EXPIRATION DE LA TRÊVE DE BORDEAUX; REPRISE DES HOSTILITÉS ET
DE LA GUERRE OUVERTE ENTRE LA FRANCE ET L’ANGLETERRE (1359, 21
AVRIL-OCTOBRE). PRISE DU CHATEAU DE HANS ET DÉFAITE D’EUSTACHE
D’AUBERCHICOURT PRÈS DE NOGENT-SUR-SEINE.--ACHAT ET RASEMENT DU
FORT DE MAUCONSEIL PAR LES BOURGEOIS DE NOYON.--ÉMEUTE A TROYES
ET MASSACRE DE JEAN DE SEGUR.--RUPTURE DES NÉGOCIATIONS ENTRE LA
FRANCE ET L’ANGLETERRE.--REDDITION DE ROUCY A L’ARCHEVÊQUE DE
REIMS.--OCCUPATION D’ATTIGNY PAR EUSTACHE D’AUBERCHICOURT.--PRISE
ET PILLAGE DE BAR-SUR-SEINE PAR BROCARD DE FÉNÉTRANGE.--CHEVAUCHÉE
DE ROBERT KOLLES EN AUVERGNE[160] (§§ 441 à 452).
[160] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, p. 239 à 246.
Malgré la paix de Pontoise, la guerre ne cesse pas en France parce que,
la trêve avec l’Angleterre venant d’expirer[161], les gens d’armes qui
avant la conclusion de cette paix guerroyaient sous le couvert du roi
de Navarre continuent de guerroyer au nom et pour le compte du roi
d’Angleterre.--L’évêque de Troyes[162], les comtes de Vaudemont, de
Joigny et Jean de Châlon rassemblent une troupe de mille lances et de
quinze cents brigands. Aidés d’un chevalier lorrain nommé Brocard de
Fénétrange que le régent prend à sa solde, ils assiégent et emportent
au troisième assaut la forteresse de Hans[163] en Champagne, occupée
depuis un an et demi et dont ils passent la garnison par les armes. P.
163 à 165, 372.
[161] Cette trêve, conclue le 23 mars 1357, prorogée pour deux
ans à partir du jour de Pâques (9 avril) suivant, expira sans
doute à Pâques 21 avril 1359. Rymer, vol. III, p. 348 à 351.
[162] Henri II de Poitiers (1354-25 août 1370).
[163] Marne, arr., et c. Sainte-Menehould. Jean le Bel, dont la
Chronique est la source où Froissart a puisé ces détails, dit que
le château de Hans fut pris vers la Saint-Jean (24 juin) 1359, et
que le capitaine nommé Jacques Senak offrit 16 000 écus pour sa
rançon. _Chron._, t. II, p. 240.
La veille de la fête Saint-Jean-Baptiste[164] 1359, l’évêque de Troyes
et ses compagnons d’armes battent Eustache d’Auberchicourt près de
Nogent-sur-Seine. Eustache d’Auberchicourt reste au pouvoir des
vainqueurs ainsi que Jean de Paris et Martin d’Espagne faits chevaliers
le matin de la bataille. Courageux de Mauny, cousin d’Eustache
d’Auberchicourt, fait aussi chevalier et laissé pour mort sur le champ
de bataille, se traîne jusqu’à la forteresse de Nogent dont Jean de
Segur est capitaine. A la nouvelle de la défaite de leur chef, les
garnisons de Pont-sur-Seine[165], de Torcy[166], de Saponay[167],
d’Arcis, de Méry[168], de Plancy[169] évacuent ces places. Seuls,
Pierre Audley, Jean de Segur et Albrecht se maintiennent dans les forts
qu’ils occupent, le premier à Beaufort, le second à [Pont[170]], le
troisième à Gyé-sur-Seine[171]. P. 165 à 175, 372 à 377.
[164] La veille de la fête Saint-Jean-Baptiste tomba, en 1359,
le dimanche 23 juin. Jean le Bel donne une date moins précise;
il dit seulement que la défaite d’Eustache eut lieu dans la même
semaine que la prise de Hans (_Ibid._, p. 240, 241). On trouve
des détails fort curieux sur le combat de Nogent-sur-Seine dans
une donation, en date du 13 juin 1363, d’une maison sise à Laon,
à François d’Aunoy, huissier du Parlement (JJ92, nº 255, fº
76 vº). A la suite de cette affaire, Robert, sire de Fiennes,
connétable de France, qui était au siége de Melun, se rendit
à Troyes, où il accorda, le 11 juillet 1359, des lettres de
rémission à Pierre de la Capelle, maire de Hesdin (JJ90, nº 328).
[165] Pont-sur-Seine ou Pont-le-Roi, Aube, arr. et c.
Nogent-sur-Seine.
