GUERRE OUVERTE ENTRE LE RÉGENT ET LE ROI DE NAVARRE (1358, 31
JUILLET-1359, 21 AOUT).--OCCUPATION PAR LES NAVARRAIS D’UN GRAND
NOMBRE DE FORTERESSES EN NORMANDIE, DANS L’ILE DE FRANCE ET EN
PICARDIE.--TENTATIVE DE JEAN DE PICQUIGNY CONTRE AMIENS.--PRISE DU
CHATEAU DE CLERMONT PAR LE CAPTAL DE BUCH; SIÉGE DE SAINT-VALERY
PAR LES FRANÇAIS.--RAVAGES DES COMPAGNIES ANGLO-NAVARRAISES
DANS L’ORLÉANAIS, L’AUXERROIS, LA CHAMPAGNE, LA BOURGOGNE, LE
PERTHOIS, LE COMTÉ DE ROUCY ET LA SEIGNEURIE DE COUCY.--REDDITION
DE SAINT-VALERY AUX FRANÇAIS; CHEVAUCHÉE DE ROBERT, SIRE DE
FIENNES ET DU COMTE DE SAINT-POL A LA POURSUITE DE PHILIPPE DE
NAVARRE.--ATTAQUE DE CHALONS-SUR-MARNE PAR PIERRE AUDLEY.--DÉFAITE
DU COMTE DE ROUCY PAR LA GARNISON DE SISSONNE.--EXPLOITS D’EUSTACHE
D’AUBERCHICOURT EN CHAMPAGNE.--SIÉGE DE MELUN PAR LES FRANÇAIS.
--TRAITÉ DE PAIX CONCLU A PONTOISE ENTRE LE RÉGENT ET LE ROI DE
NAVARRE[102] (§§ 422 à 440).
[102] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, p. 229 à 233, 236 à
243.
A la nouvelle de la mort de Marcel, le roi de Navarre quitte
Saint-Denis après avoir défié le régent[103] et vient tenir garnison
à Melun[104], qui lui est livré par surprise, grâce à la connivence
de la reine Blanche sa sœur; Philippe de Navarre son frère occupe
Mantes[105] et Meulan[106].--Les Anglo-navarrais s’emparent d’Eu[107],
de Saint-Valery, de Creil, de la Hérelle et de Mauconseil. A
Saint-Valery[108], Guillaume Bonnemare et Jean de Segur tiennent à leur
discrétion tout le pays compris entre Dieppe, Abbeville, le Crotoy,
Rue et Montreuil.--Jean de Fodrynghey, capitaine de la garnison de
Creil[109], commande le cours de l’Oise et rançonne tous ceux qui
vont de Paris à Compiègne, à Noyon, à Soissons ou à Laon; il y gagne
cent mille francs à délivrer des sauf-conduits aux voyageurs.--A la
Hérelle[110], Jean de Picquigny menace Montdidier, Amiens, Péronne,
Arras et tout le cours de la Somme.--A Mauconseil[111], Rabigot de
Dury, Richard Franklin et Frank Hennequin obligent les grosses villes
non fermées, aussi bien que les abbayes des environs de Noyon, à se
racheter toutes les semaines. Les campagnes se dépeuplent, et partout
les terres restent en friche faute de bras pour les cultiver. P. 118 à
122, 339 à 343.
[103] Marcel avait été tué le mardi 31 juillet. Dès le lendemain
mercredi 1er août, le roi de Navarre concluait avec les Anglais
un traité d’alliance, rapporté par erreur dans Rymer (vol. III,
p. 228) au 1er août 1351, mais auquel Secousse a restitué le
premier avec beaucoup de sagacité sa véritable date (_Hist. de
Charles le Mauvais_, p. 318, note 1). Ce traité, qui était de
la part du roi d’Angleterre une violation aussi déloyale que
flagrante de la trêve de Bordeaux, reconnaissait les droits
d’Édouard III sur le royaume de France en même temps qu’il
assurait au roi de Navarre le comté de Champagne et de Brie. Il
y avait une réserve relative au duché de Normandie, au comté de
Guines et au bailliage d’Amiens; les deux rois devaient décider
de la possession de ces provinces à leur première entrevue. Les
plénipotentiaires du roi de Navarre qui signèrent ce traité
étaient Martin Henriquez, Jean et Robert de Picquigny, Pierre de
Saquainville, Jean de Fricamps et Jean Ramirez. Les négociations
préparatoires d’un acte aussi important purent-elles avoir
lieu sans qu’il en transpirât quelque chose dans Paris, et
n’eurent-elles pas une certaine influence sur la révolution du
31 juillet? Quoi qu’il en soit, le contenu du traité du 1er août
montre le but où le roi de Navarre voulait entraîner la France et
permet de juger en parfaite connaissance de cause la politique
dont Marcel se faisait l’instrument. Pour prouver que ce traité
est bien daté, non du 1er août 1351, comme Rymer l’a imprimé
par une faute de lecture, mais du 1er août 1358, il suffit
de citer la phrase suivante: «Et ceuls qui à present tienent
places ès parties de Normandie et d’ailleurs, les tendront et
garderont jusques à tant que les deux seigneurs aient ordené
et acordé, _except les pons et places de_ POISSY _et de_ SAINT
CLOU _et de toutes autres forteresces et places qui ont esté
prinses et occupées_ DEPUIS QUE LE DIT ROY DE NAVARRE MANDA LES
GENZ D’ENGLETERRE DERREINER A VENIR DEVERS LUI....» Le 1er août
1351, le roi de Navarre était dans les bonnes grâces du roi
Jean qui lui avait fait épouser sa fille et l’avait institué
son lieutenant général dans le Languedoc; de plus, les Anglais
n’étaient ni à Poissy ni à Saint-Cloud, tandis qu’ils occupaient
au contraire ces forteresses, comme on l’a vu plus haut (p.
XXXII, note 2), le 1er août 1358.
[104] Le château de Melun fut occupé par trois cents hommes
d’armes navarrais le samedi 4 août 1358, le lendemain du défi
porté par le roi de Navarre au régent; les Navarrais s’emparèrent
le lendemain du quartier de la ville situé sur la rive gauche
de la Seine, du côté du Gâtinais comprenant les paroisses de
Saint-Ambroise et de Saint-Étienne; le quartier situé sur la
rive droite, du côté de la Brie, où se trouve la paroisse de
Saint-Aspais, resta seul français. JJ86, nºs 219, 505, 458, 469,
257, 461, 407, 475, 478, 479, 486.
