1356. CHEVAUCHÉE DU PRINCE DE GALLES A TRAVERS LE PÉRIGORD,
LE LIMOUSIN, LE BERRY, LA TOURAINE ET LE POITOU.--BATAILLE DE
POITIERS.--RETOUR DU PRINCE DE GALLES A BORDEAUX[1] (§§ 371 à 399).
[1] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, ch. XCXIV, p. 195 à
203. Ici commence, d’après le témoignage de Froissart lui-même
(t. I de cette édition, p. 210), la partie vraiment originale
de son œuvre historique; notre chroniqueur cesse d’emprunter la
plupart des faits qu’il raconte à Jean le Bel son devancier, il
les doit désormais en grande partie à ses propres enquêtes et
à ses informations personnelles.--Nous demandons la permission
d’insérer ici l’analyse de trois documents qui nous paraissent
offrir un intérêt capital au point de vue des conséquences
sociales du désastre de Poitiers. Cette défaite, comme celle de
Crécy, obligea un grand nombre de seigneurs, qui avaient été
faits prisonniers, à affranchir leurs serfs pour se procurer de
l’argent. Par acte daté de Paris en décembre 1357, Charles, aîné
fils et lieutenant du roi, confirme gratuitement les lettres
d’affranchissement accordées le vendredi 27 janv. 1357 (n. st.)
par Jean de Champlay écuyer, seigneur de Charmoy, à divers hommes
et femmes, y dénommés, ses serfs, demeurant à Charmoy et à Bassou
(Yonne, arr. et c. Joigny) moyennant une certaine somme d’argent
une fois payée et une rente annuelle de 12 deniers parisis,
lesquelles lettres d’affranchissement avaient été ratifiées par
messire Gui de Valery, chevalier, seigneur de Champlay, frère du
dit Jean: «Comme il soit ainsi que le dit suppliant et le dit
seigneur de Chanloy son frère, qui tous jours ont servi nostre
dit seigneur et nous ès guerres _et derrenierement à Poitiers,
où il ont touz deux esté pris et mis à très grant et excessive
raençon par les ennemis_, si comme il nous a esté souffisamment
relaté, ne puissent paier la ditte raençon, et aussi plusieurs
creanciers à qui il est tenuz et obligiez, sanz faire vile
distraccion de ses biens; et pour ce ycellui escuier ait fait
certain traittié et acort aveucques ses diz hommes et femmes de
la condicion dessus ditte....» _Arch. nat._, sect. hist., JJ89,
8nº 43.--Le 4 mars 1358 (n. st.), Ancel, sire de _Pommolain_
(auj. Pont-Molin, hameau de Coulommiers, Seine-et-Marne), fait
prisonnier ainsi qu’un de ses fils à la bataille de Poitiers et
n’ayant pas de quoi payer sa rançon sans déshériter lui et ses
dix ou onze enfants, affranchit ou _esbonna_ (abonna), moyennant
120 florins d’or à l’écu du coing et aloi du roi Jean, Guiot du
Vivier, dit du Bois, son serf, Marguerite, femme de Guiot, et
leurs enfants. JJ114, nº 98.--Par acte daté de Fontaine-du-Houx
(auj. château de Bézu-la-Forêt, Eure, arr. les Andelys, c.
Lyons-la-Forêt), en juin 1357, Charles, aîné fils du roi de
France et son lieutenant, duc de Normandie, autorise Normand
de Beauvilliers, écuyer, fils aîné de Jouin de Beauvilliers, à
mettre en liberté moyennant finance, tant en son nom qu’au nom
de ses frères et sœurs, cinq de ses serfs taillables «.... cum
ipse, in ultimo exercitu domini genitoris nostri prope Pictavis
existente, tanquam fidelis serviens ipsi genitori nostro per
suos et nostros inimicos captus et magne pecunie summe, causa
redempcionis, positus extiterit, quam quidem pecunie summam de
omnibus bonis suis mobilibus solvere non posset.» JJ85, nº 139,
fº 64.
Le roi Jean assemble son armée à Chartres pour marcher contre
le prince de Galles[2] qui entre en Berry[3] après avoir ravagé
l’Auvergne. P. 1 à 3, 237, 238.
[2] Le roi Jean séjourna à Chartres depuis le dimanche 28 août
jusqu’aux premiers jours de septembre 1356. De Chartres sont
datés divers priviléges accordés le 28 août aux habitants de
Castelnaudary (JJ89, nº 93), d’Avignonet (JJ89, nº 131), de
Carbonne (JJ89, nº 94), de Fanjeaux (JJ89, nº 95), de Montgiscard
(JJ89, nº 96), du Mas-Saintes-Puelles (JJ89, nº 298), localités
que les Anglais avaient ravagées et en partie brûlées à la fin
de 1355 et au commencement de 1356. (t. IV de cette édition,
sommaire, p. LIX à LXIV). D’autres actes sont datés de Chartres
le mardi 30 août (JJ84, nºs 673 et 699) et en septembre (JJ89, nº
316).
[3] Les Anglais avaient pris de nuit et par escalade la cité de
Périgueux au commencement de 1356 (_Ordonn._, t. III, p. 55).
Voilà pourquoi la chronique anonyme d’un moine de Malmesbury,
qui nous a conservé l’itinéraire jour par jour de l’armée
anglaise, donne Brantôme comme première étape. D’après cette
chronique, le prince de Galles était à Brantôme (Dordogne,
arr. Périgueux) le 9 août; le 12, à Rochechouart; le 13, à la
Péruze (Charente, arr. Confolens, c. Chabanais); le 14 et le 15
à Lesterps (Charente, arr. et c. Confolens); le 16, à Bellac;
le 19, à Lussac (Lussac-les-Églises, Haute-Vienne, arr. Bellac,
c. Saint-Sulpice-les-Feuilles); le 20, à Saint-Benoît-du-Sault
(Indre, arr. le Blanc); le 21, à Argenton (Argenton-sur-Creuse,
Indre, arr. Châteauroux); le 21 et le 22, à Châteauroux et au
Bourg-Dieu (auj. Déols, Indre, arr. et c. Châteauroux).--Le
prince de Galles dit, dans une lettre adressée de Bordeaux le
20 octobre 1356 à l’évêque de Worcester (publiée par Buchon,
Froissart, éd. du Panthéon, t. I, p. 354, en note), qu’il
commença à chevaucher vers les parties de France «la veille de la
translation saint Thomas de Canterbire», c’est-à-dire le mercredi
6 juillet 1356. D’un autre côté, Barthélemi de Burghersh, dans sa
lettre à Jean Montagu, publiée par M. Coxe (_The life of black
prince_, notes, p. 369 et 370), raconte que «le prince se parti
de Burdeux l’endemayn de saynt Johan en auguste l’an de Nostre
Seignur M.CCC.LVI.»
