce fut après le _Massacre de Scio_ que M. de La

Rochefoucauld, alors directeur des Beaux-Arts, fit appeler Delacroix

pour lui recommander de «dessiner d'après la bosse».

[66] Cette idée de _mémoire sur la peinture_ le poursuivit toute sa

vie; elle se transforma par la suite en dictionnaire où chaque terme

d'art est expliqué et commenté par des exemples pris sur les maîtres.

Après plusieurs essais, il met enfin, en 1857, son idée à exécution.

Le dimanche 11 janvier, il commence «un _Essai d'un dictionnaire des

Beaux-Arts_, extrait d'un dictionnaire philosophique des Beaux-Arts».

[67] Il s'agit très probablement ici de _Jean-Henri Dufresne_, peintre,

né à Étampes en 1788. Dufresne avait d'abord été magistrat à l'époque

des Cent-jours; mais ayant perdu sa place au retour des Bourbons, il se

mit à l'étude des arts et exposa quelques paysages au Salon. Il publia

également plusieurs livres d'éducation et de morale.

[68] Dans le cahier manuscrit dont nous avons déjà parlé, Delacroix

donne sur la mort de Géricault des détails qu'il nous a paru

intéressant de reproduire ici:

«Il faut placer au nombre des plus grands malheurs que les arts ont pu

éprouver de notre temps la mort de l'admirable Géricault. Il a gaspillé

sa jeunesse, il était extrême en tout: il n'aimait à monter que des

chevaux entiers et choisissait les plus fougueux. Je l'ai vu plusieurs

fois au moment où il montait à cheval: il ne pouvait presque le faire

que par surprise; à peine en selle, il était emporté par sa monture.

Un jour que je dînais avec lui et son père, il nous quitte avant le

dessert pour aller au bois de Boulogne. Il part comme un éclair,

n'ayant pas le temps de se retourner pour nous dire bonsoir, et moi

de me remettre à table avec le bon vieillard. Au bout de dix minutes,

nous entendons un grand bruit: il revenait au galop, il lui manquait

une des basques de son habit: son cheval l'avait serré je ne sais où

et lui avait fait perdre cet accompagnement nécessaire. Un accident de

ce genre fut la cause déterminante de sa mort. Depuis plusieurs années

déjà, les accidents, suites de la fougue qu'il portait en amour comme

en tout, avaient horriblement compromis sa santé: il ne se privait pas

pour cela tout à fait du plaisir de monter à cheval. Un jour, dans une

promenade à Montmartre, son cheval l'emporte et le jette à terre. Le

malheur voulut qu'il portât par terre ou contre une pierre à l'endroit

de la boucle absente de son pantalon où se trouvait un bourrelet qu'il

avait formé pour y suppléer.

«Cet accident lui causa une déviation dans l'une des vertèbres,

laquelle n'occasionna pendant un temps assez long que des douleurs qui

ne furent pas un avertissement suffisant du danger. Biot et Dupuytren

s'en aperçurent quand le mal était déjà presque sans remède: il fut

condamné à rester couché, et moins d'un an après il mourut, le 28

janvier 1824.» (EUGÈNE DELACROIX, _sa vie et ses œuvres._)

[69] Ce devait être quelque guinguette de la banlieue où les jeunes

artistes aimaient à aller festoyer. Plus tard, en 1850, écrivant à

Soulier, Delacroix rappelle ces parties de jeunesse: «Où sont les

dîners chez la mère Tautin, à travers les neiges, en compagnie des

voleurs et des commis aux barrières!» (_Corresp._, t. II, p. 45.)

* * * * *

_Mardi matin_ 2 _février._--Je me lève à sept heures environ, chose

que je devrais faire plus souvent. Les ignorants et le vulgaire sont

bien heureux. Tout est pour eux carrément arrangé dans la nature. Ils

comprennent tout ce qui est, par la raison que cela est.

Et, au fait, ne sont-ils pas plus raisonnables que tous les rêveurs,

qui vont si loin qu'ils doutent de leur pensée même?... Leur ami

meurt-il? Comme il leur semble qu'ils comprennent la mort, ils ne

joignent pas à la douleur de le pleurer cette anxiété cruelle de ne

pouvoir se figurer un événement aussi naturel... Il vivait, il ne

vit plus; il me parlait, son esprit entendait le mien; rien de tout

cela n'est là. Mais ce tombeau... Repose-t-il dans ce tombeau aussi

froid que la tombe elle-même? Son âme vient-elle errer autour de son

monument? Et, quand je pense à lui, est-ce elle encore qui vient

secouer ma mémoire? L'habitude remet chacun au niveau du vulgaire.

