_Regina Margherita_, un des paquebots de la Compagnie Sicilienne qui
fait le service entre Naples et Palerme puis Tunis, avait pris la mer,
-- une mer toute grise, à peine frissonnante, froide et comme morte, --
emportant à son bord la comtesse Scilly et sa fille. Il y avait cinq
semaines que Francis avait regardé, debout sur le môle, ce bateau
passer, puis s'éloigner de ce mouvement uniforme et lent, comme les
jours, comme les heures, et aussi cruellement irrévocable. Dieu! Voir ce
que l'on aime s'en aller ainsi, et sans lui avoir répété combien on
l'aime, sans un serrement de main, sans une parole! Car Henriette avait
tenu sa résolution, et c'était à cette silhouette d'un navire en marche,
de plus en plus diminuée jusqu'à n'être qu'un point mouvant entre le
vaste abîme des flots et l'immense abîme du ciel, c'était à ce flocon de
fumée éparpillé dans le muet espace que le jeune homme avait dû dire un
adieu désespéré qui était un adieu aussi à ses fiançailles bénies, à ce
qu'il appelait sa Terre Promise, à ce paradis une fois aperçu!... Et,
après ces cinq semaines, il se retrouvait accoudé à ce même parapet de
la même jetée, regardant un même paquebot sortir du même port, de ce
même mouvement uniforme et monotone... C'était le soir, le soir d'un
jour splendide de février, qui commençait d'assombrir tout le lumineux
paysage, et dans cette fin d'après-midi la rumeur des lames brisées
contre la pierre du môle se faisait plus retentissante et plus morne,
tandis que sur l'eau violette, d'un violet intense presque noir, le
bateau s'en allait, comme l'autre, éparpillant sa fumée dans le même
taciturne espace. Mais à l'horizon l'or et la pourpre du soleil couchant
déployaient la magnificence d'une féerie, -- et quoique le regard dont
le jeune homme accompagnait le paquebot révélât une émotion bien
profonde, il y avait aussi dans le fond de ses prunelles comme un reflet
de cette lointaine lumière de l'horizon, un mirage d'espérance dans une
infinie mélancolie, -- un peu de douceur dans ce frisson de la nuit où
il allait être plongé avec la nature entière quand le jour serait tout à
fait tombé et cette silhouette du bateau en marche tout à fait
disparue...
* * * * *
Francis le regardait s'en aller, ce bateau, s'en aller toujours, comme
il avait regardé l'autre, et il écoutait se plaindre les lames dont le
sanglot s'accordait si bien au sanglot qui s'exhalait de ses pensées à
lui devant ce nouveau départ, plus tragique encore que l'autre. Car, à
bord de ce svelte vapeur qui détachait ainsi son fin gréement par le
soir de ce glorieux jour de l'hiver achevé, il y avait sa fille, sa
jolie et chère Adèle qu'il avait vue se tenir longtemps sur le pont,
vêtue de noir, entre trois femmes dont deux étaient les fidèles
servantes de Mme Raffraye. Mais la troisième n'était pas Mme Raffraye,
et il avait vu aussi, avant le départ, les hommes qui chargeaient le
bateau hisser sur ce pont, et descendre dans la cale un colis de forme
sinistre que ne remarquait pas la petite fille retenue à cette minute
dans une autre partie du bâtiment... C'était le cercueil de cette pauvre
femme dont il avait été l'amant si malheureux, si coupable, par laquelle
il avait tant souffert et qu'il avait tant fait souffrir, de cette femme
qu'il avait condamnée avec une cruauté si implacable pendant des années
et qu'il avait retrouvée juste à temps pour l'entendre crier, du bord de
la tombe, vers un peu de justice... Hélas! Que pouvait-il parvenir de
cette justice maintenant à la morte, pour toujours immobile, silencieuse
et sourde entre les planches de ce cercueil? Les lames enveloppaient le
bateau qui l'emportait maintenant, de la même plainte douce et profonde
que Francis écoutait gémir sous ses pieds. Mais cette plainte n'arrivait
pas à la voyageuse qui retournait dormir son sommeil éternel dans le
cimetière du pays natal, -- pas plus que ne lui arriverait la voix de sa
fille quand sa fille l'appellerait, -- pas plus que le soupir de celui
qui avait été son bourreau, et qui, le front dans sa main, le coeur
plein de remords, lui demandait à travers l'espace ce pardon qu'il lui
avait tant refusé quand il la croyait perfide. Ah! Pourquoi l'avait-il
retrouvée si tard? Il avait, lui, à cette suprême rencontre, perdu son
bonheur, et elle, qu'avait-il pu lui donner sinon un empoisonnement de
ses derniers jours en lui renouvelant dans leur terrible scène tout le
martyre d'autrefois? Certes, elle était morte vengée, puisqu'elle avait
pu savoir que le mariage de son ancien amant était rompu d'une rupture
irréparable. Mais était-ce de quoi effacer ces neuf ans passés à se
dévorer le coeur dans la solitude de sa retraite? Était-ce de quoi
compenser tant de douleurs, ces douleurs qui avaient peu à peu consumé
sa vie au point de faire d'elle ce frémissant fantôme que Francis avait
tenu entre ses bras, dont il croyait sentir encore le contact, en ce
moment même où il lui disait de par delà des flots, toujours et toujours
plus nombreux, cet impuissant adieu d'un inutile repentir?...
