avec cette espèce de dédoublement que les vastes horizons de nature
favorisent d'une façon si particulière. Il lui semblait presque assister
en pensée aux actions d'un autre, tant il percevait avec une lucidité et
une acuité surprenantes le long enchaînement logique de ses actions et
de ses passions. En même temps il éprouvait devant le tableau ainsi
déroulé de ses jours une sorte de sentiment nouveau pour lui et qui
marque en effet chez tous les hommes le point précis où la vie tourne,
où nous commençons vraiment de voir la descente fatale, notre jeunesse
finie, la vieillesse si voisine, et l'autre rivage. Il se rendait compte
_qu'il avait vécu_, qu'il avait eu son lot, bon ou mauvais, au jeu
étrange de l'existence, qu'il en avait connu ce qu'elle peut donner
d'émotions amères ou douces, et surtout qu'il avait amassé sur sa tête
assez de responsabilités pour suffire à ce qui lui restait d'années.
Combien encore? Depuis les quelques mois qu'il aimait Henriette, il
avait oublié, dans l'ivresse de son renouveau intérieur, les expériences
passionnelles traversées autrefois. Son existence d'adultère et de
libertin s'était évanouie pour laisser la place seulement au fiancé
respectueux et ravi, à l'adorateur pieux d'une vierge pieuse. Il avait
cru de bonne foi s'être désaltéré à une Jouvence libératrice. Quelle
illusion et comment avait-il pu même la concevoir quand il était si
vieux, si chargé du poids de ces souvenirs qui se faisaient si nets en
ce moment, presque si palpables! Il réfléchissait alors aux événements
qui l'avaient brusquement acculé à sa situation actuelle. Ce qu'il y
avait en eux d'impossible à prévoir était précisément ce qui lui donnait
la plus forte impression qu'une incompréhensible puissance les avait
dirigés l'un après l'autre. Cette sensation subie, durant sa nuit de
Monreale, d'une mystérieuse justice toujours à la veille de frapper les
coupables bonheurs, le reprenait avec plus de force encore. En vain sa
raison se révoltait-elle contre une semblable idée. On n'est pas
impunément le fils d'une époque où c'est un lieu commun de la
philosophie et de la science que la négation de toute cause
providentielle dans les affaires du monde. Combien davantage dans les
humbles et obscures destinées individuelles! Francis s'appliquait à se
démontrer que des hasards seuls après d'autres hasards avaient gouverné
la suite des circonstances contraires où il s'était débattu. C'était un
hasard que la comtesse Scilly et Mme Raffraye eussent été atteintes
toutes les deux du même mal; un hasard que deux médecins, à cent lieues
de distance, eussent choisi le même séjour d'hiver parmi vingt autres
pour ces deux malades; un hasard que des indications de guide eussent
réuni les deux femmes dans le même hôtel; un hasard que la ressemblance
de la petite Adèle avec sa soeur Julie fût effrayante jusqu'à
l'hallucination. C'était un hasard que les soupçons d'Henriette eussent
été provoqués et confirmés comme ils l'avaient été par la rencontre dans
le jardin avec la petite fille, puis par cette conversation entre la
comtesse et lui surprise d'une manière si foudroyante. Il ne pouvait
cependant pas supposer que chacune des mailles de ce réseau de faits eût
été nouée par une volonté supérieure en train de veiller à une
distribution de douleurs qui n'était même pas équitable, puisque son
innocente fiancée n'avait commis, elle, aucune faute. Il raisonnait de
la sorte, puis il retrouvait en lui, aussi invincible et aussi intacte,
cette impression que ce mot de hasard lui servait seulement à déguiser
son ignorance des causes véritables et secrètes dont le jeu avait
gouverné ce détour subit de son existence. Une fois écarté le point
particulier qui concernait Henriette, n'était-il pas contraint de
reconnaître qu'il n'avait, lui, rien subi que de mérité? Que signifie le
mot de hasard quand, parmi l'innombrable série des événements possibles,
ceux-là seulement se produisent qui se produiraient si un juge souverain
était chargé de les répartir? Qu'avaient-ils fait, ces hasards
successifs, sinon de mettre face à face son présent et son passé,
l'homme qu'il rêvait, qu'il souhaitait de devenir, et l'homme qu'il
avait été? Il n'avait eu devant lui que ses propres actions, incarnées
d'une part dans la femme dont il avait été l'amant et dans la fille
d'autre part qui était née de leur liaison. Et cette femme n'avait pas
poursuivi un plan de vengeance, cette fille ignorait qu'il fût son père.