[105] Le roi de Navarre était à Mantes le 9 août 1358, jour où
il envoya à Paris une lettre close adressée à maître Jean Danet,
chanoine de la Sainte-Chapelle (JJ86, nº 595). Le samedi 11
août, il attaqua l’église fortifiée de Notre-Dame de Pontoise
défendue par un bourgeois nommé Pierre Boyvin, capitaine de la
garnison (JJ86, nº 228). Voyez sur l’occupation de Mantes par les
Navarrais: JJ87, nº 346; JJ90, nºs 224, 432.
[106] Seine-et-Oise, arr. Versailles. En octobre 1358, Charles
régent accorda des lettres de rémission aux habitants d’Ableiges
(Seine-et-Oise, arr. Pontoise, c. Marines), de Santeuil
(Seine-et-Oise, arr. Pontoise, c. Marines), de Sagy (ibid.),
de _Courtemanche_ (Courdimanche, Seine-et-Oise, arr. et c.
Pontoise), de Puiseux (ibid.), de Villeneuve-Saint-Martin (auj.
hameau d’Ableiges), de Courcelles (Seine-et-Oise, arr. Pontoise,
c. Marines), de Cergy (Seine-et-Oise, arr. et c. Pontoise), de
Montgeroult (Seine-et-Oise, arr. Pontoise, c. Marines), et de
Boissy (Boissy-l’Aillerie, arr. et c. Pontoise), en la prévôté de
Pontoise, qui s’étaient rançonnés aux Navarrais de Meulan. JJ86,
nºs 484 et 485.--JJ90, nº 161.
[107] Seine-Inférieure, arr. Dieppe. Le comté d’Eu appartenait à
Jean d’Artois, du chef de sa femme Isabelle de Melun, comtesse de
Dreux. JJ90, nº 153.
[108] Saint-Valery-sur-Somme, Somme, arr. Abbeville,
sur la rive gauche et près de l’embouchure de la Somme.
Saint-Valery-sur-Somme fut pris peu avant le mois d’octobre 1358,
date de lettres de rémission accordées par le régent aux maire
et échevins d’Abbeville qui avaient mis à mort sans jugement
régulier un bourgeois de leur ville nommé Godin le Canoine,
accusé d’avoir voulu livrer par trahison, moyennant 3000 écus
d’or du coin du roi Jean, Abbeville aux ennemis. «.... Cum nuper,
dum NOVISSIME dicti domini genitoris ac nostri inimici ad partes
Picardie accessissent, ac villam et castrum Sancti Wallerici, a
dicta villa Abbatisville per quatuor leucas duntaxat distantia,
accepissent....» JJ86, nº 473; JJ90, nº 386.
[109] Oise, arr. Senlis, sur la rive gauche de l’Oise. Creil
était occupé dès le mois de juillet 1358 par les Anglo-navarrais.
Nous avons recueilli quinze pièces inédites sur l’occupation
de Creil. JJ86, nº 481; JJ90, nºs 214, 127, 184, 201, 82, 385,
388, 407; JJ105, nº 362; JJ108, nº 17; JJ112, nº 155; JJ106, nº
203.--C’est pour résister aux Anglo-navarrais de Creil que les
habitants de Longueil-Sainte-Marie (Oise, arr. Compiègne, c.
Estrées-Saint-Denis) et des environs de Compiègne s’organisèrent
sous la direction d’un simple paysan qui fut le véritable héros
de ces tristes guerres. Jean de Venette a raconté en quelques
pages inspirées les exploits de ce paysan (éd. de Geraud, t.
II, p. 288 à 293) qu’il appelle _Guillelmus de Alaudis_, ce que
Geraud (_Ibid._, p. XLII) et à son exemple tous nos historiens
ont traduit par _Guillaume l’Alouette_ ou _aux Alouettes_. Nous
avons eu la bonne fortune de découvrir un document authentique
qui restitue à cet obscur héros la forme exacte de son nom, en
même temps qu’il confirme l’éloquent récit de Jean de Venette.
Le capitaine de Longueil, celui qui le premier arma avec succès
les paysans pour la défense du sol envahi s’appelait Guillaume
l’Aloue. Voici, en effet, ce qu’on lit dans des lettres de
rémission accordées par Charles V en avril 1376 à Henri Stadieu
de Wagicourt (auj. hameau d’Allonne, Oise, arr. et c. Beauvais):
«.... Comme jà piecà au temps des grans guerres, descors et
discensions qui estoient ou pais de Beauvoisin et environ, le dit
suppliant _se feust mis pour nous servir soubz le gouvernement de
GUILLAUME l’ALOE, faisant guerre à l’aide des bonnes genz du pais
aus ennemis estanz ou dit pais, pour l’onneur et prouffit de nous
lors regent le royaume; ausquelx ennemis par lui et les siens fu
porté très grant dommaige en plusieurs lieux, tant à Longueil
Sainte Marie_ comme ailleurs....» JJ108, nº 350, fº 197.
[110] Oise, arr. Clermont, c. Breteuil, un peu au sud-ouest de
Montdidier. JJ90, nºs 400, 617; JJ105, nºs 226, 541; JJ114, nº 87.
[111] La forteresse de Mauconseil était située dans les environs
de Noyon (Oise, arr. Compiègne). JJ90, nºs 137, 159; JJ115, nº
250.
Par l’ordre du régent, l’évêque de Noyon[112], Raoul de Coucy, le sire
de Renneval et un certain nombre de chevaliers picards viennent mettre
le siége devant Mauconseil. Les assiégés appellent à leur secours Jean
de Picquigny et les Anglo-navarrais de la Hérelle, qui, après avoir
chevauché toute une nuit, tombent à l’improviste dès le point du jour
sur les assiégeants et les taillent en pièces. Le combat se livre entre
Noyon, Ourscamps[113] et Pont-l’Évêque[114]; l’évêque de Noyon[115]
et cent chevaliers ou écuyers y sont faits prisonniers; quinze cents
morts, dont sept cents étaient des soudoyers envoyés par la commune de
Tournai, restent sur le champ de bataille[116]. On enmène la plupart
des prisonniers à Creil dont la garnison s’enrichit par ses rançons
et aussi par la délivrance des sauf-conduits qu’elle accorde pour le
passage de toutes les marchandises autres que les chapeaux de bièvre
(castor), les plumes d’autruche et les fers de glaive.--La garnison de
Mauconseil pille et brûle l’abbaye d’Ourscamps[117].--Rabigot de Dury
et Robin l’Escot prennent par escalade la bonne ville de Vailly[118]
et s’y fortifient.--Le jeune sire de Coucy, qui fait garder sa terre
par un chevalier nommé le Chanoine de Robersart, et le seigneur de
Roye parviennent seuls à se défendre contre les entreprises des
Anglo-navarrais. P. 122 à 127, 343 à 346.
