LIEUTENANCE DU DUC DE NORMANDIE ET GOUVERNEMENT DES ÉTATS GÉNÉRAUX
(1356, OCTOBRE-1357, NOVEMBRE).--DÉFAITE ET MORT DE GODEFROI DE
HARCOURT.--TRÊVE ENTRE LA FRANCE ET L’ANGLETERRE, ARRIVÉE DU ROI
JEAN A LONDRES.--PAIX ENTRE L’ANGLETERRE ET L’ÉCOSSE.--SIÉGE DE
RENNES.--OCCUPATION D’ÉVREUX PAR LES NAVARRAIS.--RAVAGES DES
COMPAGNIES EN PROVENCE, DANS L’ÎLE DE FRANCE ET EN NORMANDIE[44]
(§§ 400 à 409).
[44] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, p. 205 à 213.
Le désastre de Poitiers plonge le royaume de France dans la
consternation et excite le mécontentement des gens des communes contre
les nobles[45].--Les États généraux, composés des députés du clergé,
de la noblesse et des bonnes villes, se réunissent à Paris et prennent
en main, non-seulement le gouvernement, mais encore l’administration
qu’ils confient à trente-six délégués élus, douze par le clergé, douze
par la noblesse et douze par la bourgeoisie[46]. En même temps, les
États prohibent l’ancienne monnaie et en font forger une nouvelle
dont les pièces sont de fin or et se nomment moutons; ils ordonnent
des poursuites contre les principaux conseillers du roi Jean; ils
remplacent les receveurs des subsides qu’ils trouvent en fonctions par
d’autres qu’ils instituent; ils vont même jusqu’à faire des démarches
auprès du duc de Normandie pour obtenir la mise en liberté du roi de
Navarre alors détenu au château de Crèvecœur en Cambrésis, mais le
dauphin oppose à leur demande un refus formel. P. 71 à 74, 293 à 296.
[45] Ces sentiments se font jour dans une complainte en vers
conservée au deuxième registre capitulaire de Notre-Dame de
Paris, commençant en septembre 1356, finissant en janvier 1361
(Archives nationales, sect. hist., fonds de Notre-Dame, LL 209
A, fº 183). Entre les séances du 4 et du 7 octobre 1359 ont été
transcrites plusieurs pièces plus anciennes et entre autres
la complainte dont nous parlons, relative à la bataille de
Poitiers, qui doit avoir été composée à la fin de 1356 ou au
commencement de 1357 et qui paraît être l’œuvre d’un chanoine
ou d’un clerc de la cathédrale (voir dans la _Bibliothèque de
l’École des Chartes_ 3e série, t. II, p. 257 à 263, un article
de M. Charles de Beaurepaire qui le premier a publié ce curieux
document). L’auteur de ce petit poëme attribue la déroute de
l’armée française à la trahison de la noblesse dont il flétrit
énergiquement le luxe et les vices; il fait des vœux pour la
délivrance du roi Jean dont il célèbre la vaillance, et il
espère que le souverain, avec l’aide du peuple, désigné sous le
sobriquet de _Jacques Bonhomme_, parviendra à triompher de ses
ennemis. V. un fac-simile du document original dans le _Musée des
Archives nationales_, Paris, 1872, in-4º, p. 212 et 213.
[46] Dès leur première réunion à Paris le 17 octobre 1356, les
États avaient demandé: 1º la délivrance du roi de Navarre; 2º
la destitution des principaux membres du conseil du roi et du
dauphin; 3º l’établissement d’un nouveau conseil entièrement pris
dans le sein des États eux-mêmes. Licenciés le 2 novembre suivant
par le dauphin, puis rappelés le 5 février 1357, ils réclament de
nouveau, dans la séance du 3 mars, par l’organe de Robert le Coq,
évêque de Laon, en même temps que la destitution de vingt-deux
hauts fonctionnaires et la suspension de tous les officiers du
royaume, la création d’un grand conseil de réformateurs généraux
nommés par les États qui ordonneront souverainement de la guerre
et des finances; dès le vendredi 10 mars, ils organisent ce grand
conseil tiré de leur sein et qui concentre en ses mains tous les
pouvoirs. Ce conseil n’était pas composé de 36 membres, comme
le dit Froissart, mais seulement de 34 dont 11 appartenaient au
clergé, 6 à la noblesse et dont 17 représentaient la bourgeoisie.
