CHAPITRE LXXXI.

GUERRE OUVERTE ENTRE LE RÉGENT ET LE ROI DE NAVARRE (1358, 31

JUILLET-1359, 21 AOUT).--OCCUPATION PAR LES NAVARRAIS D’UN GRAND

NOMBRE DE FORTERESSES EN NORMANDIE, DANS L’ILE DE FRANCE ET EN

PICARDIE.--TENTATIVE DE JEAN DE PICQUIGNY CONTRE AMIENS.--PRISE DU

CHATEAU DE CLERMONT PAR LE CAPTAL DE BUCH; SIÉGE DE SAINT-VALERY

PAR LES FRANÇAIS.--RAVAGES DES COMPAGNIES ANGLO-NAVARRAISES

DANS L’ORLÉANAIS, L’AUXERROIS, LA CHAMPAGNE, LA BOURGOGNE, LE

PERTHOIS, LE COMTÉ DE ROUCY ET LA SEIGNEURIE DE COUCY.--REDDITION

DE SAINT-VALERY AUX FRANÇAIS; CHEVAUCHÉE DE ROBERT, SIRE DE

FIENNES ET DU COMTE DE SAINT-POL A LA POURSUITE DE PHILIPPE DE

NAVARRE.--ATTAQUE DE CHALONS-SUR-MARNE PAR PIERRE AUDLEY.--DÉFAITE

DU COMTE DE ROUCY PAR LA GARNISON DE SISSONNE.--EXPLOITS D’EUSTACHE

D’AUBERCHICOURT EN CHAMPAGNE.--SIÉGE DE MELUN PAR LES FRANÇAIS.

--TRAITÉ DE PAIX CONCLU A PONTOISE ENTRE LE RÉGENT ET LE ROI DE

NAVARRE[102] (§§ 422 à 440).

[102] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, p. 229 à 233, 236 à

243.

A la nouvelle de la mort de Marcel, le roi de Navarre quitte

Saint-Denis après avoir défié le régent[103] et vient tenir garnison

à Melun[104], qui lui est livré par surprise, grâce à la connivence

de la reine Blanche sa sœur; Philippe de Navarre son frère occupe

Mantes[105] et Meulan[106].--Les Anglo-navarrais s’emparent d’Eu[107],

de Saint-Valery, de Creil, de la Hérelle et de Mauconseil. A

Saint-Valery[108], Guillaume Bonnemare et Jean de Segur tiennent à leur

discrétion tout le pays compris entre Dieppe, Abbeville, le Crotoy,

Rue et Montreuil.--Jean de Fodrynghey, capitaine de la garnison de

Creil[109], commande le cours de l’Oise et rançonne tous ceux qui

vont de Paris à Compiègne, à Noyon, à Soissons ou à Laon; il y gagne

cent mille francs à délivrer des sauf-conduits aux voyageurs.--A la

Hérelle[110], Jean de Picquigny menace Montdidier, Amiens, Péronne,

Arras et tout le cours de la Somme.--A Mauconseil[111], Rabigot de

Dury, Richard Franklin et Frank Hennequin obligent les grosses villes

non fermées, aussi bien que les abbayes des environs de Noyon, à se

racheter toutes les semaines. Les campagnes se dépeuplent, et partout

les terres restent en friche faute de bras pour les cultiver. P. 118 à

122, 339 à 343.

[103] Marcel avait été tué le mardi 31 juillet. Dès le lendemain

mercredi 1er août, le roi de Navarre concluait avec les Anglais

un traité d’alliance, rapporté par erreur dans Rymer (vol. III,

p. 228) au 1er août 1351, mais auquel Secousse a restitué le

premier avec beaucoup de sagacité sa véritable date (_Hist. de

Charles le Mauvais_, p. 318, note 1). Ce traité, qui était de

la part du roi d’Angleterre une violation aussi déloyale que

flagrante de la trêve de Bordeaux, reconnaissait les droits

d’Édouard III sur le royaume de France en même temps qu’il

assurait au roi de Navarre le comté de Champagne et de Brie. Il

y avait une réserve relative au duché de Normandie, au comté de

Guines et au bailliage d’Amiens; les deux rois devaient décider

de la possession de ces provinces à leur première entrevue. Les

plénipotentiaires du roi de Navarre qui signèrent ce traité

étaient Martin Henriquez, Jean et Robert de Picquigny, Pierre de

Saquainville, Jean de Fricamps et Jean Ramirez. Les négociations

préparatoires d’un acte aussi important purent-elles avoir

lieu sans qu’il en transpirât quelque chose dans Paris, et

n’eurent-elles pas une certaine influence sur la révolution du

31 juillet? Quoi qu’il en soit, le contenu du traité du 1er août

montre le but où le roi de Navarre voulait entraîner la France et

permet de juger en parfaite connaissance de cause la politique

dont Marcel se faisait l’instrument. Pour prouver que ce traité

est bien daté, non du 1er août 1351, comme Rymer l’a imprimé

par une faute de lecture, mais du 1er août 1358, il suffit

de citer la phrase suivante: «Et ceuls qui à present tienent

places ès parties de Normandie et d’ailleurs, les tendront et

garderont jusques à tant que les deux seigneurs aient ordené

et acordé, _except les pons et places de_ POISSY _et de_ SAINT

CLOU _et de toutes autres forteresces et places qui ont esté

prinses et occupées_ DEPUIS QUE LE DIT ROY DE NAVARRE MANDA LES

GENZ D’ENGLETERRE DERREINER A VENIR DEVERS LUI....» Le 1er août

1351, le roi de Navarre était dans les bonnes grâces du roi

Jean qui lui avait fait épouser sa fille et l’avait institué

son lieutenant général dans le Languedoc; de plus, les Anglais

n’étaient ni à Poissy ni à Saint-Cloud, tandis qu’ils occupaient

au contraire ces forteresses, comme on l’a vu plus haut (p.

XXXII, note 2), le 1er août 1358.

[104] Le château de Melun fut occupé par trois cents hommes

d’armes navarrais le samedi 4 août 1358, le lendemain du défi

porté par le roi de Navarre au régent; les Navarrais s’emparèrent

le lendemain du quartier de la ville situé sur la rive gauche

de la Seine, du côté du Gâtinais comprenant les paroisses de

Saint-Ambroise et de Saint-Étienne; le quartier situé sur la

rive droite, du côté de la Brie, où se trouve la paroisse de

Saint-Aspais, resta seul français. JJ86, nºs 219, 505, 458, 469,

257, 461, 407, 475, 478, 479, 486.

