Delacroix écrit au cours de son Journal: «On ne connaît jamais
suffisamment un maître pour en parler absolument et définitivement.» Un
tel jugement, qui paraît au premier abord la condamnation de l'étude
que nous entreprenons, deviendra facilement, si l'on y réfléchit, un
argument en sa faveur. On peut objecter, sans doute, que l'historien
d'un esprit péchera toujours par quelque lacune, provenant soit d'un
défaut de compréhension qui lui est personnel, soit d'un manque de
documents qu'on ne saurait lui reprocher; il n'en reste pas moins
qu'en appliquant à la lettre, jusqu'à ses extrêmes conséquences,
l'aphorisme du grand artiste, on aboutirait au néant, qu'il vaut mieux
être incomplet que de n'être point du tout, enfin que l'autorité des
documents sur lesquels il s'appuie contribue singulièrement à soutenir
l'écrivain. Or, quels plus précieux documents pourraient exister
que ceux qui sont offerts au public sur Eugène Delacroix? Quarante
années de la vie d'un artiste, depuis l'origine de sa production
jusqu'à ses derniers moments, non point complètes, il est vrai:--nous
verrons plus tard quelles lacunes on y doit regretter;--mais quarante
années durant lesquelles, avec la franchise et la sincérité qu'on ne
saurait avoir qu'envers soi-même, l'homme s'explique en découvrant
l'intimité de son être, le penseur expose les vues originales que lui
ont suggérées les hommes et les choses; l'artiste enfin nous fait la
confidence de ses plus chères théories d'art, de ses préférences et
de ses antipathies, jugeant en toute impartialité ses contemporains,
comme il a jugé les maîtres d'autrefois. Dire cela, c'est préciser en
même temps les limites où nous devons nous tenir. Ce qui importe ici,
en effet, ce n'est pas d'étudier son œuvre; la chose a été faite, et
magistralement: il suffit de citer les noms de Théophile Gautier, de
Paul de Saint-Victor, de M. Mantz, de Baudelaire surtout, pour rappeler
aux lettrés, aux curieux, les beaux et nombreux travaux composés soit
du vivant, soit après la mort du peintre, dans lesquels ces écrivains
éminents ont analysé le génie d'Eugène Delacroix et marqué sa place
dans l'histoire de l'Art. Recommencer sur ce terrain serait s'exposer
à des redites, risquer en outre d'ajouter peu de chose à ce qui a
été écrit. L'important est de reconstituer l'homme et le penseur, de
montrer à l'aide de ces documents l'universalité de son intelligence,
de réunir en un faisceau serré les éléments épars de son individualité,
de justifier en un mot aux yeux du lecteur l'importance historique de
ces notes journalières, comme Delacroix en marquait à son propre point
de vue l'intérêt, lorsqu'il écrivait: «Il me semble que je suis encore
le maître des jours que j'ai inscrits, quoiqu'ils soient passés; mais
ceux que ce papier ne mentionne point, ils sont comme s'ils n'avaient
point été.»
Il est une double manière pour un homme éminent de faire ses
confidences à ceux qui viendront après lui: rédiger des Mémoires ou
laisser un Journal. Les Mémoires offrent ceci de particulier qu'ils
sont composés d'ordinaire vers la fin d'une carrière ou du moins dans
la plénitude des forces intellectuelles, lorsque déjà l'écrivain a
atteint un âge assez avancé pour pouvoir embrasser une longue période
de sa vie passée et pour avoir acquis, ne fût-ce que vis-à-vis de
lui-même, l'autorité nécessaire à ce genre de travail. C'est à la
fois leur avantage et leur inconvénient: leur avantage d'abord,
parce qu'ils présentent un ensemble soutenu, et, comme tout ouvrage
subordonné à un plan, se font lire plus facilement, jusqu'au point
où la lassitude commence à envahir l'écrivain; leur inconvénient
enfin, parce qu'ayant été rédigés avec une pensée bien arrêtée de
publication et n'étant en somme la plupart du temps qu'une biographie
de leur auteur préparée par lui-même, il y a tout à parier qu'il n'y
est point sincère en ce qui le concerne. Ce sont précisément les
avantages et les inconvénients opposés qui caractérisent un Journal: la
monotonie inévitable, conséquence de sa forme même, l'absence forcée
de composition, le laisser-aller inhérent au genre, d'autant plus
sensible que l'écrivain a été plus éloigné de toute arrière-pensée de
publication, voilà des objections capitales pour certains esprits qui
dans un livre prisent avant toute qualité l'ordre et la méthode. Est-il
besoin d'ajouter qu'au regard du biographe, ces défauts, en admettant
qu'il les reconnaisse pour tels, sont des motifs de s'intéresser à des
pages dans lesquelles il cherchera de préférence, sinon exclusivement,
la signification psychologique et l'affirmation d'une intense
personnalité?
Que penser en particulier du Journal d'Eugène Delacroix? Chaque fois
que l'on procède à une publication de cette nature, il convient, tout
en conservant pieusement à l'œuvre son caractère d'intégralité, de
se substituer dans la mesure du possible à l'artiste lui-même, et,
par un effort d'imagination sympathique, de se demander comment il la
ferait, vivant encore, ou même s'il la ferait. C'est là d'ailleurs un
point de vue de pure curiosité qui, suivant nous, ne saurait avoir
d'influence sur la présentation de l'ouvrage, car nous n'admettons pas
qu'en cette matière, et d'autant mieux qu'il s'agit d'un très grand
homme comme Eugène Delacroix, une main quelconque vienne, sous prétexte
d'ordre ou de convenance, arranger et disposer à sa guise. De tels
documents doivent être acceptés tels qu'ils sont: il faut les prendre
ou les laisser, il n'est pas permis d'y toucher. Mais revenons à notre
question: de la lecture de l'ensemble, il nous paraît résulter que
Delacroix eût retouché et présenté peut-être de manière différente les
premières années du Journal: on y trouve, en effet, des négligences
de style qui n'étaient pas dans le génie du maître. Non qu'il fût de
parti pris hostile aux écrits dépourvus de plan; bien au contraire,
on lit dans une page de l'année 1850 ce curieux passage: «Pourquoi ne
pas faire un petit recueil d'idées détachées qui me viennent de temps
en temps toutes moulées et auxquelles il serait difficile d'en coudre
d'autres?...» Faut-il absolument faire un livre dans toutes les règles?
Montaigne écrit à bâtons rompus... Ce sont les ouvrages les plus
intéressants.» Et plus tard, en 1853: «F... me conseille d'imprimer
comme elles sont mes réflexions, pensées, observations, et je trouve
que cela me va mieux que des articles _ex professo._» Ces paroles ne
suffiraient-elles pas à justifier, s'il en était besoin, le principe
même d'une telle publication? Quant à la seconde partie du Journal,
l'élévation constante de pensée, la préoccupation presque exclusive
de l'art, enfin le souci de la forme, nous permettent d'avancer qu'il
aurait eu bien peu de chose à faire pour la mener à perfection. À ce
propos, nous tenons de Mme Riesener, veuve du peintre qui fut parent
de Delacroix, un trait marquant à quel point il se souciait de l'effet
que pourraient produire ses écrits. Un après-midi,--c'était dans les
dernières années de la vie du maître,--Mme Riesener étant allée le voir
à son atelier avec son mari, Delacroix leur montra un cahier manuscrit
entrouvert: «C'est là-dessus, leur dit-il, que je note chaque jour mes
impressions sur les hommes et les choses; j'ai une réelle facilité
pour écrire, et d'ailleurs je fais grande attention, car, maintenant
qu'on a la manie de garder, pour les publier plus tard, les moindres
autographes des hommes en vue, je soigne même ma correspondance.»
Il est manifeste qu'il existe une différence de forme entre les
premières et les dernières années du Journal. Lorsque les lecteurs
auront sous les yeux toutes les pièces du procès, ils pourront le
juger et marqueront leur préférence. Pour nous, si nous reconnaissons
la supériorité des dernières années au point de vue littéraire, nous
ne saurions nous empêcher de professer à l'égard des premières une
tendresse toute spéciale de pur psychologue.
Bien que le Journal et les papiers de famille consultés ne nous
apprennent rien de nouveau sur l'enfance et la jeunesse d'Eugène
Delacroix, nous ne pouvons négliger cette période de sa vie; à cet
égard, d'ailleurs, les renseignements fournis par ses précédents
biographes s'accordent complètement et laissent peu de points obscurs.
Eugène Delacroix naquit à Charenton Saint-Maurice, près Paris, le 7
floréal an VI (26 avril 1798). Son père, Charles Delacroix, était
alors ambassadeur de France en Hollande. La carrière politique et
administrative de ce dernier fut assez brillante: il appartenait
à cette catégorie d'esprits imbus des principes philosophiques du
dix-huitième siècle, et qui rêvaient d'en tenter l'application à
la société environnante; il avait été d'abord avocat au Parlement,
puis secrétaire de Turgot: le département de la Marne l'envoya à
la Convention nationale; il paraît n'y avoir joué qu'un rôle assez
effacé, bien que l'ancien _Moniteur_ contienne de lui des discours
qui, selon M. Mantz, «ne semblent pas inspirés par une vive tendresse
pour le clergé et les choses religieuses». Sa véritable voie était
l'administration: il s'acquitta à son honneur de missions dans les
Ardennes et dans la Meuse, et plus tard le Directoire lui confia le
ministère des Affaires étrangères; il fut appelé à ce poste le 12
brumaire an IV et le conserva jusqu'en messidor suivant. Lorsqu'il
le quitta, ce fut pour céder la place au prince de Talleyrand; il
eut alors comme compensation l'ambassade de Hollande, puis, après
l'organisation des préfectures, termina sa carrière en qualité de
préfet de Marseille et de Bordeaux, où il mourut en 1805. Le trait
saillant de son caractère paraît avoir été l'énergie; du moins est-ce
celui qui ressort le plus clairement des renseignements fort rares
que nous possédons sur son compte. Dans une note du Journal, Eugène
Delacroix fait allusion à cette énergie en parlant d'une opération
cruelle qu'il dut subir, et durant laquelle il montra un courage
stoïque. Peut-être le fils hérita-t-il du père cette force morale
qui se traduisit chez le peintre par une volonté indomptable pour
tout ce qui concernait son art, par cette incroyable persévérance
qui sut triompher de tous les obstacles accumulés devant lui. Quant
à la mère de Delacroix, Victoire Oëbène, elle faisait partie d'une
famille d'artistes, dont le peintre Riesener fut un des plus honorables
représentants: elle était, disent ceux qui l'ont connue, d'une grande
distinction physique et d'allures tout aristocratiques. Eugène
Delacroix semble avoir eu pour elle une tendre vénération, bien qu'il
n'ait pu en conserver qu'un souvenir d'enfant, puisqu'elle mourut en
1814, époque où il n'avait encore que seize ans.