M. Douet d’Arcq a publié leurs noms (_Bibl. de l’École des
Chartes_, t. II, p. 382 et 383) qui se trouvent au dos d’un
rouleau conservé au dép. des mss. de la Bibliothèque nationale.
Par acte daté du Louvre lez Paris le 8 mars 1357 (n. st.),
Charles, lieutenant du roi, nomma réformateurs généraux par tout
le royaume ses amés les évêques de Nevers (Bertrand de Fumel),
de Meaux (Philippe de Vitry, le traducteur d’Ovide, mort en juin
1361), et de Thérouanne (Gilles Aycelin de Montagu), maître
Jean de Gonnelieu, doyen de Cambrai, maître Robert de Corbie;
messire Mahieu, sire de Moucy, messire Jean de Conflans, maréchal
de Champagne, chevaliers; Colard le Caucheteur, bourgeois
d’Abbeville, Jean Godart, bourgeois de Paris (JJ89, nº 150).
Ces réformateurs se contentèrent d’imposer aux fonctionnaires
convaincus de concussion des amendes pécuniaires (JJ89, nºs 150,
319).
Sur ces entrefaites, Godefroi de Harcourt fait des incursions aux
environs de Saint-Lô, de Coutances, d’Avranches et jusqu’aux faubourgs
de Caen. Le duc de Normandie et les États envoient en Cotentin Raoul
de Renneval à la tête de trois ou quatre cents lances et de cinq cents
armures de fer. Français et Anglo-navarrais se livrent un combat
acharné[47] où Godefroi de Harcourt est vaincu et tué; la mort de
ce chevalier fait passer sa terre de Saint-Sauveur-le-Vicomte, dont
le revenu annuel est de seize mille francs, entre les mains du roi
d’Angleterre qui l’avait achetée de Godefroi[48]. P. 74 à 79, 296 à 299.
[47] Le combat où périt Godefroi de Harcourt eut lieu au mois
de novembre 1356. M. Delisle a établi le premier, d’après une
chronique inédite (Bibl. nat., mss., fonds français, nº 4987,
fº 61), que l’action, engagée sur la chaussée qui traverse les
marais de Brévands (Manche, arr. Saint-Lô, c. Carentan, entre les
embouchures de la Taute et de la Vire), en un lieu dit _Cocbour_,
se termina près des gués de Saint-Clément (Calvados, arr.
Bayeux, c. Isigny), non loin de l’endroit où Amauri de Meulan,
lieutenant du dauphin Charles en Normandie, avait été battu et
fait prisonnier peu de temps auparavant (JJ84, nº 710). Le même
savant a prouvé aussi que Robert de Clermont et le Baudrain de
la Heuse, maréchaux de Normandie, et non Raoul de Renneval,
commandaient les forces françaises. V. Delisle, _Hist. du château
de Saint-Sauveur-le-Vicomte_, p. 92 à 108; _Preuves_, p. 142 et
143.
[48] Godefroi de Harcourt n’avait pas vendu, il avait légué,
le 18 juillet 1356, au roi d’Angleterre son immense fortune
territoriale dont il avait juré de frustrer son neveu Louis de
Harcourt (Rymer, vol. III, p. 332). M. Delisle n’a pas trouvé
mention dans les actes de ce Jean de l’Isle, auquel Édouard
aurait confié, d’après Froissart, la garde du château de
Saint-Sauveur; Pierre Pigache remplissait ces fonctions dès le 7
février 1357. _Ibid._, p. 111.