Elles avaient paru, et leur présence avait suffi pour que les actions
d'autrefois, et dont il s'était cru à jamais dégagé, se dressassent
aussi devant lui... C'est donc vrai que l'on ne refait pas sa vie? C'est
donc vrai que notre passé nous poursuit sans cesse dans notre avenir?
Est-on coupable cependant, lorsqu'on s'est tant condamné soi-même, tant
débattu contre la souillure intérieure, oui, est-on coupable de désirer
se rajeunir en rencontrant dans un être pur et simple, précisément ce
que l'on n'a plus, ce que l'on n'aura jamais plus en soi? Quels sont les
hommes qui arrivent au mariage, ayant vécu de manière à ne pas rougir
devant leur fiancée si elle est ce qu'était Henriette, vraiment une
fiancée, l'être à qui l'on peut dire du fond de son coeur: «C'est toi
que je cherchais à travers mes égarements?...» Dans ces méditations
d'une sincérité égale à celle qu'il aurait eue devant la mort, Francis
se rendait compte qu'il n'avait pas le droit de se comparer à ces autres
hommes. Les anomalies de ses fiançailles lui étaient aussi claires
maintenant qu'elles lui avaient été cachées au moment même où il
s'engageait avec la jeune fille. Sans doute il avait été bien sincère en
s'attachant à Henriette, mais un peu de son passé se cachait dans la
résolution qu'il avait prise de lier sa jeunesse finissante à cette
jeunesse commençante. Il y avait eu dans la fièvre avec laquelle il
s'était engagé à la jeune fille comme une fuite de ses trop vivants
souvenirs. Il l'avait moins aimée, qu'il n'avait aimé à l'aimer. Ç'avait
été, avec une fougue qui l'avait étourdi lui-même, une nouvelle, une
dernière espérance du rêveur romanesque qu'il était au temps où il avait
rencontré Pauline. Il restait bien le même rêveur, malgré ses
trente-cinq ans. Ce qui l'avait précipité vers Henriette, c'était bien
le même appétit d'émotion, le même désir passionné de sentir qui l'avait
jadis précipité vers l'autre. Il avait marché vers le mariage, comme
jadis vers l'adultère, poussé par cet amour de l'amour qui dans les deux
circonstances avait aboli en lui tout scrupule. Il n'hésitait plus à se
condamner, en reconnaissant qu'il n'avait jamais eu le droit de se
fiancer sans avoir conquis la preuve définitive, d'abord qu'il n'avait
plus dans son coeur même la place pour une rancune ou pour un remords à
l'égard de Pauline, ensuite et surtout qu'il n'avait aucun devoir
vis-à-vis de la petite Adèle. Ah! Comme il avait agi autrement! Son
crime vis-à-vis d'Henriette était là, dans cette inconscience où il
avait voulu se plonger. Il avait fait les ténèbres en lui sur les
portions misérables de son coeur et qui l'auraient forcé à reconnaître
qu'il n'était pas certain de son absolue indépendance. Hélas! Il n'était
même pas certain de son indifférence. Il le comprenait maintenant, mais
trop tard: certaines maladies morales condamnent ceux qui en sont les
victimes à ne pas en infliger le contre-coup à d'autres êtres. Son âme
sans discipline morale, dépourvue de volonté, flottante à toutes les
impressions, avait perdu ce pouvoir de se dominer qui permet les
contrats loyaux et irrévocables. Il en résultait que cette âme, pareille
à certains organismes consumés, était incapable de refermer ses plaies
comme ils sont incapables de refermer les leurs. Il l'avait trop
constaté à la première épreuve: à la place où Pauline l'avait touché
autrefois, la blessure saignait toujours. Aurait-il de même subi d'une
manière si étrange cet éveil de sa paternité à la seule vue d'Adèle, si
depuis des années il n'eût gardé à cette place aussi une autre blessure
toujours saignante? L'incohérence de sa vie sentimentale lui causait
alors, quand il descendait à cette profondeur dans sa conscience, un
frisson d'épouvante. Il reportait ses yeux sur le vaste et formidable
paysage pour s'oublier, et c'était pour se retrouver encore. Il
regardait la mer de Calabre là-bas, dont la nappe bleue brillait au
soleil. Des vaisseaux s'y détachaient, ouvrant leur voilure au vent qui