[112] Gilles de Lorris, promu à l’évêché de Noyon en février
1352, mort le 27 novembre 1388 (_Gallia Christiana_, t. IX, col.
1017), était fils de Robert de Lorris favori du roi Jean; il
avait fait fortifier Noyon en juin 1358 (JJ88, nº 87).
[113] Ourscamps-le-Petit, auj. château de la commune de Larbroye,
Oise, arr. Compiègne, c. Noyon.
[114] Oise, arr. Compiègne, c. Noyon.
[115] Gilles de Lorris, qui avait été acheté par le roi
d’Angleterre, s’engagea, par lettres datées de Boulogne le 22
octobre 1360 (Rymer, vol. III, p. 512), à payer à Édouard pour
sa rançon 9000 écus d’or du coin du roi Jean, 50 marcs d’argent
de Paris ouvrés et un bon coursier du prix de 100 moutons
d’or. Jean, comte de Tancarville, vicomte de Melun, chambellan
de France et de Normandie, et Robert de Lorris, seigneur
d’Ermenonville, chevalier, se portèrent caution pour ledit évêque
du payement de cette somme. Toutefois nous voyons, par un accord
conclu à Noyon en mai 1360 entre l’évêque et son chapitre au
sujet d’une grange sise à Ercheux (Somme, arr. Montdidier, c.
Roye) près la résidence épiscopale dont le chapitre réclamait la
restauration aux frais de l’évêque, que Gilles de Lorris avait
été déjà mis en liberté à cette date. «Et nos episcopus dicebamus
et proponebamus destructionem et granorum levationem factas
fuisse _tempore quo nos detinebamur prisonarius in carceribus
inimicorum_....» JJ88, nº 118.
[116] Froissart commet une erreur (p. 125, 344), en rapportant,
d’après Jean le Bel (t. II, p. 251), la défaite de Mauconseil au
mardi après la Notre-Dame mi-août, qui, ajoute Froissart, fut un
samedi. En 1358, la Notre-Dame ou l’Assomption ne tomba pas un
samedi, mais un mercredi. L’affaire de Mauconseil eut lieu, non
le mardi 21 août, mais le jeudi 23 août 1358. _Gr. Chron._, t.
VI, p. 138.--JJ86, nº 376; JJ97, nº 358; JJ90, nº 46.
[117] Abbaye d’hommes de l’ordre de Cîteaux au diocèse de Noyon.
Le nom de cette abbaye est resté à la commune de Chiry-Ourscamps
(Oise, arr. Compiègne, c. Ribecourt) où l’on en voit encore les
ruines.
[118] Vailly-sur-Aisne, Aisne, arr. Soissons. Cette forteresse,
située aux environs de Soissons, un peu à l’est de cette ville,
commandait le cours moyen de l’Aisne; elle fut occupée par les
Anglo-navarrais de septembre 1358 à la fin de 1359. Nous avons
recueilli huit pièces inédites relatives à cette occupation.
JJ90, nºs 111, 130, 165, 166, 174, 275, 296, 484.
Jean de Picquigny, qui tient garnison à la Hérelle, essaye de
s’emparer d’Amiens par surprise, grâce à la complicité d’un certain
nombre de bourgeois avec lesquels il entretient des intelligences; il
est déjà maître d’un faubourg, lorsque Robert de Fiennes, connétable de
France, et son neveu le comte de Saint-Pol[119] accourent en toute hâte
de Corbie et repoussent les Navarrais qui se retirent après avoir mis
le feu à ce faubourg[120]. Le lendemain, dix-sept des plus coupables,
entre autre l’abbé du Gard[121], sont mis à mort; six bourgeois, qui
avaient trempé dans le complot, sont aussi exécutés à Laon[122],
dont l’évêque se réfugie à Melun auprès du roi de Navarre.--On n’est
en sûreté nulle part, et l’on n’ose même plus cultiver la terre;
il en résulte une famine telle qu’on vend trente écus un tonnelet
de harengs. Aussi, les petites gens meurent de faim.--Pour comble
de misère, le régent, qui a mis un impôt sur le sel pour payer ses
soudoyers, oblige chacun à l’acheter dans ses greniers et à en prendre
une certaine quantité, car la plupart des sources de ses revenus en
temps ordinaire sont taries. P. 127 à 131, 346 à 349.
[119] Le 24 août 1358, le régent avait établi son très-cher et
très-amé cousin Gui de Châtillon, comte de Saint-Pol, lieutenant
du roi ès parties de Picardie et de Beauvaisis (JJ90, nº 46).
[120] Ce coup de main de Jean de Picquigny contre Amiens fut
tenté le dimanche 16 septembre 1358. Nous avons recueilli vingt
pièces, la plupart inédites, relatives aux acteurs et aux
incidents de cette affaire. JJ90, nºs 99, 66, 46, 169, 167, 498,
81; JJ86, nºs 604 _bis_, 620; JJ90, nºs 44, 92; JJ86, nº 602;
JJ90, nºs 53, 87; JJ86, nº 610; JJ90, nºs 113, 168, 170, 394,
403, 541. Cf. _Gr. Chron._, t. VI, p. 140.
[121] Abbaye d’hommes de l’ordre de Cîteaux au diocèse d’Amiens
(auj. couvent et château de la commune de Crouy, Somme, arr.
Amiens, c. Picquigny). Cet abbé, dont le nom ne figure pas sur la
liste des abbés du Gard donnée par le _Gallia Christiana_ (t. X,
col. 1332) serait-il le même que «maistre Guillaume le Mareschal,
justicié pour ses demerites» dont une maison sise à Amiens en la
rue de Coquerel fut confisquée et donnée par le régent à Jean
Maniart le 3 mars 1359? JJ90, nº 87.