Les Anglais mettent le feu aux faubourgs de Bourges[4]; ils sont
repoussés devant le château d’Issoudun[5] en Berry, mais ils s’emparent
de la ville, puis du château de Vierzon[6] et se dirigent vers
Romorantin[7], dont le château est défendu par Boucicaut[8], le sire de
Craon et l’Hermite de Caumont, qui s’y sont enfermés après avoir été
battus dans une escarmouche par Barthélemi de Burghersh et Eustache
d’Auberchicourt. Siége et reddition du château de Romorantin. P. 3 à
11, 238 à 244.
[4] Par acte daté de Paris en février 1358 (n. st.), Charles,
aîné fils et lieutenant du roi de France, accorda des lettres
d’amortissement pour 30 livres de rente annuelle sises à
Dampierre et achetées de son amé et féal messire Philippe
de Prie, ch{er}, à ses amés et féaux les doyen et chapitre
de l’église de Bourges «attentis dampnis et gravaminibus in
ipsorum ecclesie terra ac eorum hominibus factis et illatis tam
per exercitum principis Wallie quam per alios Anglicos, qui
eciam nonnulla castra seu fortalicia in diocesi et partibus
Bituricensibus et circumvicinis de facto occuparunt, attentis
eciam miseriis et expensis per eosdem decanum et capitulum pro
dictorum castrorum seu fortaliciorum redemptione et alias pro
guerris presentibus multipliciter factis....» JJ89, nº 57.
[5] D’après la chronique anonyme d’un moine de Malmesbury, le
prince de Galles fut devant Issoudun du 24 au 26 août.
[6] Cher, arr. Bourges. D’après la chronique déjà citée, le
prince de Galles fut le 28 août devant le château de la Ferté
appartenant au vicomte de Thouars et devant Vierzon, le jour même
où Jean Chandos et James Audley mirent le feu à Aubigny (Cher,
arr. Sancerre). Le samedi 19 octobre 1359, Jean Chabot, bourgeois
de Vierzon, affranchit, avec l’agrément de Hutin de Vermeilles,
chevalier, seigneur de Vierzon, Martin Prevostel, homme serf et
de condition servile, taillable haut et bas à la volonté du dit
bourgeois, qui demeurait à Vierzon «tempore quo princeps Vallie
et alii inimici domini regis et regni Francie incurrerunt et
invaserunt Biturriam et maxime dictam villam Virsionis, in qua
quidem villa predicta et terra predictus Martinus habebat omnia
bona sua et ipsa ibidem amiserit....» JJ90, nº 406.
[7] Romorantin, aujourd’hui chef-lieu d’arrondissement du
département de Loir-et-Cher, est situé sur la Saudre, affluent
de la rive droite du Cher, un peu au nord-ouest de Vierzon, qui
est sur le Cher. D’après la chronique du moine de Malmesbury,
le siége fut mis devant Romorantin les mardi 30 et mercredi 31
août à la suite d’un combat victorieux livré le lundi 29 au sire
de Craon et à Boucicaut. Le jeudi 1er septembre, trois assauts
furent donnés par le comte de Suffolk, Barthélemi de Burghersh et
un baron de Gascogne. Les vendredi 2 et samedi 3 septembre, le
feu grégeois fut mis au donjon. Les assiégés, manquant de vin et
d’eau pour éteindre l’incendie, capitulèrent. Le prince de Galles
se reposa le dimanche 4 à Romorantin. Robert de Avesbury dit (éd.
d’Oxford, 1720, p. 255) que la ville et le château de Romorantin
furent emportés d’assaut quinze jours avant la bataille de
Poitiers et qu’on fit prisonniers environ 80 gens d’armes,
entre autres le sire de Craon et Boucicaut; le chroniqueur
anglais ajoute que près de 120 hommes d’armes français s’étaient
fait prendre dans l’escarmouche qui avait précédé le siége de
Romorantin.
[8] Le 5 juillet 1356, Jean le Maingre, dit Boucicaut, était à
Poitiers où il donnait quittance des gages à lui dus pour la
défense du château. _Catalogue Joursanvault_, t. I, p. 5, nº 27.
De Chartres, le roi de France se rend à Blois, puis à Amboise, tandis
que les divers corps de son armée passent la Loire à Orléans, à
Meung[9], à Blois, à Tours[10], à Saumur; à Loches, où il s’arrête[11]
pour concentrer ses forces, qui s’élèvent à vingt mille hommes d’armes,
il apprend que les Anglais sont en Touraine et se disposent à regagner
le Poitou. P. 11 à 14, 244 à 246.
[9] Le roi Jean était à Meung-sur-Loire (Loiret, arr. Orléans,
un peu au sud-ouest de cette ville) le jeudi 8 septembre: _Datum
Magduni super Ligerim octava die mensis septembris anno Domini
1356. Per regem_, presente domino marescallo d’Odeneham. P.
Blanchet. JJ84, nº 598. Tandis que le roi de France était encore
sur la rive droite de la Loire, son adversaire le prince de
Galles se tenait sur la rive gauche de ce fleuve, qu’il essayait
en vain de franchir, à Chaumont-sur-Loire (Loir-et-Cher, arr.
Blois, c. Montrichard, un peu en aval de Blois) où, d’après la
chronique déjà citée du moine de Malmesbury, il séjourna du
mercredi 7 au samedi 10 septembre. Le roi de France qui, comme
nous l’avons établi plus haut, était à Meung le 9, arriva sans
doute à Blois le 10 pour y passer la Loire, car le 11 le prince
de Galles franchit précipitamment le Cher ainsi que l’Indre et
vint coucher à Montbazon (Indre-et-Loire, arr. Tours, sur la
rive gauche de l’Indre); il y reçut le 12 la visite du cardinal
de Périgord, qui venait s’interposer comme médiateur entre les
belligérants; il apprit en même temps que le roi de France
s’avançait à marches forcées et que le dauphin était à Tours.
[10] Il faut dire, à l’honneur du roi Jean, que des mesures
avaient été prises, dès les premiers mois de 1356, pour mettre
Tours en état de défense. En mars de cette année, Jean mandait à
son bailli de Tours de nommer, après en avoir délibéré avec le
conseil de la ville, 6 élus chargés de pourvoir aux travaux des
fortifications, en leur donnant pouvoir de lever des tailles,
impositions et collectes sur tous les habitants de la ville et
de la châtellenie, _de quelque condition qu’ils soient_, et de
frapper les réfractaires d’une amende qui ne dépassera pas 60
sous. JJ118, nº 176.
[11] Jean était le mardi 13 septembre à Loches sur Indre, où
il rendit deux ordonnances sur les monnaies (_Ordonn._, t.
III, p. 84 et 85). Nous apprenons par la chronique du moine de
Malmeslmry que le même jour le prince de Galles, menacé d’être
débordé par son aile gauche et enveloppé, traversa Sainte-Maure
(Sainte-Maure-de-Touraine, Indre-et-Loire, arr. Chinon, à
l’ouest de Loches) et vint coucher à la Haye-sur-Creuse (auj. la
Haye-Descartes, Indre-et-Loire, arr. Loches, sur la rive droite
de la Creuse, un peu en amont de son confluent avec la Vienne).