souffle d'Afrique. Ils allaient, remués, battus par les vagues comme sa
jeunesse l'avait été par les passions, et quand il avait voulu descendre
du bateau qui avait tant roulé sur la haute mer, pour se construire une
maison sur le rivage, il avait choisi une plage aussitôt secouée d'un
tremblement de terre qui avait tout jeté à bas, et il était là, gisant
parmi les décombres, avec l'attente d'une ruine plus définitive, s'il ne
trouvait pas dans le pardon d'Henriette le seul recours qu'il pût
espérer... Un recours, oui, mais non plus même une guérison! Lui
rendrait-elle, sa pauvre fiancée, la paix du coeur vis-à-vis de la
petite fille dont il se savait le père? Même la tête posée sur le coeur
de sa femme, s'il l'épousait, oublierait-il le cri qu'il avait entendu
s'échapper de la poitrine déchirée de Pauline, ce cri de l'être qui va
mourir, qui ne ment pas, qui ne peut pas mentir, et qui proteste n'avoir
pas mérité le coup dont on l'a frappé? Oublierait-il ce maigre, ce
misérable corps, soulevé dans cette minute d'agonie et la preuve qu'il
avait tenue de son oeuvre de bourreau? Oublierait-il sa vie passée?
S'oublierait-il?... Ô flamme cachée de l'âme de l'homme, la colonne de
feu qui sourd des entrailles profondes du sol et qui répand la
dévastation autour d'elle, produit plus d'épouvante que toi, qui ne
ravages que le silence d'un coeur solitaire. Tes désastres taciturnes,
et qui ne laissent pas après eux de décombres visibles, sont pourtant
les plus tragiques, ceux qui protestent le plus contre cet horrible
cauchemar d'un ciel vide où ne serait caché aucun Juge, aucun
Consolateur!
* * * * *
Ils avaient déroulé leurs tristes heures, les huit jours annoncés par
Mme Scilly, à travers ces pensées, et sauf une lettre de cette dernière
qui lui disait encore de s'armer d'espérance et de courage, Francis ne
savait rien de Palerme ni des scènes où se jouait son avenir. Toutes les
réflexions auxquelles il s'abandonnait dans sa solitude l'enveloppaient
de cette vapeur de fatalisme dont certains hommes sont d'autant plus
possédés qu'il s'agit pour eux d'intérêts plus essentiels. Mais sur quel
champ aurait-il pu appliquer son énergie, maintenant que le drame de sa
destinée était engagé comme il l'était? Quelles paroles aurait-il
prononcées, plus touchantes que celles de cette indulgente et sainte
mère de qui le pardon était pour Henriette le gage le plus sûr qu'il
méritait d'être plaint? Il gardait dans cette intervention de la noble
femme, dont il avait tant redouté l'implacable rigueur et qui lui avait
montré cette compatissante charité, une confiance presque
superstitieuse, et quoique le tremblement intime de tout son être se fît
plus douloureux à mesure que la semaine avançait, il espérait en effet,
dans la mesure où il lui était permis d'attendre un adoucissement du
sort. Cependant, lorsque le matin du huitième jour eut passé sans qu'il
eût reçu un télégramme de la comtesse lui disant de revenir par le train
de l'après-midi, il commença de tomber dans une si cruelle appréhension,
qu'il lui fut impossible de ne pas télégraphier lui-même pour implorer
une réponse par la même voie. Que devint-il en ne trouvant dans cette
réponse, qui lui arriva le soir, qu'une prière d'attendre une lettre
partie de Palerme le jour même? Mme Scilly ne le rappelait pas
immédiatement. Elle ne lui indiquait par aucun mot la solution
définitive de ses efforts auprès d'Henriette. Avait-elle donc échoué? Ou
bien la jeune fille avait-elle demandé un délai plus long? Quel mystère
cachait ce silence? Certes, Francis croyait s'être blasé depuis six
semaines sur l'odieuse sensation de l'incertitude. Il en avait tant
souffert, mais jamais comme durant cette nuit qui sépara cette dépêche
de la lettre qu'elle annonçait. Quand, au lendemain de cette nuit de
fièvre, il tint l'enveloppe entre ses doigts, comme il tremblait en la
déchirant! Il vit qu'elle contenait un billet très court de Mme Scilly,
et une seconde enveloppe ouverte, sur laquelle n'était aucune adresse.