* * * * *
Le bateau s'était éloigné encore; mais, au lieu de tourner comme avait
fait l'autre, une fois arrivé en pleine mer, pour se diriger du côté de
Trapani et de l'Afrique, il allait tout droit vers l'Italie et vers
Naples, de plus en plus enveloppé par la pourpre du soleil couchant qui
emplissait maintenant la moitié de l'immense horizon. Le contraste entre
cette splendeur immortelle et la funèbre image de ce cercueil de femme
emporté ainsi sur les lames sombres ne noyait pas le coeur du jeune
homme de la tristesse qu'il avait éprouvée cinq semaines auparavant...
Non pas qu'il eût cessé de sentir la double et saignante blessure de ses
fiançailles brisées et de son remords, mais une évolution s'était faite
en lui qui lui permettait de se redresser en ce moment et de regarder en
face cet horizon comme il regardait sa destinée. Cinq semaines plus tôt,
quand il se tenait debout à cette même place, devant le paquebot qui lui
enlevait Henriette, les plus violentes révoltes de l'amour mutilé
grondaient en lui. Il méditait d'agir, de poursuivre sa fiancée, de lui
écrire. Il espérait, malgré l'évidence. Aujourd'hui il avait compris, il
avait accepté comme une expiation de sa terrible injustice cet abandon
de l'être si vrai, si tendre, si jeune, dont la lettre dernière était
devenue son unique lecture depuis cette heure de séparation, -- et il
avait senti peu à peu une contagion de sacrifice émaner pour lui de ces
pages sur lesquelles les purs yeux bleus de la jeune fille avaient tant
pleuré... Il se souvenait. Après avoir vu la _Regina Margherita_
disparaître derrière la pointe rouge du mont Pellegrino, il était rentré
au _Continental_ où il avait donné l'ordre que tout fût prêt pour son
départ à lui-même, décidé qu'il était à ne pas rester une journée de
plus dans ce cadre de sa joie détruite. Il avait fait porter ses bagages
dans un autre hôtel. Puis il avait voulu, avant de quitter Palerme,
revoir du moins sa fille une dernière fois. Il était allé à la recherche
de cette villa Cyané dont on lui avait donné le nom à la poste. Il avait
eu tôt fait de la découvrir, cachée parmi les arbres dans le fond du
Jardin Anglais, et il avait guetté dans une des allées de ce jardin, une
heure, deux heures, trois heures, jusqu'à ce qu'il eût aperçu l'enfant.
Elle sortait de la maison, tenant de la main droite sa grande poupée et
donnant la gauche à sa bonne. Il s'était dissimulé dans une petite allée
transversale, d'où il avait pu, à travers un rideau de minces et
murmurants bambous, suivre le commencement de leur promenade. À la
démarche absorbée de l'enfant qui n'avait pas sa vivacité de mouvements
habituelle, au souci empreint sur le visage de la vieille Annette, il
s'était dit: «La mère est-elle plus mal?...» À cette question il avait
senti son coeur se serrer et cette même angoisse éprouvée durant la
fatale soirée de l'arbre de Noël s'emparer de lui. L'idée que sa
charmante et fragile Adèle allait peut-être perdre ici, à tant de lieues
de son pays, la seule protection dont fût entourée son enfance, lui
avait fait trop de mal, et il lui avait été impossible de partir le soir
comme il l'avait résolu. Il était rentré dans son nouvel hôtel, et il
avait relu la lettre de rupture de sa fiancée. Il lui avait semblé
entendre la voix de celle dont il avait perdu l'estime, revoir de
nouveau ses yeux, et il avait pris la résolution de rester, pour être là
en cas de malheur, comme elle lui eût certainement ordonné de le faire.