Nous ne pouvons passer sous silence l'hypothèse suivant laquelle Eugène
Delacroix serait le fils naturel du prince de Talleyrand. On sait
comment se forment ces sortes de légendes, comment, avec le temps,
elles prennent peu à peu de la consistance, et, nées d'un simple
rapprochement ingénieux, finissent par acquérir un véritable crédit:
l'esprit humain est ainsi fait qu'il adopte une croyance non point tant
à raison de la valeur ou du nombre des arguments qu'on lui présente
en sa faveur, qu'à raison de l'ingéniosité, de la séduction plus ou
moins grande qu'elle offre par elle-même: il n'est donc pas surprenant
que la réunion de ces deux noms: Talleyrand Delacroix ait trouvé un
certain crédit. L'éloignement du père de Delacroix, à l'époque de la
naissance de l'artiste, les relations qui existaient entre la famille
et le prince de Talleyrand, ce fait que Charles Delacroix, aussitôt
après avoir quitté le ministère des Affaires étrangères, fut envoyé en
Hollande pour y représenter la France, enfin et surtout une prétendue
ressemblance entre le peintre et le prince de Talleyrand, autant de
causes qui, se surajoutant, se soudant les unes aux autres, amenèrent
certains esprits à cette conviction intime qu'Eugène Delacroix était
le fils naturel du grand diplomate: c'est ainsi que s'établissent
la plupart des légendes, résultats d'ingénieuses hypothèses, qui,
envisagées isolé, ne reposent sur aucune base solide, et dont le
groupement seul fait la force; pourtant, à le bien prendre, elles ne
peuvent avoir pour un esprit sérieux d'autre valeur que leur valeur
individuelle, et c'est en les examinant séparément qu'il convient de
les juger. Or il est une chose sûre, c'est que pas un de ces arguments
n'offre un caractère de créance suffisant pour qu'on en tire une
preuve. Sans aller aussi loin que M. Maxime du Camp, qui repousse avec
indignation cette idée d'une filiation illégitime, et, se posant en
véritable champion de l'honneur de la famille, présente encore moins
d'autorité dans ses négations que les partisans de la descendance
naturelle dans leurs ingénieuses allégations, sans dire comme lui «que
rien dans ses habitudes d'esprit, dans sa vie parcimonieuse, dans sa
sauvagerie, dans ses aspirations qui souvent répondaient mal à ses
aptitudes, rien, ni dans l'homme intérieur, ni dans l'homme extérieur,
ne rappelait le prince de Talleyrand», nous pensons qu'en dépit même
des ressemblances, il n'y a là qu'une simple conjecture à laquelle on
ne doit pas attacher plus d'importance qu'à une hypothèse non vérifiée.
Les dispositions artistiques de Delacroix se manifestèrent de très
bonne heure; si l'on en croit ses notes mêmes, il était aussi bien
doué pour la musique que pour le dessin. Il raconte qu'à l'époque
où son père était préfet de Bordeaux, il avait étonné le professeur
de musique de sa sœur par la précocité de ses aptitudes. Tout jeune
encore, à neuf ans, il fut mis au lycée Louis-le-Grand. Il ne paraît
pas qu'il y ait été un élève remarquable: il appartenait à cette classe
d'esprits qui doivent se former seuls, vivent, bien qu'enfants, déjà
repliés sur eux-mêmes, chérissent l'isolement, et attendent l'appel
intérieur de la vocation. Philarète Chasles, qui fut son camarade de
collège, nous a laissé dans ses Mémoires un portrait physique et moral
d'Eugène Delacroix: l'étrangeté de sa physionomie, ce quelque chose de
bizarre et d'inquiétant qui marque d'un signe certain les destinées
supérieures, avait frappé son attention d'observateur, et lui avait
permis de le distinguer dans la masse des intelligences vulgaires qui
l'entouraient: il avait noté ses aptitudes extraordinaires pour le
dessin: «Dès sa huitième et neuvième année, cet artiste merveilleux
reproduisait les attitudes, inventait les raccourcis, dessinait et
variait tous les contours, poursuivant, torturant, multipliant la forme
sous tous les aspects avec une obstination semblable à de la fureur.»
On trouvera peut-être surprenant que dans son Journal Delacroix ne se
reporte presque jamais à cette époque de sa vie; sans doute, comme
la plupart des natures délicates et originales, il avait conservé un
mauvais souvenir de cette misérable existence du lycéen, assez voisine
de l'enrégimentement par sa promiscuité, et, différant en cela de la
majorité des hommes qui considèrent ces premières années comme les
plus heureuses, il ne se les rappelait qu'avec déplaisir. Je ne sais
s'il eût souscrit à l'énergique parole de Bossuet: «L'enfance est
la vie d'une bête»; toujours est-il qu'il ne professait pas grand
enthousiasme pour cette saison de la vie, et qu'il aboutit à une
conclusion assez proche de celle de Bossuet, lorsque, exprimant son
opinion sur la méchanceté de l'homme, il nous fait cette confidence:
«Je me souviens que quand j'étais enfant, j'étais un
monstre. La connaissance du devoir ne s'acquiert que très
lentement, et ce n'est que par la douleur, le châtiment, et
par l'exercice progressif de la raison, que l'homme diminue
peu à peu sa méchanceté naturelle.»
Un de ses biographes s'est demandé avec candeur pourquoi Delacroix se
fit peintre, et après avoir examiné successivement les différentes
carrières qu'il aurait pu choisir, les emplois publics, l'industrie,
le commerce, pour lesquels il lui semblait évidemment mal préparé, en
vient à cette conclusion «qu'il ne lui restait plus qu'à s'abandonner
à ses instincts d'indépendance». Sans insister sur le côté légèrement
naïf de cette observation, nous ferons remarquer que son auteur
touchait du doigt la vérité, et donnait, sans s'en douter, la cause
intime et profonde de la vocation du futur artiste, comme de toute
grande vocation. Dans un des premiers cahiers du Journal, Delacroix
rend grâce au ciel «de ne faire aucun de ces métiers de charlatan
qui en imposent au genre humain». Le secret de sa carrière d'artiste
est tout entier dans cette phrase, qui explique en même temps ses
aspirations d'indépendance et l'impuissance où demeurèrent toujours
les artistes individuels et les écoles sur le développement de sa
personnalité. Personne n'ignore que, par une étrange ironie du sort,
il fut élève de Guérin. Gros le reçut également dans son atelier.
Dirons-nous que ces influences furent vaines? Cela est trop évident:
il obéissait à l'appel intérieur de la destinée et n'écoutait que son
génie!
Si nous nous posons sur Delacroix la question que Sainte-Beuve
considérait comme indispensable de résoudre dans l'étude biographique
et critique d'un homme éminent: «Comment se comportait-il en matière
d'amour? Comment en matière d'amitié?» le Journal du maître nous
éclairera complètement. Les préoccupations amoureuses existent au début
de sa carrière. Faut-il ajouter qu'elles sont sans conséquence? Il
n'est jamais indifférent de savoir-si un homme, surtout un artiste,
a connu le souci d'aimer; mais ce qui est capital, c'est d'être fixé
sur ce point: quelle partie de son être a été atteinte? La tête, le
cœur ou les sens? Suivant que l'amour de tête, l'amour-sentiment ou
l'amour sensuel prédominera, l'être intellectuel se trouvera modelé
différemment et la réaction amoureuse influera diversement sur les
productions de son esprit. De cette vérité psychologique, Stendhal,
pour ne citer qu'un nom, a fourni la plus saisissante démonstration,
car il est bien certain que, si l'amour de tête et l'amour-sentiment
n'avaient pas tenu dans sa vie la place que nous savons, nous n'aurions
ni Julien Sorel, ni Mme de Rénal, ni Mathilde de la Môle, ni Clélia
Conti. Or, pour en revenir à Delacroix, il ne paraît pas que l'amour
ait jamais gravement atteint la tête ou le cœur: il semble s'être
limité exclusivement aux sens et s'être manifesté chez lui de telle
manière qu'il ne pouvait ni influer sur son travail, ni contribuer à
l'en détourner. En examinant les différents épisodes amoureux dont
il confie le secret à son Journal, nous ne saurions les envisager que
comme des fantaisies d'un jour. Non qu'il méprisât la femme ou la
traitât uniquement comme un instrument de plaisir: sa nature était
trop délicate pour s'en tenir à une semblable philosophie; disons
mieux: il était trop homme du monde, dans le sens supérieur du mot,
pour méconnaître le rôle discret dévolu à l'élément féminin dans de
certaines limites. Mais il demeura toujours à l'abri d'une passion par
un double motif, à ce qu'il nous paraît: d'abord la banalité de ses
premières liaisons: «Tout cela est peu de chose, écrit-il à propos de
cette Lisette qui passe pour ne plus revenir. Son souvenir, qui ne me
poursuivra pas comme une passion, sera une fleur agréable sur ma route
...» «Ce n'est pas de l'amour, note-t-il à propos d'une autre; c'est
un singulier chatouillement nerveux qui m'agite. Je conserverai le
souvenir délicieux de ses lèvres serrées par les miennes.» Et puis, en
admettant même qu'il eût rencontré un véritable amour, ou plutôt la
possibilité d'un amour, il n'est pas téméraire d'affirmer qu'il aurait
eu garde de s'y abandonner, «Malheureux, écrit-il après une rencontre
qui sans doute l'avait plus préoccupé qu'à l'ordinaire, et si je
prenais pour une femme une véritable passion!» L'année 1824 contient
une confidence bien significative sur l'innocuité de ses fantaisies
amoureuses: «Quant aux séductions qui dérangent la plupart des hommes,
je n'en ai jamais été bien inquiété, et aujourd'hui moins que jamais.»
Ces influences extérieures tendent à disparaître complètement à mesure
qu'il avance dans la vie, pour laisser place entière aux voluptés de
l'imagination. À ce propos, il écrit une phrase que l'on croirait
détachée de la correspondance de G. Flaubert: «Ce qu'il y a de plus
réel en moi, ce sont ces illusions que je crée avec ma peinture, Le
reste est un sable mouvant.»
On a dit que Delacroix avait réservé toute sa puissance d'affection
pour le sentiment d'amitié. L'expression nous paraît singulièrement
exagérée. Qu'on n'aille pas s'imaginer, d'ailleurs, que nous nous le
représentions incapable d'en goûter dans leur plénitude les délicates
jouissances. La vérité est que l'amitié ne s'offrit jamais à lui sous
une forme et avec un caractère entièrement dignes de lui. On a beaucoup
parlé des amis dont le nom revient souvent dans sa correspondance:
Guillemardet, Soulier, Pierret, Leblond. Ils ne pouvaient satisfaire
qu'une part de sa nature, la part affective; quant aux besoins
intellectuels, ils demeurèrent impuissants à y répondre; or, chez des
intelligences complètes comme celle de Delacroix, il ne peut exister
de sentiment d'amitié complet que celui qui correspond à toutes
les exigences de l'être. Nous inscrivions tout à l'heure le nom de
Flaubert; Delacroix n'eut pas, précisément comme celui-ci, la rare
fortune de rencontrer dans sa première jeunesse un de ces esprits, je
ne dis pas égal au sien, mais véritablement frère du sien, tel que
Flaubert les trouva en Bouilhet et Lepoittevin. Et ce n'est pas une
conjecture que nous faisons ici; il y a un passage du Journal qui ne
laisse aucun doute à cet égard: «J'ai deux, trois, quatre amis; eh
bien, je suis contraint d'être un homme différent avec chacun d'eux,
ou plutôt de montrera chacun la face qu'il comprend. C'est une des
plus grandes misères que de ne pouvoir jamais être connu et senti tout
entier par un même homme, et quand j'y pense, je crois que c'est la
souveraine plaie de la vie.» Là encore, par conséquent, il ne devait
pas goûter une satisfaction entière, et c'est dans la supériorité de sa
nature qu'il en faut chercher la cause.
C'est que l'Art, et l'Art seul, pouvait satisfaire son esprit, en
lui communiquant la plénitude de vie pour laquelle il était fait. Il
appartenait à la famille des grands «Intellectuels», chez qui l'idée
maîtresse atteint presque à la hantise d'une monomanie et devient à
ce point absorbante qu'elle étouffe les tendances voisines. On l'a
dit avec raison, précisément à propos d'Eugène Delacroix: il serait
injuste d'appliquer à certains esprits les principes d'existence dont
relèvent la plupart des hommes: ce qu'il y a d'anormal dans leur
conformation spirituelle explique comme il justifie ce qu'il peut y
avoir d'étrange dans leur vie. Suivez-le dans le premier développement
de son existence d'artiste: vous trouverez chez lui cette impatience,
cette impétuosité du créateur qui provient d'une surabondance de sève
et du fourmillement des idées. Son intelligence est mobile parce que
le nombre des points de vue la détourne en tous sens et l'empêche de
se fixer; mais ce n'est là qu'une crise transitoire, sans inconvénient
pour sa grandeur future, car il la constate lui-même, et, semblable
à un malade qui serait son propre médecin, s'administre les remèdes
appropriés. Il se tient constamment en garde contre lui; il se voit
agir et penser; il se compare à ceux qui l'approchent, prend pour
modèle ce qu'il trouve bon en eux, et conserve sa lucidité d'analyse
au milieu des émotions les plus troublantes de sa carrière d'artiste.