[105] Le roi de Navarre était à Mantes le 9 août 1358, jour où

il envoya à Paris une lettre close adressée à maître Jean Danet,

chanoine de la Sainte-Chapelle (JJ86, nº 595). Le samedi 11

août, il attaqua l’église fortifiée de Notre-Dame de Pontoise

défendue par un bourgeois nommé Pierre Boyvin, capitaine de la

garnison (JJ86, nº 228). Voyez sur l’occupation de Mantes par les

Navarrais: JJ87, nº 346; JJ90, nºs 224, 432.

[106] Seine-et-Oise, arr. Versailles. En octobre 1358, Charles

régent accorda des lettres de rémission aux habitants d’Ableiges

(Seine-et-Oise, arr. Pontoise, c. Marines), de Santeuil

(Seine-et-Oise, arr. Pontoise, c. Marines), de Sagy (ibid.),

de _Courtemanche_ (Courdimanche, Seine-et-Oise, arr. et c.

Pontoise), de Puiseux (ibid.), de Villeneuve-Saint-Martin (auj.

hameau d’Ableiges), de Courcelles (Seine-et-Oise, arr. Pontoise,

c. Marines), de Cergy (Seine-et-Oise, arr. et c. Pontoise), de

Montgeroult (Seine-et-Oise, arr. Pontoise, c. Marines), et de

Boissy (Boissy-l’Aillerie, arr. et c. Pontoise), en la prévôté de

Pontoise, qui s’étaient rançonnés aux Navarrais de Meulan. JJ86,

nºs 484 et 485.--JJ90, nº 161.

[107] Seine-Inférieure, arr. Dieppe. Le comté d’Eu appartenait à

Jean d’Artois, du chef de sa femme Isabelle de Melun, comtesse de

Dreux. JJ90, nº 153.

[108] Saint-Valery-sur-Somme, Somme, arr. Abbeville,

sur la rive gauche et près de l’embouchure de la Somme.

Saint-Valery-sur-Somme fut pris peu avant le mois d’octobre 1358,

date de lettres de rémission accordées par le régent aux maire

et échevins d’Abbeville qui avaient mis à mort sans jugement

régulier un bourgeois de leur ville nommé Godin le Canoine,

accusé d’avoir voulu livrer par trahison, moyennant 3000 écus

d’or du coin du roi Jean, Abbeville aux ennemis. «.... Cum nuper,

dum NOVISSIME dicti domini genitoris ac nostri inimici ad partes

Picardie accessissent, ac villam et castrum Sancti Wallerici, a

dicta villa Abbatisville per quatuor leucas duntaxat distantia,

accepissent....» JJ86, nº 473; JJ90, nº 386.

[109] Oise, arr. Senlis, sur la rive gauche de l’Oise. Creil

était occupé dès le mois de juillet 1358 par les Anglo-navarrais.

Nous avons recueilli quinze pièces inédites sur l’occupation

de Creil. JJ86, nº 481; JJ90, nºs 214, 127, 184, 201, 82, 385,

388, 407; JJ105, nº 362; JJ108, nº 17; JJ112, nº 155; JJ106, nº

203.--C’est pour résister aux Anglo-navarrais de Creil que les

habitants de Longueil-Sainte-Marie (Oise, arr. Compiègne, c.

Estrées-Saint-Denis) et des environs de Compiègne s’organisèrent

sous la direction d’un simple paysan qui fut le véritable héros

de ces tristes guerres. Jean de Venette a raconté en quelques

pages inspirées les exploits de ce paysan (éd. de Geraud, t.

II, p. 288 à 293) qu’il appelle _Guillelmus de Alaudis_, ce que

Geraud (_Ibid._, p. XLII) et à son exemple tous nos historiens

ont traduit par _Guillaume l’Alouette_ ou _aux Alouettes_. Nous

avons eu la bonne fortune de découvrir un document authentique

qui restitue à cet obscur héros la forme exacte de son nom, en

même temps qu’il confirme l’éloquent récit de Jean de Venette.

Le capitaine de Longueil, celui qui le premier arma avec succès

les paysans pour la défense du sol envahi s’appelait Guillaume

l’Aloue. Voici, en effet, ce qu’on lit dans des lettres de

rémission accordées par Charles V en avril 1376 à Henri Stadieu

de Wagicourt (auj. hameau d’Allonne, Oise, arr. et c. Beauvais):

«.... Comme jà piecà au temps des grans guerres, descors et

discensions qui estoient ou pais de Beauvoisin et environ, le dit

suppliant _se feust mis pour nous servir soubz le gouvernement de

GUILLAUME l’ALOE, faisant guerre à l’aide des bonnes genz du pais

aus ennemis estanz ou dit pais, pour l’onneur et prouffit de nous

lors regent le royaume; ausquelx ennemis par lui et les siens fu

porté très grant dommaige en plusieurs lieux, tant à Longueil

Sainte Marie_ comme ailleurs....» JJ108, nº 350, fº 197.

[110] Oise, arr. Clermont, c. Breteuil, un peu au sud-ouest de

Montdidier. JJ90, nºs 400, 617; JJ105, nºs 226, 541; JJ114, nº 87.

[111] La forteresse de Mauconseil était située dans les environs

de Noyon (Oise, arr. Compiègne). JJ90, nºs 137, 159; JJ115, nº

250.

Par l’ordre du régent, l’évêque de Noyon[112], Raoul de Coucy, le sire

de Renneval et un certain nombre de chevaliers picards viennent mettre

le siége devant Mauconseil. Les assiégés appellent à leur secours Jean

de Picquigny et les Anglo-navarrais de la Hérelle, qui, après avoir

chevauché toute une nuit, tombent à l’improviste dès le point du jour

sur les assiégeants et les taillent en pièces. Le combat se livre entre

Noyon, Ourscamps[113] et Pont-l’Évêque[114]; l’évêque de Noyon[115]

et cent chevaliers ou écuyers y sont faits prisonniers; quinze cents

morts, dont sept cents étaient des soudoyers envoyés par la commune de

Tournai, restent sur le champ de bataille[116]. On enmène la plupart

des prisonniers à Creil dont la garnison s’enrichit par ses rançons

et aussi par la délivrance des sauf-conduits qu’elle accorde pour le

passage de toutes les marchandises autres que les chapeaux de bièvre

(castor), les plumes d’autruche et les fers de glaive.--La garnison de

Mauconseil pille et brûle l’abbaye d’Ourscamps[117].--Rabigot de Dury

et Robin l’Escot prennent par escalade la bonne ville de Vailly[118]

et s’y fortifient.--Le jeune sire de Coucy, qui fait garder sa terre

par un chevalier nommé le Chanoine de Robersart, et le seigneur de

Roye parviennent seuls à se défendre contre les entreprises des

Anglo-navarrais. P. 122 à 127, 343 à 346.