Et il était resté, et les journées avaient succédé aux journées, plus
étranges encore que celles de Catane. Il n'était plus soutenu comme
alors par l'attente d'un rappel auprès de cette fiancée perdue. Les
lettres qu'il continuait de recevoir de Mme Scilly achevaient de
l'éclairer sur la profondeur de la résolution d'Henriette. Il comprenait
qu'il se trouvait en présence d'un véritable voeu, c'est-à-dire de ce
qu'il y a de plus invincible, de plus inébranlable dans une âme
religieuse, et s'il ne se résignait pas à cette certitude d'une absolue
séparation, il commençait d'interpréter cette épreuve dans le sens de
cette lettre singulière dont il savait par coeur les moindres phrases.
Lui aussi, quoiqu'il ne se haussât point jusqu'à la clarté purifiante du
dogme chrétien, il commençait de mêler un sentiment d'une mystérieuse
indication providentielle à ce frisson de fatalité qui l'avait saisi dès
la minute où il avait aperçu le nom de Pauline Raffraye sur la liste des
étrangers dans le vestibule de l'hôtel, au sortir de cette promenade
traversée d'un trop funeste pressentiment. L'idée si fortement exprimée
dans la lettre d'Henriette qu'il se devait d'abord et par-dessus tout à
la pauvre petite fille, envahissait peu à peu sa conscience. L'étroite
allée du Jardin Anglais, parmi les bambous, les mimosas et les rosiers,
d'où il pouvait surveiller la porte de la villa Cyané sans être vu,
était devenue maintenant le terme de toutes ses promenades. Il y allait
dès le matin et il attendait, le coeur battant, que cette porte, -- une
grille de fer revêtue à l'intérieur de volets mobiles en bois peint, --
tournât sur ses gonds et que son Adèle parût. C'était chaque fois une
nouvelle émotion à se demander: «Sa mère sera-t-elle avec elle?...» Il
en avait peur. Car de revoir Pauline maintenant lui serait si dur!... Il
le désirait. Car ce serait le signe qu'il y avait un moment de répit
dans la terrible maladie, et puis son imagination, exaltée dans la
solitude, constamment nourrie de la lettre d'Henriette, enveloppée par
une atmosphère obsédante de remords et de mysticité, allait jusqu'à
concevoir les songes les plus follement, les plus surhumainement
romanesques. Oui, malgré les paroles échangées dans leur dernière
entrevue, malgré tant d'inexprimables rancunes et d'inguérissables
blessures, il concevait la possibilité que son ancienne maîtresse lui
pardonnât, qu'elle consentît à l'épouser avant de mourir, pour lui
laisser légalement leur fille, et il pourrait aller auprès d'Henriette
avec l'enfant, purifié par cette acceptation de l'épreuve, libre enfin
de s'abandonner aux tendresses qu'il sentait toujours vivantes en lui.
Ah!... Rêves de démence, alors qu'il ne lui était même pas permis de se
montrer sur le passage de son enfant, de peur que Pauline ne sût cette
rencontre et ne lui interdit jusqu'à cette pauvre caresse du regard,
cette joie dernière, cette pâture chétive et passionnée de sa
paternité...