C'est là un des traits caractéristiques de son esprit que cette
faculté de se replier sur lui-même, de s'observer: en cela il est
bien moderne et nous apparaît comme un des nôtres: «Je serais un tout
autre homme, écrit-il à vingt-quatre ans, si j'avais dans le travail
la tenue de certains que je connais... Fortifie-toi contre ta première
impression; conserve ton sang-froid.» Semblable par là à Stendhal, de
qui Baudelaire le rapprochait, il comprend la nécessité d'une méthode,
d'un ensemble de principes directeurs de la vie intellectuelle qui
lui semblent la sauvegarde de toute existence vouée aux travaux de la
pensée. Baudelaire le comparait à Mérimée et à Stendhal, et certes,
s'il avait connu les premières années de ce Journal, il eût éprouvé
cette jouissance particulière que goûte toujours un esprit inventif
à constater la vérification d'une hypothèse: «L'habitude de l'ordre
dans les idées est pour toi la seule route au bonheur, et pour y
arriver, l'ordre dans tout le reste, même dans les choses les plus
indifférentes, est nécessaire.» Cette phrase ne vous paraît-elle pas
comme détachée de ces lettres intimes écrites à sa sœur dans lesquelles
l'auteur de _Rouge et noir_ faisait à cette amie ses confidences
journalières, en lui donnant des conseils pour la poursuite de la vie
heureuse?
Se défiant de lui-même, Delacroix se défiait aussi des autres et
prenait à leur égard des résolutions dictées par la plus sage prudence.
Il avait reconnu sans doute, en en faisant l'expérience lors des
enthousiasmes irréfléchis de la première jeunesse, le danger de
s'abandonner à la spontanéité d'une nature trop ardente en présence
de tiers qui demeureront toujours impuissants à la comprendre et n'y
verront le plus souvent que bizarre excentricité. On a dit qu'une
des grandes préoccupations de sa vie avait été de «dissimuler les
colères de son cœur et de n'avoir pas l'air d'un homme de génie».
Je le croirais volontiers, surtout quand je lis cette phrase: «Sois
prudent dans l'accueil que tu fais toi-même, et surtout point de ces
prévenances ridicules, fruit des dispositions du moment.» Il fréquenta
beaucoup de monde, trop peut-être pour sa santé; mais on peut affirmer
que le monde n'eut aucune influence sur sa vie spirituelle, sur ses
travaux d'artiste, car dès l'abord il en avait senti les dangers,
et il lui fut trop constamment supérieur pour ne le point juger
comme il mérite de l'être. Chaque fois qu'il en parle, c'est avec
cet accent de haute supériorité qui vient de la conscience intime
d'une valeur transcendante, par laquelle se manifeste le sentiment
d'aristocratie intellectuelle: «Que peut-on faire de grand au milieu
de ces accointances éternelles avec tout ce qui est vulgaire?» dit-il
dans les premières pages du Journal; et plus tard, en 1853, lorsque,
arrivé au faîte de sa réputation et pleinement maître de ses effets,
il tente de résumer son impression sur la société moderne, son
jugement pénètre jusqu'aux causes de son infériorité, ne se contentant
pas de la constater: «Il n'est pas étonnant qu'on trouve insipide
le monde à présent: la révolution qui s'accomplit dans les mœurs
le remplit continuellement de parvenus. Quel agrément pouvez-vous
trouver chez des marchands enrichis qui sont à peu près tout ce qui
compose aujourd'hui les classes supérieures?» Quelquefois même il ira
jusqu'à l'indignation, et vous sentirez une colère sourde l'envahir.
En 1854, sortant d'un bal des Tuileries, il écrit: «La figure de tous
ces coquins, de toutes ces coquines, ces âmes de valets sous ces
enveloppes brodées, vous lèvent le cœur.» Voilà sans contredit une des
notes les plus intéressantes du Journal, parce qu'elle est éminemment
significative, parce que nulle autre part que dans des papiers intimes
elle ne pouvait figurer, parce qu'enfin elle découvre et met à nu
le révolté qui est au fond de tout homme de génie. C'est bien là
l'expression d'une de ces «colères de cœur qu'il aimait à dissimuler»;
mais il fallait qu'il se déchargeât, et son Journal lui permit de le
faire.
De bonne heure, il comprit que l'homme est seul dans l'existence,
d'autant plus seul qu'il est plus différent, car la société en cela
nous paraît assez semblable à l'enfant, lequel se détourne avec crainte
des figures qui ne lui sont pas familières. Il sentit que l'on ne doit
compter que sur ses propres forces, que les sympathies apparentes dont
nous sommes entourés ne sont en réalité que duperie, puisqu'elles
cachent toujours un principe d'intérêt personnel, plus ou moins
habilement dissimulé. Heureux encore l'artiste, lorsque la jalousie,
l'envie de ceux qui l'approchent ne tentent pas de le décourager par
de perfides insinuations! Il existe à cet égard une page curieuse:
elle est de 1824, époque de ses premières luttes; il a déjà exposé
la _Barque du Dante_, et l'on sait de quelle manière ce tableau fut
accueilli. Il est en train de peindre les _Scènes du massacre de Scio_,
il a esquissé la femme traînée par le cheval qui occupe le centre de
cette admirable composition. Il montre son travail à quelques amis,
à quelques parents: vous vous figurez comme on le juge; mais après
leur départ, il se soulage et note sur son Journal cette exclamation
indignée: «Comment! il faut que je lutte avec la fortune et la paresse
qui m'est naturelle! il faut qu'avec de l'enthousiasme, je gagne du
pain, et des bougres comme ceux-là viendront jusque dans ma tanière,
glacer mes inspirations dans leur germe, et me mesurer avec leurs
lunettes!» J'imagine que cette épreuve lui fut une rude leçon et ne
contribua pas médiocrement à l'affermir dans ses idées de prudente
réserve, d'autant mieux que s'il se défie du monde, il se défie encore
plus des artistes; ce qui lui semble redoutable en eux, c'est cette
envie qui lui fait l'effet d'un manteau de glace sur les épaules, et
puis il a déjà conscience de l'infériorité des «spécialistes», des
«gens de métier», car il écrit: «Le vulgaire naît à chaque instant de
leur conversation.»
Voilà, dira-t-on, une conception singulièrement pessimiste de la vie!
Sans doute, mais c'est la conception d'un sage, d'un homme qui entend
n'aborder la lutte que bien armé, et prudemment se représente le
monde plus médiocre encore et plus vulgaire qu'il n'est, pour éviter
ce qu'il redoute par-dessus tout: être dupe! Nous avons parlé de ces
principes directeurs de la vie qui doivent soutenir l'homme de pensée
au milieu des perpétuels dangers qui le menacent, et qu'un écrivain
comparait à des phares, ou à des barres lumineuses placées de distance
en distance, destinés qu'ils sont à le préserver des écueils. Dans le
Journal de Delacroix, comme dans les lettres de Stendhal, vous les
trouverez en grand nombre, car il conçoit la vie comme un combat: «Il
n'y a pas à reculer, écrit-il en 1852. _Dimicandum!_ C'est une belle
devise que j'arbore par force et un peu par tempérament. J'y joins
celle-ci: _Renovare animos._ Mourons, mais après avoir vécu. Beaucoup
s'inquiètent s'ils revivront après la mort, et ils ne vivent point dès
à présent.»
Sa vie fut tout intérieure, comme celle des «Intellectuels»; les luttes
qu'il eut à soutenir se livrèrent dans le vaste champ du cerveau.
Pour le seconder, il eut deux adjuvants puissants: la solitude et le
travail. La solitude d'abord: nous avons vu qu'il la constatait autour
de lui, même dans le monde, disons: d'autant plus qu'il était dans le
monde, au milieu de ses amis ou de ceux qui se prétendaient tels: c'est
l'isolement forcé du grand esprit qui ne se voit pas d'égaux; mais à
côté de celui-ci, il en est une autre, l'isolement volontaire, celui de
l'homme qui vit dans sa tour d'ivoire. Après l'amour de la solitude,
et comme conséquence directe, l'amour du travail. Quand il parle de sa
vie intellectuelle, c'est avec l'enthousiasme d'une âme possédée par de
hautes idées: «Je me le suis dit et ne puis assez me le dire, pour mon
repos et pour mon bonheur,--l'un et l'autre sont une même chose,--que
je ne puis et ne dois vivre que par l'esprit.»--Cette pensée reparaît
à chaque instant; lorsqu'il souffre, c'est dans son art qu'il trouve
l'oubli de ses souffrances; lorsqu'il éprouve un déboire, c'est par la
production de nouvelles œuvres qu'il se console.
Tout jeune, son génie le torture: il est une cause de tourment, en ce
sens que les idées affluent trop nombreuses, que son esprit, malgré les
principes de méthode dont il ne se départira jamais, bouillonne trop
fortement, que les images picturales s'accumulent dans son cerveau et
qu'il n'est pas maître de ses sujets. Mais l'énergie productrice prend
vite le dessus; il ne s'en tient jamais à la période de conception
et de rêve, si pleine de délices, si féconde en illusions perfides.
Un de nos écrivains qui le connut et s'entretint plusieurs fois avec
lui nous a parlé du bouillonnement qui se faisait dans sa tête; il
l'a représenté curieux de tout, s'intéressant à tout, suivant des
cours de langues orientales, faisant de la botanique, bref, un des
esprits les plus ouverts de ce siècle. La lecture complète du Journal
est une vérification éclatante de son assertion. Dès les premières
années, Delacroix vit dans une constante surexcitation. En 1822, il
écrit: «Que de choses à faire! Fais de la gravure, si la peinture
te manque, et de grands tableaux... Que je voudrais être poète!» Il
s'échauffe à la fréquentation des écrivains, tient constamment présent
à sa pensée le souvenir des précurseurs: la vie de Dante, celle de
Michel-Ange le hantent et le soutiennent. La noblesse et la pureté de
ces existences d'artistes lui sont comme un perpétuel _incitamentum_
qui le pousse à la production et l'arrête sur les pentes dangereuses.
Que de bouillonnement dans ce cerveau, mais aussi que de méthode! Que
d'ardeur, mais que de sagesse! L'impression maîtresse qui demeure est
celle d'une existence bien ordonnée, dans laquelle la raison et la
volonté dominent toujours la passion et ne cèdent jamais pied!...
Si peu avancés que nous soyons dans l'analyse de cet esprit, nous
y découvrons déjà les rudiments d'une philosophie, j'entends une
conception d'ensemble de la vie. Le propre des cerveaux à tendances
généralisatrices est de ne jamais s'en tenir aux événements et de
considérer les phénomènes successifs dont ils sont les témoins comme
autant de matériaux pour la construction d'idées. Delacroix est de
ce nombre, la seule forme de son Journal suffirait à le démontrer.
Il voit un écrivain, un artiste, un homme politique: peut-être bien
la conversation n'a-t-elle été que médiocrement intéressante; une
intelligence ordinaire n'eût rien trouvé à en tirer. Il est rare qu'il
n'y rencontre pas l'occasion et le prétexte d'une note personnelle,
presque toujours suggestive. De même et d'autant mieux s'il s'agit
d'art, du sien en particulier: il visite une exposition, il entend une
symphonie, il assiste à une représentation; ou bien, plus simplement,
il a travaillé tout le jour à l'une de ses œuvres, tableau de chevalet,
esquisse de peinture murale, décoration de la Chambre ou du Louvre;
l'impression subie lui dictera quelque vue d'ensemble touchant aux plus
hautes questions d'esthétique. C'est cette faculté généralisatrice,
_criterium_ de toutes les supériorités intellectuelles, et croissant
avec son génie, qui communique un intérêt progressif à ces pages dans
lesquelles il se raconte lui-même. Avec lui, vous ne sauriez vous
heurter à l'une de ces étroites conceptions qui caractérisent les
hommes de métier exclusif, et bornent fatalement leurs vues. Sans
doute il peut se tromper; il se trompe quelquefois, mais ses erreurs
ne trahissent jamais une lacune irrémédiable de l'esprit. Enfin,
comme dans tous les développements bien ordonnés, l'évolution de sa
pensée obéit à des lois régulières, ne subit pas de temps d'arrêt,
et les approches de la vieillesse n'entraînent point avec elles cet
affaiblissement des forces cérébrales dont le spectacle est une des
plus attristantes réalités d'ici-bas!