[166] Torcy-le-Grand, Aube, arr. et c. Arcis-sur-Aube.
[167] Aisne, arr. Château-Thierry, c. Fère-en-Tardenois.
[168] Méry-sur-Seine, Aube, arr. Arcis-sur-Aube.
[169] Aube, arr. Arcis-sur-Aube, c. Méry-sur-Seine.
[170] Jean de Segur n’était pas capitaine de Nogent, comme
Froissart le dit par erreur (p. 174), mais de Pont-sur-Seine.
JJ90, nºs 521, 630.
[171] Aube, arr. Bar-sur-Seine, c. Mussy-sur-Seine.
Jean de Picquigny meurt[172] après avoir étranglé son chambellan dans
un accès de rage; un chevalier de sa suite nommé Luc de Béthisy a comme
son maître une fin tragique.--Autant en advient à un soudard de la
bande d’Albrecht, qui, ayant un jour pillé l’église de Rosnay, frappé
le prêtre à l’autel et jeté par terre le vin consacré, est étranglé par
son cheval pris soudain d’un accès de rage et réduit en poudre[173].
P. 175, 176, 377 à 379.
[172] Jean de Picquigny mourut en mai ou juin 1359, car _à la
fin d’avril_ il prenait part à la chevauchée de Philippe de
Navarre à travers la Picardie et le Vermandois; d’un autre
côté, il est mentionné comme mort dans des lettres de rémission
datées de Melun et accordées en _juillet_ 1359 par le régent à
messire Henri le Vasseur, curé de Fluy (Somme, arr. Amiens, c.
Molliens-Vidame). JJ90, nº 214.--Froissart dit (p. 175) que Jean
de Picquigny trépassa au château de la Hérelle; mais on voit par
des lettres de rémission octroyées en mai 1360 a Thomas du Pont
de Remi, curé de Rivières, qui avait séjourné avec le dit Jean
à Long, puis à Creil, que ce seigneur mourut à Évreux «.... et
depuis alla avec le dit chevalier _à Évreux où il demoura en sa
compaignie jusques à tant que il trespassa_....» JJ90, nº 554.
[173] Froissart a emprunté cette légende, comme celle de la mort
de Jean de Picquigny, à Jean le Bel. Cf. _Chron._, t. II, p. 241,
242.
Le château de Mauconseil est racheté au prix de douze mille moutons et
rasé par les bourgeois de Noyon[174]; les gens d’armes qui occupaient
cette forteresse se retirent à Creil, à Clermont, à la Hérelle, à
Vailly, à Pierrepont, à Roucy et à Sissonne. P. 176, 379.
[174] Le château de Mauconseil fut racheté et rasé par les
bourgeois de Noyon, dans les premiers mois de 1359. Cf. _Cont. de
G. de Nangis_, éd. Geraud, t. II, p. 283.
Jean de Segur, étant venu un jour à Troyes traiter de la vente du
château de [Pont-sur-Seine][175], d’où il a mis à rançon pendant si
longtemps le pays environnant, est massacré dans l’hôtel même de
l’évêque, où il est descendu, par la population indignée. P. 177, 178,
379, 380.
[175] Froissart répète ici (p. 177) l’erreur qu’il avait déjà
commise plus haut, en disant que Jean de Segur était capitaine de
Nogent-sur-Seine: il commet une seconde erreur en rapportant à
l’année 1359 le massacre de ce chef de Compagnies, qui eut lieu
le samedi 4 avril 1360. Par acte daté de Paris en avril 1360,
Charles régent accorda des lettres de rémission à ses amés les
bourgeois et habitants de Troyes en Champagne «.... Comme, le
samedi veille de la Resurrection Nostre Seigneur derrain passée
(samedi 4 avril 1360), Jehan de Segure, nagaires capitaine de
Pons sur Saine, ennemi et malveillant du royaume, de la couronne
de France, de monseigneur et de nous, feust alez, emprès la
ditte ville de Troies et eust fait assavoir à nostre amé et feal
conseillier l’evesque de Troies (Henri de Poitiers), capitaine
de la ditte ville de par monseigneur et nous, que il avoit grant
volenté de parler à lui et de estre et devenir bon François et de
lui exposer et dire plusieurs choses honorables et proufitables
pour monseigneur, nous et le dit pais; lequel capitaine envoya
le maistre de son hostel querir aus champs le dit Segure et
l’amena en son hostel où il disnoit, senz le faire assavoir au
conseil de la ville ne aus diz habitanz, ne la cause pour quoy
il estoit venuz. Lequel Jehan de Segure parla au dit capitaine
moult longuement après disner et s’offry à estre bon François, si
comme on dit, et fu veu publiquement au dit hostel. Et si tost
comme il fu venu à la cognoissance du menu commun de la ditte
ville, tant ceulx qui estoient venuz du plat pays comme autres,
qui bien le cognoissoient et que il avoit desers, il furent moult
esmeuz. Et ceulx qui avoient la garde des portes pour la journée
les firent fermer par telle manière que le dit capitaine, quant
il senty l’effroy, ne le pot mettre hors de la ditte ville, mais
escouvint qu’il le ramenast en son hostel, où il le cuida sauver
pour ce qu’il estoit là venuz à sa seurté et à son sauf conduit.