[112] Gilles de Lorris, promu à l’évêché de Noyon en février

1352, mort le 27 novembre 1388 (_Gallia Christiana_, t. IX, col.

1017), était fils de Robert de Lorris favori du roi Jean; il

avait fait fortifier Noyon en juin 1358 (JJ88, nº 87).

[113] Ourscamps-le-Petit, auj. château de la commune de Larbroye,

Oise, arr. Compiègne, c. Noyon.

[114] Oise, arr. Compiègne, c. Noyon.

[115] Gilles de Lorris, qui avait été acheté par le roi

d’Angleterre, s’engagea, par lettres datées de Boulogne le 22

octobre 1360 (Rymer, vol. III, p. 512), à payer à Édouard pour

sa rançon 9000 écus d’or du coin du roi Jean, 50 marcs d’argent

de Paris ouvrés et un bon coursier du prix de 100 moutons

d’or. Jean, comte de Tancarville, vicomte de Melun, chambellan

de France et de Normandie, et Robert de Lorris, seigneur

d’Ermenonville, chevalier, se portèrent caution pour ledit évêque

du payement de cette somme. Toutefois nous voyons, par un accord

conclu à Noyon en mai 1360 entre l’évêque et son chapitre au

sujet d’une grange sise à Ercheux (Somme, arr. Montdidier, c.

Roye) près la résidence épiscopale dont le chapitre réclamait la

restauration aux frais de l’évêque, que Gilles de Lorris avait

été déjà mis en liberté à cette date. «Et nos episcopus dicebamus

et proponebamus destructionem et granorum levationem factas

fuisse _tempore quo nos detinebamur prisonarius in carceribus

inimicorum_....» JJ88, nº 118.

[116] Froissart commet une erreur (p. 125, 344), en rapportant,

d’après Jean le Bel (t. II, p. 251), la défaite de Mauconseil au

mardi après la Notre-Dame mi-août, qui, ajoute Froissart, fut un

samedi. En 1358, la Notre-Dame ou l’Assomption ne tomba pas un

samedi, mais un mercredi. L’affaire de Mauconseil eut lieu, non

le mardi 21 août, mais le jeudi 23 août 1358. _Gr. Chron._, t.

VI, p. 138.--JJ86, nº 376; JJ97, nº 358; JJ90, nº 46.

[117] Abbaye d’hommes de l’ordre de Cîteaux au diocèse de Noyon.

Le nom de cette abbaye est resté à la commune de Chiry-Ourscamps

(Oise, arr. Compiègne, c. Ribecourt) où l’on en voit encore les

ruines.

[118] Vailly-sur-Aisne, Aisne, arr. Soissons. Cette forteresse,

située aux environs de Soissons, un peu à l’est de cette ville,

commandait le cours moyen de l’Aisne; elle fut occupée par les

Anglo-navarrais de septembre 1358 à la fin de 1359. Nous avons

recueilli huit pièces inédites relatives à cette occupation.

JJ90, nºs 111, 130, 165, 166, 174, 275, 296, 484.

Jean de Picquigny, qui tient garnison à la Hérelle, essaye de

s’emparer d’Amiens par surprise, grâce à la complicité d’un certain

nombre de bourgeois avec lesquels il entretient des intelligences; il

est déjà maître d’un faubourg, lorsque Robert de Fiennes, connétable de

France, et son neveu le comte de Saint-Pol[119] accourent en toute hâte

de Corbie et repoussent les Navarrais qui se retirent après avoir mis

le feu à ce faubourg[120]. Le lendemain, dix-sept des plus coupables,

entre autre l’abbé du Gard[121], sont mis à mort; six bourgeois, qui

avaient trempé dans le complot, sont aussi exécutés à Laon[122],

dont l’évêque se réfugie à Melun auprès du roi de Navarre.--On n’est

en sûreté nulle part, et l’on n’ose même plus cultiver la terre;

il en résulte une famine telle qu’on vend trente écus un tonnelet

de harengs. Aussi, les petites gens meurent de faim.--Pour comble

de misère, le régent, qui a mis un impôt sur le sel pour payer ses

soudoyers, oblige chacun à l’acheter dans ses greniers et à en prendre

une certaine quantité, car la plupart des sources de ses revenus en

temps ordinaire sont taries. P. 127 à 131, 346 à 349.

[119] Le 24 août 1358, le régent avait établi son très-cher et

très-amé cousin Gui de Châtillon, comte de Saint-Pol, lieutenant

du roi ès parties de Picardie et de Beauvaisis (JJ90, nº 46).

[120] Ce coup de main de Jean de Picquigny contre Amiens fut

tenté le dimanche 16 septembre 1358. Nous avons recueilli vingt

pièces, la plupart inédites, relatives aux acteurs et aux

incidents de cette affaire. JJ90, nºs 99, 66, 46, 169, 167, 498,

81; JJ86, nºs 604 _bis_, 620; JJ90, nºs 44, 92; JJ86, nº 602;

JJ90, nºs 53, 87; JJ86, nº 610; JJ90, nºs 113, 168, 170, 394,

403, 541. Cf. _Gr. Chron._, t. VI, p. 140.

[121] Abbaye d’hommes de l’ordre de Cîteaux au diocèse d’Amiens

(auj. couvent et château de la commune de Crouy, Somme, arr.

Amiens, c. Picquigny). Cet abbé, dont le nom ne figure pas sur la

liste des abbés du Gard donnée par le _Gallia Christiana_ (t. X,

col. 1332) serait-il le même que «maistre Guillaume le Mareschal,

justicié pour ses demerites» dont une maison sise à Amiens en la

rue de Coquerel fut confisquée et donnée par le régent à Jean

Maniart le 3 mars 1359? JJ90, nº 87.