Je ne sais plus quel écrivain, arrivé au faîte de la réputation, et
jetant un regard en arrière sur sa vie, souhaitait pour ses fils une
destinée différente. Si Delacroix avait été contraint à de semblables
préoccupations, il eût probablement formulé un vœu analogue. Tout
compte fait, nous plaçant non pas tant au point de vue de la qualité
que de la somme de bonheur possible, il est évident que l'existence
de l'homme ordinaire offre plus de garanties que celle de l'homme
supérieur. Delacroix en fut un jour frappé, dans les premiers temps
de sa carrière, et ne put s'empêcher de noter l'observation sur son
Journal: «Les ignorants et le vulgaire sont bien heureux. Tout est pour
eux carrément arrangé dans la nature. Ils comprennent ce qui est, par
la raison que cela est.» Plus tard, à vingt-cinq années de distance, il
revient sur cette idée et parle des souffrances de l'homme de génie, de
cette réflexion et de cette imagination qui lui semblent de funestes
présents. Après les luttes qu'il avait dû soutenir, les attaques dont
il avait été l'objet, il écrivait: «Presque tous les grands hommes ont
eu une vie plus traversée, plus misérable que celle des autres hommes.»
La cause de leurs souffrances, Delacroix l'avait éprouvé, n'est pas
seulement dans la difficulté d'imposer leur talent; elle est encore et
surtout dans ce talent lui-même, dans la nature maladivement sensible
qu'il implique, qui fait vibrer leurs nerfs frémissants à des contacts
non ressentis par la plupart, et communique à tout leur être une
hyperesthésie contre laquelle il n'est pas de remède.
Mais l'homme est aussi impuissant à modifier sa nature morale que
son tempérament physique: il lui faut accepter l'existence avec les
conditions dans lesquelles elle se présente; c'est cet asservissement
aux lois implacables de la destinée qui amène la révolte en lui,
bien qu'il en comprenne la nécessité. Sa raison lui démontre la loi,
sa sensibilité s'insurge contre elle, dans une de ces heures où
l'esprit, après avoir goûté, grâce aux délices du travail, cette
illusion réconfortante qu'il est le maître et domine à son gré, reçoit
un de ces vigoureux rappels à l'ordre qui lui remémorent son état
d'irrémédiable esclavage: «O triste destinée! Désirer sans cesse mon
élargissement, esprit que je suis, logé dans un mesquin vase d'argile.»
Les mêmes motifs qui l'ont fait déplorer l'asservissement de l'être
humain en apparence le plus détaché des liens de la matière, l'amènent
à envisager avec une sorte de tristesse résignée la variabilité,
l'incertitude de la production. Il compare entre eux ces enfants
doués d'une imagination supérieure à celle des hommes faits, ces
artistes qui ne peuvent travailler que sous l'influence de l'opium
ou du haschisch;--il était ami de Boissard, le maître du salon où
avaient lieu les séances du club des «Haschischins», si minutieusement
décrites par Th. Gautier et rappelées dans la préface des _Fleurs du
mal_, séances au cours desquelles, on s'en souvient, des écrivains
et des artistes s'intoxiquaient de ces dangereuses substances, puis
observaient sur eux-mêmes et leurs voisins l'effet produit. Pour
d'autres, il remarque que la simple inspiration journalière suffit;
peut-être songeait-il à Balzac qui avait toujours refusé de se
soumettre à ces expériences, se contentant d'en noter le résultat sur
autrui. En ce qui le concerne, Delacroix estime qu'une demi-ivresse
lui est assez favorable. Là encore il constate que nous ne sommes que
des machines, machines d'un ordre supérieur, munies de rouages plus
délicats, plus compliqués que celles que nous inventons, mais dont le
fonctionnement demeure un inquiétant et insoluble problème.
Delacroix, nous l'avons vu, était intimement convaincu de cette vérité
que l'homme s'avance seul dans l'existence, livré à ses propres forces
et muni des armes que la nature lui a départies. Il a des rapports
sociaux une idée pessimiste, d'autant plus intéressante comme preuve
de l'originalité de son esprit qu'elle va directement et contre les
principes du dix-huitième siècle finissant, dans le respect desquels
il avait dû être élevé, et contre les doctrines optimistes de l'époque
où il atteignit sa maturité, doctrines avec lesquelles sa conception
de la vie forme un contraste saisissant. Il eût volontiers, je crois,
inscrit en lettres d'or la fameuse maxime de Hobbes: _Homo homini
lupus_, car il estime que «l'homme est un animal sociable qui déteste
ses semblables». Toutes ses réflexions sur la société, et elles sont
nombreuses, de plus en plus nombreuses à mesure qu'il avance dans
la vie, découlent de cette idée, toujours conséquentes avec elle.
Lorsqu'il parle du «progrès», c'est toujours avec l'ironie mordante
et détachée de l'observateur, assistant en philosophe convaincu de
l'immutabilité des choses aux luttes tragiques et vaines de l'humanité
pour améliorer sa condition misérable. Chaque fois qu'il se trouve
en présence de ce qu'Edgar Poë appelait le _ballon-monstre de la
perfectibilité_, il émet un doute, réserve son opinion et finalement
écrit: «Je crois, d'après les renseignements qui nous crèvent les
yeux, qu'on peut affirmer que le progrès doit amener nécessairement,
non pas un progrès plus grand encore, mais à la fin négation du
progrès, retour au point d'où on est parti.» Notez que cette phrase
est de 1849, qu'elle emprunte par conséquent à sa date un caractère
particulier d'intérêt, puisqu'elle se réfère à cette époque où tant
d'âmes généreuses, mais peu éclairées, s'étaient abandonnées aux rêves
illusoires d'un perfectionnement universel, de l'avènement d'une ère
de bonheur général. La supériorité de son intelligence lui montre la
vanité de tous ces rêves, et sur ce point l'amène à la certitude.
Il semble même, quand il touche à ces questions, qu'il soit un
précurseur et qu'il écrive pour notre temps. Il eut sans doute à subir,
dans les réunions qu'il fréquentait, dans ses causeries intimes avec
George Sand, de longues et fastidieuses dissertations sur le problème
social; nous en trouvons la trace dans ses notes journalières. Le rêve
d'égalité qui, avec celui du progrès indéfini, hantait ces cervelles
de travers, ne le trouvait pas plus indulgent; au lieu du progrès,
c'est la dégénérescence qu'il constate, comme résultat de ces prétendus
perfectionnements. Cette conception si haute et si philosophique de
la société le conduit à étudier la question de la «philanthropie».
Profondément convaincu que la véritable charité est celle qui agit
individuellement, dans le silence et sans espoir de récompense,
d'autant plus noble qu'elle est plus désintéressée, n'obéissant qu'au
mobile supérieur de la sympathie humaine, il perce à jour les causes
réelles de la philanthropie organisée; il en pénètre les secrets avec
cette infaillible sûreté d'instinct qui sous les dehors trompeurs
découvre les mobiles cachés, et quand il parle de ces entrepreneurs de
charité, de ces philanthropes de profession, «tous gens gras et bien
nourris», il semble prévoir dans toute son extension le charlatanisme
dont nous sommes aujourd'hui les témoins.
Ces immortelles duperies sur lesquelles vit la société et qui font le
succès de ceux qui savent à point les exploiter, l'amènent à examiner
les conditions élémentaires de la vie heureuse. Partant de cette
idée que l'homme ne place presque jamais son bonheur dans les biens
réels, Delacroix en revient aux principes de sagesse de la philosophie
antique, renouvelés par les sages des temps modernes, c'est-à-dire
à l'acceptation des conditions de vie telles qu'elles nous sont
imposées: d'une part, développement de notre être en conformité avec
ses tendances, ce qui n'est autre chose que la doctrine de Gœthe; de
l'autre, résignation aux nécessités inéluctables qui établissent les
lois de la vie comme celles de la mort, «condition indispensable de la
vie». Il reconnaissait d'ailleurs qu'une telle philosophie ne pouvait
être à la portée du grand nombre, et pensait que le monde continuerait
à se mouvoir dans le même cercle, impuissant qu'il demeurera toujours à
se transformer dans son essence...
Esprit généralisateur, Delacroix fut également «universel», et par
là nous n'entendons pas seulement qu'il fut universel comme peintre;
nous voulons marquer que sa curiosité et sa compréhension d'artiste
s'étendirent à toutes les manifestations de la beauté. Sa curiosité
d'abord, car aucune de ces manifestations ne lui demeura indifférente:
il s'intéressa à toutes; son intelligence, perpétuellement en éveil, ne
manqua jamais une occasion de se développer, d'agrandir le champ de ses
connaissances. Sa compréhension enfin le rendit apte, sinon à les juger
toutes «absolument et définitivement», du moins, malgré les erreurs
de détail qui peuvent entacher quelques-unes de ses appréciations, à
en pénétrer l'esprit caché et l'intime signification. Montrer quel
retentissement salutaire une pareille universalité peut exercer sur une
âme d'artiste, ce serait presque une banalité, car il suffit d'émettre
l'idée pour en faire toucher du doigt l'exactitude. Quant à l'influence
bienfaisante dont elle favorisa le développement particulier du maître
dont nous parlons, la lecture attentive de son Journal le prouverait,
si la connaissance de ses innombrables productions n'en demeurait à
tout jamais la démonstration la plus évidente. Lui-même, il avait
examiné cette question d'universalité et s'est expliqué à cet égard
avec une singulière netteté. Dans une page de l'année 1854, il observe
«combien les gens de métier sont de pauvres connaisseurs dans l'art
qu'ils exercent, s'ils ne joignent à la pratique de cet art une
supériorité d'esprit ou une finesse de sentiment que ne peut donner
l'habitude de jouer d'un instrument et de se servir d'un pinceau»; et
il ajoute, toujours à propos des spécialistes: «Ils ne connaissent
d'un art que l'ornière où ils se sont traînés, et les exemples que
les écoles mettent en honneur. Jamais ils ne sont frappés des parties
originales; ils sont, au contraire, bien plus disposés à en médire;
en un mot, la partie intellectuelle leur manque complètement.» On ne
pouvait mieux marquer la cause de l'insuffisance de tant d'artistes,
de l'étroitesse de leurs vues, de ce qui fait qu'en somme ils ne sont,
la plupart, comme on l'a écrit si justement, que «d'illustres ou
obscurs rapins». Lorsque Delacroix parle ainsi, il exprime une opinion
qui lui est chère, qui correspond bien à ses convictions intimes, car
elle cadre avec toute sa vie. Peu importe qu'à une époque postérieure,
dans une de ces boutades fréquentes chez les intelligences d'élite,
parce qu'elles résultent d'un don particulier d'envisager les choses
sous leurs différents points de vue, peu importe que Delacroix ait
écrit «qu'un artiste a bien assez à faire d'être savant dans son art»;
sans doute, en notant cette boutade, il songeait au danger inverse
de celui qu'il avait indiqué plus haut, à l'inconvénient qui peut
résulter pour un peintre d'une culture trop étendue, quand elle ne
s'accompagne pas d'une faculté d'invention en harmonie avec elle.
Peut-être même,--et les longs entretiens qu'on lira dans le Journal de
1854 confirmeront cette hypothèse,--pensait-il à Chenavard, dont il
appréciait singulièrement l'érudition, mais à qui il reprocha toujours
de n'être pas assez peintre. Il n'en reste pas moins certain qu'une
culture complète de l'esprit lui paraît la condition indispensable de
toute grande carrière d'artiste.