De Loches, le roi de France vient à la Haye en Touraine[12] où il
passe la Creuse; il arrive le jeudi soir à Chauvigny[13], pensant que
les Anglais sont devant lui, tandis qu’ils sont derrière[14]. Pendant
toute la journée du lendemain vendredi, son armée franchit la Vienne
sur le pont de Chauvigny et se dirige vers Poitiers.--Le prince de
Galles ne se remet en mouvement que le vendredi soir[15], et le samedi
un détachement d’éclaireurs, où se trouvent Eustache d’Auberchicourt
et Jean de Ghistelles, rencontre, en traversant la route qui va de
Chauvigny à Poitiers, l’arrière-garde française et la met en déroute.
P. 14 à 17, 246 à 249.
[12] Jean, qui était à Loches le mardi 13, dut arriver le
lendemain soir mercredi 14 à la Haye, où le prince de Galles
l’avait précédé seulement de 24 heures. La Haye est sur la
Creuse, et non sur la Vienne, comme le dit par erreur Froissart
(p. 246).
[13] Vienne, arr. Montmorillon, sur la rive droite de la
Vienne, à 10 lieues au sud de la Haye, à 7 lieues au sud de
Châtellerault, à 5 lieues à l’est de Poitiers.
[14] Lorsque Jean arriva à Chauvigny le jeudi soir 15 septembre,
il laissait en effet les Anglais derrière lui sur sa droite,
puisque nous savons par le moine de Malmesbury que le prince de
Galles séjourna à Châtellerault du mercredi 14 au vendredi 16
septembre. Comment Jean, dont l’armée dut suivre la vallée de la
Vienne en remontant par la rive droite le cours de cette rivière,
pour se rendre de la Haye à Chauvigny, put-il passer si près de
Châtellerault sans apercevoir les Anglais? Craignit-il de tenter
le passage de la Vienne en présence de l’ennemi campé sur la rive
gauche?
[15] L’immobilité du prince de Galles à Châtellerault pendant
trois jours, du mercredi 14 au vendredi soir 16 septembre, prouve
qu’il se savait devancé et débordé sur sa gauche par l’armée
française à laquelle il voulut laisser le temps de s’écouler
avant de reprendre lui-même sa marche en avant. Le mouvement de
l’armée française dans la journée du vendredi prouvait que le
roi Jean, croyant Poitiers menacé par les Anglais, avait voulu
le couvrir. Le prince de Galles prit aussitôt ses mesures pour
mettre cette erreur à profit en essayant de s’échapper par la
gauche de son adversaire. Dans la nuit du vendredi 16 au samedi
17, il fit passer tout son charroi, et le samedi 17, dès la
pointe du jour, il se porta lui-même en avant dans la direction
de Chauvigny en remontant la Vienne par la rive gauche. C’est
alors que ses éclaireurs rencontrèrent l’arrière-garde française
sur la route qui va de Chauvigny à Poitiers, en un lieu dit la
Chaboterie marqué sur la carte de Cassini. Les Français eurent
le dessous dans cette escarmouche où, selon Robert de Avesbury
(p. 255), environ 240 hommes d’armes furent tués ou pris et où
les comtes d’Auxerre, de Joigny et le maréchal de Bourgogne
restèrent entre les mains des vainqueurs; mais cet engagement, en
révélant au roi Jean la véritable position des Anglais, rendait
la bataille inévitable. Les Grandes Chroniques disent (t. VI, p.
31) que ce fut le comte de Sancerre, et non le comte d’Auxerre,
qui fut pris avec le comte de Joigny.
Le prince de Galles, comprenant qu’il ne peut échapper, donne tous
ses soins à choisir l’emplacement le plus favorable pour livrer
bataille; il établit son camp à deux petites lieues de Poitiers, en
un lieu très-fort et hérissé de haies, de vignes, de buissons, qu’on
appelle dans le pays _les Plains de Maupertuis_[16], en face de l’armée
française échelonnée entre Poitiers et les Anglais. P. 17, 18 249, 250.
[16] L’endroit, dit _Maupertuis_ jusqu’à la fin du quinzième
siècle, qui s’appelle aujourd’hui _la Cardinerie_, est situé
dans la commune de Nouaillé (Vienne, arr. Poitiers, c. la
Villedieu, à deux lieues au sud-est de Poitiers). Ce changement
de nom, d’après les renseignements qu’a bien voulu nous fournir
notre savant confrère M. Redet, provient de la concession faite
par le commandeur de Beauvoir à Richard Delyé, dit _Cardin_,
le 31 janvier 1495 (n. st.) de terres sises au lieu appelé
_Maupertuis_ (Archives de la Vienne, fonds de la commanderie
de Beauvoir). De nombreux lieux-dits rappellent encore la
bataille de 1356. Tout près de la Cardinerie (Maupertuis), un
endroit dit _Champ-de-la-Bataille_ fait partie de la pièce des
_Grimaudières_ sise sur la commune de Saint-Benoît (Vienne, arr.
et c. Poitiers). Le prince de Galles campé sur des hauteurs
alors couvertes de vignes et hérissées de haies épaisses, ayant
derrière lui et à sa gauche le ravin assez profond du Miausson,
appuyait sa droite aux bois et à l’abbaye de Nouaillé; il avait
devant lui la plaine qui s’étend de la Cardinerie (Maupertuis)
vers Beauvoir et que traverse une voie romaine. «Commissum est
prælium, disaient en 1720 les auteurs du _Gallia Christiana_ (t.
II, col. 1243) in extrema parte saltus Nobiliacensis (bois de
Nouaillé), _ubi etiamnum Anglorum castra fossis munita cernere
est_.» V. la dissertation, accompagnée d’une carte, publiée par
le capitaine F. Vinet à la suite de l’ouvrage intitulé _Bertrand
du Guesclin et son époque_, de Jamison, traduit par J. Baissac,
in-8º, 1866, p. 575 à 578. On peut consulter encore les ouvrages
suivants:
_Annales d’Aquitaine_, par Jean Bouchet, Poitiers, Abraham
Monnin, 1644, in-4º, p. 200.
--Essai de dissertation touchant la situation du _Campus
vocladensis_, dans _Dissertations sur l’histoire ecclésiastique
et civile de Paris_, par l’abbé Lebeuf, 1739-1743, 3 vol. in-12,
t. I, p. 304 à 338.
--_Archæologia britannica_, vol. I, p. 213; mémoire lu le 24
janvier 1754 à la Société des Antiquaires de Londres, par le
docteur Lyttleton, doyen d’Exeter.
--_Affiches du Poitou_, feuille hebdomadaire publiée de 1773 à
1790, in-4º, 1774, p. 187.
--_Abrégé de l’histoire du Poitou_, par Thibaudeau, Poitiers,
1783, 6 vol. in-12, t. II, p. 247.
--_Vies des grands capitaines_, par Mazas, t. III, p. 112 à 141.
--_Revue anglo-française_, publiée à Poitiers par M. de la
Fontenelle de Vaudoré, de 1833 à 1841, 7 vol. in-8º; t. V, p. 99,
106, 108, 194, 204, 206.
--_Essai sur l’ancien Poitou_, par Joseph Guérinière, Poitiers,
1836, 2 vol. gr. in-8º, t. I, p. 534.