Après un hiver passé à Bordeaux en fêtes et réjouissances, des
difficultés s’élèvent au retour de la belle saison entre le prince
de Galles et les seigneurs gascons; ceux-ci ne veulent pas laisser
emmener en Angleterre le roi Jean qu’ils prétendent être aussi bien
leur prisonnier que celui des Anglais; le prince les fait taire en
leur payant cent mille francs. Puis il s’embarque à Bordeaux[49] sur
une flotte dont un des vaisseaux est occupé par le roi de France et
sa suite. La traversée dure onze jours, et le débarquement a lieu à
Sandwich[50] où l’on se repose deux jours. On se remet en route en
s’arrêtant successivement à Canterbury, à Rochester, à Dartford; et
quatre jours après son départ de Sandwich, le prince de Galles fait
son entrée dans Londres; il suit sur une petite haquenée noire son
prisonnier qui monte un coursier blanc. On assigne pour demeure au
roi de France, d’abord l’hôtel de Savoie[51], puis le château de
Windsor[52], en lui laissant la faculté de chasser et de prendre toute
sorte de divertissements.--Par ordre du pape Innocent VI, les cardinaux
de Périgord et d’Urgel viennent en Angleterre pour s’entremettre de
nouveau entre les deux rois; grâce à leur médiation, on conclut une
trêve qui doit durer jusqu’à la Saint-Jean-Baptiste (24 juin) 1359;
mais Philippe de Navarre, le comte de Montfort et le duché de Bretagne
sont exceptés de cette trêve[53]. P. 79 à 84, 300 à 302.
[49] Le prince de Galles et le roi Jean s’embarquèrent le mardi
11 avril 1357 à Bordeaux, où une trêve avait été conclue entre la
France et l’Angleterre le 23 mars précédent; cette trêve devait
durer deux ans (Rymer, vol. III, p. 348 à 351). Nous avons un
acte du roi Jean daté de Bordeaux le 25 mars 1357 (n. st.). JJ84,
nº 801.
[50] Le prince et son prisonnier débarquèrent en Angleterre le
jeudi 4 mai (_Grandes Chroniques_, t. VI, p. 58), probablement
à Plymouth, selon la version des chroniqueurs anglais, qui
pourraient bien avoir raison contre Froissart; car, dans l’ordre
que le roi d’Angleterre expédia le 20 mars pour faire tout
préparer sur la route de son fils et du roi son prisonnier, il
est dit qu’ils devaient arriver à Plymouth (Rymer, vol. III, p.
348). Le mercredi 24 mai, ils firent leur entrée dans Londres où
il était accouru une si grande foule pour les voir passer que le
cortége, qui avait traversé à neuf heures du matin le pont de
Londres, arriva au palais de Westminster à midi seulement.
[51] Nous avons en effet plusieurs actes émanés du roi Jean
pendant les quatre premiers mois de son séjour en Angleterre, qui
sont datés de Londres en août (JJ86, nº 416); l’un de ces actes
fut passé dans cette ville le 11 septembre 1357 (JJ89, nº 247).
Un acte passé le 7 juillet 1358 en présence du roi de France est
daté du _manoir de Savoie ès faubourgs de Londres_ (Rymer, vol.
III, p. 401 et 402). L’hôtel de Savoie, résidence de Henri duc de
Lancastre, était situé au sud du Strand, à côté de la rue qui a
reçu dans ces derniers temps le nom de Wellington-Street. Il ne
reste de ce grand palais que la chapelle, naguère reconstruite
aux frais du gouvernement sur l’emplacement de l’ancienne
détruite par un incendie en 1864.
[52] On connaît un acte du roi Jean daté du château de Windsor en
octobre 1357 (JJ89, nº 220).
[53] Il y a, comme l’a fait remarquer Dacier, trois erreurs
capitales dans le peu de mots que dit Froissart, concernant cette
trêve: 1º elle fut conclue, non en Angleterre, mais à Bordeaux,
le 23 mars 1357, dix-neuf jours avant le départ du prince de
Galles et du roi Jean pour l’Angleterre; 2º elle devait durer
depuis le jour de Pâques (9 avril 1357) jusques à deux ans (21
avril 1359), et non jusqu’à la Saint-Jean-Baptiste; 3º Philippe
de Navarre et les héritiers du comte de Montfort y étaient
expressément compris; il convient d’ajouter toutefois qu’ils ne
voulurent en tenir aucun compte, et c’est ce qui a pu induire
Froissart en erreur sur ce dernier point.