[122] Le complot de Laon, ourdi sans doute à l’instigation de
Robert le Coq, alors réfugié auprès du roi de Navarre, dut
coincider avec la tentative de Jean de Picquigny contre Amiens,
car une des pièces qui se rapporte à ce complot est datée du
mois d’octobre 1358 (JJ86, nº 446). Les chefs du complot étaient
Colard dit Boine, autrement de Coulgis (hameau de Marchais,
Aisne, arr. Château-Thierry, c. Condé-en-Brie), clerc marié, qui
avait été l’un des commissaires généraux élus par les États en
1357 (JJ86, nº 446), Robert de Lusaut (JJ86, nº 559), Guillaume,
dit Mauvinet, clerc tonsuré (JJ90, nº 212), un chanoine de Laon
nommé Oudart du Lointel (JJ90, nº 475). Ils furent exécutés, et
la tête de Colard de Coulgis était encore suspendue au bout d’une
lance au-dessus d’une des portes de Laon en février 1359 (JJ90,
nº 14). Toutefois, le régent accorda des lettres de rémission
à Gobert de Coulgis, bachelier ès lois, fils de Colard (JJ90,
nº 35) et à maître Raoul d’Ailly, familier de Robert le Coq qui
l’avait fait nommer conseiller du roi et maître en la Chambre des
Comptes à Paris, lequel Raoul avait été mis en prison par le sire
de Coucy au château de Saint-Gobain (JJ86, nº 514).
Le connétable Robert de Fiennes et son neveu le comte de Saint-Pol
mettent le siége devant Saint-Valery à la tête de deux mille chevaliers
de Picardie, de l’Artois, du Boulonnais, du Hainaut et de douze mille
gens des communes.--Le captal de Buch vient en Normandie avec deux
cents lances servir son cousin le roi de Navarre; il prend un matin
par escalade, à l’aide d’échelles de corde et de grappins d’acier, le
château de Clermont[123] en Beauvaisis; Bernard de la Salle[124], un
de ses hommes d’armes, y pénètre le premier en rampant comme un chat.
Dès lors, les forteresses anglo-navarraises de Clermont, de Creil,
de la Hérelle, de Mauconseil se prêtent un mutuel appui pour tenir à
discrétion le plat pays de Vexinet de Beauvaisis. P. 131 à 134, 349 à
351.
[123] Le château de Clermont fut pris le lundi 18 novembre 1359
par le captal de Buch, cousin et ami du roi de Navarre, à la
faveur ou au moins pendant la durée d’un sauf-conduit que le
régent, à la prière de Charles le Mauvais, avait accordé au dit
captal (_Gr. Chron._, t. VI, p. 164, 165).
[124] En 1374 «_Bernard de la Salle_, à grant compagnie
d’Anglois, estoit logié à Chalomo» en Bourgogne (Chalmoux,
Saône-et-Loire, arr. Charolles, c. Bourbon-Lancy) JJ112, nº 263.
Pendant le siége de Saint-Valery, des capitaines de gens d’armes
s’emparent au nom du roi de Navarre d’un grand nombre de châteaux en
Brie, en Gâtinais, en Bourgogne et en Champagne.--Le plus riche, le
plus rusé et le plus puissant de ces capitaines est Robert Knolles.
Il tient garnison à Châteauneuf-sur-Loire[125] et il a bien sous ses
ordres deux ou trois mille combattants; il est riche de deux cent mille
florins et maître de quarante bons châteaux. Un jour, il prend la bonne
cité d’Auxerre[126] et la saccage, ainsi que le pays des environs. Il
se vante de ne faire la guerre ni pour le roi d’Angleterre ni pour le
roi de Navarre, mais pour lui, et il fait graver cette devise sur ses
armoiries:
Qui Robert Canolle prendera
Cent mille moutons gagnera.
Pierre Audley se tient au château de Beaufort[127], situé entre
Châlons et Troyes et appartenant au duc de Lancastre.--Un écuyer
allemand nommé Albrecht s’empare de la bonne ville de Rosnay[128] et
de la forteresse de Hans[129] d’où il fait des incursions jusqu’à
Sainte-Menehould[130].--Le plus grand et le plus renommé de ces
capitaines, est Eustache d’Auberchicourt; ce chevalier, originaire du
Hainaut[131], fait sa résidence habituelle à Nogent-sur-Seine[132] et
à Pont-sur-Seine[133], mais il occupe aussi Damery[134], Lucy[135],
Saponay[136], Troissy[137], Arcis-sur-Aube, Plancy[138].--En Perthois
et sur la marche de Bourgogne, Thibaud et Jean de Chauffourt s’emparent
d’un très-fort château de l’évêché de Langres nommé Montsaugeon[139]
d’où ils ravagent les environs de Chaumont, les évêchés de Langres et
de Verdun. P. 134 à 136, 351 à 353.
[125] Robert Knolles s’empara de Châteauneuf-sur-Loire (Loiret,
arr. Orléans, sur la rive droite de la Loire) en octobre 1358
(_Gr. Chron._, t. VI, p. 142; JJ90, nºs 48, 389). Knolles
chevaucha ensuite en Puisaye, où il occupa Malicorne (Yonne, arr.
Joigny, c. Charny). On peut voir au sujet de l’occupation de
cette dernière forteresse JJ90, nºs 51, 155, 566; JJ107, nº 169.
[126] Auxerre, entouré de tous les côtés dès la fin de 1358 de
forteresses occupées par les Anglais, telles que Ligny-le-Châtel
à l’est, la Motte Joceran et Malicorne à l’ouest, Regennes, la
Motte de Champlost, Champlay et Aix-en-Othe au nord, Auxerre,
dis-je, fut pris et saccagé le dimanche 10 mars 1359 par Robert
Knolles, qui avait concentré à Regennes (auj. commune d’Appoigny,
à deux lieues au nord d’Auxerre) toutes les garnisons anglaises
des environs pour opérer ce coup de main. Les vainqueurs
n’évacuèrent la ville que le mardi 30 avril suivant, moyennant
une rançon de 40 000 moutons et de 40 000 perles du prix de 10
000 moutons et à condition qu’on leur engagerait les joyaux de
l’église Saint-Germain-d’Auxerre jusqu’au parfait payement de la
dite rançon. Le 10 avril 1370, Robert Knolles, sire de Derval
et de Rougé, _par remords de conscience et en considération du
pape Urbain V_, fit remise aux habitants d’Auxerre des 40 000
florins d’or au mouton qu’il avait levés jadis _pour le rachat du
feu, du glaive et du pillage de la dite ville, cité et faubourgs
d’Auxerre_ (_Mém. pour l’Histoire d’Auxerre_, éd. Quantin et
Challe, t. IV, p. 194).