Les premiers mots de la mère de sa fiancée le bouleversèrent au point
qu'il dut s'asseoir, et ce fut avec des yeux brouillés de larmes qu'il
lut les quelques phrases, décisives comme un arrêt de mort, dont
l'écriture trahissait l'émotion avec laquelle la pauvre femme les avait
tracées:
_«Je ne peux rien vous écrire aujourd'hui, mon cher Francis. Je suis
désespérée. La lettre ci-jointe et que j'ai promis de vous envoyer
vous dira dans quelles dispositions j'ai trouvé Henriette. Tout ce
qu'une mère peut dire à une fille dont elle voudrait, au prix de son
sang, changer la résolution, je le lui ai dit. Tout a échoué. Nous
partons après-demain matin pour Tunis, puis Alger. Avant mon départ
j'aurai la force de vous rapporter le détail de notre dernier
entretien et les raisons qu'elle m'a données d'une rupture que je
m'obstine à ne pouvoir accepter comme irrévocable, pas plus que je ne
peux me ranger aux idées que lui inspire une exaltation religieuse
dont je me reproche d'appréhender l'excès. Ce sont d'autres nouvelles
que j'espérais vous envoyer, et la pensée de ce que vous éprouverez au
moment où celles-ci vous arriveront me donne une émotion qui ne me
permet aujourd'hui de vous dire qu'un mot, mais il est bien vrai: tout
mon coeur de mère est avec vous._
«LOUISE S.»
Le jeune homme resta longtemps à prendre et à reprendre ces lignes si
brèves, mais dans lesquelles il sentait réellement la vérité d'une
affection qui devait s'être heurtée à une volonté bien inflexible pour
n'avoir pas triomphé. Qu'allait-il trouver dans l'autre lettre qu'il
n'osait pas ouvrir, tant il redoutait l'impression qu'allait lui donner
encore, même dans son chagrin, l'évidence de la métamorphose des
sentiments d'Henriette à son égard? N'allait-elle pas lui être rendue
comme perceptible par la manière seule dont sa fiancée l'appellerait? Il
finit par se décider cependant, et voici les pages dont la lecture
acheva d'éteindre la faible lueur d'espérance qui aurait pu encore
subsister en lui après le billet de la comtesse.
«Palerme, 11 janvier.