[122] Le complot de Laon, ourdi sans doute à l’instigation de

Robert le Coq, alors réfugié auprès du roi de Navarre, dut

coincider avec la tentative de Jean de Picquigny contre Amiens,

car une des pièces qui se rapporte à ce complot est datée du

mois d’octobre 1358 (JJ86, nº 446). Les chefs du complot étaient

Colard dit Boine, autrement de Coulgis (hameau de Marchais,

Aisne, arr. Château-Thierry, c. Condé-en-Brie), clerc marié, qui

avait été l’un des commissaires généraux élus par les États en

1357 (JJ86, nº 446), Robert de Lusaut (JJ86, nº 559), Guillaume,

dit Mauvinet, clerc tonsuré (JJ90, nº 212), un chanoine de Laon

nommé Oudart du Lointel (JJ90, nº 475). Ils furent exécutés, et

la tête de Colard de Coulgis était encore suspendue au bout d’une

lance au-dessus d’une des portes de Laon en février 1359 (JJ90,

nº 14). Toutefois, le régent accorda des lettres de rémission

à Gobert de Coulgis, bachelier ès lois, fils de Colard (JJ90,

nº 35) et à maître Raoul d’Ailly, familier de Robert le Coq qui

l’avait fait nommer conseiller du roi et maître en la Chambre des

Comptes à Paris, lequel Raoul avait été mis en prison par le sire

de Coucy au château de Saint-Gobain (JJ86, nº 514).

Le connétable Robert de Fiennes et son neveu le comte de Saint-Pol

mettent le siége devant Saint-Valery à la tête de deux mille chevaliers

de Picardie, de l’Artois, du Boulonnais, du Hainaut et de douze mille

gens des communes.--Le captal de Buch vient en Normandie avec deux

cents lances servir son cousin le roi de Navarre; il prend un matin

par escalade, à l’aide d’échelles de corde et de grappins d’acier, le

château de Clermont[123] en Beauvaisis; Bernard de la Salle[124], un

de ses hommes d’armes, y pénètre le premier en rampant comme un chat.

Dès lors, les forteresses anglo-navarraises de Clermont, de Creil,

de la Hérelle, de Mauconseil se prêtent un mutuel appui pour tenir à

discrétion le plat pays de Vexinet de Beauvaisis. P. 131 à 134, 349 à

351.

[123] Le château de Clermont fut pris le lundi 18 novembre 1359

par le captal de Buch, cousin et ami du roi de Navarre, à la

faveur ou au moins pendant la durée d’un sauf-conduit que le

régent, à la prière de Charles le Mauvais, avait accordé au dit

captal (_Gr. Chron._, t. VI, p. 164, 165).

[124] En 1374 «_Bernard de la Salle_, à grant compagnie

d’Anglois, estoit logié à Chalomo» en Bourgogne (Chalmoux,

Saône-et-Loire, arr. Charolles, c. Bourbon-Lancy) JJ112, nº 263.

Pendant le siége de Saint-Valery, des capitaines de gens d’armes

s’emparent au nom du roi de Navarre d’un grand nombre de châteaux en

Brie, en Gâtinais, en Bourgogne et en Champagne.--Le plus riche, le

plus rusé et le plus puissant de ces capitaines est Robert Knolles.

Il tient garnison à Châteauneuf-sur-Loire[125] et il a bien sous ses

ordres deux ou trois mille combattants; il est riche de deux cent mille

florins et maître de quarante bons châteaux. Un jour, il prend la bonne

cité d’Auxerre[126] et la saccage, ainsi que le pays des environs. Il

se vante de ne faire la guerre ni pour le roi d’Angleterre ni pour le

roi de Navarre, mais pour lui, et il fait graver cette devise sur ses

armoiries:

Qui Robert Canolle prendera

Cent mille moutons gagnera.

Pierre Audley se tient au château de Beaufort[127], situé entre

Châlons et Troyes et appartenant au duc de Lancastre.--Un écuyer

allemand nommé Albrecht s’empare de la bonne ville de Rosnay[128] et

de la forteresse de Hans[129] d’où il fait des incursions jusqu’à

Sainte-Menehould[130].--Le plus grand et le plus renommé de ces

capitaines, est Eustache d’Auberchicourt; ce chevalier, originaire du

Hainaut[131], fait sa résidence habituelle à Nogent-sur-Seine[132] et

à Pont-sur-Seine[133], mais il occupe aussi Damery[134], Lucy[135],

Saponay[136], Troissy[137], Arcis-sur-Aube, Plancy[138].--En Perthois

et sur la marche de Bourgogne, Thibaud et Jean de Chauffourt s’emparent

d’un très-fort château de l’évêché de Langres nommé Montsaugeon[139]

d’où ils ravagent les environs de Chaumont, les évêchés de Langres et

de Verdun. P. 134 à 136, 351 à 353.

[125] Robert Knolles s’empara de Châteauneuf-sur-Loire (Loiret,

arr. Orléans, sur la rive droite de la Loire) en octobre 1358

(_Gr. Chron._, t. VI, p. 142; JJ90, nºs 48, 389). Knolles

chevaucha ensuite en Puisaye, où il occupa Malicorne (Yonne, arr.

Joigny, c. Charny). On peut voir au sujet de l’occupation de

cette dernière forteresse JJ90, nºs 51, 155, 566; JJ107, nº 169.

[126] Auxerre, entouré de tous les côtés dès la fin de 1358 de

forteresses occupées par les Anglais, telles que Ligny-le-Châtel

à l’est, la Motte Joceran et Malicorne à l’ouest, Regennes, la

Motte de Champlost, Champlay et Aix-en-Othe au nord, Auxerre,

dis-je, fut pris et saccagé le dimanche 10 mars 1359 par Robert

Knolles, qui avait concentré à Regennes (auj. commune d’Appoigny,

à deux lieues au nord d’Auxerre) toutes les garnisons anglaises

des environs pour opérer ce coup de main. Les vainqueurs

n’évacuèrent la ville que le mardi 30 avril suivant, moyennant

une rançon de 40 000 moutons et de 40 000 perles du prix de 10

000 moutons et à condition qu’on leur engagerait les joyaux de

l’église Saint-Germain-d’Auxerre jusqu’au parfait payement de la

dite rançon. Le 10 avril 1370, Robert Knolles, sire de Derval

et de Rougé, _par remords de conscience et en considération du

pape Urbain V_, fit remise aux habitants d’Auxerre des 40 000

florins d’or au mouton qu’il avait levés jadis _pour le rachat du

feu, du glaive et du pillage de la dite ville, cité et faubourgs

d’Auxerre_ (_Mém. pour l’Histoire d’Auxerre_, éd. Quantin et

Challe, t. IV, p. 194).