Un traité de paix est conclu entre l’Angleterre et l’Écosse, et David
Bruce[54], retenu captif depuis sa défaite à Nevill’s Cross, recouvre
la liberté. P. 84, 85, 302 à 304.
[54] Ce traité fut signé à Berwick le 3 octobre 1357. Rymer, vol.
III, p. 372 à 374.
Le duc de Lancastre, qui soutient le parti de la comtesse de Montfort,
assiége la cité de Rennes[55]. En l’absence de Charles de Blois,
prisonnier du roi d’Angleterre et mis en liberté sur parole, cette
ville est défendue par le vicomte de Rohan, les seigneurs de Rochefort,
de Beaumanoir, et par Bertrand du Guesclin, alors jeune bachelier,
qui soutient une joute brillante contre Nicolas d’Agworth, chevalier
anglais.--Épisode des perdrix d’Olivier de Mauny. P. 85 à 87, 304 à 308.
[55] Henri, duc de Lancastre, n’ayant pu parvenir au commencement
de septembre 1356 à opérer sa jonction par les Ponts-de-Cé avec
le prince de Galles, mit le siége devant Rennes. Ce siége, qui
suivit immédiatement le désastre de Poitiers et qui dura neuf
mois, du 2 octobre 1356 au 5 juillet 1357, est le pendant du
siége de Calais après la défaite de Crécy; une si longue et
si honorable défense releva un peu les courages du côté des
vaincus. Charles de Blois, alors prisonnier sur parole du roi
d’Angleterre, se tint pendant toute la durée du siége à la cour
du dauphin (Morice, _Preuves_, t. 1, col. 1513; JJ89, nº 276;
JJ85, nº 115; JJ89, nº 312). Le duc de Normandie envoya, dès le
mois de décembre 1356, Thibaud, sire de Rochefort, au secours
des assiégés (Morice, _Preuves_, t. 1, col. 1512 à 1514). En
dépit de la trêve conclue à Bordeaux le 23 mars 1357, Lancastre
ne voulait pas lever le siége de Rennes; il fallut deux lettres
du roi d’Angleterre, la première en date du 28 avril, la seconde
du 4 juillet 1357 (Rymer, vol. III, p. 353 et 359), pour vaincre
la résistance de son lieutenant, qui n’en obligea pas moins
les habitants de la ville assiégée, quoi qu’en aient dit des
historiens bretons plus patriotes que véridiques, à se racheter
et à payer au vainqueur une contribution de guerre considérable
(Morice, _Preuves_, t. I, col. 1522).--Dans les premiers mois
de 1357, Charles dauphin avait chargé Guillaume de Craon, son
lieutenant en Anjou, Maine, Poitou et Touraine, d’inquiéter le
duc de Lancastre et d’obliger les Anglais à lever le siége de
Rennes (JJ89, nºs 37 et 127). C’est alors seulement que Bertrand
du Guesclin pénétra dans l’intérieur de la place, car, comme le
dit Cuvelier dans son poëme (v. 1080 et 1081):
Mais Bertran du Guesclin se fu ès bois boutez,
A tamps n’y pot venir qui n’i pot estre entrez.
Les habitants d’Évreux, même après la conquête de cette ville par
le roi de France[56], sont restés Navarrais de cœur. Vers le temps
où les trois États s’efforcent de faire mettre en liberté le roi
de Navarre[57], un chevalier appelé Guillaume de Gauville vient à
Évreux, et, mettant à profit les dispositions des gens de la cité et
du bourg, ainsi que la passion du châtelain du roi de France pour le
jeu d’échecs, s’avise d’une ruse de guerre qui livre le château et par
suite la cité et le bourg aux Navarrais. P. 87 à 93, 308 à 310.
[56] Le bourg, la cité et le château d’Évreux avaient été conquis
par le roi Jean au commencement de juin 1356. Voy. t. IV de cette
édition, Sommaire, p. LXVIII, note 1.