* * * * *
Le bateau s'éloignait toujours... La plaintive mer s'assombrissait
davantage, et Francis revivait en pensée les deux toutes dernières
semaines. Il se revoyait rencontrant un jour devant la porte de la villa
Cyané le professeur Teresi, appelé en consultation par son collègue, le
médecin ordinaire de Pauline. Quel effort il lui avait fallu pour
aborder cet homme qui s'était trouvé mêlé d'une manière si étroite aux
dernières scènes du drame de ses fiançailles rompues! Il avait triomphé
pourtant de cette répugnance, et ç'avait été pour apprendre que le
dénouement fatal approchait et que Mme Raffraye n'avait plus que
quelques jours, quelques heures peut-être à vivre. Allait-elle mourir
ainsi sans lui avoir pardonné? Que deviendraient ses rapports avec son
enfant, avec cette fille que Pauline savait du moins être à lui? S'il
pouvait lui parler une fois encore, la supplier, lui jurer qu'il
donnerait toute sa vie à l'orpheline?... Mais comment être admis auprès
d'une mourante quand il n'était même pas reçu à faire les visites de la
plus banale politesse dans cette villa autour de laquelle il tournait
maintenant, au risque d'être aperçu, des heures entières?... Il avait
hasardé alors la seule tentative qui lui fût permise. À un moment, ayant
vu sortir la vieille Annette, celle des deux femmes de chambre qui
accompagnait Adèle lorsque la petite fille l'avait surpris au chevet du
lit de Mme Raffraye, il l'avait abordée pour lui demander des nouvelles
de la malade. La brave créature lui avait répondu avec des larmes, si
bouleversée par l'agonie de sa maîtresse qu'elle ne lui avait même pas,
de son côté, fait de questions sur Mme et Mlle Scilly... Quelle angoisse
il avait éprouvée ensuite à se dire: «Pauline saura que j'ai causé avec
cette domestique, et elle lui défendra de se laisser aborder
désormais!...» Mais non. Il avait rencontré Annette de nouveau avec
Adèle, il leur avait parlé à toutes deux cette fois et l'enfant l'avait
reconnu et la vieille femme de chambre avait répondu à ses demandes. De
quelle émotion il avait été remué en touchant, par un geste de
complaisance qui était pour lui un geste d'amour, les cheveux bouclés et
soyeux de l'enfant! Il avait voulu reconnaître une promesse de pardon
dans le fait que la défense qu'il appréhendait n'eût pas eu lieu. Et
c'était vrai qu'un changement s'était accompli à son égard dans le coeur
de cette femme à la veille d'aller elle-même demander le pardon d'un
autre Juge. Il en eut presque tout de suite une preuve, qui devait fixer
dorénavant la direction de sa vie et lui donner ce renouveau d'une
espérance qui faisait qu'accoudé sur le parapet du môle et regardant le
bateau disparaître, il n'avait pas le coeur tout à fait brisé.
* * * * *
Il n'était plus, ce bateau, qu'un point dans l'espace. Mais en esprit
Francis y était présent. Il voyait sa fille étendue sur la couchette de
la grande cabine qu'il avait eu le droit de choisir pour elle. Pour la
première fois, il lui avait rendu un de ces humbles services qu'il n'eût
même pas osé concevoir comme possibles par ce matin d'il y a cinq
semaines où il avait tant senti sa solitude... Et cela s'était fait bien
simplement, bien tristement aussi! Quelques jours après avoir causé avec
la vieille Annette et à la petite fille, il avait su l'arrivée à Palerme
de cette tante d'Adèle qui habitait Besançon. Il s'était demandé avec
une angoisse où se résumaient toutes les autres: «Qui est-elle?» Il
l'avait vue passer dans le Jardin Anglais avec l'enfant, et il n'avait
pu, tant son trouble était profond, juger de son caractère par sa
physionomie. Mme de Raynal, -- tel était le nom de cette soeur aînée de
Mme Raffraye, -- n'avait ni la sveltesse délicate, ni la beauté fine de
la maîtresse torturée par Francis, mais un de ces visages unis,
paisibles, presque vulgaires, qui dénoncent les lentes et longues
habitudes d'une existence sans tempêtes. Derrière leurs rides honnêtes
les pires étroitesses d'esprit peuvent se cacher, comme les plus rares
magnificences du coeur, comme aussi une bonhomie innocente et simple.
Heureusement pour l'avenir de la pauvre petite Adèle et heureusement
aussi pour le jeune homme, ce dernier cas était celui de cette femme
auprès de laquelle il avait osé essayer une suprême tentative aussitôt
qu'il avait su la catastrophe, -- la mort de Pauline arrivée enfin,
après cette agonie affreuse de quinze interminables jours. Il était
allé, durant cette dernière période, ne voyant plus sortir la petite
fille, sonner plusieurs fois à la porte de la villa Cyané pour demander
des nouvelles. Ces visites, qu'autorisait aux yeux des domestiques le
service autrefois rendu à la malade dans son évanouissement, rendaient
légitime la démarche qu'il fit au lendemain du tragique événement. Il
eût tant voulu à cette seconde, et maintenant que Pauline était morte,
se précipiter vers sa maison, s'agenouiller au pied du lit où elle
reposait, lui demander le pardon auquel tant de souffrances ainsi
acceptées lui donnaient droit et emmener son enfant, la voler, la
reprendre plutôt, -- au lieu qu'il avait dû se contenter d'écrire à la
soeur de la morte un billet de banale politesse, où il se mettait, en
qualité de compatriote, à sa disposition pour l'assister dans les
préparatifs compliqués où elle allait se trouver engagée dans ce coin
perdu d'Italie. Que devint-il lorsque la réponse lui arriva qui
commençait par ces mots: «Je savais, monsieur, par ma chère morte, que
vous étiez le frère de cette pauvre Julie Archambault que j'ai trop peu
connue...» Quelles larmes il avait versées en lisant cette phrase si
simple, mais qui lui apportait le pardon de celle qui n'était plus! Car
le billet, comme il était naturel, se terminait par une prière de venir
à la villa Cyané. Il allait pouvoir se rapprocher de sa fille ici
d'abord, et plus tard encore, -- et Pauline mourante l'avait permis...