--Campagne du prince de Galles dans le Languedoc, l’Aquitaine
et la France, terminée par la bataille de Poitiers; dans les
_Mémoires de la Société des Antiquaires de l’Ouest_, t. VIII,
1841, p. 75.
--_Life of Edward the black prince_; chronique rimée du
héraut Chandos sur les faits d’armes du prince de Galles, publiée
par M. Coxe pour le Roxburgh-Club; in-4º de I-XII et 1-399 pages.
M. Francisque Michel a bien voulu nous communiquer un exemplaire
de cette importante publication, fort rare, même en Angleterre;
cet exemplaire est probablement le seul qui existe en France.
--_Bataille de Maupertuis_, par M. Saint-Hippolyte; dans les
_Mémoires de la Société des Antiquaires de l’Ouest_, t. XI
(1844), avec carte.
--_Bulletin de la Société d’Agriculture de Poitiers_, in-8º, t.
I, p. 27 et t. II, p. 361.
--_Chroniques de Froissart_ publiées par M. Kervyn de Lettenhove,
t. V, p. 526.
Le dimanche matin[17], le roi de France, après avoir entendu la messe
dans sa tente et avoir communié ainsi que ses quatre fils, donne
l’ordre de tout préparer pour le combat; il forme son armée en trois
divisions ou _batailles_ composées chacune de seize mille hommes
d’armes, la première sous les ordres du duc d’Orléans, la seconde sous
ceux du dauphin, duc de Normandie; il se réserve le commandement de
la troisième[18]. Il envoie en éclaireurs Eustache de Ribemont[19],
Jean de Landas, Guichard de Beaujeu et Guichard d’Angle, il charge ces
quatre chevaliers de le renseigner exactement sur la situation des
Anglais. P. 18 à 21, 250 à 252.
[17] Le dimanche 18 juillet, l’armée française était campée
près de Poitiers, comme l’atteste la date suivante d’un acte
émané du roi Jean: «Datum in exercitu nostro _prope Pictavis die
decima octava septembris_, anno Domini 1356. Per regem, episcopo
Lingonensi (Guillaume de Poitiers) presente.» JJ84, nº 635.
[18] Le rédacteur des _Grandes Chroniques_ (t. VI, p. 32) et le
héraut Chandos, dans son poëme sur la bataille de Poitiers publié
par M. Coxe (p. 72 à 82, vers 1046 à 1189), indiquent aussi cet
ordre de bataille.
[19] Eustache de Ribemont est ce chevalier auquel Édouard III
avait décerné le chapelet de bravoure à la suite du combat livré
sous les murs de Calais, dans la nuit du 31 décembre 1349 au
1er janvier 1350. (t. IV de cette édition, sommaire, p. XXXIII
et XXXIV). Il fut tué à Poitiers ainsi que Jean de Landas et
Guichard de Beaujeu; Guichard d’Angle fut grièvement blessé.
Eustache de Ribemont rend compte au roi du résultat de sa mission. Les
forces ennemies peuvent être évaluées à trois mille hommes d’armes,
cinq mille archers[20] et quatre mille bidauds à pied. Les Anglais
occupent une très-forte position sur des hauteurs hérissées de vignes
et de buissons. On ne peut aborder ces hauteurs que par un chemin où
quatre hommes d’armes pourraient à peine chevaucher de front, et ce
chemin est bordé des deux côtés de haies épaisses garnies d’archers
anglais. Au fond de ce chemin, sur les hauteurs, derrière leurs
archers disposés sur deux lignes en forme de herse, les hommes d’armes
se tiennent à pied, leurs chevaux sous leur main, et leur charroi
derrière eux. Eustache de Ribemont conseille au roi d’engager l’action
en lançant contre les lignes des archers ennemis, pour les rompre,
trois cents hommes d’armes d’élite choisis entre les plus braves et
montés sur fleur de coursiers, et de faire mettre à pied le reste de
l’armée tout prêt à les suivre et à les appuyer.--Noms de quelques-uns
de ces trois cents hommes d’armes qui sont placés sous les ordres de
Gautier, duc d’Athènes, connétable, de Jean de Clermont et d’Arnoul
d’Audrehem, maréchaux de France, et auxquels se joignent un grand
nombre d’Allemands auxiliaires commandés par les comtes de Saarbruck et
de Nassau. P. 21 à 23, 252 à 254.
[20] L’incontestable supériorité militaire des Anglais au
quatorzième siècle résidait surtout dans l’adresse, le bon
outillage et la proportion numérique de leurs archers par rapport
au reste de leurs troupes. Dès le 30 janvier 1356, Édouard III
mandait à ses vicomtes de faire fabriquer 5600 arcs blancs et
11400 gerbes de flèches dont moitié devra être prête et rendue à
la Tour de Londres à Pâques (24 avril) et l’autre moitié dans la
quinzaine de la Trinité (1re quinzaine de juin) 1356. Rymer, vol.
III, p. 322.
Le roi de France fait mettre à pied tous ses hommes d’armes excepté
ceux de la bataille des maréchaux, il leur fait ôter à tous leurs
éperons, couper les poulaines de leurs souliers et retailler leurs
lances à la longueur de cinq pieds.--Toute la journée du dimanche se
passe en négociations par l’intermédiaire du cardinal de Périgord qui
va et vient sans cesse d’une armée à l’autre. Le prince de Galles,
qui craint par-dessus tout que l’ennemi ne se contente de le tenir
bloqué sans lui livrer bataille, offre de mettre en liberté les
prisonniers faits dans le cours de cette expédition, de restituer en
outre les villes et les châteaux et de s’engager à ne pas prendre les
armes contre le royaume de France pendant sept ans. Le roi de France,
convaincu que les Anglais ne peuvent lui échapper, exige que le prince
se rende, lui et ses gens, sans condition et se mette à sa merci. Les
démarches, les supplications du cardinal de Périgord n’aboutissent
qu’à faire accepter une trêve entre les belligérants, qui doit durer
toute cette journée du dimanche et le lendemain lundi jusqu’au lever du
soleil. P. 23 à 27, 254 à 257.
Jean Chandos, l’un des principaux chevaliers anglais et Jean de
Clermont, maréchal de France, qui se rencontrent en faisant des
reconnaissances, échangent des invectives parce qu’ils portent tous
deux la même devise[21]. P. 27 à 29, 257 à 259.
[21] Le héraut Chandos passe sous silence cet incident, mais il
rapporte (p. 88, v. 1280 à 1299) l’altercation qui s’éleva entre
Jean de Clermont, partisan de l’immobilité, et Arnoul d’Audrehem
qui assurait que les Anglais essayaient de fuir et voulait les
attaquer. «La pointe de votre lance ne viendra pas au cul de mon
cheval,» avait dit Jean de Clermont impatienté. Le brave maréchal
se fit tuer, en effet, au premier choc.