[57] Nous ignorons si ce fut la ruse de guerre, prêtée par
Froissart à Guillaume de Gauville, qui remit les Navarrais
en possession du château d’Évreux, mais la date que notre
chroniqueur assigne à cet événement est certainement fausse. En
février 1358 (n. st.), Évreux appartenait encore au régent, qui
délivrait des lettres de rémission à Guillaume de la Goderie,
demeurant à Évreux, dont le valet avait acheté pour les garnisons
anglaises des forteresses voisines de cette ville «anneaux et
chapeaux de bièvre et les plumes....» JJ89, nº 83.--On lit,
d’un autre côté, dans les _Grandes Chroniques_ (t. VI, p. 108),
qu’au mois de mai 1358 Jean de Meudon, _châtelain d’Évreux pour
le roi de France_, mit le feu à la ville d’Évreux, ce dont le
roi de Navarre fut très-irrité. Le château d’Évreux avait été
livré par trahison aux Navarrais avant le mois de septembre
1358, date de deux donations faites par le régent à Guillaume de
Tronchevillier, chevalier, et Robinet Boulart, écuyer, des biens
confisqués de Pierre du Bosc-Renoult et de Guillaume Houvet,
écuyers, complices _de la trahison du chastel d’Evreux à nos
ennemis en ceste presente année_ (JJ87, nºs 78 et 79). Froissart
raconte que Guillaume de Gauville, pour apprivoiser encore plus
sûrement le châtelain, lui parla d’une descente en Angleterre que
devaient faire les Danois alliés de la France. Il y eut en effet,
en 1358 et 1359, des négociations actives avec Valdemar III, roi
de Danemark, qui aboutirent à un projet de descente des Danois en
Angleterre pour la délivrance du roi Jean, dont le texte a été
publié par M. Germain (_Mémoires de la Société archéologique de
Montpellier_, t. IV, p. 409 à 434). Voy. aussi le rapport de M.
Delisle, _Revue des Sociétés savantes_, année 1866, 4e série, iv,
33.
Un chevalier, nommé Arnaud de Cervole[58], vulgairement
l’Archiprêtre[59], à la tête d’une grande compagnie de gens d’armes
licenciés depuis la trêve de Bordeaux, met la Provence au pillage; il
fait trembler dans Avignon le pape Innocent VI[60], qui l’invite à
dîner dans son palais, lui donne quarante mille écus et l’absolution de
ses péchés par-dessus le marché, à condition qu’il videra le pays. P.
93, 94, 310, 311.
[58] Le travail du baron de Zurlauben sur ce chef de compagnies
(_Hist. de l’Académie des Inscriptions_, t. XXV, p. 153 à 168)
n’est qu’un essai fort incomplet. Le savant baron répète, après
Baluze, qu’Arnaud apparaît pour la première fois dans l’histoire
à la bataille de Poitiers, tandis que nous avons plusieurs
actes, antérieurs à cette date, qui le mentionnent: le premier,
de février 1354 (n. st.), où le roi Jean assigne 200 livres de
rente à Arnaud de Cervole, écuyer, en récompense de la part
qu’il a prise au recouvrement des châteaux de Montravel, de
Sainte-Foy près Bergerac (auj. Sainte-Foy-des-Vignes, hameau
de Gineste, Dordogne, arr. Bergerac, c. Laforce), du Fleix
(Dordogne, arr. Bergerac, c. Laforce), de Guitres (Gironde,
arr. Libourne), et donne en outre au dit écuyer son château
de Châteauneuf-sur-Charente (Charente, arr. Cognac), JJ82, nº
93;--l’autre, du 27 août de la même année, où le roi de France
accorde des lettres de rémission à Arnaud de Cervole, écuyer,
qui, avec l’aide de Pierre de Cervole, chevalier, et de neuf
autres complices, avait occupé après l’assassinat du connétable
Charles d’Espagne les châteaux de Cognac, de Jarnac et de
Merpins en Saintonge et avait fait mettre à mort vingt-sept de
ses soudoyers en garnison dans lesdits châteaux, qui avaient
volé blés, vins et draps aux habitants de Saint-Laurent
(Saint-Laurent-de-Cognac, Charente, arr. et c. Cognac). JJ82, nº
613.