L'éternelle question du «Beau», qui a servi de thème aux discussions
stériles de tant d'écrivains, cette question qui sous la plume des purs
théoriciens ne peut guère être qu'un prétexte à déclamations creuses,
mais qui, traitée par un artiste comme Delacroix, devient aussitôt d'un
intérêt vivant et palpitant, devait le préoccuper et le préoccupa en
effet. Sous ces deux titres: _Questions sur le Beau_ et _Variations du
Beau_, il l'examina dans ses détails, et dévoila la largeur de ses vues
esthétiques. Ennemi des pures abstractions et des principes absolus,
il arrive à cette conclusion notée par M. Mantz, «qu'il faut admettre
pour le Beau la multiplicité des formes», «que l'art doit être accepté
tout entier», et que «le style consiste dans l'expression originale
des qualités propres à chaque maître». L'examen de ces problèmes
d'esthétique revient souvent dans son Journal, aussi bien pendant les
premières années de jeunesse, alors que ses convictions n'étaient pas
encore solidement assises, qu'à l'époque de la pleine maturité et de
la vieillesse commençante. En 1847, il écrit: «Je disais à Demay qu'une
foule de gens de talent n'avaient rien fait qui vaille à cause de cette
foule de partis pris qu'on s'impose ou que le préjugé du moment vous
impose. Ainsi, par exemple, de cette fameuse question du Beau, qui est,
au dire de tout le monde, le but des arts. Si c'est là l'unique but,
que deviennent les gens qui, comme Rubens, Rembrandt, et généralement
toutes les natures du Nord, préfèrent d'autres qualités?»
De telles paroles sont la condamnation même des principes absolus en
matière esthétique, de même que cette idée émise plus loin: «Le Beau
est la rencontre de toutes les convenances», nous semble la négation
de l'idéal romantique. C'est qu'en effet, et nous touchons ici à l'une
des faces les plus curieuses de son esprit, à celle peut-être qui se
trouvera le plus complètement éclairée par l'œuvre posthume du maître,
si l'on s'efforce de dégager à ce point de vue sa signification, on
reconnaît combien grande était l'erreur de ceux qui s'obstinaient à le
représenter comme un des chefs du romantisme militant. En cela, nous
semble-t-il, ils furent les dupes d'une apparence trompeuse; ils ne
virent que l'extrême fougue d'un tempérament excessif, sans vouloir
tenir compte des facultés de réflexion, de repliement sur soi-même, de
concentration voulue et préméditée, qui constituaient l'essence de son
génie. Si Delacroix fut attentif à une chose, ce fut à ne s'affilier
à aucune école, et, comme toutes les individualités très tranchées, à
marcher seul dans sa carrière d'artiste. Les mêmes raisons qui firent
que dans les premières années de son développement il demeura rebelle
aux influences environnantes, que ni les écoles organisées, ni les
artistes individuels n'eurent de prise sur son talent, l'empêchèrent
toujours de se rattacher à aucune secte. Plus loin, quand nous
examinerons les jugements qu'il porte sur les artistes d'autrefois, sur
ses contemporains, écrivains, musiciens et peintres, nous trouverons
la preuve irréfutable de ce que nous avançons; mais dès maintenant
nous en savons assez pour marquer avec certitude combien son génie le
différenciait du romantisme impénitent!
S'il ne fut pas toujours tendre au romantisme, il se montra constamment
hostile aux doctrines du réalisme. La sévérité avec laquelle il juge
Courbet, tout en proclamant ses merveilleuses aptitudes de peintre,
prouve à quel point les tendances de cette école étaient opposées aux
siennes. À ses yeux, l'imagination est le principal facteur de la
production esthétique, et la réalité ambiante ne lui semble digne de
devenir matière à œuvre d'art, qu'à la condition d'avoir été épurée,
transfigurée en quelque sorte par sa toute-puissante influence. Dans
un fragment de l'année 1853, à propos d'esquisses de la _Sainte Anne_,
faites par lui à Nohant, il compare un premier croquis reproduisant
servilement la nature, qui, dit-il, lui est insupportable, à une
seconde esquisse dans laquelle ses intentions sont plus nettement
marquées, et qui pour cette raison commence à lui plaire, tandis
qu'il n'attribue guère au premier une importance plus grande qu'à une
reproduction photographique. Sans cesse il insiste sur la prépondérance
de l'imagination, et par imagination ce n'est jamais l'invention
de toutes pièces qu'il entend, mais bien la faculté d'interpréter
puissamment, de refléter suivant le tempérament individuel de l'artiste
la nature qui pose devant lui. Pour Delacroix, imagination et
idéalisation sont des termes égaux et réciproquement convertibles.
Dans une page merveilleuse, tant par la beauté de la forme que par
la hauteur de l'idée, il rapproche cette idéalisation de l'art de
l'idéalisation du souvenir, résultat du travail psychologique dans
les phénomènes de la mémoire: «J'admirais ce travail involontaire de
l'âme qui écarte et supprime dans le ressouvenir des moments agréables
tout ce qui en diminuait le charme, au moment où on les traversait. Je
comparais cette espèce d'idéalisation,--car c'en est une,--à l'effet
des beaux ouvrages de l'imagination. Le grand artiste concentre
l'intérêt en supprimant les détails inutiles ou repoussants ou sots; sa
main puissante dispose et établit, ajoute et supprime, et en use ainsi
sur des objets qui sont siens; il se meut dans son domaine et vous
y donne une fête à son gré.» Plus loin, à propos du _dictionnaire_,
auquel il compare la nature, il écrit: «Un dictionnaire n'est pas un
livre; c'est un instrument, un outil pour faire des livres.» Il faut
rapprocher cette phrase,--et peut-être même l'exemple lui vint-il pour
mieux affirmer son idée,--de la conversation rapportée par Baudelaire,
dans laquelle il semble s'être efforcé de résumer sur ce point ses
théories artistiques, en laissant percer une arrière-pensée de
combattre les théories réalistes: «La nature n'est qu'un dictionnaire»,
répétait-il fréquemment. Pour bien comprendre l'étendue du sens
implique dans cette phrase, il faut se figurer les usages ordinaires
et nombreux du dictionnaire. «On y cherche des mots, la génération des
mots, l'étymologie des mots; enfin on en extrait tous les éléments qui
composent une phrase ou un récit; mais personne n'a jamais considéré
le dictionnaire comme une composition, dans le sens poétique du mot.»
Voilà qui nous apparaît net et tranché. Je ne sache pas de meilleur
exemple pour rendre l'idée saillante et pour illuminer la pensée du
maître.
Delacroix n'aimait pas les Écoles, avons-nous dit, car il les jugeait
impuissantes à former de véritables artistes: il ne faisait en cela
qu'insister sur une conviction intime et généraliser son cas. Il
parlait en homme de génie qui ne conçoit pas d'autre éducateur que
lui-même et le développement normal d'une intense personnalité. A
toute grande manifestation artistique, quelque degré de raffinement
qu'elle atteigne dans son expression, il estimait que la puissance
du sentiment et la spontanéité devaient toujours présider; point
d'œuvre d'art digne de ce nom qui ne dérive en dernière analyse
de cette double origine. Tout le reste est à ses yeux pur métier,
ou, si vous aimez mieux, rhétorique. La rhétorique, il la trouvait
partout, non pas seulement dans les livres où elle différencie les
gens de lettres et ceux qui écrivent parce qu'ils ont quelque chose
à dire, mais encore dans la peinture, où elle remplace l'imagination
du dessin et de la couleur par la reproduction servile de la nature;
dans la musique enfin, où elle remplace les idées par des combinaisons
d'harmonie plus ou moins habiles. C'est elle qui, d'une façon générale,
se substitue à l'imagination chez les artistes dénués d'invention,
c'est elle qui conduit à la «manière». Et ce n'était pas chez lui
amour exagéré d'indépendance; c'était le résultat des exigences d'une
personnalité absorbante; c'était aussi le fruit des observations
qu'il avait faites sur les lois qui dirigèrent l'éducation des
artistes fameux. Il trouvait la confirmation de ce qu'il avançait
dans l'exemple de toutes les intelligences vouées aux travaux de la
pensée; à l'appui de son dire, il aimait à citer Rubens, Titien,
Michel-Ange. Ces illustres ancêtres étaient toujours présents à sa
mémoire pour soutenir ses défaillances et relever son courage abattu.
Tout grand esprit lui paraissait comme une force en mouvement qui brise
les obstacles accumulés devant elle et sait se faire jour à travers
tous les empêchements. Aussi la hardiesse était-elle la qualité qu'il
appréciait le plus: hardiesse au début d'une carrière, parce qu'elle
est synonyme de puissance; hardiesse après les premiers succès, parce
qu'elle prouve l'effort constant de l'artiste; hardiesse encore en
plein triomphe, parce qu'elle dénote l'amour désintéressé de l'art, la
recherche inassouvie de formes nouvelles incarnant la beauté: «Être
hardi, dit-il, quand on a un passé à compromettre, est le plus grand
signe de la force.» Notons d'ailleurs que ces principes d'indépendance,
qui pourraient sembler outrés, ne l'empêchaient pas de reconnaître
et de proclamer le rôle de l'imitation, la nécessité pour l'artiste
débutant de s'appuyer sur l'enseignement des maîtres. Lui-même,
il avait donné l'exemple de cette discipline de l'esprit par son
érudition, par la fidélité scrupuleuse avec laquelle, jusque dans les
derniers temps de sa vie, il copia leurs œuvres pour s'assimiler leur
génie. Le développement de l'artiste lui paraissait assez semblable
à celui de l'enfant qui d'abord reproduit les mouvements imités de
ceux qui l'approchent, puis arrive peu à peu à l'indépendance et à la
spontanéité. Ainsi en va-t-il dans le domaine intellectuel, et il ne
saurait exister de véritable maître en dehors de l'affranchissement.
En 1855, il écrit à ce propos: «Il faut absolument qu'à un moment
quelconque de leur carrière ils arrivent, non pas à mépriser tout
ce qui n'est pas eux, mais à dépouiller complètement ce fanatisme
presque aveugle qui nous pousse tous à l'imitation des grands maîtres
et à ne jurer que par leurs ouvrages. Il faut se dire: Cela est bon
pour Rubens, ceci pour Raphaël, Titien ou Michel-Ange. Ce qu'ils
ont fait les regarde; rien ne m'enchaîne à celui-ci ou à celui-là.
Il faut apprendre à se savoir gré de ce qu'on a trouvé; une poignée
d'inspiration personnelle est préférable à tout.»
Jusqu'ici nous n'avons examiné que des principes d'esthétique
générale; nous devons en venir maintenant à l'étude de l'esthétique
spéciale de Delacroix en matière de peinture. Il est toujours
intéressant d'entendre un artiste parler de son art et faire au public
la confidence de ses pensées; cela est en tout cas singulièrement
révélateur de l'esprit dans lequel il le pratique, des tendances
qu'il y apporte, de la largeur ou de l'étroitesse de vues qu'il y
manifeste. Lorsque cet artiste est un Fromentin, on reconnaît aisément
à la façon dont il en parle, au parti pris de composition littéraire
et d'ordonnance classique toujours saillant jusqu'en ses moindres
analyses, une intelligence fine et distinguée, merveilleusement apte à
comprendre certains talents d'ordre moyen comme Van Dyck ou certaines
faces d'un talent supérieur comme celui de Rubens, mais mal préparé à
pénétrer le génie mystérieux et souverain d'un Rembrandt; même dans ses
appréciations techniques, le littérateur perce toujours chez lui, et
l'on est forcé de conclure qu'il est plus écrivain que peintre. Quand
cet artiste est un Couture, on peut trouver chez lui des recettes
de métier, un souci constant de la technique, de précieux conseils
pour les spécialistes; en revanche, dès qu'il tente de s'élever à des
préoccupations plus hautes, dès qu'il aborde ce que Delacroix appelait
la partie «intellectuelle» de l'art, on saisit tout de suite le danger
que courent certains artistes en pénétrant dans un domaine qui leur
demeurera à jamais inaccessible, car leur incompétence n'y a d'égale
que leur désinvolture, laquelle, ainsi que l'écrivait M. Mantz à propos
de ce même Couture jugeant Delacroix, «dépasse peut-être les limites
du comique ordinaire». Chez l'artiste dont nous tentons d'analyser
l'esprit, chez Delacroix, nous rencontrons le genre de mérite propre
aux deux précédents sans apercevoir les lacunes ou les insuffisances
que nous signalions. Chaque fois qu'il traite une question de métier,
c'est avec la compétence d'un peintre de race; mais comme chez lui
l'exécution est toujours subordonnée à l'idée, il reste constamment
supérieur à son sujet par l'élévation et la diversité des points
de vue; partout et toujours il demeure peintre, c'est-à-dire qu'en
aucune circonstance il ne tente d'introduire dans son art des moyens
qui lui soient étrangers; pourtant jamais en lui le peintre n'étouffe
l'artiste, l'homme d'éducation générale et d'inspiration soutenue.