Les Français passent cette journée du dimanche dans l’abondance de
toutes choses. Les Anglais, au contraire, commencent à être en proie
à la disette; ils creusent des tranchées et font des retranchements
en avant de leurs archers.--Le lundi matin, vers le lever du soleil,
le cardinal de Périgord recommence ses voyages d’un camp à l’autre
pour négocier un accord entre les belligérants, mais il n’a pas plus
de succès que la veille et retourne à Poitiers; plusieurs gens de son
entourage se détachent de la suite de leur maître et vont, à l’insu
du cardinal, combattre dans les rangs des Français sous les ordres du
châtelain d’Amposte[22]. P. 29, 30, 259, 260.
[22] En février 1361, le châtelain d’_Emposte_ (Amposta,
Catalogne, prov. Lerida) était Jean Ferdinand de Heredia, grand
prieur de Saint-Gilles, qui fut chargé par le pape Innocent
VI de traiter avec les brigands des Compagnies maîtres du
Pont-Saint-Esprit. Dom Vaissette, _Hist. du Languedoc_, t. IV, p.
311, 576 et 577.
L’ordonnance de l’armée anglaise est telle qu’Eustache de Ribemont l’a
rapporté au roi de France, sauf que le prince de Galles a fait rester
à cheval un certain nombre de ses gens entre chacune de ses batailles,
afin de pouvoir les opposer aux soudoyers également montés de la
bataille du duc de Normandie. Il a disposé en outre, sur sa droite, un
détachement de trois cents hommes d’armes et de trois cents archers à
cheval, qui a pour mission de contourner la hauteur où il est campé
et de prendre en flanc la bataille du duc de Normandie échelonnée au
bas de cette hauteur. L’armée anglaise est divisée en trois batailles,
composées chacune de mille hommes d’armes, de deux mille deux cents à
deux mille cinq cents archers, de quinze à seize cents brigands à pied,
et commandées, la première par les comtes de Warwick et de Suffolk,
maréchaux d’Angleterre, la seconde par le prince en personne, assisté
de Jean Chandos et de James Audley, la troisième ou arrière-garde,
par les comtes de Salisbury et d’Oxford[23]. Noms des principaux
chevaliers, tant anglais que gascons, qui figurent dans les rangs de
cette armée. P. 31, 32, 260 à 263.
[23] Le témoignage du héraut Chandos vient confirmer celui de
Froissart relativement à l’ordre de bataille de l’armée anglaise
(p. 82 à 86, v. 1200 à 1259). Seulement, d’après Chandos, cette
armée fut attaquée sur ses derrières au moment même où elle se
mettait en mesure de passer le Miausson et où l’avant-garde,
commandée par le comte de Warwick, était déjà de l’autre côté de
cette rivière. Les passages suivants, qui mettent ce fait hors de
doute, doivent être cités textuellement. Le prince de Galles dit
au comte de Warwick:
Primers, passerés le passage
Et garderés nostre cariage,
Je chevacherai après vous (v. 1222 à 1224).
Et plus loin:
Et li prince se desloga,
A chivacher se chimina,
Car celui jour ne quidoit pas
Combatre, je ne vous mente pas (v. 1268 à 1271).
Aussi, le héraut Chandos a bien soin de faire remarquer que
ce fut l’arrière-garde, placée sous les ordres du comte de
Salisbury, qui eut à soutenir le choc des maréchaux de France et
de leurs 300 chevaliers d’élite et qui les mit en déroute. Il
ajoute que cette déconfiture eut lieu:
Devant qe poist estre tournée
L’avauntgarde et repassée,
Car jà fuist outre la rivère (le Miausson). (V. 1374 à 1376.)
Jean Chandos se tient aux côtés du prince qu’il ne quitta pas un
instant pendant toute la durée de l’action; c’est d’après ses conseils
et ceux de James Audley qu’on a adopté l’ordre de bataille et les
autres mesures prises le dimanche.--James Audley, qui a fait voeu
d’être le premier assaillant dans toutes les batailles où sera présent
le roi Édouard ou l’un de ses fils, sollicite et obtient du prince la
faveur de combattre au premier rang; il en vient aux mains avec Arnoul
d’Audrehem et les gens de la bataille des maréchaux de France; Arnoul
d’Audrehem est blessé et fait prisonnier du côté des Français, Eustache
d’Auberchicourt du côté des Anglais. La bataille du connétable et des
maréchaux de France se fait écraser en voulant s’engager dans l’étroit
chemin[24] qui mène à la hauteur où se tient le gros des forces
ennemies; les archers anglais, à l’abri derrière les haies épaisses
dont ce chemin est bordé des deux côtés, font pleuvoir une grêle de
traits qui tuent hommes et chevaux; pas un des chevaliers français ne
réussit à se frayer un passage et ne peut arriver jusqu’à la bataille
du prince de Galles. P. 32 à 37, 263 à 266.
[24] L’armée anglaise occupait le plateau de la Cardinerie (alors
Maupertuis) sur la rive droite du Miausson entre cette rivière et
la voie romaine de Poitiers à Limoges. L’étroit chemin dont il
s’agit ici est le chemin rural, allant du hameau des Minières à
celui des Bordes, qui traverse le plateau de la Cardinerie dans
sa largeur, qui par conséquent coupait en deux la position des
Anglais.
Jean de Clermont, maréchal de France, est tué sous sa bannière en
combattant pour son roi.--En même temps, un détachement de trois cents
hommes d’armes et de trois cents archers à cheval vient à la faveur
d’un détour prendre en flanc la bataille du duc de Normandie dont les
derniers rangs commencent à battre en retraite devant cette attaque
imprévue. A vrai dire, les Anglais sont redevables de la victoire au
tir rapide et régulier de leurs archers qui mettent les Français hors
de combat avant même qu’ils aient pu joindre leurs adversaires. P. 37,
38, 266, 267.
Les Anglais, témoins de la déroute des maréchaux de France et voyant
la bataille du duc de Normandie qui déjà commence à plier, jugent que
le moment est venu de prendre l’offensive et de marcher à l’ennemi;
ils remontent en toute hâte sur leurs chevaux et s’élancent en avant
au cri de: Saint-George! Guyenne! «Sire, en avant, s’écrie Chandos,
la journée est vôtre; allons droit au roi de France, il est trop
brave pour reculer, et c’est autour de lui que va se décider le sort
de la journée.» Le prince de Galles, apercevant sur le chemin Robert
de Duras, neveu du cardinal de Périgord, tué dans la mêlée, donne
l’ordre de porter à Poitiers les restes de ce chevalier, afin qu’on
les présente de sa part au cardinal. Un autre personnage de la suite
du cardinal de Périgord, le châtelain d’Amposte, étant tombé entre les
mains des Anglais, le prince lui aurait fait trancher la tête, si Jean
Chandos n’avait intercédé en sa faveur. P. 38 à 40, 267, 268.