[127] Le château de Beaufort était situé sur le territoire de la
commune actuelle de Montmorency (Aube, arr. Arcis-sur-Aube, c.
Chavanges). La seigneurie de Beaufort avait passé en 1269 dans
la maison de Lancastre par suite du mariage de Blanche d’Artois,
veuve de Henri le Gros, dernier comte de Champagne, avec Edmond
de Lancastre, frère d’Édouard Ier, roi d’Angleterre. Après que le
Montmorency de l’Ile-de-France eut été érigé en duché d’Enghien
au profit du prince de Condé et en souvenir de l’Enghien
du Hainaut (Belgique, prov. Hainaut, à 31 kil. de Mons),
Charles-François-Frédéric de Montmorency-Luxembourg, prince de
Tingry, qui avait acheté la terre de Beaufort, devenue un duché
en 1597, du duc de Vendôme et de Beaufort, arrière-petit-fils
de Gabrielle d’Estrées, fit ériger cette terre en duché-pairie
sous le nom de Beaufort-Montmorency en mai 1688 et octobre 1689.
C’est ainsi que le nom de Montmorency est seul resté dans l’usage
moderne pour désigner le Beaufort du moyen âge (Arch. nat., t.
144, nº 4; _Musée des Archives_, 1867, p. 535, 536).
[128] Marne, arr. Reims, c. Ville-en-Tardenois. Le château de
Rosnay, qui commandait la route de Soissons à Reims, était déjà
occupé par les Anglo-navarrais le 11 novembre 1358 lorsque le
régent nomma Jean de Fismes capitaine de la tour et de la ville
de Fismes (Marne, arr. Reims). Cette forteresse était redevenue
française avant le mois de mars 1360. JJ90, nº 484.
[129] Marne, arr. et c. Sainte-Menehould.
[130] Sainte-Menehould (auj. chef-lieu d’arr. de la Marne), sur
l’Aisne, commandait le cours supérieur de cette rivière. Dès la
fin de 1356, Cibuef de Chaponnières avait voulu livrer cette
forteresse aux Anglais (JJ84, nº 627). Jean de Rueil, gardien
du château pour le roi de France (JJ91, nº 226), fit abattre
un four situé rue de Lanche ès faubourgs de Sainte-Menehould
et appartenant aux religieux bénédictins de Moiremont (Marne,
arr. et c. Sainte-Menehould), dans la crainte que les ennemis ne
vinssent l’occuper. JJ90, nº 553.
[131] Eustache tirait son nom de la seigneurie d’Auberchicourt,
aujourd’hui chef-lieu de canton du dép. du Nord, situé sur la
rivière d’Escaillon, dans l’arr. et à 12 kil. de Douai.
[132] JJ92, nº 255.
[133] Pont-sur-Seine ou Pont-le-Roi (Aube, arr. et c.
Nogent-sur-Seine), un peu à l’est de Nogent-sur-Seine près du
confluent de la Seine et de l’Aube. Il est fait mention de
l’occupation de Pont-sur-Seine par les Anglais dans un arrêt du
23 décembre 1359 (Arch. nat., sect. jud., X²ª6, fº 438). Jean de
Segur, qui est mentionné dans plusieurs actes comme capitaine
de Pont-sur-Seine (JJ90, nºs 521-630; JJ112, nº 253), occupa
sans doute cette forteresse en mai 1359 après l’évacuation de
Saint-Valery. ²
[134] Marne, arr. et c. Épernay. JJ97, nº 189.
[135] Marne, arr. Épernay, c. Montmort. Les Anglo-navarrais
occupaient aussi la forteresse du parc de Lachy (Marne, arr.
Épernay, c. Sézanne). JJ89, nº 479; JJ107, nº 104.
[136] Aisne, arr. Château-Thierry, c. Fère-en-Tardenois, au
sud-est de Soissons. Cette forteresse fut occupée depuis la fin
de 1358; les ennemis l’avaient évacuée avant le mois de mars
1360. Nous avons recueili six pièces inédites relatives à cette
occupation (JJ90, nºs 208, 215, 216, 220, 221, 484).
[137] Marne, arr. Épernay, c. Dormans. La forteresse de
Troissy, située sur la rive gauche de la Marne, commandait la
route de Château-Thierry à Épernay. Nous pouvons signaler cinq
pièces inédites relatives à l’occupation de Troissy par les
Anglo-navarrais depuis la fin de 1359 jusqu’au commencement de
1360. JJ90, nºs 286, 435; JJ97, nº 189; JJ107, nº 104; JJ109, nº
243.
[138] Aube, arr. Arcis-sur-Aube, c. Méry-sur-Seine. Le seigneur
de Plancy tenait alors garnison dans un autre de ses châteaux
nommé Praslin (Aube, arr. Bar-sur-Seine, c. Chaource). JJ90, nº
530.
[139] Haute-Marne, arr. Langres, c. Prauthoy. Le dimanche 28
juillet 1353, Jean de Chauffourt (Haute-Marne, arr. Langres, c.
Montigny-le-Roi), chevalier, et Thibaud son frère envahirent et
pillèrent Langres aux cris de: «Guyenne! Guyenne! Angleterre!
Ville gagnée!» JJ82, nº 216.--Vers 1359, Guillaume de Poitiers,
évêque de Langres, fit décapiter plusieurs de ses vassaux «pour
ce qu’il avoient traictié avec Guillempot, capitaine d’une route
de genz d’armes de compaignie, de lui bailler et faire avoir le
chastel de Montsaujon qui est de l’evesque de Langres.» JJ114, nº
194.
Du côté de Soissons, de Laon et de Reims, dans la seigneurie de Coucy
et le comté de Roucy, les brigands, sous les ordres de deux écuyers,
Rabigot de Dury, anglais, et Robin l’Escot, font de Vailly[140] leur
souveraine garnison.--Vers la fête de Noël (25 décembre) 1358, Robin
l’Escot prend de nuit par surprise le fort château de Roucy[141] où il
fait prisonnier le comte, la comtesse et leur fille qu’il rançonne à
douze mille florins d’or au mouton; il détient ce château pendant tout
l’hiver et l’été de 1359. Après le payement de sa rançon, le comte de
Roucy va demeurer à Laon. Les environs de cette ville sont tellement
désolés que la terre y reste complétement inculte. P. 136, 137, 353,
355.