[59] Au moyen âge, il arriva parfois qu’un archiprêtré fut
inféodé, au temporel, à un laïque. Dom Vaissete dit (_Hist. du
Languedoc_, t. IV, p. 292) qu’Arnaud possédait l’archiprêtré de
_Vezzins_; mais où était situé cet archiprêtré? C’est ce que
personne n’a encore établi jusqu’à ce jour. On lit dans Rymer
(vol. III, p. 350) que les rois de France et d’Angleterre, en
concluant à Bordeaux la trêve du 23 mars 1357, établirent l’un
des quatre gardiens de cette trêve dans la vicomté de Limoges
et en Berry, pour la partie du roi de France, «Mgr Arnaud de
Servole, _archiprestre de_ VELINES.» Vélines (Dordogne, arr.
Bergerac) donnait en effet jadis son nom à l’un des archiprêtrés
du diocèse de Périgueux. Voy. le _Dictionnaire topographique de
la Dordogne_, par le vicomte de Gourgues, Paris, 1873, in-4º, p.
335.
[60] On lit dans la seconde vie d’Innocent VI: «Mense julio
(1357) miles quidam gasco, dictus Archipresbyter, collecta
societate, intravit Provinciam, et plurima damna fecit et
strages; propter quæ, tota curia romana stupefacta, papa, data
pecunia, pro qua se Provinciales obligaverunt, ipsum abire
fecit, et transitum per Avinionem concessit. Sed interim papa
stipendiarios multos tenuit, civitatemque muris et portis ac
fossatis munivit; ad quæ omnes clerici in curia romana degentes
contribuere cogebantur.» (Bal., _Vitæ pap. Aven._, t. I, p. 350).
On sait que les fortifications dont il est question dans ces
dernières lignes subsistent encore. Cf. Léon Ménard, _Hist. de
Nismes_, t. II, p. 182, et _Preuves_, p. 201.
Des compagnies de gens d’armes et de brigands se répandent dans le pays
situé entre Seine et Loire et y commettent toute sorte d’excès; ils
infestent surtout les routes de Paris à Orléans, à Chartres, à Vendôme
et à Montargis[61]. Un de leurs principaux chefs est un Gallois nommé
Ruffin[62], qui s’enrichit de ses brigandages et devient chevalier. Ces
compagnies occupent ou rançonnent Saint-Arnoult[63], Gallardon[64],
Bonneval[65], Cloyes[66], Étampes[67], Châtres[68], Montlhéry[69],
Pithiviers en Gâtinais, Larchant[70], Milly[71], Château-Landon[72],
Montargis[73], Yèvre[74].--Pendant ce temps, Robert Knolles se met
à la tête de brigands anglo-navarrais et rançonne les frontières de
Normandie, où il gagne bien cent mille écus[75]. P. 94, 95, 311 à 313.
[61] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, p. 215 et 216.
Froissart reproduit ici à peu près littéralement le texte du
chanoine de Liége. Le roi de Navarre, détenu au château d’Arleux,
recouvra la liberté le mercredi 8 novembre 1357, grâce aux menées
de Robert le Coq, qui avait fait demander à plusieurs reprises
sa délivrance par les États, et à la complicité de Jean de
Picquigny, gouverneur d’Artois, qui l’arracha par surprise de sa
prison. La mise en liberté de Charles le Mauvais est certainement
la faute la plus grave, nous dirions presque le plus grand crime
qu’on puisse reprocher à Robert le Coq et à Étienne Marcel; car
c’est le roi de Navarre qui, à peine délivré, fit occuper entre
le 13 et le 25 décembre 1357, les environs de Paris par les
compagnies anglo-navarraises cantonnées jusque-là sur les confins
de la Bretagne et de la Normandie (_Gr. Chron._, t. VI, p. 71 à
73). Ces brigands étaient si bien aux ordres du roi de Navarre
qu’on s’adressait à ce dernier plutôt qu’au dauphin pour obtenir
des sauf-conduits, quand on voulait voyager de Paris à un point
quelconque du royaume. Nous avons un de ces sauf-conduits accordé
à deux chevaliers et daté de Paris le 12 mars 1358 (n. st.).