[127] Le château de Beaufort était situé sur le territoire de la

commune actuelle de Montmorency (Aube, arr. Arcis-sur-Aube, c.

Chavanges). La seigneurie de Beaufort avait passé en 1269 dans

la maison de Lancastre par suite du mariage de Blanche d’Artois,

veuve de Henri le Gros, dernier comte de Champagne, avec Edmond

de Lancastre, frère d’Édouard Ier, roi d’Angleterre. Après que le

Montmorency de l’Ile-de-France eut été érigé en duché d’Enghien

au profit du prince de Condé et en souvenir de l’Enghien

du Hainaut (Belgique, prov. Hainaut, à 31 kil. de Mons),

Charles-François-Frédéric de Montmorency-Luxembourg, prince de

Tingry, qui avait acheté la terre de Beaufort, devenue un duché

en 1597, du duc de Vendôme et de Beaufort, arrière-petit-fils

de Gabrielle d’Estrées, fit ériger cette terre en duché-pairie

sous le nom de Beaufort-Montmorency en mai 1688 et octobre 1689.

C’est ainsi que le nom de Montmorency est seul resté dans l’usage

moderne pour désigner le Beaufort du moyen âge (Arch. nat., t.

144, nº 4; _Musée des Archives_, 1867, p. 535, 536).

[128] Marne, arr. Reims, c. Ville-en-Tardenois. Le château de

Rosnay, qui commandait la route de Soissons à Reims, était déjà

occupé par les Anglo-navarrais le 11 novembre 1358 lorsque le

régent nomma Jean de Fismes capitaine de la tour et de la ville

de Fismes (Marne, arr. Reims). Cette forteresse était redevenue

française avant le mois de mars 1360. JJ90, nº 484.

[129] Marne, arr. et c. Sainte-Menehould.

[130] Sainte-Menehould (auj. chef-lieu d’arr. de la Marne), sur

l’Aisne, commandait le cours supérieur de cette rivière. Dès la

fin de 1356, Cibuef de Chaponnières avait voulu livrer cette

forteresse aux Anglais (JJ84, nº 627). Jean de Rueil, gardien

du château pour le roi de France (JJ91, nº 226), fit abattre

un four situé rue de Lanche ès faubourgs de Sainte-Menehould

et appartenant aux religieux bénédictins de Moiremont (Marne,

arr. et c. Sainte-Menehould), dans la crainte que les ennemis ne

vinssent l’occuper. JJ90, nº 553.

[131] Eustache tirait son nom de la seigneurie d’Auberchicourt,

aujourd’hui chef-lieu de canton du dép. du Nord, situé sur la

rivière d’Escaillon, dans l’arr. et à 12 kil. de Douai.

[132] JJ92, nº 255.

[133] Pont-sur-Seine ou Pont-le-Roi (Aube, arr. et c.

Nogent-sur-Seine), un peu à l’est de Nogent-sur-Seine près du

confluent de la Seine et de l’Aube. Il est fait mention de

l’occupation de Pont-sur-Seine par les Anglais dans un arrêt du

23 décembre 1359 (Arch. nat., sect. jud., X²ª6, fº 438). Jean de

Segur, qui est mentionné dans plusieurs actes comme capitaine

de Pont-sur-Seine (JJ90, nºs 521-630; JJ112, nº 253), occupa

sans doute cette forteresse en mai 1359 après l’évacuation de

Saint-Valery. ²

[134] Marne, arr. et c. Épernay. JJ97, nº 189.

[135] Marne, arr. Épernay, c. Montmort. Les Anglo-navarrais

occupaient aussi la forteresse du parc de Lachy (Marne, arr.

Épernay, c. Sézanne). JJ89, nº 479; JJ107, nº 104.

[136] Aisne, arr. Château-Thierry, c. Fère-en-Tardenois, au

sud-est de Soissons. Cette forteresse fut occupée depuis la fin

de 1358; les ennemis l’avaient évacuée avant le mois de mars

1360. Nous avons recueili six pièces inédites relatives à cette

occupation (JJ90, nºs 208, 215, 216, 220, 221, 484).

[137] Marne, arr. Épernay, c. Dormans. La forteresse de

Troissy, située sur la rive gauche de la Marne, commandait la

route de Château-Thierry à Épernay. Nous pouvons signaler cinq

pièces inédites relatives à l’occupation de Troissy par les

Anglo-navarrais depuis la fin de 1359 jusqu’au commencement de

1360. JJ90, nºs 286, 435; JJ97, nº 189; JJ107, nº 104; JJ109, nº

243.

[138] Aube, arr. Arcis-sur-Aube, c. Méry-sur-Seine. Le seigneur

de Plancy tenait alors garnison dans un autre de ses châteaux

nommé Praslin (Aube, arr. Bar-sur-Seine, c. Chaource). JJ90, nº

530.

[139] Haute-Marne, arr. Langres, c. Prauthoy. Le dimanche 28

juillet 1353, Jean de Chauffourt (Haute-Marne, arr. Langres, c.

Montigny-le-Roi), chevalier, et Thibaud son frère envahirent et

pillèrent Langres aux cris de: «Guyenne! Guyenne! Angleterre!

Ville gagnée!» JJ82, nº 216.--Vers 1359, Guillaume de Poitiers,

évêque de Langres, fit décapiter plusieurs de ses vassaux «pour

ce qu’il avoient traictié avec Guillempot, capitaine d’une route

de genz d’armes de compaignie, de lui bailler et faire avoir le

chastel de Montsaujon qui est de l’evesque de Langres.» JJ114, nº

194.

Du côté de Soissons, de Laon et de Reims, dans la seigneurie de Coucy

et le comté de Roucy, les brigands, sous les ordres de deux écuyers,

Rabigot de Dury, anglais, et Robin l’Escot, font de Vailly[140] leur

souveraine garnison.--Vers la fête de Noël (25 décembre) 1358, Robin

l’Escot prend de nuit par surprise le fort château de Roucy[141] où il

fait prisonnier le comte, la comtesse et leur fille qu’il rançonne à

douze mille florins d’or au mouton; il détient ce château pendant tout

l’hiver et l’été de 1359. Après le payement de sa rançon, le comte de

Roucy va demeurer à Laon. Les environs de cette ville sont tellement

désolés que la terre y reste complétement inculte. P. 136, 137, 353,

355.