[140] Vailly-sur-Aisne, Aisne, arr. Soissons. Voy. plus haut, p.
XXXIX, note 118. Pont-Arcy (Aisne, arr. Soissons, c. Vailly) et
Courlandon (Marne, arr. Reims, c. Fismes) étaient aussi à la même
époque au pouvoir des ennemis. JJ90, nº 484; JJ97, nº 581.
[141] Aisne, arr. Laon, c. Neufchâtel-sur-Aisne. Froissart a
emprunté ce récit à Jean le Bel (_Chroniques_, t. II, p. 238).
Voyez sur l’occupation de Roucy JJ88, nº 112.
Le Chanoine de Robersart, capitaine de Pierrepont[142] pour le sire de
Coucy, tombe un jour à l’improviste sur les Navarrais de Vailly et de
Roucy qui avaient attaqué près de Craonne[143] en Laonnois le seigneur
de Pinon[144], banneret du Vermandois et les met en déroute. P. 137 à
141, 355.
[142] Aisne, arr. Laon, c. Marle.
[143] Aisne, arr. Laon.
[144] Aisne, arr. Laon, c. Anizy-le-Château.
Le siége de Saint-Valery dure depuis le commencement d’août 1358
jusqu’au carême de 1359[145]; les assiégés, réduits à la famine par
un étroit blocus, se rendent à Robert de Fiennes, connétable de France
et au comte de Saint-Pol, à la condition d’avoir la liberté et la
vie sauves. Trois jours après avoir quitté Saint-Valery et rendu la
place aux Français, Guillaume Bonnemare et Jean de Segur rencontrent
en chemin Philippe de Navarre, le jeune comte de Harcourt et Jean de
Picquigny qui accouraient à leur secours avec une armée de trois mille
combattants rassemblés à Mantes et à Meulan. P. 141 à 144, 355 à 357.
[145] D’après Froissart, dont le récit a été adopté par tous
les historiens (Secousse, _Hist. de Charles le Mauvais_, p.
361 à 367; Anselme, t. VI, p. 166; Sismondi, t. X, p. 546 et
547; H. Martin, t. V (1839), p. 573; Garnier, _Bibl. de l’École
des Chartes_, t. XIII, p. 32 et 33), Robert, sire de Fiennes,
connétable de France et le comte de Saint-Pol auraient tenu siége
devant Saint-Valery depuis le mois d’août 1358 jusqu’au carême
(mars-avril) 1359. Ce siége de sept mois n’est qu’une fable
qui ne résiste pas à l’examen des actes du temps. Saint-Valery
ne devait pas être investi par les Français dès le mois d’août
1358, puisque, vers le 25 décembre de cette année, on faisait
à Abbeville une garde très-sévère «... pour garder le pas de
la revière de Somme _au lés devers Saint Valery_....» JJ90, nº
213.--Quant à la présence du connétable de France à ce siége,
les actes établissent que Robert, sire de Fiennes, dit Moreau,
était à Paris en août (JJ86, nº 334), en octobre (JJ87, nº 99), à
Crécy-en-Brie en novembre (JJ231, nº 14), à Paris le 6 décembre
(JJ90, nº 171; JJ86, nº 587), à Saint-Quentin le 22 décembre
(JJ89, nº 436) 1358; à Tournay où il réprima une émeute le 4
janvier (JJ88, nºs 57, 92), à Arras le 27 février (JJ90, nº 393),
enfin à Saint-Omer le 15 mars (JJ90, nº 417) 1359. D’ailleurs,
c’est seulement le 6 décembre 1358 que le sire de Fiennes avait
été nommé lieutenant du roi et du régent en Picardie, Vermandois
et Beauvaisis (JJ90, nº 171).--Quant à Gui de Châtillon, comte de
Saint-Pol, nommé le 24 août 1358 lieutenant du roi et du régent
ès parties de Picardie et de Beauvaisis (JJ90, nº 46), il était
à Amiens le 21 septembre (JJ90, nº 99), le 2 octobre (JJ90,
nº 66), le 3 octobre (JJ90, nº 46), le 10 novembre (JJ90, nº
169), à Arras le 23 novembre (JJ90, nº 167), enfin à Saint-Pol
le 28 décembre (JJ90, nº 498) 1358.--Nous avons découvert
trois actes, émanés de Robert, sire de Fiennes, connétable de
France, lieutenant du roi et du régent ès parties de Picardie,
de Vermandois et de Beauvaisis, datés «en l’ost _devant
Saint-Valery_» le 1er (JJ88, nº 110), le 10 (JJ90, nº 179) et le
17 (JJ90, nº 311) avril 1359. Un autre acte du sire de Fiennes
est daté de Ham en Vermandois le 29 avril 1359 (JJ90, nº 120). Du
rapprochement de tous ces faits on peut conclure avec certitude
que Saint-Valery fut assiégé par les Français et évacué par les
Anglo-navarrais entre le 15 mars et le 29 avril 1359.
Le connétable de France et le comte de Saint-Pol, apprenant que les
Navarrais ne sont qu’à trois lieues de Saint-Valery, se mettent en
devoir de les poursuivre. Philippe de Navarre et ses gens battent
en retraite, passent la Somme et vont s’enfermer dans le château de
Long[146] en Ponthieu; ils sont serrés de près par leurs adversaires
qui viennent camper le soir même devant cette forteresse. Les
Navarrais, craignant de manquer de vivres, profitent du sommeil des
Français pour quitter précipitamment Long vers minuit et chevaucher
dans la direction de Péronne sous la conduite de Jean de Picquigny qui
connaît le pays. P. 144 à 146, 357 à 359.
[146] Somme, arr. Abbeville, c. Ailly-le-Haut-Clocher, sur la
rive droite de la Somme, entre Abbeville et Amiens. Avant de
tenir garnison à Creil, Jean de Picquigny s’était emparé du
château de Long et l’avait occupé quelque temps. En mai 1360,
Charles régent accorda des lettres de rémission à Thomas du Pont
de Remi, curé de Rivières au diocèse d’Amiens (auj. hameau de
Longpré-Les-Corps-Saints, Somme, arr. Abbeville, c. Hallencourt),
qui avait servi Jean de Picquigny comme chapelain de l’hôpital de
Long. JJ90, nº 554.