_«Je viens de demander à mon crucifix le courage d'écrire ce que je
dois écrire à celui dont j'ai rêvé de porter le nom, à celui que j'ai
aimé comme je n'aimerai jamais plus, et je veux qu'il sache que
séparée de lui par la plus irrévocable des résolutions, je ne cesserai
pourtant pas de penser à lui comme à ce que j'ai de plus cher après ma
mère. Je veux qu'il le sache et qu'ayant été sa fiancée je ne serai
plus celle de personne ici-bas. Je lui garderai jusqu'au tombeau la
foi que je lui ai jurée, quoique d'une manière qui n'est pas celle du
monde. Mais je peux dire de moi-même ce que disait de ses disciples le
divin ami, le consolateur dont j'ai l'image devant moi: «Je ne suis
plus du monde.» Si je n'avais à remplir mon devoir envers ma sainte et
douce mère, je pourrais dire ces mots avec plus de réalité encore,
sinon avec plus de vérité. C'est dans cet esprit que j'essayerai
d'écrire ces pages, et je désirerais qu'elles fussent lues ainsi par
la personne à qui elles seront remises dans quelques heures, avec ce
sentiment particulier qui rend le voeu d'une morte plus respectable et
plus solennel. Peut-être ai-je le droit de demander qu'il en soit de
la sorte, car, si c'est la souffrance qui donne à la mort ce caractère
sacré pour tous, je crois que j'ai souffert autant qu'une créature
humaine peut souffrir. Du moins je n'avais ni connu, ni seulement
imaginé une telle douleur._
_«Quoiqu'une telle parole soit dure à entendre et bien dure à
prononcer, il faut que j'y insiste, car je dois parler comme avec
moi-même, comme je parle devant ma conscience. Oui, cette douleur a
été affreuse, parce que j'ai été contrainte de reconnaître tout d'un
coup et sans aucune préparation, que je vivais depuis des mois dans
une chimère, et que je ne connaissais rien du passé de celui que
j'aimais, je peux presque dire rien de son caractère. Il avait eu,
durant des années, des émotions, des joies, des chagrins dont
j'ignorais tout. Il gardait en lui le souvenir d'actions dont je
jugeais un honnête homme si incapable, qu'encore à l'heure présente,
il me faut toutes les tristes évidences dont je suis accablée pour
être certaine que c'est bien vrai, que je n'ai pas été le jouet d'un
affreux rêve. Je ne le juge pas. Je ne le condamne pas. J'ai compris,
par les réponses de ma mère, que la jeunesse de la plupart des hommes
cache des secrets pareils. Je n'ai pas cru qu'il fût pareil à la
plupart des hommes. J'étais si fière de lui, si fière de sa noblesse
d'âme, si persuadée que j'aurais pu tout savoir de sa vie, dans le
passé comme dans le présent, heure par heure, minute par minute, --
tout en savoir et trouver toujours, dans chacune de ces révélations,
un motif de l'aimer, de l'estimer, de l'admirer davantage. Ah! J'avais
lu dans des livres auxquels j'aurais dû croire qu'il ne faut attendre
des affections terrestres que tristesse et désolation, j'avais lu
qu'il est insensé de mettre dans un autre que le Sauveur sa confiance
et sa joie. Au lieu de m'appliquer ce conseil, je vous remerciais, mon
Dieu, chaque jour, d'avoir rencontré uniquement dans mon existence de
coeur des êtres en qui je pouvais avoir cette confiance, de qui je
n'aurais jamais que de la joie. Mon cher bon Dieu! Si c'était un
aveuglement d'orgueil, que j'en ai été punie! J'ai vu mentir celui que
j'aimais, je l'ai vu me mentir! Je l'ai entendu confesser devant moi
des actes dont la honte me poursuit avec obsession. J'ai su qu'il me
trahissait depuis des semaines sans avoir même cette générosité de
l'aveu qui m'eût épargné l'horreur de cette découverte. Il feignait de
vivre de notre simple et paisible vie, tandis qu'à côté et en silence
il en vivait une autre. Chacun de ses sourires, chacune de ses
paroles, chacun de ses regards pendant plus d'un mois fût une
hypocrisie. Quand il n'y aurait rien que cela entre nous, que la
mémoire de ce rôle qu'il a pu soutenir des jours et des jours,
remettre ma main dans la sienne comme auparavant me serait impossible.
Ce n'est pas de jalousie que je souffre, quoiqu'il soit trop cruel de
penser que la même bouche a dit les mêmes phrases à une autre, qu'une
autre a été aimée comme l'on s'est crue aimée, et que rien, rien ne
saurait effacer cela. Ma peine la plus profonde n'est pas celle-là.