Quand la trace est affaiblie, il est mort, eh bien! la chose ne nous

tracasse plus. Les savants et les raisonneurs paraissent bien moins

avancés que le vulgaire, puisque ce qui leur servirait à prouver n'est

pas même prouvé pour eux. Je suis un homme. Qu'est-ce que: _Je?_

qu'est-ce qu'_un homme?_ Ils passent la moitié de leur vie à attacher

pièce à pièce, à contrôler tout ce qui est trouvé; l'autre à poser les

fondements d'un édifice qui ne sort jamais de terre.

* * * * *

_Mardi_ 17 _février._--Aujourd'hui dîner chez Tautin avec Fielding et

Soulier. Je fais des progrès dans l'anglais.

--Fait aujourd'hui la draperie de la femme de coin; hier, retouché

elle. Fait aussi main et pied de la femme à genou.

Donné à Marie Auras, après la mort de Géricault............... 7 ou 8fr.

A la mendiante qui m'avait posé pour l'étude dans le cimetière........ 7

A Émilie Robert, hier lundi, dimanche et samedi 14,15 et 16 février.. 12

--J'ai dîné chez Leblond. Quinze personnes à table: dîner d'apparat.

Le soir, été chez ma tante un peu: bonne petite conversation. Dimanche

prochain, je vais y dîner.

J'avais été, deux ou trois jours avant, dîner avec Henry. Je me

rappelle: c'était le 13 _février_, il n'avait pas de bureau. Je faisais

le jeune homme du coin d'après la mendiante. Quelque temps avant, nous

avions dîné ensemble chez Tautin. Je l'aime toujours beaucoup.

Minuit passé! couchons-nous.

* * * * *

_Vendredi_ 20 _février._--Toutes les fois que je revois les gravures du

_Faust_[70], je me sens saisi de l'envie de faire une toute nouvelle

peinture, qui consisterait à calquer pour ainsi dire la nature; on

rendrait intéressantes par l'extrême variété des raccourcis, les poses

les plus simples; on pourrait, ainsi, pour de petits tableaux, dessiner

le sujet et l'ébaucher vaguement sur la toile, puis copier la pose

juste du modèle. Il faut chercher cela dans ce qui me reste à faire de

mon tableau.

Aujourd'hui, je me suis mis à ébaucher ce qui me reste à couvrir.

J'ai donné à Mélie........................... 3 fr.

* * * * *

_Dimanche_ 22 _février._--Dîné chez Riesener avec Henri Hugues, qui est

venu me prendre à l'atelier.

--Ébauché, avec Soulier, le fond.

* * * * *

_Mardi_ 24 _février._--Fait d'après Bergini un croquis pour l'homme à

cheval et refait l'homme couché. Ivresse de travail.

--Le Salon retardé.

Aujourd'hui, à Bergini......................... 5 fr.

* * * * *

_Vendredi_ 27 _février._--Ce qui me fait plaisir, c'est que j'acquiers

de la raison, sans perdre l'émotion excitée par le beau. Je désire

bien ne pas me faire illusion, mais il me semble que je travaille plus

tranquillement qu'autrefois, et j'ai le même amour pour mon travail.

Une chose m'afflige, je ne sais à quoi l'attribuer; j'ai besoin de

distractions, telles que réunions entre amis [71], etc. Quant aux

séductions qui dérangent la plupart des hommes, je n'en ai jamais été

bien inquiété, et aujourd'hui moins que jamais. Qui le croirait? Ce

qu'il y a de plus réel en moi, ce sont ces illusions que je crée avec

ma peinture. Le reste est un sable mouvant.

Ma santé est mauvaise, capricieuse comme mon imagination.

--Hier et aujourd'hui, fait les jambes du jeune homme du coin. Quelles

grâces ne dois-je pas au ciel, de ne faire aucun de ces métiers de

charlatan, qui en imposent au genre humain!... Au moins je peux en rire.

* * * * *

_Jeudi_ 28 _février._--Fait la tête du jeune homme du coin.

A Nassau............................... 11 fr. 50

A Prévost.............................. 1 50

--Je pensais au bonheur qu'a eu Gros d'être chargé de travaux si

propres à la nature de son talent....

J'ai ce soir le désir de faire des compositions sur le _Gœtz de

Berlichingen_ de Gœthe [72], sur ce que m'en a dit Pierret.

* * * * *

_Dimanche gras,_ 29 _février._--Fait l'autre jeune homme du coin,

d'après le petit Nassau, et à lui donné 3 fr.--Dîné chez la mère de

Pierret.

--Henri Scheffer venu chez moi. Il m'a parlé de Dufresne comme d'un

homme très distingué; je l'ai jugé de même, je désire qu'il soit mon

ami.

[70] On trouve ici l'idée première de cette illustration de _Faust_ que

Delacroix exécuta par la suite en dix-sept lithographies admirables

d'originalité et de verve. Les gravures du _Faust_ dont il est question

ici sont vraisemblablement les douze planches du célèbre artiste

allemand _Pierre de Cornélius_ qui datent de 1810.