Les Anglais culbutent la bataille des Allemands auxiliaires, et Jean
de Ghistelles reprend et délivre Eustache d’Auberchicourt qui, fait
prisonnier par un chevalier de la suite du comte de Nassau, avait été
attaché sur un chariot de bagages.--A la vue de cette déroute de la
bataille des maréchaux et des Allemands, le duc de Normandie et ses
deux frères les comtes de Poitiers et de Touraine, par ordre et de
propos délibéré[25], s’éloignent du champ de bataille dans la direction
de Chauvigny à la tête de huit cents lances saines et entières qui
n’ont pas donné un seul instant. Toutefois deux chevaliers de la suite
du comte de Poitiers, Guichard d’Angle et Jean de Saintré se détachent
et vont se jeter au plus fort de la mêlée; ainsi font deux des
conseillers du duc de Normandie, Jean de Landas et Thibaud de Vaudenay,
après avoir obtenu du seigneur de Saint-Venant qu’il resterait
seul chargé de la direction et de la garde du dauphin.--Ces braves
chevaliers rencontrent en chemin la grosse bataille du duc d’Orléans
qui quitte aussi le théâtre de l’action sans avoir été engagée et va se
cacher sur les derrières de la bataille du roi. P. 40 à 42, 268 à 270.
[25] «Par conseil», dit Froissart. La version des _Grandes
Chroniques_ relativement à ce départ du champ de bataille du
dauphin et des princes ses frères est la même que celle de notre
chroniqueur (t. VI, p. 33 et 34): «Et de la dite besoigne l’en
fist retraire le duc de Normendie, ainsné fils du roy, le duc
d’Anjou et le conte de Poitiers ses frères et le duc d’Orleans,
frère du dit roy.» Charles, dauphin, né à Vincennes le 21 janvier
1337, n’avait pas encore 20 ans. Le comte d’Armagnac, alors
lieutenant du roi en Languedoc, dans une lettre en provençal,
datée de Moissac le 1er octobre 1356 et adressée aux habitants
des villes de son gouvernement, que dom Vaissette (_Hist. du
Languedoc_, t. IV, p. 288) a signalée le premier et dont Ménard
a donné le texte d’après l’original conservé aux Archives
municipales de Nîmes (_Hist. de Nismes_, t. II (1751), Preuves,
p. 182), le comte d’Armagnac confirme la version des _Grandes
Chroniques_: «Cars amis, ab la plus grant tristor et dolor de
cor que avenir nos pogues, vos faut assaber que dilhus ac VIII
jorns que lo rey Mossenhor se combatet ab lo princep de Gualas;
et aychi cum a Dio a plagut a suffrir, lo rey Mossenhor es estat
desconfit e es pres cum lo melhor cavalier que fos le jorn de sa
part, e es naffrat el vizatge de doas plaguas. Mossenhor Phelip
son dernier filh es pres ab lhuy. _Mossenhor lo duc de Normandia
et mossenhor d’Anjo et de Peito et mossenhor le duc d’Orlhes, de
comandamen del rey Mossenhor, se so salvatz_; et lo princep es o
sera dins III jorns à Bordeus, e mena lo rey Mossenhor ab lhuy e
son dig filh et d’autres preyos....»
Rapprochement entre les batailles de Crécy et de Poitiers; la bataille
de Crécy avait commencé fort tard dans l’après-midi; celle de Poitiers
s’était engagée le matin, à l’heure de prime (6 heures).--Le roi de
France descend de cheval ainsi que tous les siens, saisit une hache de
guerre et marche au premier rang de sa bataille qui en vient aux mains
avec celle des maréchaux d’Angleterre.--Énumération des seigneurs qui
composent les principaux groupes de combattants de la bataille du roi
de France.--Le comte de Douglas d’Écosse, après avoir fait des prodiges
de valeur, s’éloigne en toute hâte du champ de bataille dans la crainte
de tomber entre les mains des Anglais ses mortels ennemis. P. 42 à 45,
270 à 272.
Jean Chandos[26] et Pierre Audley, frère de James Audley, se tiennent
au frein du prince de Galles.--James Audley, après avoir accompli son
vœu et porté les premiers coups, reçoit tant de blessures, il perd
tant de sang qu’il tombe épuisé entre les bras des quatre écuyers qui
l’escortent. P. 45 à 47, 272 à 274.
[26] Par acte daté de Londres le 15 novembre 1356, Édouard,
prince de Galles, donna en viager à son amé et féal chevalier
Jean Chandos «pro bono et gratuito servitio in partibus Vasconiæ
et _præcipue in bello de Peyters_» deux parts de son manoir de
_Kirketon in Lyndeseye_ (auj. Kirton ou Kirktown dans le comté de
Lincoln près de Lindsey) à la condition de lui apporter chaque
année une rose rouge à la fête de la Nativité-Saint-Jean-Baptiste
(24 juin). Rymer, vol. III, p. 343.
Noms des grands seigneurs, tués du côté des Français[27].--Noms des
princes, des grands feudataires et des principaux chevaliers faits
prisonniers[28]. P. 47, 48, 274 à 276.
[27] La liste des morts de Poitiers, donnée par Froissart, est
à la fois très-incomplète et très-inexacte. Le défaut d’espace
nous permet de citer seulement Pierre I du nom, duc de Bourbon,
comte de Clermont et de la Marche, Gautier, duc d’Athènes,
connétable de France, Renaud Chauveau, évêque de Châlons, André
de Chauvigny, vicomte de Brosse et le vicomte de Rochechouart. V.
les listes données par Robert de Avesbury (éd. de 1720, p. 252 et
253) et à la suite d’une lettre du prince de Galles à l’évêque
de Worcester en date du 20 octobre 1356; cette dernière liste a
été reproduite par Buchon (Froissart, éd. du Panthéon, t. I, p.
355, en note). V. aussi la nomenclature des chevaliers et écuyers
enterrés aux Frères Mineurs et aux Frères Prêcheurs de Poitiers
publiée par Bouchet (_Annales d’Aquitaine_, p. 202 à 205) et
reproduite ainsi que les listes précédentes dans les notes de
l’édition de Buchon. V. enfin René de Belleval, _La Grande
Guerre_, Paris, 1862, in-8º, p. 172 à 177.
[28] La liste des prisonniers, donnée par Froissart, est comme
celle des morts incomplète et inexacte. Les principaux grands
feudataires, ou grands officiers, pris avec le roi Jean et
Philippe son plus jeune fils, étaient: Jacques de Bourbon I du
nom, comte de Ponthieu et de la Marche, prisonnier de Jean de
Grailly captal de Buch (Rymer, vol. III, p. 346); Jean d’Artois,
comte d’Eu; Charles d’Artois, comte de Longueville; Charles de
Trie, comte de Dammartin, prisonnier du comte de Salisbury (JJ
116, nº 115); Henri, sire de Joinville, comte de Vaudemont du
chef de sa mère; Louis II, comte d’Étampes; Jean de Chalon,
III du nom, comte d’Auxerre et de Tonnerre; Jean III, comte de
Sancerre; Jean de Noyers, comte de Joigny; Robert II, comte de
Roucy; Jean VI, comte de Vendôme; Bernard, comte de Ventadour.