Elle est de ne plus estimer celui que je n'ai pas cessé d'aimer._
_«Si je me suis laissée aller à me plaindre de cette peine dans ces
pages destinées à la personne qui l'a causée, ce n'est pas que je me
révolte. J'ai accepté ma croix. C'est par la certitude que seule cette
personne peut adoucir cette peine en se conduisant de manière que je
pense à elle, sinon comme je pensais auparavant, du moins autrement
que je ne pense aujourd'hui. Non, je ne me révolte pas contre ma
souffrance, et je crois même que je la bénirais s'il doit en sortir un
bien pour trois âmes, toutes trois en péril, celles de deux coupables
et une autre qui est innocente. Quoique en reprenant ma liberté
vis-à-vis de celui à qui j'étais engagée je lui aie rendu la sienne,
quoiqu'il ait le droit de ne pas tenir compte de ce dernier soupir que
j'aurai poussé vers lui, je sais cependant que tout n'a pas été
mensonge dans la tendresse qu'il disait me porter, et je suis sûre
qu'il ne le méprisera pas, ce dernier et profond soupir... Il y a pour
lui une route à prendre qui n'est plus la même que la mienne, mais où
je le suivrais, qu'il le sache bien, de tout mon coeur, de toutes mes
prières. S'il a pu croire, lorsqu'il a voulu me donner sa vie, que
cette vie lui appartenait, il ne peut plus le croire aujourd'hui. Il
existe une pauvre et fragile enfant, qui aurait le droit, si elle
aussi savait tout, de réclamer son appui. Il existe un malheureux être
dont il a été le bourreau. Il ne convient pas que j'en dise davantage,
mais si j'apprenais un jour que celui qui fut mon fiancé a réparé ce
qu'il pouvait encore réparer de cet horrible passé, je le répète, je
bénirais le coup qui, en nous séparant, l'aurait rendu à un absolu, à
un inévitable devoir. J'ai trop de confiance dans la parole: «Tout ce
que vous demanderez à mon père en mon nom vous sera donné» pour n'être
pas sûre qu'il en sera ainsi, et que deux âmes qui se sont fait tant
de mal seront sauvées par le sentiment de leur commune responsabilité
envers une autre qui est leur épreuve et qui peut être leur rachat.
Oui, j'ai prié pour qu'il en fût ainsi, malgré des obstacles qui
semblaient infranchissables. Le seul qui dépendît de moi est désormais
levé, puisque notre mariage est définitivement rompu. Les autres le
seront, je n'en veux pas douter, et ce jour-là je ne regretterai pas
mes larmes. J'en ai pourtant pleuré beaucoup et de bien amères. Mais
l'on donne sa vie pour sauver la vie de celui qu'on aime. Ne peut-on
donner ses larmes avec une joie pareille, pour sauver ce qui est plus
précieux que la vie qui passe si vite? Et c'est à ce salut que j'ai
voulu que ma douleur servît. Voilà pourquoi j'ai cru qu'il me fallait
écrire mes pensées et mes sentiments dans toute leur vérité. Je
remercie Dieu d'en avoir eu la force.»_
«HENRIETTE SCILLY.»
Cette lettre naïve où la pauvre enfant avait mis tout ce qu'elle pouvait
mettre de son coeur, ressemblait si peu à ce que Francis attendait,
qu'il dut s'y reprendre à deux fois pour se convaincre, lui aussi, qu'il
n'était pas le jouet d'un songe. Mais non. C'était bien l'écriture
d'Henriette, c'étaient bien ses façons de parler un peu gauches et
embarrassées quand elle avait une idée à exprimer qui lui coûtait un
effort. C'était sa façon de sentir surtout, cette délicatesse souffrante
qui la rendait si froissable aux moindres nuances. -- Elle n'avait
employé la troisième personne que pour éviter au jeune homme ce
changement d'appellation qu'il avait tant appréhendé. -- C'était sa
ferveur religieuse, exaltée par la souffrance jusqu'à cette folie de la
croix, qui, mêlée chez elle à son amour brisé, l'avait conduite à cette
conception follement romanesque, à cette idée d'un mariage entre celui
qu'elle aimait et son ancienne maîtresse. Elle avait raison, que de
larmes elle avait dû verser pour réaliser seulement l'imagination d'un
pareil projet! Quelle tendresse aussi dans cet aveu de sa passion
qu'elle laissait échapper de nouveau à l'instant même où elle renonçait
pour toujours aux bonheurs que cette passion lui avait donnés et pouvait
lui donner encore!... Pour toujours?... À la pensée que ces pages où se
révélait le charme souverain de cette âme innocente et sublime étaient
aussi des pages d'adieu, Francis fut envahi d'un accès de révolte
désespérée comme nous en avons tous connu devant la mort. Une de ces
indomptables frénésies s'empara de lui, qui précipitent un homme sur un
bateau, sur un wagon, sur un cheval. Il faut qu'il aille, qu'il dévore
l'espace et le temps, qu'il arrive auprès d'une certaine personne avant
une certaine heure. On marcherait pieds nus et sur des charbons
brûlants, dans ces moments-là, pour ne pas manquer cette occasion
d'étreindre une main, de jeter ces mots: «Ne t'en va pas, ne me laisse
pas!...» Cri stérile le plus souvent et qui n'empêche pas l'inévitable
séparation! Mais on veut l'avoir poussé. Francis regarda sa montre. Il
était près de midi. Le train qui va de Messine à Palerme et qui s'arrête
à Catane, passait dans deux heures. Il serait au _Continental_ à dix.