_Ibid._, p. 96 et 97.
[62] Le 25 décembre 1358, Griffith ou _Griffon_ de Galles quitta
Montebourg en basse Normandie, où il avait longtemps tenu
garnison, et vint occuper la forteresse de Becoiseau en Brie
(auj. château de Mortcerf, Seine-et-Marne, arr. Coulommiers, c.
Rozoy-en-Brie). JJ90, nº 57.
[63] St-Arnoult-en-Yveline, Seine-et-Oise, arr. Rambouillet, c.
Dourdan.
[64] Eure-et-Loir, arr. Chartres, c. Maintenon.
[65] Eure-et-Loir, arr. Châteaudun. Bonneval et le pays chartrain
furent ravagés dès le mois de janvier 1357 par Philippe de
Navarre qui fit une chevauchée de ce côté à la tête de huit cents
hommes. _Gr. Chron._, t. VI, p. 52.
[66] Cloyes-sur-le-Loir, Eure-et-Loir, arr. Châteaudun.
[67] Les ennemis d’entre Paris et Chartres s’emparèrent
d’Étampes, le mardi 16 janvier 1358, le jour même où se célébrait
à Paris le mariage de Louis, comte d’Étampes, avec Jeanne d’Eu,
veuve de Gautier duc d’Athènes tué à Poitiers, sœur du connétable
Raoul d’Eu décapité à l’hôtel de Nesle (_Gr. Chron._, t. VI, p.
81). Dans les premiers mois de 1360, le comte d’Étampes emprunta
1000 moutons d’or à Guillaume Marcel, changeur à Paris, «pour la
raençon du pais d’Estampes à paier aux Anglois», à raison de 400
moutons d’intérêt pour six semaines; il donna en gage son chapeau
d’or du prix de 200 moutons. JJ91, nº 399.
[68] Auj. Arpajon, Seine-et-Oise, arr. Corbeil. Le lundi 12 mars
1358 (_Gr. Chron._, t. VI, p. 95), la ville de Châtres (Arpajon)
fut occupée et pillée par la garnison anglo-navarraise d’Épernon
dont l’Anglais James Pipes était capitaine. James Pipes prenait
le titre de lieutenant du roi de Navarre (_Ibid._, p. 108 et 109).
[69] Seine-et-Oise, arr. Corbeil, c. Arpajon. C’est à Montlhéry
que les Anglo-navarrais de la garnison d’Épernon emmenèrent
les prisonniers faits le lundi 12 mars 1358 au sac de Châtres
(Arpajon). _Gr. Chron._, t. VI, p. 95.
[70] Seine-et-Marne, arr. Fontainebleau, c. la Chapelle-la-Reine.
[71] Seine-et-Oise, arr. Étampes.
[72] Seine-et-Marne, arr. Fontainebleau. Ce fut le 15 avril 1358
que les ennemis, qui étaient à Épernon, prirent et pillèrent
Château-Landon. JJ90, nºs 272, 421 et 422.
[73] Louis de Beaumont était capitaine pour le roi de France de
la ville de Montargis en août 1358. JJ86, nº 238.
[74] Yèvre-le-Châtel, Loiret, arr. et c. Pithiviers.
[75] Robert de Knolles ou Knolles avait fait ses premières
armes en Bretagne dans la guerre de Montfort contre Charles de
Blois. Dès avant le 10 juillet 1355, le roi d’Angleterre avait
donné à ce partisan le château du Fougeray (le Grand-Fougeray,
Ille-et-Vilaine, arr. Redon). Voy. Rymer, vol. III, p. 307, 312,
480, 485.--Jean le Bel dit (t. II, p. 216), qu’il était de basse
extraction, Allemand d’origine et «parmentier de draps» avant de
se faire brigand et soudoyer à pied; il fut promu chevalier au
sac d’Auxerre le dimanche 10 mars 1359.