Jean II du nom, vicomte de Melun, comte de Trancarville; Jean,
comte de Nassau; Jean, comte de Saarbruck; le comte de Nidau,
en tout 16 comtes, 13 français, 3 allemands; Aymeri IX, vicomte
de Narbonne; Guillaume de Melun, archevêque de Sens, prisonnier
pour un quart de Robert de Clynton qui vendit ce quart à Édouard
III 1000 livres (Rymer, vol. III, p. 399); Arnoul d’Audrehem,
maréchal de France; le vicomte de Beaumont. V., outre les listes
dont il a été question plus haut et qui ont été reproduites par
Buchon, René de Belleval, ouvrage cité, p. 170 à 180.
Oudart de Renty fait prisonnier un chevalier anglais qui lui donnait
la chasse.--De même Thomas, seigneur de Berkeley[29], tombe entre les
mains d’un écuyer picard, nommé Jean d’Allaines[30], à la poursuite
duquel il s’était imprudemment élancé. P. 48 à 52, 276 à 279.
[29] Froissart dit (p. 51, 278) que _Bercler_ est «un moult biel
chastiel seant sus le rivière de Saverne, en le marce de Galles».
Berkeley est en effet situé sur la rive gauche de la Savern, près
de son embouchure dans le canal de Bristol qui forme la limite
sud-est du pays de Galles.
[30] Nous identifions _Ellènes_, que notre chroniqueur dit être
le nom d’un écuyer et par suite d’un fief picard, avec Allaines,
Somme, arr. et c. Péronne.
Le combat s’était livré dans les plaines de Beauvoir[31] et de
Maupertuis, mais les Anglais poursuivent les fuyards jusqu’aux portes
de Poitiers que les bourgeois ferment par précaution.--Le roi de
France, sa hache de guerre à la main, fait merveilles d’armes; à ses
côtés se font tuer Renaud, sire de Pons[32] et Geoffroi de Charny[33]
qui porte l’oriflamme; Guichard d’Angle et Jean de Saintré sont blessés
grièvement; Baudouin d’Annequin et le comte de Dammartin sont faits
prisonniers, le premier par Barthélemi de Burghersh, le second par
Renaud de Cobham.--Le roi Jean, après avoir couru ainsi que Philippe
son plus jeune fils de grands dangers par la convoitise des Anglais qui
se disputent sa prise, se rend à un chevalier artésien nommé Denis de
Morbecque[34] auquel il remet son gant dextre. P. 52 à 55, 279 à 282.
[31] Mignaloux-Beauvoir, Vienne, arr. Poitiers, c.
Saint-Julien-l’Ars.
[32] Renaud, sire de Pons, de Blaye et de Ribérac, est mentionné
comme mort à Poitiers dans un acte de Charles, duc de Normandie,
daté de Paris en avril 1357. JJ85, nº 128.
[33] Le 21 novembre 1356, à la requête de Jeanne de Vergy, dame
de Montfort et de Savoisy, veuve de Geoffroi de Charny, Charles
fils aîné du roi de France, confirma une donation faite par son
père au dit Geoffroi au mois de juillet précédent; et cette
confirmation est accordée en faveur de Geoffroi de Charny, fils
mineur du dit Geoffroi «tué à la bataille livrée dernièrement
près de Poitiers». JJ84, nº 671.
[34] Denis de Saint-Omer, sire de Morbecque, se fit délivrer
des lettres patentes datées de Westminster le 20 décembre 1357
(Rymer, vol. III, p. 385) où le roi d’Angleterre constate que
c’est bien à Denis que le roi de France s’est rendu et a baillé
sa foi le jour de la bataille de Poitiers. Denis de Morbecque
avait été secondé dans cette glorieuse capture par Enguerrand de
Beaulincourt son cousin.
Le prince de Galles, qui voit que la journée est finie, plante sa
bannière au haut d’un buisson pour rallier ses gens. En même temps, il
envoie le comte de Warwick et Renaud de Cobham demander des nouvelles
du roi de France, que l’arrivée de ces deux seigneurs délivre d’un
péril croissant. P. 55 à 58, 282, 283.
Le prince de Galles fait venir James Audley[35] et, après l’avoir
proclamé le plus brave de la journée, le retient pour son chevalier et
lui assigne cinq cents marcs de revenu.--Sur ces entrefaites, le comte
de Warwick et Renaud de Cobham reviennent avec le roi de France qu’ils
présentent au prince. P. 58, 59, 283, 284.
[35] Sir James Touchet, baron Audley, descendait d’une famille
normande fixée en Angleterre après la conquête.
Cette grande bataille se livra ès champs de Maupertuis, à deux lieues
de Poitiers, le lundi 20[36] septembre 1356; commencée à l’heure de
prime, elle était terminée à basse nonne (un peu après 3 heures de
l’après-midi).--Dix-sept comtes y furent faits prisonniers, sans
les barons, les chevaliers et les écuyers; en outre, elle coûta la
vie à trente-trois bannerets, à six ou sept cents hommes d’armes,
chevaliers ou écuyers, et à cinq ou six mille simples gens, du côté
des Français.--Chaque Français pris est la propriété personnelle de
l’Anglais qui l’a fait prisonnier[37]; mais les vainqueurs, les
Anglais aussi bien que les Gascons, traitent leurs prisonniers avec
beaucoup de courtoisie et les mettent en liberté sur parole, à la
condition de se retrouver à Bordeaux à la fête de Noël le 25 décembre
suivant, s’ils n’ont pas payé leur rançon dans l’intervalle.--Sans
parler des rançons et des armures, les Anglo-gascons trouvent dans le
camp français un immense et magnifique butin[38]. P. 59 à 61, 284 à 286.
[36] La bataille de Poitiers se livra en effet un lundi, mais
ce lundi tomba en 1356 le 19 septembre, non le 20, d’après la
leçon la moins fautive, celle du ms. d’Amiens (p. 284), ni le
21, d’après la leçon des mss. de la première rédaction revisée
(p. 60), ni le 22, d’après la leçon des mss. de la première
rédaction proprement dite (p. 284). Jean le Bel avait commis une
erreur en sens inverse en fixant cette bataille au lendemain de
la Saint-Lambert, c’est-à-dire au 18 septembre. (_Chron._, t. II,
p. 200). Entre autres documents authentiques qui nous donnent la
date exacte de la défaite du roi Jean, il convient d’en citer
un qui nous a été signalé par notre confrère M. Molinier: c’est
une lettre datée de Paris le 27 septembre 1356 et adressée, sous
forme de circulaire, par les Gens du Conseil du roi de France à
l’évêque d’Alby au sujet de la bataille livrée à Poitiers huit
jours auparavant, le lundi 19 septembre (Bibl. nat., dép. des
mss., fonds Baluze, t. 87, fº 183).
[37] Froissart dit que le prince de Galles acheta de ceux qui les
avaient capturés les prisonniers les plus notables. Nous voyons
en effet que le vainqueur de Poitiers paya 25 000 écus d’or vieux
au captal de Buch et à six autres Gascons en échange de Jacques
de Bourbon. Rymer, vol. III, p. 346.