Les dames Scilly partaient le lendemain matin. C'était encore de quoi
livrer une dernière bataille... Qu'il les trouva longues ces deux
heures, et lentes les roues du wagon quand il eut pris place dans cet
express Sicilien! Il eût voulu le train rapide comme le passage des
oiseaux qu'il regardait voler dans le ciel par la fenêtre ouverte du
compartiment où il se rongeait. Et surtout, quand la nuit une fois
tombée, il n'eut plus même le déroulement monotone du paysage pour
distraire sa pensée, que de funestes pressentiments le tourmentèrent,
jusqu'à s'imaginer que la fatalité s'acharnant contre lui, le train
déraillerait avant qu'il fût arrivé, que la voie serait interrompue!
Cette espèce d'hallucination d'impatience devint si folle qu'il voulut
voir un présage de réussite dans le fait seul de se retrouver sans
accident sur le quai de la gare de Palerme. Enfin il était dans la même
ville qu'Henriette, il allait la voir.
* * * * *
Il y a dans ces insensés voyages entrepris de la sorte, avec l'égarement
d'une passion qui ne peut plus supporter l'absence, une minute toujours
affreuse. C'est celle qui succède immédiatement à l'arrivée, alors
qu'éperdus d'impatience, dévorés d'une ardeur qui touche au délire, nous
nous heurtons à quelqu'un de ces petits obstacles matériels qui mettent
encore une dernière et nouvelle distance entre nous et la personne vers
laquelle l'amour nous précipita de cette course affolée. Pour Francis,
l'énervement de ces derniers petits obstacles fut d'autant plus cruel
que des subalternes s'y trouvaient mêlés. Ce fut d'abord le concierge du
_Continental_, dont la surprise mal dissimulée fit comme une piqûre de
plus dans la grande plaie saignante du coeur du jeune homme. Le drame de
sa vie ne pouvait cependant avoir échappé tout entier aux serviteurs de
cet hôtel, c'est-à-dire d'une maison ouverte de toutes parts aux
curiosités et aux commentaires. Nayrac le savait d'avance et il en
souffrit. Et davantage de se retrouver devant le vieux Vincent qu'il fit
appeler aussitôt pour le prier de remettre à la comtesse un billet
hâtivement griffonné. Durant ses longues et tendres fiançailles, il
avait goûté une douceur intime à la familiarité de vieux domestique,
avec laquelle le traitait l'ancien soldat. La contrainte et l'étonnement
qu'il lut sur cette physionomie du fidèle valet de chambre renouvelèrent
son horrible sensation des choses les plus vivantes et les plus
délicates de son coeur jetées en pâture à des racontars d'office. Et
puis quel contraste entre ses habitudes d'autrefois, quand il entrait
dans le salon de Mme Scilly comme si c'eût été le sien propre, et cette
obligation aujourd'hui de s'y présenter comme un étranger! Il avait
regagné sa chambre pour attendre la réponse à son billet. Tandis que la
servante d'étage préparait son lit et que le garçon allumait le feu, il
se rappela comment, au matin de sa première arrivée, quand il venait de
Paris rejoindre sa fiancée, il avait trouvé cette chambre parée de
fleurs, si gaie, si coquette dans la lumière bleue du matin. Qu'elle
était triste à regarder maintenant à la lueur des bougies, dans le
désordre de cette rentrée improvisée! Et pourquoi Vincent tardait-il
tant à revenir? Enfin le brave homme retourna pour l'avertir que la
comtesse l'attendait. Que n'eût pas donné Francis pour savoir si
Henriette était là?... Il ne pouvait pas même poser cette question! Mais