[71] Un des traits caractéristiques de la nature de Delacroix, à

l'époque de sa première jeunesse, fut ce besoin de distractions, cette

recherche du plaisir. Il obtenait d'ailleurs de réels succès, si l'on

en croit ceux qui l'ont connu, plutôt comme homme du monde que comme

artiste. Baudelaire, à qui Delacroix avait fait la confidence de ses

préoccupations mondaines, note très justement qu'elles disparurent avec

l'âge, et qu'un seul besoin impérieux les remplaça, l'amour du travail.

[72] Cette pièce de Gœthe a souvent inspiré Delacroix. Voici les

différentes œuvres que cite le _Catalogue Robaut_:

Année 1828, _Selbitz blessé_ (IIIe acte de Gœtz): 1° dessin a la

mine de plomb, ayant appartenu à M. Riesener; 2° aquarelle, vendue 65

francs, en 1874 (vente Jacques Leman).

A diverses reprises, de 1836 à 1843, Delacroix travaille à une suite

de lithographies: 1° _Frère Martin serrant la main de fer de Gœtz_

(acte I, scène II); 2° _Weislingen attaqué par les gens de Gœtz_

(acte I, scène II); 3° _Weislingen prisonnier de Gœtz_ (acte I,

scène IV); 4° _Gœtz écrit ses mémoires_ (acte IV, scène V); 5°

_Gœtz blessé recueilli par les Bohémiens_; 6° _Adélaïde donne le

poison au jeune page_ (acte V, scène VIII); 7° _Weislingen mourant_

(acte V, scène X).

Vers 1836, il fait une nouvelle série de dessins: 1° _George affublé

d'une armure_, plume et encre de Chine (acte I, scène II); 2° _L'Évèque

et Adélaïde jouant aux échecs_, même planche (acte II, scène I); 3°

_Adélaïde congédiant Weislingen,_ mine de plomb (acte II, scène VI); 4°

_Lerse_, aquarelle (acte II, scène VI; acte III, scène VI); 5° _Gœtz

et les paysans_, mine de plomb (acte V, scène V); 6° _Adélaïde donne le

poison au jeune page_ (mine de plomb et lavis).

Il reprend encore le drame de Gœthe, vers 1843, il fait une série de

gravures sur bois pour le _Magasin pittoresque_: 1° _Frère Martin et

Gœtz_; 2° _Gœtz blessé_; 3° _Gœtz écrivant ses mémoires_; 4°

_Mort de Gœtz_.

En 1850, deux toiles: l'une, _Weislingen enlevé par les gens de

Gœtz_; l'autre, _Gœtz recueilli par les Bohémiens._

* * * * *

_Lundi_ 1er _mars._--Je n'ai point travaillé de la journée.

--J'ai dîné chez Mme. Guillemardet.

Vu Cicéri[73], Riesener, Leblond, Piron.

--Passé une triste soirée seul au café. Rentré à dix heures. Relu mes

vieilles lettres.

Écrit à Philarète la lettre suivante:

«Je m'attends à te voir d'une surprise extrême: Lui! m'écrire, un

peintre: _che improvisa novella!..._ et devine ce qui me fait t'écrire:

c'est peut-être ce que tu cherches bien loin, tandis que le plus simple

à imaginer ne te sera pas venu.

«Je vous écris, mon ancien ami, par ce besoin que nous comprenions

mieux _autrefois._ Mais nous sommes avancés l'un et l'autre dans cette

carrière qui se défile à mesure sous nos pas. Certains sentiments

deviennent ridicules. Les objets ou dédains philosophiques de nos

naïves imaginations de seize à vingt ans deviennent par contre des

objets très sérieux de notre culte. J'ai passé une soirée à relire

toutes mes vieilles lettres, car je suis plus conservateur qu'_un

Sénat_, qui n'a rien conservé que ses plâtres. Tandis que vous étiez

au bal de l'Opéra, au moins j'ose le penser, je suis à deux heures

de la nuit enfoui dans des souvenirs doux et affligeants. Vous étiez

à cette époque dégoûté de la vie et des vanités prétendues de la

vie; aujourd'hui, je prends de cette maladie de ce temps-là, et vous

pourriez bien avoir pris de mon insouciance philosophique d'alors. Mais

qu'en fais-je et S***? Mon cœur a saigné tout à l'heure au

souvenir de tout ce que cet homme m'a inspiré. Cette vie d'homme qui

est si courte pour les plus frivoles entreprises est pour les amitiés

humaines une épreuve difficile et de longue haleine. Dans la carrière

que vous suivez, vous ne devez pas trouver beaucoup d'amis et surtout

d'amis pour la vie comme nous l'étions avec Sousse, avant qu'en effet

la vie eût été retournée pour chacun de nous... Si tu en trouves, tant

mieux, tu es plus heureux que moi.