[38] Il reste de ce butin un manuscrit de la _Bible hystoriaus_
trouvé avec quelques autres ouvrages dans la tente du roi Jean
et conservé aujourd’hui au _British Museum_, fonds du roi, DII,
nº 19; on y lit la mention suivante: «Cest livre fut pris ove
le roy de Fraunce à la bataille de Peyters; et le boun count de
Saresbirs (Salisbury), William Montague, le achata pur cent marsz
et le dona à sa compaigne Elizabeth la bone countesse, qe Dieux
assoile!» M. Delisle a démontré (_Comptes rendus des séances de
l’Académie des Inscriptions_, année 1867, in-8º, p. 262 à 266)
qu’un manuscrit des _Miracles de Notre-Dame_, qui appartient
aujourd’hui au séminaire de Soissons, avait été pris aussi par
les Anglais sur le champ de bataille dans la tente du roi Jean.
James Audley, rentré dans sa tente après son entrevue avec le prince de
Galles, distribue les cinq cents marcs de revenu dont il vient d’être
doté entre les quatre écuyers qui lui ont fait escorte pendant la
bataille. P. 61 à 63, 286, 287.
Le soir de la bataille, le prince de Galles donne à souper[39] en sa
tente au roi de France et aux principaux captifs; il sert lui-même Jean
à table et refuse de s’asseoir à côté du roi, en disant qu’il n’est pas
digne d’un si grand honneur; il prodigue en un mot à son prisonnier
toutes les marques du respect le plus profond et le proclame le plus
brave d’entre ceux de sa partie, aux applaudissements des Français
comme des Anglais. P. 63, 64, 287 à 289.
[39] Un registre de l’hôtel de ville de Poitiers mentionne
ce souper, devenu historique grâce au récit de Froissart,
que le vainqueur offrit à son royal prisonnier au château de
Savigny-l’Evesquault appartenant à l’évêque de Poitiers (auj.
Savigny, hameau de 300 h. de la commune de Saint-Julien-l’Ars,
Vienne, arr. Poitiers, à une lieue à l’est de la Cardinerie
(Maupertuis) et de Beauvoir).
Après le souper, la nuit se passe à traiter du rachat des captifs;
les Anglo-gascons se montrent pleins de courtoisie, à la différence
des Allemands qui taxent les gentilshommes prisonniers au delà de
leurs moyens et les torturent au besoin pour leur arracher plus forte
rançon.--La nuit même qui suivit la bataille, Mathieu, seigneur de
Roye, était allé s’enfermer dans Poitiers à la tête de cent lances, par
l’ordre du duc de Normandie qui l’avait rencontré à quelque distance
de Chauvigny.--Les Anglais reprennent le chemin de Bordeaux; ils
s’avancent à petites journées, précédés des comtes de Warwick et de
Suffolk qui éclairent le pays sur leur passage, à la tête de cinq cents
armures de fer.--Le prince de Galles confirme le don fait par James
Audley à ses écuyers[40] et gratifie de nouveau de six cents marcs de
revenu ce chevalier. P. 64 à 68, 289, 291.
[40] Les quatre écuyers de James Audley étaient du comté de
Chester. Walter Woodland avait porté la bannière du prince de
Galles (Rymer, vol. III, p. 359); Jean, sire de Maignelay,
dit Tristan, qui tenait celle du duc de Normandie, fut fait
prisonnier (JJ89, nº 160; JJ91, nº 499).
Les Anglais traversent le Poitou et la Saintonge, passent la Gironde
à Blaye et arrivent à Bordeaux[41]. Le prince de Galles et le roi de
France se logent à l’abbaye de Saint-André, et le prince achète à
ses gens la plupart des comtes et grands feudataires français faits
prisonniers. Il fait donner deux mille nobles à Denis de Morbecque
auquel un écuyer gascon, nommé Bernard de Truttes[42], dispute la
prise du roi de France.--Grâce à l’entremise des seigneurs de Caumont,
de Monferrand et du captal de Buch, ses cousins, le cardinal de
Périgord vient à Bordeaux et réussit à rentrer dans les bonnes grâces
du prince; le châtelain d’Amposte recouvre la liberté moyennant dix
mille francs.--Le prince de Galles et les Anglo-gascons passent
toute la saison en fêtes et en réjouissances jusqu’au carême (22
février-7 avril) 1357.--A l’époque de la bataille de Poitiers, le duc
de Lancastre faisait la guerre avec Philippe de Navarre et Godefroi
de Harcourt dans le comté d’Évreux ainsi que sur les marches du
Cotentin[43]; il avait tenté de faire sa jonction avec le prince
de Galles, mais il avait trouvé les passages de la Loire trop bien
gardés. A la nouvelle de la victoire de Poitiers, il s’était rendu en
Angleterre en compagnie de Philippe de Navarre, laissant Godefroi de
Harcourt tenir frontière à Saint-Sauveur-le-Vicomte. P. 68 à 71, 292,
293.
[41] Nous devons à la chronique anonyme du moine de Malmesbury
l’itinéraire suivi par les Anglais à leur retour de Poitiers
à Bordeaux. Le mardi 20 septembre à midi, le prince de Galles
arriva à la Roche-de-Gençay (Vienne, arr. Civray) et y passa la
journée du lendemain; le jeudi 22, il logea à Couhé (Vienne, arr.
Civray); le 23, à Ruffec; le 24, à Champagne-Mouton (Charente,
arr. Confolens); le dimanche 25 à la Rochefoucauld (Charente,
arr. Angoulême); le 26, à Bors (Bors-de-Montmoreau, Charente,
arr. Barbezieux, c. Montmoreau); le 27, à Saint-Aulaye (Dordogne,
arr. Ribérac); le 28, à Saint-Antoine (Saint-Antoine-de-l’Isle
ou du Pizon, Gironde, arr. Libourne, c. Coutras); le 30, sur
les bords de la Dordogne. Le 2 octobre, le prince s’arrêta à
Libourne, pendant qu’on préparait à Bordeaux le logement du roi
de France.
[42] Le procès intenté par cet écuyer, dont le nom est écrit
_Bernard de Troie_ dans Rymer, à Denis de Morbecque, durait
encore le 13 janvier 1360. V. Rymer, vol. III, p. 467.
[43] Dès la fin de 1356, Henri, duc de Lancastre, s’était
emparé des forteresses de Bois-de-Maine (auj. château de
Rennes-en-Grenouille, Mayenne, arr. Mayenne, c. Lassay),
de Domfront, de Messei (Orne, arr. Domfront), de Condé
(Condé-sur-Sarthe, Orne, arr. et c. Alençon) et de la tour de
Villiers. JJ85, nºs 105, 184; JJ119, nº 84.--Les intéressés
rachetèrent ces forteresses au vainqueur moyennant 20 000 florins
d’or qui n’étaient pas encore entièrement payés en 1366 (Arch.
nat., sect. jud., accord du 10 avril 1366 qui nous a été signalé
par M. Fagniez). Le 8 août 1356, le roi d’Angleterre avait nommé
Henri, duc de Lancastre, son très-cher cousin, lieutenant et
capitaine au duché de Bretagne (Rymer, vol. III, p. 335), et le
30 octobre suivant Philippe de Navarre, comte de Longueville,
sire de Cassel, son féal et très-cher cousin, lieutenant et
capitaine au duché de Normandie. Rymer, vol. III, p. 342.