Ajoutons que la plupart de ses réflexions sur la peinture ont été
écrites après l'année 1850, alors qu'il était dans la pleine maturité
du talent, et qu'elles empruntent à ce simple fait une autorité
singulière.
Écoutez-le quand il parle de la composition d'un tableau, de l'art de
«conduire ce tableau depuis l'ébauche jusqu'au fini». On sait qu'il
n'admettait pas qu'une composition fût faite autrement que par «masses
marchant simultanément»: c'était là un des principes d'art qui lui
tenaient le plus au cœur, et il lui paraissait aussi hostile à une
saine méthode de travail de peindre par fragments isolés qu'il lui eût
semblé contraire à une bonne discipline de l'esprit de traiter telle
partie d'une composition littéraire sans obéir à un plan nettement
délimité, sans avoir préparé par avance les développements avoisinants.
Cette règle, qu'il considérait comme fondamentale, lui était apparue
avec la lumière de l'évidence en constatant les inconvénients de la
méthode contraire dans des tableaux qu'il avait vus en préparation,
notamment à l'atelier de Delaroche dont il détestait d'ailleurs la
facture; il comparaît ce genre d'ouvrage «à un travail purement manuel
qui doit couvrir une certaine quantité d'espace en un temps déterminé,
ou à une longue route divisée en un grand nombre d'étapes... Quand
une étape est faite, elle n'est plus à faire, et quand toute la
route est parcourue, l'artiste est délivré de son tableau.» Dans un
fragment de l'année 1854 qui traite la question avec l'ampleur qu'elle
comporte, voici ce qu'il écrit: «Le tableau composé successivement
de pièces de rapport, achevées avec soin et placées à côté les unes
des autres, paraît un chef-d'œuvre et le comble de l'habileté, tant
qu'il n'est pas achevé, c'est-à-dire tant que le champ n'est pas
couvert; car finir, pour ces peintres qui finissent chaque détail en
le posant sur la toile, c'est avoir couvert cette toile. En présence
de ce travail qui marche sans encombre, de ces parties qui paraissent
d'autant plus intéressantes que vous n'avez qu'elles à examiner, on est
involontairement saisi d'un étonnement peu réfléchi; mais quand la
dernière touche est donnée, quand l'architecte de tout cet entassement
de parties séparées a posé le faîte de son édifice bigarré et dit son
dernier mot, on ne voit que lacunes ou encombrement, et l'ordonnance
nulle part.»
A la suite de cette théorie, comme conséquence immédiate, nous
trouvons celle des «sacrifices», cet art de mettre en lumière les
parties saillantes et capitales de la composition par l'effacement
voulu dans l'exécution des parties secondaires. Delacroix y voyait la
suprême habileté du peintre, son plus difficile effort, un art qui ne
peut être que le résultat d'une longue expérience. Lors-qu'il parle
des «accessoires» en peinture, ce lui est une occasion nouvelle de
développer sa théorie des sacrifices, car la manière de les traiter
lui semble le critérium de l'habileté de l'artiste. Il y a deux choses
qui selon lui caractérisent les mauvais peintres, et les empêchent
d'atteindre au Beau: d'abord le défaut de conception d'ensemble,
puis l'importance exagérée donnée à ce qui est éminemment relatif et
secondaire. Ces idées d'unité dans la composition, de subordination
des parties accessoires aux principales, le poursuivent et le hantent;
nous y trouvons une preuve nouvelle de ce besoin d'ordre et de
méthode caractérisant une des faces les moins connues de son esprit,
qui pourtant ne saurait être omise sous peine de l'ignorer en sa
complexité. Même dans l'ébauche, ou la première indication du peintre,
on doit voir cette subordination, car «les premiers linéaments par
lesquels un maître indique sa pensée contiennent le germe de tout
ce que l'ouvrage présentera de saillant». Cette qualité le frappe
surtout chez les artistes de pure imagination, chez ceux qui doivent
leur maîtrise au sens intime de la composition, à l'idée qui soutient
l'œuvre et la dirige, plutôt qu'aux qualités d'exécution: il cite
comme exemples Rembrandt et Poussin. A cet égard, il distingue deux
catégories d'artistes nettement différenciées: ceux chez lesquels
l'idée prédomine, qui tirent tout d'eux-mêmes et sont le plus
redevables à l'invention: Rembrandt pardessus tous; ceux, au contraire,
qui excellent dans le rendu, et chez qui l'imitation de la nature joue
un rôle plus marqué: Titien ou Murillo. «Ils arrivent par une autre
voie à l'une des perfections de l'art.»
Delacroix se trouve ainsi conduit à examiner la question de l' «emploi
du modèle». D'après lui, le modèle ne devrait être que le guide de
l'artiste, quelque chose comme le dictionnaire auquel il se plaisait
à comparer la nature qui pose devant l'œil du peintre: il serait
fait uniquement pour soutenir les défaillances de l'exécution et lui
permettre d'avancer avec assurance. A ce propos, il s'analyse lui-même
et, faisant un retour sur son passé, reconnaît qu'il a commencé à se
satisfaire le jour où il a négligé les petits détails pour subordonner
ses compositions à l'idée d'ensemble, le jour où il n'a plus été
poursuivi uniquement par l'amour de l'exactitude, où il a compris
que la vérité résidait dans l'interprétation de la nature. C'est le
contraire qu'il observe chez la plupart des peintres, précisément à
cause de l'abus qu'ils font du modèle.
Ce qui s'impose toujours à lui, on le voit, c'est le souci de la
composition, c'est la prédominance de l'idée sur l'exécution, c'est la
prépondérance de la personnalité de l'artiste qui doit s'affirmer dans
toutes ses œuvres, même dans celles qui au premier abord paraissent
une reproduction fidèle de la nature; peut-être même serait-il exact
de dire qu'elle doit s'affirmer d'autant mieux que le genre traité est
plus proche de la nature. Delacroix pensait bien ainsi, et il émet
cette idée dans les observations qu'il présente sur le «paysage».
L'idéalisation, qui n'est autre chose que l'interprétation originale
du peintre, lui semble d'autant plus indispensable dans le paysage que
celui-ci s'y trouve en communication plus directe avec la réalité,
que son œuvre en deviendra nécessairement la copie servile, s'il
n'y apporte des qualités de vision personnelle et puissante. Il dit
quelque part que «le paysage qu'il lui faut, ce n'est pas le paysage
absolument vrai». Nous ne devons pas voir dans cette phrase la simple
constatation de ses tendances particulières, qui le poussaient à ne
pas envisager séparément ce genre de composition, à le considérer
comme le décor mouvant au milieu duquel il plaçait ses inventions
dramatiques; à ce point de vue, il nous semble bien le descendant des
grands peintres décorateurs d'autrefois. Mais, abstraction faite des
tendances de Delacroix, si nous nous arrêtons avec lui au genre tel
que les paysagistes l'ont traité, nous voyons qu'il y affirme une fois
de plus la nécessité de l'idéalisation: «Les peintres qui reproduisent
simplement leurs études dans leurs tableaux ne donnent jamais au
spectateur un vif sentiment de la nature. Le spectateur est ému parce
qu'il voit la nature par souvenir, en même temps qu'il voit votre
tableau.» Qu'est-ce autre chose, cette remarque, que la constatation du
caractère suggestif de l'œuvre d'art, des conditions de son existence
et de sa portée, puisqu'en dernière analyse elle n'agit sur notre
âme qu'en ressuscitant, par l'intervention miraculeuse de la mémoire
et de l'association des idées, les éléments de sensibilité que la vie
antérieure y a accumulés?
Même en dehors de son art, Delacroix aimait à systématiser, à
coordonner les pensées maîtresses que l'observation faisait naître
en lui: l'esprit est un, en effet, et, semblable à un instrument
d'optique complexe et fidèle, reflète avec des propriétés identiques
les différents objets qui lui sont présentés. Les motifs qui l'avaient
amené à examiner la peinture isolément, le poussent à l'envisager
dans ses rapports avec les autres arts; il l'analyse comme moyen
d'expression du sentiment, indépendamment de toute application
pratique; il y était forcément conduit, et par la pente naturelle
de son esprit et par sa culture même qui s'étendait, on le sait, à
toutes les manifestations du Beau; également curieux de littérature,
de musique, d'art dramatique, il se révèle bien dans son Journal
l'intelligence la plus ouverte, la plus avide de jouissances qui ait
jamais paru, car on trouverait difficilement, même dans la période de
sa vie la plus absorbée par les grands travaux décoratifs, une semaine
entière où ne fût point notée quelque réflexion venue à la suite de
lectures, de représentations dramatiques ou d'auditions musicales. La
poésie, tout d'abord: il y revient sans cesse, comme à la salutaire
auxiliatrice de ses travaux, à la source vivifiante où il va puiser ses
inspirations; les lecteurs du Journal verront, dans l'immense quantité
de projets qu'il a notés, l'assiduité de ses fréquentations poétiques;
de ces projets, il en exécuta un grand nombre: il eût fallu la vie de
dix peintres pour les exécuter tous. A maintes reprises il émet le
regret de n'être pas né poète, après avoir comparé dans leur puissance
expressive les arts qui se meuvent dans le temps à ceux qui, comme
la peinture, produisent une impression d'un bloc et simultanément.
Delacroix en profite pour marquer la nécessité de bien comprendre les
limites des différents arts: «L'expérience est indispensable pour
apprendre tout ce qu'on peut faire avec son instrument, mais surtout
pour éviter ce qui ne doit pas être tenté: l'homme sans maturité se
jette dans des tentatives insensées; en voulant faire rendre à l'art
plus qu'il ne doit et ne peut, il n'arrive pas même à un certain
degré de supériorité dans les limites du possible.» Certains lui ont
reproché de n'avoir pas toujours scrupuleusement obéi au principe qu'il
pose ainsi et qu'il aimait à répéter; nous n'avons pas à examiner la
question; mais en admettant que le reproche fût fondé, on ne saurait
voir dans une pareille tendance que l'affirmation de son génie. Il
aimait passionnément la peinture, et lorsqu'il en parle, il ne trouve
pas d'expressions assez enthousiastes pour en décrire les délices.
Une seule chose l'affligeait, c'était sa fragilité; en présence de
ces toiles qui ne peuvent résister à l'action du temps, une indicible
tristesse l'envahissait. Il reconnaissait la supériorité des conditions
matérielles de l'œuvre écrite, qui traverse les siècles à l'abri de la
destruction et n'a rien à craindre des injures du temps.
Attentif à toutes les productions de son époque, Delacroix avait
assisté au développement de la forme romanesque, sans enthousiasme,
il faut le dire. Il reprochait au roman moderne de s'appuyer sur de
faux principes d'esthétique, d'abuser des descriptions de lieux,
de costumes, de ne pas assez tenir compte de la psychologie des
personnages. Ces objections qui se justifiaient pleinement quand il
les adressait à des écrivains comme George Sand et Dumas, il eut le
tort de les généraliser, et cela le rendit injuste à l'égard de Balzac,
dont il ne comprit jamais le puissant génie. À vrai dire, le genre du
roman n'était pas fait pour lui plaire: il est superflu d'en déduire
les raisons. En revanche, l'art dramatique le prenait tout entier
et faisait vibrer ses fibres les plus délicates. Ceux qui ont lu sa
correspondance ont pu remarquer que, lors de son voyage à Londres, son
admiration se partagea entre les peintures de l'école anglaise, pour
laquelle il avait une prédilection particulière, et les représentations
de Shakespeare, qu'il suivait assidûment. Le Journal ne nous apprend
rien de nouveau en montrant avec quelle ardeur il lisait son théâtre;
mais il éclaire d'une lumière singulièrement révélatrice une des
faces de son esprit sur laquelle nous avons insisté déjà à propos du
romantisme, en découvrant son admiration pour notre théâtre français
du dix-septième siècle, admiration qui le pousse à mettre en parallèle
le système dramatique de Racine et celui de Shakespeare. Ici encore il
faudra beaucoup rabattre des opinions erronées que les partisans du
romantisme avaient contribué à répandre sur lui, car on y verra, non
sans surprise, la démonstration de ses tendances classiques.