Arrivés à Thorigny[147], petit village situé sur une hauteur au milieu
de la plaine entre Saint-Quentin et Péronne, Philippe de Navarre
et Jean de Picquigny, qui ne peuvent aller plus loin à cause de la
fatigue de leurs chevaux, trouvant la position favorable pour en venir
aux mains avec l’ennemi, s’y établissent et se rangent en bon ordre
comme pour livrer bataille; ils ne sont rejoints qu’assez tard dans
l’après-midi par les Français qui, épuisés eux-mêmes par une longue
marche, n’osent attaquer des gens si bien préparés à les recevoir. P.
146 à 149, 359 à 362.
[147] Auj. hameau de 76 hab. de la commune du Haucourt,
Aisne, arr. Saint-Quentin, c. le Catelet, un peu au nord de
Saint-Quentin.
Les Navarrais décampent pendant la nuit, passent la Somme en face de
Bertaucourt[148] et longent les bois de Bohain[149] pour gagner la
forteresse de Vailly[150] occupée par des gens d’armes de leur parti.
Les Français, qui ne s’aperçoivent de ce mouvement qu’au lever du jour,
vont pour passer la Somme à deux lieues de là au pont de Saint-Quentin,
afin de prendre les devants sur l’ennemi en marchant à la traverse et
de l’attendre au passage du côté de Lience[151]; mais les bourgeois
de Saint-Quentin refusent obstinément de leur ouvrir les portes de
leur ville. Le connétable de France et le comte de Saint-Pol, furieux
d’avoir laissé échapper leurs adversaires et désespérant de les
rejoindre, licencient leur armée, tandis que Philippe de Navarre et
Jean de Picquigny, après avoir passé l’Oise à gué et s’être rafraîchis
à Vailly, reprennent le chemin de la Normandie[152]. P. 149 à 152, 362,
363.
[148] Auj. hameau de 643 hab. de la commune de Pontru, Aisne,
arr. Saint-Quentin, c. Vermand, à la source de l’Omignon,
affluent de la rive droite de la Somme et un peu à l’ouest de
Fonsomme où cette dernière rivière prend sa source.
[149] Bohain-en-Vermandois, Aisne, arr. Saint-Quentin.
[150] Vailly-sur-Aisne, Aisne, arr. Soissons.
[151] Auj. Notre-Dame-de-Liesse, Aisne, arr. Laon, c. Sissonne,
un peu au nord-est de Laon. _Lience_, du latin _Lientia_, est
l’ancienne et bonne forme de ce nom de lieu; _Liesse_ n’est
qu’une corruption amenée par une certaine similitude de _Lience_
avec _liesse_ (lætitia, joie) et consacrée à la longue par la
piété plus fervente que soucieuse de l’étymologie des nombreux
pèlerins qui depuis le quinzième siècle ont fréquenté ce
célèbre sanctuaire. La forme _Leesse_, _Liesse_, apparaît pour
la première fois dans un texte de 1411. Matton, _Dictionnaire
topographique de l’Aisne_, Paris, 1871, in-4º, p. 151.
[152] Froissart dit (p. 144, 147) que Robert Knolles faisait
partie de cette expédition; c’est une erreur que notre
chroniqueur a corrigée dans le manuscrit d’Amiens ou seconde
rédaction. La chevauchée de Philippe de Navarre en Picardie et
en Vermandois eut lieu dans la seconde quinzaine d’avril; or,
Robert Knolles, qui, comme nous l’avons vu, avait pris Auxerre le
dimanche 10 mars 1359, resta dans sa nouvelle conquête tout le
mois d’avril suivant (_Gr. Chron._, t. VI, p. 150) et ne quitta
l’Auxerrois pour retourner à Châteauneuf-sur-Loire que le dernier
jour d’avril ou dans les deux premiers jours de mai (_Ibid._, p.
151).
Pierre Audley, capitaine de Beaufort pour le duc de Lancastre et maître
de cinq ou six forteresses des environs, essaye de s’emparer par
surprise de Châlons-sur-Marne; à la faveur d’une attaque de nuit, il
parvient à occuper l’abbaye de Saint-Pierre et la partie de cette ville
située sur la rive gauche de la Marne; mais il est repoussé, à l’assaut
du pont qui réunit les deux rives du fleuve, par les bourgeois auxquels
Eudes, sire de Grancey, prévenu à temps de la chevauchée des Anglais,
amène pendant le combat un renfort de soixante lances. P. 152 à 157,
363 à 366.
Les Navarrais de Vailly et de Roucy se rendent maîtres de Sissonne[153]
dont la garnison, sous les ordres d’un Allemand, originaire de Cologne,
nommé Frank Hennequin, se signale par ses cruautés aussi bien que par
sa rapacité. Un jour, les comtes de Roucy et de Porcien, à la tête de
cent lances dont quarante avaient été fournies par la cité de Laon,
attaquent Frank Hennequin; ils sont défaits par la faute des bourgeois
de Laon qui lâchent pied au milieu de l’action. Le comte de Porcien est
grièvement blessé ainsi que le comte de Roucy, qui, fait prisonnier une
seconde fois et livré à Rabigot de Dury et à Robin l’Escot, est enfermé
dans son propre château[154]. P. 157, 158, 366 à 368.
[153] Aisne, arr. Laon. Jean le Bel (_Chroniques_, t. II, p.
238, 239), que suit ici Froissart, dit que Sissonne fut pris
peu après Pâques (21 avril) 1359. Par acte daté du Louvre en
octobre 1359, Charles, régent, accorda des lettres de rémission
aux habitants _de la paroisse de Pourvais et du secours, c’est
assavoir Pourvais_ (Prouvais, Aisne, arr. Laon, c. Neufchâtel)
et _Pourviser_ (Proviseux-et-Plesnoy, Aisne, arr. Laon, c.
Neufchâtel), qui s’étaient rançonnés à 6 tonneaux d’avoine et à
4 ânées de bled aux ennemis des forteresses de Sissonne et de
Roucy. JJ90, nº 316.
[154] Jean le Bel, à qui Froissart emprunte ces détails, ajoute:
«Encores y estoit il (Robert II, comte de Roucy), _quant cil
escript fut fait, l’an LIX ou moys de may_.» _Chroniques_, t.