[140] Vailly-sur-Aisne, Aisne, arr. Soissons. Voy. plus haut, p.

XXXIX, note 118. Pont-Arcy (Aisne, arr. Soissons, c. Vailly) et

Courlandon (Marne, arr. Reims, c. Fismes) étaient aussi à la même

époque au pouvoir des ennemis. JJ90, nº 484; JJ97, nº 581.

[141] Aisne, arr. Laon, c. Neufchâtel-sur-Aisne. Froissart a

emprunté ce récit à Jean le Bel (_Chroniques_, t. II, p. 238).

Voyez sur l’occupation de Roucy JJ88, nº 112.

Le Chanoine de Robersart, capitaine de Pierrepont[142] pour le sire de

Coucy, tombe un jour à l’improviste sur les Navarrais de Vailly et de

Roucy qui avaient attaqué près de Craonne[143] en Laonnois le seigneur

de Pinon[144], banneret du Vermandois et les met en déroute. P. 137 à

141, 355.

[142] Aisne, arr. Laon, c. Marle.

[143] Aisne, arr. Laon.

[144] Aisne, arr. Laon, c. Anizy-le-Château.

Le siége de Saint-Valery dure depuis le commencement d’août 1358

jusqu’au carême de 1359[145]; les assiégés, réduits à la famine par

un étroit blocus, se rendent à Robert de Fiennes, connétable de France

et au comte de Saint-Pol, à la condition d’avoir la liberté et la

vie sauves. Trois jours après avoir quitté Saint-Valery et rendu la

place aux Français, Guillaume Bonnemare et Jean de Segur rencontrent

en chemin Philippe de Navarre, le jeune comte de Harcourt et Jean de

Picquigny qui accouraient à leur secours avec une armée de trois mille

combattants rassemblés à Mantes et à Meulan. P. 141 à 144, 355 à 357.

[145] D’après Froissart, dont le récit a été adopté par tous

les historiens (Secousse, _Hist. de Charles le Mauvais_, p.

361 à 367; Anselme, t. VI, p. 166; Sismondi, t. X, p. 546 et

547; H. Martin, t. V (1839), p. 573; Garnier, _Bibl. de l’École

des Chartes_, t. XIII, p. 32 et 33), Robert, sire de Fiennes,

connétable de France et le comte de Saint-Pol auraient tenu siége

devant Saint-Valery depuis le mois d’août 1358 jusqu’au carême

(mars-avril) 1359. Ce siége de sept mois n’est qu’une fable

qui ne résiste pas à l’examen des actes du temps. Saint-Valery

ne devait pas être investi par les Français dès le mois d’août

1358, puisque, vers le 25 décembre de cette année, on faisait

à Abbeville une garde très-sévère «... pour garder le pas de

la revière de Somme _au lés devers Saint Valery_....» JJ90, nº

213.--Quant à la présence du connétable de France à ce siége,

les actes établissent que Robert, sire de Fiennes, dit Moreau,

était à Paris en août (JJ86, nº 334), en octobre (JJ87, nº 99), à

Crécy-en-Brie en novembre (JJ231, nº 14), à Paris le 6 décembre

(JJ90, nº 171; JJ86, nº 587), à Saint-Quentin le 22 décembre

(JJ89, nº 436) 1358; à Tournay où il réprima une émeute le 4

janvier (JJ88, nºs 57, 92), à Arras le 27 février (JJ90, nº 393),

enfin à Saint-Omer le 15 mars (JJ90, nº 417) 1359. D’ailleurs,

c’est seulement le 6 décembre 1358 que le sire de Fiennes avait

été nommé lieutenant du roi et du régent en Picardie, Vermandois

et Beauvaisis (JJ90, nº 171).--Quant à Gui de Châtillon, comte de

Saint-Pol, nommé le 24 août 1358 lieutenant du roi et du régent

ès parties de Picardie et de Beauvaisis (JJ90, nº 46), il était

à Amiens le 21 septembre (JJ90, nº 99), le 2 octobre (JJ90,

nº 66), le 3 octobre (JJ90, nº 46), le 10 novembre (JJ90, nº

169), à Arras le 23 novembre (JJ90, nº 167), enfin à Saint-Pol

le 28 décembre (JJ90, nº 498) 1358.--Nous avons découvert

trois actes, émanés de Robert, sire de Fiennes, connétable de

France, lieutenant du roi et du régent ès parties de Picardie,

de Vermandois et de Beauvaisis, datés «en l’ost _devant

Saint-Valery_» le 1er (JJ88, nº 110), le 10 (JJ90, nº 179) et le

17 (JJ90, nº 311) avril 1359. Un autre acte du sire de Fiennes

est daté de Ham en Vermandois le 29 avril 1359 (JJ90, nº 120). Du

rapprochement de tous ces faits on peut conclure avec certitude

que Saint-Valery fut assiégé par les Français et évacué par les

Anglo-navarrais entre le 15 mars et le 29 avril 1359.

Le connétable de France et le comte de Saint-Pol, apprenant que les

Navarrais ne sont qu’à trois lieues de Saint-Valery, se mettent en

devoir de les poursuivre. Philippe de Navarre et ses gens battent

en retraite, passent la Somme et vont s’enfermer dans le château de

Long[146] en Ponthieu; ils sont serrés de près par leurs adversaires

qui viennent camper le soir même devant cette forteresse. Les

Navarrais, craignant de manquer de vivres, profitent du sommeil des

Français pour quitter précipitamment Long vers minuit et chevaucher

dans la direction de Péronne sous la conduite de Jean de Picquigny qui

connaît le pays. P. 144 à 146, 357 à 359.

[146] Somme, arr. Abbeville, c. Ailly-le-Haut-Clocher, sur la

rive droite de la Somme, entre Abbeville et Amiens. Avant de

tenir garnison à Creil, Jean de Picquigny s’était emparé du

château de Long et l’avait occupé quelque temps. En mai 1360,

Charles régent accorda des lettres de rémission à Thomas du Pont

de Remi, curé de Rivières au diocèse d’Amiens (auj. hameau de

Longpré-Les-Corps-Saints, Somme, arr. Abbeville, c. Hallencourt),

qui avait servi Jean de Picquigny comme chapelain de l’hôpital de

Long. JJ90, nº 554.