Et illeuc s’asembla si grant multitude de genz armez que la
ditte maison fu environnée de toutes pars. Et crioient touz à
haute voys les paroles qui s’ensuivent ou semblables: «Où est li
lerres, traitres du roy nostre sire et de monseigneur le regent,
qui a le pays ars et gasté, ravies noz fames et filles et ycelles
violées et a tant de peuple mis à mort que ce est senz nombre? Il
convient qu’il muire; et vous mesmes morrez, se vous ne nous le
rendez.» Après lesquelles paroles, pour ce que le dit capitaine
ne leur vouloit rendre, il rompirent les huis du dit hostel et
entrèrent dedens. Finablement, le dit Jehan de Segure, cuidant
eschiver les perilz de la mort, sailly par une fenestre dehors
enmy la voye, et illeuc fu tantost tuez et mis à mort par le
dit commun. Et aussi fu mis à mort en l’ostel du dit capitaine,
l’un des varlez du dit Segure, qui estoit portier de la ditte
forteresse de Pons, si comme on dit, et avoit touz jours esté
anglois et traitres de la couronne de France et nez de la ville
d’Evreux. Et un autre varlet du dit Segure fu pris par ceulx qui
faisoient la garde et depuis par nostre justice executez pour
ses demerites....» JJ90, nº 521. On voit par d’autres lettres
de rémission, en date du 10 juillet 1360, que Jean Bonnet, de
Troyes, Étienne et Thibaud de Mesnil-Lettre frères, écuyers,
avaient été les principaux chefs de ce mouvement populaire (JJ90,
nº 630). A la requête de l’évêque de Troyes, le régent nomma des
commissaires pour juger les coupables; on imposa des amendes à
ceux qui pouvaient les payer; les autres furent condamnés au
dernier supplice. JJ89, nºs 413, 414.
A l’expiration de la trêve entre la France et l’Angleterre, le roi
Jean et Jacques de Bourbon, d’une part, Édouard III et le prince de
Galles, d’autre part, avaient conclu à Londres un traité de paix dont
Arnoul d’Audrehem, maréchal de France, et le comte de Tancarville
furent chargés de porter le texte sur le continent[176]; mais les
trois États, convoqués à Paris par le régent, trouvent ce traité trop
onéreux et refusent de le ratifier, au grand mécontentement des deux
rois et surtout d’Édouard, qui fait dès lors de grands préparatifs pour
recommencer la guerre contre la France. P. 178 à 181, 380 à 382.
[176] M. Lecointre-Dupont a retrouvé chez un parcheminier de
Poitiers et publié le projet complet de ce traité, daté de
Londres, le 24 mars 1359; ce projet assurait au roi d’Angleterre
la possession de la Normandie, de la Touraine, du Maine, de
l’Anjou, du Ponthieu et de Boulogne, la suzeraineté de la
Bretagne, sans compter une rançon de quatre millions d’écus d’or,
c’est-à-dire un million de plus que ne portera le traité de
Brétigny. (_Revue anglo-française_, t. I, p. 388 à 405.)
Jean de Craon, archevêque de Reims, aidé du comte de Porcien et d’un
certain nombre de gens d’armes tant de l’évêché de Laon que du comté
de Rethel, met le siége devant le château de Roucy, dont le capitaine
Frank Hennequin[177] se rend après une résistance de trois semaines
à condition que la garnison aura la liberté et la vie sauves, ce qui
n’empêche pas la plus grande partie de cette garnison d’être massacrée
par les gens d’armes de Reims et des environs; Hennequin lui-même n’est
arraché qu’avec peine à leur fureur. P. 181, 182, 382, 383.
[177] Jean le Bel, qui a fourni à Froissart ce récit de la
reprise de Roucy par les Français (_Chron._, t. II, p. 242, 243),
dit que Frank Hennequin était «un povre garchon d’Alemaigne».
On trouvera des détails curieux sur l’occupation de Roucy par
les Compagnies dans JJ88, nº 112. D’après la chronique de Jean
de Noyal, abbé de Saint-Vincent de Laon (Bibl. nat., dép. des
mss., fonds français, nº 10138, fº 170), Frank Hennequin était
capitaine de Sissonne.