* * * * *
C'était cette espérance de ne jamais plus perdre de vue tout à fait
l'orpheline qui le soutenait par ce soir d'une nouvelle séparation. Dans
le désarroi de ce départ et de ce deuil confondus, il avait pu être
assez utile à la soeur de Pauline pour acquérir un droit à sa
reconnaissance. C'était Mme de Raynal elle-même qui avait manifesté le
désir qu'il s'arrêtât quelque jour à Besançon afin que leurs relations
n'en restassent pas là, elle-même qui lui avait demandé de surveiller
l'expédition des bagages que, dans sa fuite précipitée, elle laissait
derrière elle. Il lui avait été permis au dernier moment de mettre sur
la joue pâlie de sa fille un baiser dont l'émotion ne l'avait pas trahi,
et il apercevait au problème douloureux dont il était le criminel
martyr, cette solution suprême: l'unique objet de sa vie maintenant
allait être de se rapprocher de plus en plus de la famille à qui se
trouvait confiée Adèle. Il saurait s'en faire accepter lentement,
discrètement, comme il convenait pour qu'aucun soupçon ne retombât
jamais sur la mémoire de la morte. Il arriverait à déplacer son centre
d'existence, puisqu'il était libre. Il s'installerait dans le voisinage
de sa fille sous le couvert de quelque achat de campagne. Elle
grandirait et il serait, lui, dans l'ombre, toujours prêt à la protéger
d'une de ces protections cachées qui ne demandent rien que la joie
d'être utiles... Ce ne serait pas le bonheur d'une famille avouée, -- ce
bonheur qu'il avait rêvé près d'Henriette. Ce ne serait pas le noble
orgueil de la paternité ni ses délices permises. C'était encore plus
qu'il n'avait mérité... Et voici qu'en regardant le navire qui
s'enfonçait plus loin, toujours plus loin, il lui sembla qu'à la ligne
extrême de l'horizon coloré des derniers feux du soleil couchant, un
rivage de lumière apparaissait, -- comme une falaise d'or et de pourpre
vers laquelle marchait ce bateau, et c'était le symbole du nouveau
rivage, de cette autre Terre Promise vers laquelle il allait marcher
lui-même. L'héroïque sacrifice de la pure Henriette n'avait pas été
perdu. L'homme de désir et d'émotion égoïste, celui qui ne vivait que
pour sentir, fût-ce au prix de la misère des autres, achevait de mourir
en lui, et, pressant sur ses lèvres la lettre reçue à Catane, qui lui
avait été un talisman de rédemption, il murmura un merci du fond du
coeur, avec piété, à cette créature de noblesse qui lui avait montré la
voie. Il y avait dans ce baiser une espérance qu'elle consentirait
peut-être un jour à l'aider de sa présence. Il y avait la certitude que
si elle restait séparée de lui par son voeu, elle lui rendrait du moins
l'estime dont il se sentait digne, aujourd'hui qu'il était devenu
l'homme de responsabilité et de conscience, qui ne vivrait plus que pour
réparer les douleurs qu'il avait causées.
_Beaulieu, près Tours, Septembre 1891. -- Rome, Avril 1892._
TABLE
PRÉFACE i
I. En plein Rêve 1
II. Une ancienne Maîtresse 33
III. Troubles croissants 81
IV. La petite Adèle 115
V. Dans la nuit 146
VI. Autour d'un arbre de Noël 181
VII. Pauline Raffraye 209
VIII. Les Divinations d'une jeune fille 251
IX. Les Divinations d'une jeune fille (_Suite_) 286
X. Une Conscience pure 316
XI. La Voie douloureuse 344
XII. Parmi les ruines 373
XIII. L'autre rivage de la Terre Promise 400
_Achevé d'imprimer_
le douze octobre mil huit cent quatre-vingt-douze
PAR
ALPHONSE LEMERRE
25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25
_À PARIS_