Arrivés à Thorigny[147], petit village situé sur une hauteur au milieu

de la plaine entre Saint-Quentin et Péronne, Philippe de Navarre

et Jean de Picquigny, qui ne peuvent aller plus loin à cause de la

fatigue de leurs chevaux, trouvant la position favorable pour en venir

aux mains avec l’ennemi, s’y établissent et se rangent en bon ordre

comme pour livrer bataille; ils ne sont rejoints qu’assez tard dans

l’après-midi par les Français qui, épuisés eux-mêmes par une longue

marche, n’osent attaquer des gens si bien préparés à les recevoir. P.

146 à 149, 359 à 362.

[147] Auj. hameau de 76 hab. de la commune du Haucourt,

Aisne, arr. Saint-Quentin, c. le Catelet, un peu au nord de

Saint-Quentin.

Les Navarrais décampent pendant la nuit, passent la Somme en face de

Bertaucourt[148] et longent les bois de Bohain[149] pour gagner la

forteresse de Vailly[150] occupée par des gens d’armes de leur parti.

Les Français, qui ne s’aperçoivent de ce mouvement qu’au lever du jour,

vont pour passer la Somme à deux lieues de là au pont de Saint-Quentin,

afin de prendre les devants sur l’ennemi en marchant à la traverse et

de l’attendre au passage du côté de Lience[151]; mais les bourgeois

de Saint-Quentin refusent obstinément de leur ouvrir les portes de

leur ville. Le connétable de France et le comte de Saint-Pol, furieux

d’avoir laissé échapper leurs adversaires et désespérant de les

rejoindre, licencient leur armée, tandis que Philippe de Navarre et

Jean de Picquigny, après avoir passé l’Oise à gué et s’être rafraîchis

à Vailly, reprennent le chemin de la Normandie[152]. P. 149 à 152, 362,

363.

[148] Auj. hameau de 643 hab. de la commune de Pontru, Aisne,

arr. Saint-Quentin, c. Vermand, à la source de l’Omignon,

affluent de la rive droite de la Somme et un peu à l’ouest de

Fonsomme où cette dernière rivière prend sa source.

[149] Bohain-en-Vermandois, Aisne, arr. Saint-Quentin.

[150] Vailly-sur-Aisne, Aisne, arr. Soissons.

[151] Auj. Notre-Dame-de-Liesse, Aisne, arr. Laon, c. Sissonne,

un peu au nord-est de Laon. _Lience_, du latin _Lientia_, est

l’ancienne et bonne forme de ce nom de lieu; _Liesse_ n’est

qu’une corruption amenée par une certaine similitude de _Lience_

avec _liesse_ (lætitia, joie) et consacrée à la longue par la

piété plus fervente que soucieuse de l’étymologie des nombreux

pèlerins qui depuis le quinzième siècle ont fréquenté ce

célèbre sanctuaire. La forme _Leesse_, _Liesse_, apparaît pour

la première fois dans un texte de 1411. Matton, _Dictionnaire

topographique de l’Aisne_, Paris, 1871, in-4º, p. 151.

[152] Froissart dit (p. 144, 147) que Robert Knolles faisait

partie de cette expédition; c’est une erreur que notre

chroniqueur a corrigée dans le manuscrit d’Amiens ou seconde

rédaction. La chevauchée de Philippe de Navarre en Picardie et

en Vermandois eut lieu dans la seconde quinzaine d’avril; or,

Robert Knolles, qui, comme nous l’avons vu, avait pris Auxerre le

dimanche 10 mars 1359, resta dans sa nouvelle conquête tout le

mois d’avril suivant (_Gr. Chron._, t. VI, p. 150) et ne quitta

l’Auxerrois pour retourner à Châteauneuf-sur-Loire que le dernier

jour d’avril ou dans les deux premiers jours de mai (_Ibid._, p.

151).

Pierre Audley, capitaine de Beaufort pour le duc de Lancastre et maître

de cinq ou six forteresses des environs, essaye de s’emparer par

surprise de Châlons-sur-Marne; à la faveur d’une attaque de nuit, il

parvient à occuper l’abbaye de Saint-Pierre et la partie de cette ville

située sur la rive gauche de la Marne; mais il est repoussé, à l’assaut

du pont qui réunit les deux rives du fleuve, par les bourgeois auxquels

Eudes, sire de Grancey, prévenu à temps de la chevauchée des Anglais,

amène pendant le combat un renfort de soixante lances. P. 152 à 157,

363 à 366.

Les Navarrais de Vailly et de Roucy se rendent maîtres de Sissonne[153]

dont la garnison, sous les ordres d’un Allemand, originaire de Cologne,

nommé Frank Hennequin, se signale par ses cruautés aussi bien que par

sa rapacité. Un jour, les comtes de Roucy et de Porcien, à la tête de

cent lances dont quarante avaient été fournies par la cité de Laon,

attaquent Frank Hennequin; ils sont défaits par la faute des bourgeois

de Laon qui lâchent pied au milieu de l’action. Le comte de Porcien est

grièvement blessé ainsi que le comte de Roucy, qui, fait prisonnier une

seconde fois et livré à Rabigot de Dury et à Robin l’Escot, est enfermé

dans son propre château[154]. P. 157, 158, 366 à 368.

[153] Aisne, arr. Laon. Jean le Bel (_Chroniques_, t. II, p.

238, 239), que suit ici Froissart, dit que Sissonne fut pris

peu après Pâques (21 avril) 1359. Par acte daté du Louvre en

octobre 1359, Charles, régent, accorda des lettres de rémission

aux habitants _de la paroisse de Pourvais et du secours, c’est

assavoir Pourvais_ (Prouvais, Aisne, arr. Laon, c. Neufchâtel)

et _Pourviser_ (Proviseux-et-Plesnoy, Aisne, arr. Laon, c.

Neufchâtel), qui s’étaient rançonnés à 6 tonneaux d’avoine et à

4 ânées de bled aux ennemis des forteresses de Sissonne et de

Roucy. JJ90, nº 316.

[154] Jean le Bel, à qui Froissart emprunte ces détails, ajoute:

«Encores y estoit il (Robert II, comte de Roucy), _quant cil

escript fut fait, l’an LIX ou moys de may_.» _Chroniques_, t.