«Malgré quelques attiédissements passagers, je crois qu'il faut de loin

en loin, pour quelques figures passagères, se conserver les anciens.

Profitons-en surtout pendant que l'amitié peut encore entre nous être

désintéressée. Si tu étais ministre, je ne t'aurais pas écrit ce

soir. J'aurais relu tes lettres, rentré mon émotion, et j'aurais dit:

«C'est un homme mort, n'y pensons plus.» Je ne dis pas non plus que

je l'aurais écrite à mon vieux camarade resté en arrière, si c'était

moi qui eus été ministre ou le parvenu. Le cœur humain est une vilaine

porcherie; ce n'est pas ma faute, mais qui ose répondre de soi?

Écris-moi, fais reprendre à mon cœur la route de certaines émotions de

la jeunesse, qui ne revient plus; quand ce ne serait qu'une illusion,

ce serait encore un plaisir. Adieu, etc.»

--J'ai relu aussi des lettres d'Élisabeth Salter... Étrange effet,

après tant de temps!

--Retrouvé dans une lettre de Philarète ce sujet de la mort de R...,

âgé de quatre-vingt-cinq ans. Après avoir défendu avec beaucoup de

véhémence, dans le barreau de Thèbes, la cause d'un ami accusé d'un

crime capital, il expira la tête appuyée sur les genoux de sa fille.

* * * * *

_Mercredi_ 3 _mars._--Ce matin, au Luxembourg. Je me suis étonné de

l'incorrection de Girodet, particulièrement dans son jeune homme du

_Déluge._ Cet homme, au pied de la lettre, ne sait pas le dessin.

--Été chez Émilie Robert; mal disposé. Malade de l'estomac.

--Composé, ne sachant que faire, les _Condamnés à Venise._--Émilie est

venue un instant.

--Remets-toi vigoureusement à ton tableau. Pense au Dante, relis-le

continuellement; secoue-toi pour revenir aux grandes idées. Quel

fruit tirerai-je de cette presque solitude, si je n'ai que des idées

vulgaires?

--Hier, couru et été chez D***; exécrable peinture.

--Repris l'envie de faire les _Naufragés_, de lord Byron, mais de les

faire au bord de la mer même, sur les lieux.

--Été le soir chez Henri Scheffer [74].

--Aujourd'hui mercredi soir, je rentre de chez Leblond. Bonne soirée;

il avait fait un extraordinaire: Punch, etc.. Quelque musique qui m'a

fait plaisir... Dufresne est un homme qui dessèche bien quelque peu.

--Je suis donc comme un sabot? Je ne suis remué qu'à coups de fourche;

je m'endors sitôt que manquent ces stimulants.

* * * * *

_Jeudi_ 4 _mars._--Aujourd'hui, été voir Champion. Déjeuné avec lui.

--Fedel est venu me voir à l'atelier. Dîné ensemble. Le soir à

_Moïse_, et seul: j'y ai trouvé des jouissances. Admirable musique!

Il faut y aller seul pour en jouir [75]. La musique est la volupté de

i'imagination; toutes leurs tragédies sont trop positives.

--_Médée_ m'occupe.--Aussi quelque sujet de _Moïse_, par exemple, _les

Ténèbres._

* * * * *

_Vendredi_ 5 _mars._--Fait la tête et le torse de la jeune fille

attachée au cheval.--Dîné avec Soulier et Fielding et été à l'Ambigu

voir les _Aventuriers_; beaucoup d'intérêt et manière neuve. Naturel

[76].

--L'impression de _Moïse_ reste encore, et j'ai le désir de le revoir.

_Samedi_ 6 _mars._--J'ai passé la journée à mon atelier.--Mauvaise

besogne.--Dîné avec Fielding et Soulier chez Tautin.

--Pensé à faire des compositions sur _Jane Shore_ et le théâtre d'Otway

[77].

--Rencontré, chez Tautin, Fedel et autres camarades qui s'en allaient.

Convenu que nous irions quelquefois ensemble faire quelques sujets de

l'Inquisition.

--_Philippe II._

* * * * *

_Dimanche_ 7 _mars._--Vu Mage un instant pour le portrait de la Pasta.

Ce n'est pas ça.

--Fielding et Soulier à mon atelier. Fielding m'a arrangé mon fond.

--Leblond a passé avec sa maîtresse, et le soir chez Pierret: Excellent

thé et calembours toute la soirée.

* * * * *

_Lundi_ 9 _mars._--A mon atelier.--Émilie.--Dîné avec

Fielding.--Scheffer aîné [78] est venu me voir.--Le soir chez Henri

Hugues. Fumé avec lui.

Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850 · 第 15 / 86 题