II, p. 239.--D’après la chronique inédite de Jean de Noyal
(Aisne, arr. Vervins, c. Guise), abbé de Saint-Vincent de Laon
(Bibl. nat., dép. des mss., fonds français, nº 10 138, fº 170
vº), ce combat fut livré entre _Sevigny_ (auj. Sevigny-Waleppe,
Ardennes, arr. Rethel, c. Château-Porcien, au nord-est de Roucy)
et _la Val le Roy_ (abbaye marquée sur la carte de Cassini entre
Sevigny-Waleppe au nord et Saint-Quentin-le-Petit au sud).
Pendant ce temps, Eustache d’Auberchicourt étend sa domination au
pays de Brie et de Champagne, sur les deux rives de la Seine et de la
Marne; il tient à ses gages bien mille combattants, occupe dix ou douze
forteresses et rançonne tout le pays compris entre Troyes et Provins,
Château-Thierry et Châlons-sur-Marne. Eustache s’est épris d’une dame
de la plus haute naissance, qui devint bientôt sa femme[155], Isabelle
de Juliers, nièce de la reine d’Angleterre et veuve du comte de Kent.
Émerveillée des exploits de ce chevalier, cette princesse lui envoie
des haquenées, des coursiers et lui adresse des lettres d’amour qui
redoublent l’ardeur d’Eustache pour les belles entreprises en même
temps que sa passion pour une si noble dame. P. 158 à 160, 368, 369.
[155] Le mariage fut célébré à Wingham, dans le comté de Kent, le
29 septembre 1360.
Après la reddition de Saint-Valery, le régent, duc de Normandie, vient
avec deux mille lances assiéger Melun[156], où trois reines font
alors leur résidence.--Noms des principaux chevaliers de l’armée
du régent.--Le roi de Navarre, qui se tient à Vernon, Philippe de
Navarre, qui occupe Mantes et Meulan, mandent à leur secours les
garnisons navarraises de Creil, de la Hérelle, de Clermont, Eustache
d’Auberchicourt et Pierre Audley, afin de forcer les Français à lever
le siége de Melun.--Sur ces entrefaites, des négociations interviennent
entre les deux rois, qui concluent un traité de paix[157] stipulant
une amnistie complète pour trois cents chevaliers ou écuyers complices
du roi de Navarre. Fidèle à l’alliance d’Édouard III, Philippe de
Navarre refuse de ratifier ce traité et se retire auprès du capitaine
de Saint-Sauveur-le-Vicomte[158] pour le roi d’Angleterre.--Le roi de
Navarre est confirmé dans la possession de Mantes et de Meulan.--Le
jeune comte de Harcourt se réconcilie avec le régent et se marie à une
fille du duc de Bourbon, sœur de la duchesse de Normandie[159].--Les
Français lèvent le siége de Melun, dont le traité leur assure la
possession. P. 160 à 163, 359 à 371.
[156] Froissart dit (p. 160 et 161) que le duc de Normandie ne
vint pas en personne au siége de Melun, et il ajoute que les
deux capitaines du château pour le roi de Navarre étaient James
Pipes et Jean Carbonnel. Ces deux erreurs ont été corrigées dans
les manuscrits A 8, 9, 15 à 17, qui contiennent l’interpolation
relative à Pepin des Essarts (p. 370). La présence du régent au
siége de Melun est attestée par un grand nombre d’actes, datés
de cette ville, qui contiennent la formule: _par monseigneur
le regent_, actes rendus le 19 juin (JJ90, nº 187), le 23 juin
(JJ90, nº 199), le 26 juin (JJ87, nº 351), _en nostre host de
Melun_ au mois de juillet (JJ90, nº 374), le 26 juillet (JJ90,
nº 219) 1359. D’un autre côté, Martin Henriquez et le Bascon de
Mareuil sont mentionnés comme capitaines de Melun pour le roi de
Navarre dans des lettres de rémission accordées par le régent en
décembre 1358 au capitaine et aux habitants de la Ferté-Alais
(Seine-et-Oise, arr. Étampes), qui s’étaient rançonnés aux
Navarrais de Melun moyennant 500 deniers d’or au mouton, 50
queues de vin et 50 queues d’avoine, d’orge ou de froment
(JJ86, nº 505). Le siége de Melun, qui dura depuis le 18 juin
jusqu’au mercredi 31 juillet 1359, nécessita un grand déploiement
d’artillerie. Dès le 17 juin, l’Hermite de Bachevilier, capitaine
de Saint-Maur et de la Queue-en-Brie, donnait quittance à Jean
de Lyons de 20 000 carreaux, de 10 000 viretons, de 18 falots,
de 600 tourteaux et de _deux grans canons garniz de poudre et de
charbon et de plommées_ (Bibl. nat., Titres scellés, vol. IX, fº
483; _Bibl. de l’École des Chartes_, t. VI, p. 52). Du Guesclin
était au siége de Melun (JJ87, nºs 349, 350), où il se retrouva
en face du Bascon de Mareuil, qui lui avait donné une si chaude
alerte en attaquant de nuit Pontorson le 17 février 1358 (JJ87,
nº 90). C’est alors aussi que la dame d’Andrezel refusa de sauter
par-dessus un bâton malgré l’invitation de son mari. _Ménagier de
Paris_, éd. Pichon, t. I, p. 148 à 153.
[157] Ce traité de paix fut conclu, non à Vernon, comme le dit
Froissart par erreur (p. 162, 371), mais à Pontoise le mercredi
21 août 1358. _Grandes Chroniques_, t. VI, p. 155 à 160;
Secousse, _Preuves_, p. 154 à 159.
[158] Froissart commet une erreur en appelant ce capitaine Thomas
d’Agworth (p. 163, 371); c’est Thomas de Holland, qui avait été
nommé capitaine de Saint-Sauveur dès le 10 octobre 1358, et qui
remplit ces fonctions jusqu’à la donation de cette seigneurie
faite par Édouard à Jean Chandos entre le 8 mai et le 24 octobre
1360. Delisle, _Hist. de Saint-Sauveur_, p. 112, 113.
[159] Le mariage de Jean, VI du nom, comte de Harcourt, auquel
Froissart (p. 63) donne à tort le prénom de _Guillaume_, avec
Catherine de Bourbon, sœur de Jeanne de Bourbon, duchesse de
Normandie, fut célébré au Louvre le lundi 14 octobre 1359.
_Grandes Chroniques_, t. VI, p. 164.