déjà la porte de l'antichambre s'ouvrait devant lui, puis celle du
salon. Cette grande pièce vide lui serra le coeur de la même façon que
tout à l'heure sa chambre, mais plus douloureusement encore. Une seule
lampe en éclairait la nudité, affreuse à voir à cause de son luxe
criard, maintenant qu'on en avait retiré la masse des petits objets
féminins qui lui donnaient une physionomie vivante. Tout avait disparu:
les étoffes qui voilaient de leurs nuances passées l'éclat battant neuf
du meuble rouge, les portraits qui rendaient personnel le moindre coin
de table ou de console, les bibelots qui rappelaient dans ce salon de
hasard l'autre salon, celui du vrai _home_, les livres qui aidaient à
charmer la longueur des veillées, les bouquets dont le rangement
révélait seul le gracieux génie d'Henriette. Au milieu de ce qui était
pour Francis un véritable désert, la comtesse se tenait debout, mais
seule, et le visage bouleversé d'inquiétude:
-- «Ah! mon pauvre enfant,» dit-elle en s'avançant vers le jeune homme,
«vous n'avez donc pas reçu nos lettres?...»
-- «C'est parce que je les ai reçues que je suis venu,» répondit-il. «Je
veux parler à Mlle Scilly une fois encore. Je ne peux pas me séparer
d'elle ainsi, et elle ne peut pas non plus ne pas penser qu'un accusé a
pourtant le droit de se défendre... Je vous en supplie, faites qu'elle
m'écoute, quand ce ne serait que cinq minutes, ici, devant vous...
Ensuite, je vous en donne ma parole, quoi qu'elle ait décidé, je
n'essayerai plus de la fléchir, mais par pitié, cette fois encore, cette
dernière fois...»
-- «Hélas!» répondit la mère en secouant la tête, «je viens d'essayer,
moi, tout à l'heure, quand j'ai reçu votre petit mot... Vous ne savez
pas contre quelle implacable résolution je me suis de nouveau brisée.
Elle m'a déclaré qu'elle ne sortirait plus de sa chambre que pour aller
au bateau. Je ne peux pourtant pas, moi non plus, la contraindre à vous
parler, et vous êtes trop honnête homme pour vouloir l'aborder en public
et malgré elle... Écoutez, Francis,» continua-t-elle, «si j'ai vraiment
été bonne pour vous comme vous me le disiez encore dans votre dernière
lettre, si vous avez pour moi les sentiments de reconnaissance dont vous
m'assuriez, c'est moi qui vous en supplie, laissez-nous partir sans
tenter un effort pour la revoir, qui n'aboutirait qu'au plus inutile des
scandales. Et j'ajoute au plus dangereux... Elle a été si souffrante!
Elle est encore si nerveuse! -- Ah! Ne me la tuez pas, et pour rien, car
je vous le jure, et j'ai le droit de vous demander de me croire, elle
mourrait avant d'être revenue sur une volonté que le temps seul a
quelque chance d'amollir...»
-- «Mais, du moins,» reprit le jeune homme, «m'autorisez-vous à lui
écrire?... Puis-je obtenir que vous lui remettiez une lettre avant
qu'elle s'en aille?...»
-- «J'y ai pensé, croyez-le,» dit la mère, «et je lui ai demandé ce
qu'elle ferait si elle recevait une lettre de vous. -- «Je la brûlerais
sans la lire,» a-t-elle répondu...»
-- «Mon Dieu,» gémit-il en se laissant tomber sur une des chaises de ce
salon où il avait été si heureux, «que devenir alors? Depuis ces douze
jours j'ai cruellement souffert, mais je vivais d'espérance. Je
n'acceptais pas cette idée que tout serait rompu entre nous, sans un
mot, rien qu'un mot, un seul...»
-- «Il faut espérer encore,» dit la mère, «espérer et avoir confiance en
moi...»
XIII
L'AUTRE RIVAGE DE LA TERRE PROMISE