II, p. 239.--D’après la chronique inédite de Jean de Noyal

(Aisne, arr. Vervins, c. Guise), abbé de Saint-Vincent de Laon

(Bibl. nat., dép. des mss., fonds français, nº 10 138, fº 170

vº), ce combat fut livré entre _Sevigny_ (auj. Sevigny-Waleppe,

Ardennes, arr. Rethel, c. Château-Porcien, au nord-est de Roucy)

et _la Val le Roy_ (abbaye marquée sur la carte de Cassini entre

Sevigny-Waleppe au nord et Saint-Quentin-le-Petit au sud).

Pendant ce temps, Eustache d’Auberchicourt étend sa domination au

pays de Brie et de Champagne, sur les deux rives de la Seine et de la

Marne; il tient à ses gages bien mille combattants, occupe dix ou douze

forteresses et rançonne tout le pays compris entre Troyes et Provins,

Château-Thierry et Châlons-sur-Marne. Eustache s’est épris d’une dame

de la plus haute naissance, qui devint bientôt sa femme[155], Isabelle

de Juliers, nièce de la reine d’Angleterre et veuve du comte de Kent.

Émerveillée des exploits de ce chevalier, cette princesse lui envoie

des haquenées, des coursiers et lui adresse des lettres d’amour qui

redoublent l’ardeur d’Eustache pour les belles entreprises en même

temps que sa passion pour une si noble dame. P. 158 à 160, 368, 369.

[155] Le mariage fut célébré à Wingham, dans le comté de Kent, le

29 septembre 1360.

Après la reddition de Saint-Valery, le régent, duc de Normandie, vient

avec deux mille lances assiéger Melun[156], où trois reines font

alors leur résidence.--Noms des principaux chevaliers de l’armée

du régent.--Le roi de Navarre, qui se tient à Vernon, Philippe de

Navarre, qui occupe Mantes et Meulan, mandent à leur secours les

garnisons navarraises de Creil, de la Hérelle, de Clermont, Eustache

d’Auberchicourt et Pierre Audley, afin de forcer les Français à lever

le siége de Melun.--Sur ces entrefaites, des négociations interviennent

entre les deux rois, qui concluent un traité de paix[157] stipulant

une amnistie complète pour trois cents chevaliers ou écuyers complices

du roi de Navarre. Fidèle à l’alliance d’Édouard III, Philippe de

Navarre refuse de ratifier ce traité et se retire auprès du capitaine

de Saint-Sauveur-le-Vicomte[158] pour le roi d’Angleterre.--Le roi de

Navarre est confirmé dans la possession de Mantes et de Meulan.--Le

jeune comte de Harcourt se réconcilie avec le régent et se marie à une

fille du duc de Bourbon, sœur de la duchesse de Normandie[159].--Les

Français lèvent le siége de Melun, dont le traité leur assure la

possession. P. 160 à 163, 359 à 371.

[156] Froissart dit (p. 160 et 161) que le duc de Normandie ne

vint pas en personne au siége de Melun, et il ajoute que les

deux capitaines du château pour le roi de Navarre étaient James

Pipes et Jean Carbonnel. Ces deux erreurs ont été corrigées dans

les manuscrits A 8, 9, 15 à 17, qui contiennent l’interpolation

relative à Pepin des Essarts (p. 370). La présence du régent au

siége de Melun est attestée par un grand nombre d’actes, datés

de cette ville, qui contiennent la formule: _par monseigneur

le regent_, actes rendus le 19 juin (JJ90, nº 187), le 23 juin

(JJ90, nº 199), le 26 juin (JJ87, nº 351), _en nostre host de

Melun_ au mois de juillet (JJ90, nº 374), le 26 juillet (JJ90,

nº 219) 1359. D’un autre côté, Martin Henriquez et le Bascon de

Mareuil sont mentionnés comme capitaines de Melun pour le roi de

Navarre dans des lettres de rémission accordées par le régent en

décembre 1358 au capitaine et aux habitants de la Ferté-Alais

(Seine-et-Oise, arr. Étampes), qui s’étaient rançonnés aux

Navarrais de Melun moyennant 500 deniers d’or au mouton, 50

queues de vin et 50 queues d’avoine, d’orge ou de froment

(JJ86, nº 505). Le siége de Melun, qui dura depuis le 18 juin

jusqu’au mercredi 31 juillet 1359, nécessita un grand déploiement

d’artillerie. Dès le 17 juin, l’Hermite de Bachevilier, capitaine

de Saint-Maur et de la Queue-en-Brie, donnait quittance à Jean

de Lyons de 20 000 carreaux, de 10 000 viretons, de 18 falots,

de 600 tourteaux et de _deux grans canons garniz de poudre et de

charbon et de plommées_ (Bibl. nat., Titres scellés, vol. IX, fº

483; _Bibl. de l’École des Chartes_, t. VI, p. 52). Du Guesclin

était au siége de Melun (JJ87, nºs 349, 350), où il se retrouva

en face du Bascon de Mareuil, qui lui avait donné une si chaude

alerte en attaquant de nuit Pontorson le 17 février 1358 (JJ87,

nº 90). C’est alors aussi que la dame d’Andrezel refusa de sauter

par-dessus un bâton malgré l’invitation de son mari. _Ménagier de

Paris_, éd. Pichon, t. I, p. 148 à 153.

[157] Ce traité de paix fut conclu, non à Vernon, comme le dit

Froissart par erreur (p. 162, 371), mais à Pontoise le mercredi

21 août 1358. _Grandes Chroniques_, t. VI, p. 155 à 160;

Secousse, _Preuves_, p. 154 à 159.

[158] Froissart commet une erreur en appelant ce capitaine Thomas

d’Agworth (p. 163, 371); c’est Thomas de Holland, qui avait été

nommé capitaine de Saint-Sauveur dès le 10 octobre 1358, et qui

remplit ces fonctions jusqu’à la donation de cette seigneurie

faite par Édouard à Jean Chandos entre le 8 mai et le 24 octobre

1360. Delisle, _Hist. de Saint-Sauveur_, p. 112, 113.

[159] Le mariage de Jean, VI du nom, comte de Harcourt, auquel

Froissart (p. 63) donne à tort le prénom de _Guillaume_, avec

Catherine de Bourbon, sœur de Jeanne de Bourbon, duchesse de

Normandie, fut célébré au Louvre le lundi 14 octobre 1359.

_Grandes Chroniques_, t. VI, p. 164.

Chroniques de J. Froissart, tome 05/13 · 第 12 / 50 题