Delacroix ne s'attachait pas seulement à la forme dramatique elle-même,
mais encore à ses interprètes, et l'on conçoit en effet que le peintre
de passions si multiples, l'artiste dans l'œuvre duquel le mouvement et
le geste devaient tenir une place prépondérante, ait trouvé dans le
jeu des grands comédiens, en outre d'une pure jouissance esthétique,
un enseignement salutaire et de précieuses indications. Ses lettres
de 1825 datées de Londres décrivent l'enthousiasme que suscita en lui
le talent de Kean, de Young, les plus fameux interprètes de l'œuvre
shakespearienne. En 1835, il écrivait à Nourrit pour le remercier du
plaisir qu'il lui avait fait goûter et du talent dont il avait fait
preuve en répandant de l'intérêt sur une pièce comme la _Juive_, «qui
en a grand besoin, ajoute-t-il, au milieu de ce ramassis de friperie
qui est si étranger à l'art». Le Journal contient des appréciations
longues et détaillées sur les plus célèbres acteurs de l'époque:
Rachel, Mlle Mars, la Malibran, Talma, et toujours dans ce qu'il écrit
on voit percer le souci des rapports existant entre l'art du comédien
et celui du peintre. Il consulte Talma, il interroge Garcia sur la
Malibran, et arrive à cette conclusion que chez le peintre «l'exécution
doit toujours tenir de l'improvisation, différence capitale avec celle
du comédien».
Mais l'art qui semble l'occuper par-dessus tout, après la peinture,
c'est la musique. A cet égard, il faut distinguer entre les jugements
qu'il porte sur la pure musique et sur la musique dramatique. Sans
doute, lorsqu'il parle de la première, on peut contester certaines
de ses appréciations, notamment à propos de Beethoven, qu'il trouve
souvent «confus», bien qu'il admire «la divine symphonie en _la_», à
propos de Berlioz, dont il méconnut le talent:--rappelons, toujours
dans le sens du préjugé romantique, que les critiques d'alors se
plaisaient à associer leurs noms, et appelaient Berlioz le Delacroix
de la musique.--Pourtant, si l'on songe à ce qu'était de son temps
l'éducation musicale en France, si l'on réfléchit que le grand art
allemand n'avait pas encore pénétré dans le public et n'était encore
compris que de quelques rares élus, si d'autre part on abandonne
le domaine de la pure musique pour aborder celui de la musique
dramatique, on reconnaîtra que, loin d'être un retardataire, il fut
plutôt un _avancé._ Ses aversions et ses préférences ne laissent pas
d'être significatives: nous avons vu le jugement qu'il portait sur la
_Juive_; il détestait Meyerbeer, dans les ouvrages duquel il notait
une lourdeur et une vulgarité croissantes, ce qui n'est déjà pas si
mal pour son temps: «L'affreux _Prophète_, que son auteur croit sans
doute un progrès, est l'anéantissement de l'art.» En revanche, il ne
se lassait pas du _Don Juan_ de Mozart, et les œuvres de Glück lui
inspiraient une admiration sans réserve. A leur sujet, il expose sur
l'union de la déclamation et de la musique, sur la puissance expressive
du son combiné avec la parole, des idées éminemment modernes: «Chez
Viardot, musique de Glück... Le philosophe Chenavard ne disait plus que
la musique est le dernier des arts. Je lui disais que les paroles de
ces opéras étaient admirables. Il faut de grandes divisions tranchées;
ces vers arrangés sur ceux de Racine, et par conséquent défigurés,
font un effet bien plus puissant avec la musique. Chenavard convenait,
sans que je l'en priasse, qu'il n'y a rien à comparer à l'émotion que
donne la musique: elle exprime des nuances incomparables.»Enfin, à
propos de certains opéras italiens qui alors étaient à la mode, il
écrit ces lignes, qui sans doute eussent profondément stupéfié ses
contemporains, s'ils les avaient connues: «Cette musique «mince» ne va
pas aux temps héroïques. Le dialogue est bien puéril, et cependant,
quand on l'interrompt pour intercaler un morceau de cette musique, on
est dans la situation d'un voyageur qui fait une route insipide, mais
qui voudrait n'arrêter qu'au bout de sa carrière: en un mot, c'est un
«genre bâtard», bâtard quant au poème par la niaise imitation de mœurs
qui ne nous touchent pas, bâtard par cette musique d'opéra-comique.»
Delacroix voyagea peu, ou du moins ne séjourna guère dans les pays
qu'il visita. Si l'on excepte l'excursion au Maroc qui devait avoir
une influence considérable sur son talent, il ne paraît pas qu'il soit
demeuré longtemps dans les villes d'art qu'il traversa. Ainsi, à son
retour du Maroc en 1832, il voit les musées de Séville, mais c'est à
peine s'il y reste; en tout cas, il ne songe pas à s'y arrêter pour
copier les maîtres. En 1850, après de longues hésitations, il se décide
à partir en Belgique: il visite Bruxelles, Anvers, Malines, Coblentz,
Cologne, puis revient à Bruxelles et de là rentre à Paris. Il ne
pousse même pas jusqu'en Hollande et paraît impatient de reprendre ses
travaux. Un séjour qui semble lui avoir été particulièrement agréable
fut celui qu'il fit à Londres en 1825; mais il était dans les premières
années de sa carrière de peintre, et n'avait pas encore cet impérieux
besoin de production ininterrompue qui caractérise l'époque de sa
maturité. Le pays qu'il regretta toujours de n'avoir pas vu, c'est
l'Italie. A son ami Soulier qui se trouvait à Florence en 1821, il
écrivait pour lui dire qu'il enviait son bonheur; mais comme il avait
renoncé à «courir la chance du prix», et que ses modiques ressources
ne lui permettaient pas de songer à un aussi long voyage, il se voyait
contraint d'en détourner sa pensée; plus tard, alors qu'il eût pu
mettre son projet à exécution, il en fut distrait par ses travaux;
dans les dernières années de sa vie, l'idée d'un voyage à Venise le
préoccupa encore: il fit des plans, prit des renseignements, mais
finalement y renonça. Faut-il regretter, au point de vue de son œuvre,
qu'il n'ait pas visité l'Italie? Nous ne le pensons pas: sans doute
il eût gagné à ce voyage une connaissance approfondie des maîtres
qu'il aimait, que l'on ne peut juger «définitivement» qu'en les voyant
dans leur pays, dans leur cadre, avec le décor du milieu environnant.
L'éducation de son esprit en eût été plus complète; son opinion sur
certains artistes de la Renaissance aurait été modifiée en plusieurs
points; il n'est pas probable que son œuvre en eût subi le contre-coup.
La vérité nous paraît être que, semblable à tous les grands inventeurs,
Delacroix était attaché au sol natal par l'impérieuse nécessité de
la production; il n'avait pas trop de tout son temps pour exécuter
les immenses projets qui fourmillaient dans son cerveau; il constate
quelque part, avec terreur, mais aussi avec une fierté légitime, qu'il
faudrait dix existences d'artiste pour les mener à bien; et de fait,
lorsqu'on suit attentivement dans ce Journal la marche de sa pensée,
lorsqu'on voit ce besoin incessant d'invention, cet amour absorbant du
travail qui a dompté toute autre passion, on est amené à le rapprocher
de ces grands maîtres du seizième siècle dont il apparaît, par
l'énergie créatrice, le descendant incontestable.
Dans les jugements qu'il porte sur les peintres fameux de la
Renaissance, et bien que ces jugements se ressentent souvent de
l'incomplète connaissance qu'il en eut, Delacroix est toujours
conséquent avec les principes d'esthétique exposés plus haut. On
remarquera que pour certains son opinion se modifia avec l'âge, et
subit l'influence de son éducation personnelle: la chose est frappante
en ce qui concerne Michel-Ange et Titien. Les idées de Delacroix sur
ces deux artistes diffèrent complètement à vingt années de distance,
suivant que l'on consulte les premiers ou les derniers cahiers du
Journal; cela tient à ce qu'il ne vit de leur œuvre que des exemplaires
insuffisants pour les juger «absolument et définitivement»; cela tient
aussi à ce qu'il ne les visita point dans leur patrie; cela tient
enfin à ce que les points de vue se modifient avec l'âge, à ce que des
qualités qui semblent prépondérantes au début d'une carrière prennent
une importance moindre à l'époque de la maturité, tandis que d'autres
occupent la première place: on ne saurait expliquer autrement ses
variations à l'égard de ces deux grands hommes. Pourtant il est une
chose certaine, c'est que les principes dominateurs de son esthétique
demeurent le critérium de ses préférences. Nous avons vu à quel point
il prisait la hardiesse d'invention, la prédominance de l'imagination:
tel est le secret de son enthousiasme pour Rubens, sur le compte duquel
il n'a jamais varié. Quelque partie du Journal que l'on examine, que
l'on se réfère aux premières années, alors qu'il l'étudiait au Louvre,
et faisait des copies de ses œuvres, à son voyage en Belgique, ou bien
à la dernière période de sa vie, c'est toujours la même admiration
et le même motif raisonné d'admiration. Il aime en lui la force,
la véhémence, l'éclat, l'exubérance, la connaissance approfondie
des moyens de l'art. Les dernières pages du Journal exaltent la vie
prodigieuse des compositions de Rubens: «Il vous impose ces prétendus
défauts qui tiennent à une force qui l'entraîne lui-même et nous
subjugue, en dépit des préceptes qui sont bons pour tout le monde
excepté pour lui.»
De même pour Rembrandt, dont il devait pénétrer le génie mystérieux
mieux qu'aucun peintre de son temps. Il chérissait en lui le sens
dramatique des choses, l'intuition profonde des âmes, cette étrange
et douloureuse compréhension de la vie, par laquelle le grand artiste
nous fait vibrer jusqu'aux profondeurs de notre être. Dans une page
de l'année 1851, que Delacroix n'eût sans doute pas, à cette époque,
livrée à la publicité, car il en comprenait la portée révolutionnaire,
il compare Raphaël et Rembrandt, et confie à son Journal le secret
de ses préférences: «Peut-être découvrira-t-on que Rembrandt est un
beaucoup plus grand peintre que Raphaël. J'écris ce blasphème propre
à faire dresser les cheveux de tous les hommes d'école, sans prendre
décidément parti; seulement je trouve en moi, à mesure que j'avance
dans la vie, que la vérité est ce qu'il y a de plus beau et de plus
rare. Rembrandt n'a pas, si vous voulez, l'élévation de Raphaël.
Peut-être cette élévation que Raphaël a dans les lignes, Rembrandt
l'a-t-il dans la mystérieuse conception des sujets, dans la profonde
naïveté des expressions et des gestes. Bien qu'on puisse préférer cette
emphase majestueuse de Raphaël qui répond peut-être à la grandeur de
certains sujets, on pourrait affirmer, sans se faire lapider par les
hommes de goût, mais j'entends d'un goût véritable et sincère, que le
grand Hollandais était plus nativement peintre que le studieux élève de
Pérugin.»
Les maîtres vénitiens furent toujours chers à Delacroix. Ici encore
il lui manqua de ne pas les avoir vus chez eux, d'autant mieux qu'il
n'existe pas d'école tenant par des racines plus profondes au milieu
d'où elle sortit, s'expliquant plus complètement par ce milieu. S'il
les avait étudiés à Venise, il est probable que ses opinions à leur
égard eussent été modifiées en certains points. Titien est celui sur
lequel il insiste le plus volontiers; de tous les Vénitiens il est
d'ailleurs celui qu'on peut le mieux connaître en dehors de Venise.