Après la reddition de Roucy aux Français, Pierre Audley meurt au
château de Beaufort. Restées sans chef, les garnisons anglaises de
Champagne se cotisent pour payer la rançon d’Eustache d’Auberchicourt,
taxée à vingt-deux mille francs, et livrent en outre le château de
Conflans[178]. A peine Eustache est-il mis en liberté qu’il s’empare de
la forteresse d’Attigny[179] dans le comté de Rethel d’où il fait des
incursions, d’une part, jusqu’à Château-Thierry et la Ferté-Milon[180],
de l’autre, jusqu’à Mézières, Donchery[181] et au Chesne-Populeux[182];
en même temps, ses gens d’armes prennent et pillent les environs de
Reims, Épernay, Dammarie[183], Craonne[184] et la grosse ville de
Vertus[185]. P. 182 à 184, 383, 384.
[178] Maison forte située sur le territoire de Villeseneux,
Marne, arr. Châlons-sur-Marne, c. Vertus, et encore marquée sur
la carte de Cassini (communication de M. Auguste Longnon).
[179] Ardennes, arr. Vouziers.
[180] Aisne, arr. Château-Thierry, c. Neuilly-Saint-Front.
[181] Ardennes, arr. et c. Sedan.
[182] Le Chesne, Ardennes, arr. Vouziers.
[183] Meuse, arr. Bar-le-Duc, c. Montiers-sur-Saulx.
[184] Aisne, arr. Laon.
[185] Marne, arr. Châlons-sur-Marne.
Brocard de Fénétrange, furieux contre le régent qui refuse de lui payer
trente mille francs dus pour ses gages et ceux de ses gens d’armes, met
à sac Bar-sur-Seine, ravage la Champagne[186] et ne rentre dans son
pays de Lorraine qu’après avoir obtenu satisfaction. P. 184, 185, 384 à
386.
[186] Une charte du mois d’août 1359 mentionne les exactions
de Brocard de Fénétrange et de ses gens d’armes à Vassy. Par
acte daté de Paris en août 1359, en présence du seigneur de
Hangest, Charles régent transporta dans le ressort de la
prévôté de Bar-sur-Aube les religieux, abbé et couvent de
Montiérender (Haute-Marne, arr. Vassy) au bailliage de Chaumont,
auparavant placés dans le ressort des prévôtés de Vassy, de
Rosnay et de Chaumont «verumptamen ad presens villa de Ronneyo
(Rosnay-l’Hôpital, Aube, arr. Bar-sur-Aube, c. Brienne),
per inimicos destructa, penitus inhabitabilis est effecta.
_Villa vero de Waiseyo_ (Vassy) _tradita est Brocardo de
Fenestrangiis, militi_, cujus gentes, pretextu dicte tradicionis,
nedum superioratum vel ressortum et gardiam predictas, verum
eciam juridicionem domanariam dictorum religiosorum usurpare
et exercere et omnes redditus eorumdem religiosorum percipere
et levare nituntur et de facto usurpant et levant, ipsosque
religiosos et eorum subditos taliter oppresserunt et predati
fuerunt eorum bona quod dicti religiosi dictum suum monasterium,
et eorum subditi terram suam, terrore mortis reliquerunt, dampna
et oppressiones hujus modi sustinere nequentes, ut dicunt....»
JJ90, nº 229.
Au mois d’août 1359[187], Robert Knolles, à la tête de trois mille
combattants, remonte la Loire, entre en Berry et ravage l’Auvergne,
puis il rebrousse chemin devant les seigneurs de cette province, qui
ont rassemblé six mille hommes pour lui livrer bataille et se dirige
vers Limoges. P. 185 à 190, 385 à 390.
[187] Robert Knolles quitta Auxerre le dernier jour d’avril 1359
pour retourner à Châteauneuf-sur-Loire; le jeudi 2 mai il prit
Châtillon-sur-Loing (_Gr. Chron._, t. VI, p. 151). La chevauchée
du célèbre partisan en Auvergne doit sans doute être placée après
son retour à Château-neuf-sur-Loire; les Anglais avaient déjà
fait invasion dans cette province à la date du 29 juin (Ménard,
_Hist. de Nismes_, t. II, _Preuves_, p. 190). Nous voyons, par
un mandement de Jean, comte de Poitiers et de Mâcon, au bailli
d’Auvergne, en date du 20 novembre 1359, que les habitants de
Riom dépensèrent 736 écus d’or et mirent sur pied 30 hommes
d’armes «.... en ceste presente année, quant les ennemis du
royaume furent entrés _dans le pais d’Auvergne_,... chusques à
tant que les dis ennemis vuydarent le dit pais....» Bibl. nat.,
dép. des mss., Quittances, t. XI, nº 894.