Véronèse eut la plus salutaire et la plus constante influence sur le
développement de son talent de coloriste. Delacroix allait l'étudier
au Louvre, ne se lassant pas d'interroger ses œuvres dans lesquelles
il cherchait à découvrir les secrets de la technique picturale. Le
nom de Véronèse revient constamment dans le Journal, quand il parle
de son métier, et c'est en s'appuyant sur ses exemples qu'il présente
une défense en règle de la couleur; en réalité, c'est sa propre cause
qu'il soutient; pour en bien comprendre l'importance, il faut se
rappeler les attaques qu'il avait eu à supporter, la prépondérance que
l'école d'Ingres attribuait au dessin, les reproches que vingt années
durant on avait adressés à Delacroix de méconnaître le rôle de la
ligne et d'avoir uniquement recours au moyen «matériel» de la couleur.
Il s'insurge contre cette prétendue matérialité, et il est au moins
curieux de le voir, alors qu'il l'avait surabondamment prouvé par les
multiples exemples de ses œuvres personnelles, s'efforçant d'établir
par le raisonnement, en 1857, que la couleur est tout aussi idéale que
le dessin. Mais il est un autre peintre que Delacroix n'a jamais connu,
parce qu'en dehors du Palais-Ducal et des églises de Venise on ne
saurait avoir la moindre idée de son génie: c'est Tintoret. J'imagine
que si dans les dernières années de sa vie, alors que les magnifiques
compositions décoratives de la galerie d'Apollon, de l'Hôtel de
ville, du Palais-Bourbon avaient solidement établi sa gloire, et lui
avaient prouvé à lui-même ce dont il était capable, j'imagine que s'il
avait mis à exécution son projet de voir Venise, il eût ressenti, au
Palais-Ducal et à la Scuola de San Rocco, une des plus grandes émotions
comme un des plus vifs bonheurs qu'il puisse être donné à un artiste
de goûter, en découvrant chez un maître d'autrefois un génie frère du
sien, et en retrouvant dans l'œuvre de peinture la plus sublime qui
jamais ait été conçue un tempérament et des tendances identiques aux
siennes. Devant ce prodigieux poème en peinture qui raconte depuis ses
origines jusqu'à son aboutissement final la divine légende de Jésus,
en face de cette surabondance de vie et d'invention, Delacroix aurait
trouvé la confirmation d'une de ses plus chères idées: la supériorité
de l'art décoratif, comme aussi l'exemplaire le plus tranché de la
qualité qu'il admirait par-dessus tout: la puissance imaginative.
Nous arrivons au point le plus délicat du Journal, à celui sur
lequel la curiosité du lecteur se porte toujours avidement dans des
publications de cet ordre: les jugements sur les contemporains. Ils le
savent bien et connaissent le parti qu'on en peut tirer, les écrivains
qui, se souciant uniquement de bruit et de réclame, exploitent avec
opiniâtreté cette tendance. Nous en avons eu des exemples fameux,
récemment encore dans la publication d'un journal où il resterait sans
doute assez peu de chose, si l'on en retranchait ce qui n'y devrait
pas être. Dans l'œuvre qui nous occupe, disons-le bien haut pour
la plus grande gloire de son auteur, il ne saurait être question de
préoccupations semblables. Ceux qui y chercheraient, sur les hommes
célèbres de son temps, des révélations intimes dictées à Delacroix
par un parti pris de dénigrement, risqueraient fort d'être déçus.
Non que l'artiste ait été dépourvu de cette lucidité d'analyse, de
cette pénétration critique qui perce à jour les faiblesses communes à
tous les hommes éminents; non qu'il se soit jamais départi de cette
indépendance sans laquelle il n'est pas d'esprit supérieur. Nous
l'avons déjà dit, et nous ne pouvons assez le répéter, l'intérêt de ces
notes journalières est dans leur sincérité; on y découvre certaines
faces de l'esprit du maître, certaines préférences et certaines
antipathies qui sans elles seraient demeurées inconnues; il s'y trouve
donc des jugements sévères, mordants quelquefois, mettant à nu les
parties faibles d'un talent ou d'un caractère; mais la raison comme
le bon goût s'y manifestent toujours et viennent atténuer ce que la
passion exclusive pourrait avoir de trop ardent.
Presque tous les artistes célèbres de l'époque sont jugés dans le
Journal de Delacroix. Nommons, pour n'en citer que quelques-uns,
Charlet, Géricault, Gros, Girodet, Ingres, Delaroche, Flandrin,
Couture, Corot, Rousseau, Chenavard, Meissonier, Gudin, Courbet,
Millet, Decamps. Lorsque Delacroix est en présence d'un tempérament de
peintre directement hostile au sien, on s'en aperçoit dès l'abord, car
il ne cache pas son impression: Delaroche, par exemple. Il ne pouvait
supporter ni sa méthode de composition, ni sa couleur, faite, comme
disait Th. Gautier, «avec de l'encre et du cirage». Il se montre à son
égard d'une sévérité extrême et compare ses tableaux «à la patiente
récréation d'un amateur qui n'a aucune exécution comme peintre». De
même pour Flandrin, dont il ne pouvait goûter, on le conçoit, la
manière sèche et guindée, le parti pris d'affectation, le style froid
et voulu. Delacroix aimait trop la vie, la spontanéité, tout cet
ensemble de qualités originales dont nous l'avons vu faire l'éloge,
pour être indulgent à cet art raide et maniéré. Le nom d'Ingres, est-il
besoin de le dire? revient constamment sous sa plume: il suit ses
expositions, note au retour l'impression reçue, tâche de se procurer,
par tous les moyens possibles, des esquisses ou des dessins de son
rival, les copie ou les calque, car il entend pénétrer ses secrets et
ne le juger qu'en connaissance de cause. Néanmoins il semble à son
égard d'une rigueur excessive, que certains trouveront assez voisine
de l'injustice; il insiste avec complaisance sur ses défauts, ferme
volontairement les yeux sur des qualités incontestables, que lui-même
ne pouvait contester; il s'obstine à ne pas les voir et contre lui
seul peut-être laisse percer une animosité manifeste. Cette animosité
trouve sa cause, sinon son excuse, dans une parfaite réciprocité, et
si l'on réfléchit à la violence, à l'âpreté des critiques qui furent
dirigées contre ses œuvres au nom des théories artistiques chères à son
illustre adversaire, on comprend qu'il ait été aveuglé sur sa réelle
valeur, on comprend surtout qu'il ne faut pas demander à la générosité
humaine plus qu'elle ne peut donner! L'impartialité de Delacroix est
entière quand il juge des artistes dont les théories allaient contre
les siennes, mais dans l'œuvre desquels il découvre un véritable
talent: Courbet entre autres. Nous savons son opinion sur le réalisme,
qu'il appelait: «l'antipode de l'art.» En visitant une des expositions
de Courbet, il note la vulgarité de ses sujets, mais s'arrête étonné
devant la vigueur de sa facture. Il rencontre Couture, constate sans en
être surpris «qu'il ne voit et n'analyse comme tous les autres que des
qualités d'exécution». Dans ce domaine restreint, Delacroix reconnaît
son talent et fait du même coup le procès de tous les «gens de métier».
Avec Millet, il s'entretient de Michel-Ange et de la Bible, plaisir
qu'il goûte assez rarement avec les peintres, si l'on en croit son
Journal; il remarque ses œuvres à une époque où elles étaient méconnues
de tous, non sans lui reprocher la prétention affectée, la tournure
ambitieuse de ses paysans. Quant à Corot, il salue en lui un véritable
artiste. Les observations présentées plus haut sur le paysage, sur
la manière dont il le comprenait, sur l'idéalisation qu'il y jugeait
indispensable, suffisent pour expliquer son admiration à l'endroit de
ce maître unique.
Pour en revenir au romantisme, il est au moins piquant de connaître
son jugement sur les chefs incontestés d'un mouvement artistique
auquel l'opinion publique le rattachait obstinément, car ce jugement
est singulièrement significatif, s'il n'est pas équitable. Mais en
fait, peut-on parler ici de justice ou d'injustice, quand il ne doit
s'agir que de la manifestation d'une personnalité très tranchée et
d'opinions cadrant avec cette personnalité? Il n'aimait pas le génie de
Victor Hugo, qu'il trouvait incorrect. L'extraordinaire puissance de
verbe du poète ne lui faisait pas pardonner son exubérance; entre eux
d'ailleurs il y eut complète réciprocité d'antipathie: Victor Hugo ne
comprit jamais le genre de beauté propre aux conceptions de Delacroix.
La cause n'en est-elle pas que l'un fut toujours un grand poète en
peinture, tandis que l'autre demeure le plus vigoureux peintre, le plus
hardi sculpteur que nous avons en poésie? Les hardiesses de Berlioz
dans le domaine symphonique lui furent également insupportables; on
ne manquera pas de dire qu'il en faut chercher la raison dans une
éducation musicale exclusivement italienne; nous ne le pensons pas,
et s'il ne suffit point, pour établir le contraire, de rappeler le
passage de cette étude dans lequel nous notions ses préférences et ses
antipathies musicales, nous ajouterons que son admiration fut sans
réserve à l'égard d'un compositeur tout aussi original que Berlioz,
d un génie tout aussi inventif, quoique dans un genre différent:
Chopin. On trouvera dans ses jugements sur les autres contemporains:
Lamartine, G. Sand, Dumas, Th. Gautier, et tant d'autres moins
célèbres, l'affirmation de ses goûts esthétiques: nous ne pouvons nous
étendre sur ce sujet; contentons-nous de rappeler, pour conclure, cette
idée précédemment émise, à savoir que Delacroix s'y manifeste comme un
esprit d'allure plutôt classique.
En somme, et si l'on tente de résumer l'impression maîtresse qui
se dégage de cette étude, si l'on s'efforce d'embrasser d'une vue
d'ensemble les éléments fragmentaires de cette grande intelligence,
telle qu'elle apparaît dans l'œuvre offerte au public, on doit penser
que, loin d'être nuisible à la gloire de l'artiste, comme si souvent il
arrive, une telle œuvre ne saurait que lui profiter, en éclairant d'une
lumière complète les traits saillants de son génie. L'homme s'y révèle
ce que lui-même ambitionnait d'être: discret dans ses allures, réservé
dans ses rapports, subordonnant sa conduite à des principes de sage
prudence que sa nature ne lui eût pas inspirés, mais dont l'expérience
de la vie lui avait démontré la nécessité, et dans lesquels les envieux
seuls ont pu voir un indice de sécheresse d'âme. Le penseur s'y montre
avec la complexité de ses tendances, l'universalité de ses vues, son
admirable aptitude à tout comprendre et à tout goûter de ce qui touche
au domaine de l'esprit. L'artiste enfin, si grand qu'il nous soit déjà
connu, en sort plus grand encore. En le suivant depuis l'origine de sa
carrière jusqu'à sa mort, nous le voyons chérissant son art d'un amour
fanatique, obéissant au seul mobile d'une destinée glorieuse, incapable
de ces compromissions, fréquentes même chez les hommes de talent, et
qui marquent leurs œuvres d'une tare souvent irrémédiable! Sans doute
il eut des faiblesses: les plus illustres n'en sont pas exempts; mais
elles n'étaient pas de nature à influer sur son génie et sur son œuvre:
il ne fut pas insensible aux honneurs, et, quand il les ambitionna, dut
se soumettre à des démarches quelque peu gênantes vis-à-vis de peintres
dont il ne pouvait apprécier le talent. Qu'importe, après tout? Ce
sont là bien petites choses quand il s'agit d'un si éminent esprit. Il
demeurera l'un de nos plus glorieux artistes, à n'en pas douter le plus
grand peintre de ce siècle, disons mieux, un des plus grands peintres
qui aient jamais paru, un de ces anneaux imbrisables qui constituent la
chaîne immortelle de l'Art!
Paul FLAT.