d'Henriette, il fit comme point fixe devant sa pensée, et toutes ses
idées se mirent à graviter autour de cette vague et flottante formule où
se résumait une aspiration au sacrifice encore vague et flottante aussi,
mais dont le développement s'accomplit en elle avec la rapide et
irrésistible logique de tels sentiments. Dès l'abord et toute remuée
encore du discours que lui avait tenu sa mère, la jeune fille traduisit
ce mot par cet autre: se résigner. Oui, se résigner, souffrir ce qu'elle
souffrait courageusement, et offrir cette souffrance à Dieu comme
payement de la dette contractée par Francis! Durant les toutes premières
heures qui suivirent sa conversation avec Mme Scilly, elle s'appliqua à
n'écarter aucune des images qui lui faisaient le plus saigner le coeur,
et chaque fois que le va-et-vient de son esprit lui rappelait un des
épisodes de ces derniers jours plus particulièrement douloureux, elle
s'efforçait de se le représenter avec détails au lieu de l'éviter. Elle
s'enfonçait, elle se retournait cette pointe dans l'âme, et elle
pensait: «Dieu me voit. Il sait comme j'ai mal. Il voit comme j'accepte,
comme je bénis ce mal pour que j'efface ce que doit ce malheureux!...»
Mentalement, elle faisait alors une prière, et c'étaient les minutes où
elle souriait à la comtesse, de ce sourire de martyre dont cette tendre
mère s'épouvanta aussitôt. Elle obtint de la sorte une espèce de détente
nerveuse, et elle put dormir, pendant la nuit, de ce sommeil réparateur
qui lui était refusé depuis qu'elle avait entendu la terrible confession
de son fiancé. Lorsqu'elle se réveilla pour retrouver dans un sursaut de
souffrance le sentiment exact de sa situation, elle se redit le même mot
qu'elle s'était murmuré à elle-même la veille en s'endormant: «Expier!
Je dois expier pour lui!...» Mais soit que son cerveau reposé fût plus
capable d'aller jusqu'au terme de ses idées, soit que la nécessité de
donner bientôt à sa mère une réponse positive lui apparût plus
clairement, elle ne se contenta point d'interpréter d'une manière aussi
confuse cette formule de son sacrifice... Expier? Elle voulait expier?
Suffisait-il pour cela de souffrir? En se contraignant, comme elle avait
fait la veille, de penser aux épisodes qui avaient déterminé la crise
actuelle, son imagination se figura avec plus de netteté les personnes
qui s'y trouvaient associées, cette Mme Raffraye que Francis avait aimée
et cette enfant qui était la leur. Elle vit cette femme avec la maigreur
consumée de son visage, sa pâleur, la ligne émaciée de sa silhouette.
Cette ancienne complice de son fiancé allait peut-être mourir, dans
quelle solitude et dans quel désespoir! Qui l'avait cependant réduite à
cette extrémité de misère, sinon Francis, en la suppliciant comme il
l'avait avoué lui-même, en l'abandonnant ensuite et refusant de croire
qu'il était le père de la petite fille? Et cette dernière, cette fragile
et sensible créature, qui s'occuperait d'elle une fois orpheline? À qui
cependant incomberaient les responsabilités de son sort au cas où elle
deviendrait entièrement malheureuse, sinon à Francis encore? N'était-il
pas son père? Ne lui avait-il pas donné la vie dans des conditions qui
l'engageaient vis-à-vis d'elle d'une manière d'autant plus étroite que
la pauvre enfant était exposée à plus de dangers? En regard de ces
images de mélancolie, Henriette évoqua malgré elle une autre image,
celle que serait son intérieur si elle pardonnait à son fiancé. Elle se
vit mariée, auprès de lui. Elle sentit qu'elle ne goûterait certes plus
l'idéal bonheur qu'elle s'était promis autrefois, mais ce serait du
bonheur tout de même, puisqu'elle l'aurait à elle, et la présence de
celui qu'on aime, si douloureuse soit-elle, emporte par elle seule une
joie plus forte que les pires soucis. Expier? Que parlait-elle d'une
expiation possible du moment que ni elle, ni son fiancé ne réparaient
rien du mal que le jeune homme avait causé? -- Le réparer? Comment? --
Il n'existait au monde qu'un moyen, et Henriette n'eut qu'à l'entrevoir,
ce moyen, pour que son coeur se rejetât tout entier en arrière et que sa
volonté chancelât devant l'énormité du plus grand effort qui puisse être
imposé à une âme de femme amoureuse.
-- «Non,» gémissait-elle, «je ne peux pas. Vous ne me demandez pas cela,
mon Dieu!... Vous n'auriez pas permis que je l'aimasse comme je l'aime,
pour vouloir que je le donne à une autre!...»
Ce qu'elle repoussait, en effet, avec ce mouvement d'horreur, c'était
cette vision soudain aperçue: Francis effaçant lui-même tout ce qu'il
pouvait effacer des funestes conséquences de ses anciennes fautes, de
son adultère et de son abandon, -- Francis, son Francis, occupant auprès
de la petite Adèle l'unique place qui l'autoriserait à dire à cette
enfant: «Ma fille,» et à s'inquiéter d'elle vraiment comme un père, --
Francis dévouant sa vie à panser les blessures qu'il avait infligées à
Pauline Raffraye, avec le titre qu'il avait le droit de prendre
maintenant qu'elle était libre. Cette vision d'un mariage entre cette
femme qu'elle haïssait malgré elle, de toute la jalousie rétrospective
d'un amour passionné, et cet homme qu'elle continuait de chérir malgré
le mépris, était si intolérable qu'Henriette faillit retomber dans ce
désespoir furieux contre lequel sa foi seule avait prévalu. La visite du
médecin, qui la trouva cependant assez reposée pour lui permettre de se
lever, vint interrompre cette méditation que la jeune fille devait
reprendre, attirée précisément par l'excès de souffrance qu'une pareille
image enveloppait. Le premier signe auquel se reconnaît la grande
exaltation mystique est celui-là: cet appétit de se meurtrir, cette
frénésie de mutiler en soi la nature, que le solitaire du moyen-âge
exprimait dans cette parole de sanglante extase: «Tout est dans la
croix, et tout consiste à mourir.» Quoique Henriette ne fût qu'une
simple jeune fille et qu'elle traversât un drame moral que beaucoup
d'autres ont traversé sans y sombrer, elle se trouvait dans une
disposition pareille à celle qui a inspiré ce cri sublime à un moine
affamé d'agonie. -- «Comme je suis lâche et faible!» se dit-elle tout à
coup. «La question n'est pas de savoir si je serai ou non plus
malheureuse encore que je ne le suis. J'ai été choisie pour être
l'instrument du salut de Francis. Je le serai...» C'est dans cette
hypothèse d'une prédestination providentielle que cette âme exaltée
avait déjà transformé le conseil de simple et pieuse résignation donné
par sa mère, et elle eut le courage de revenir en pensée à cet étrange,
à ce douloureux projet contre lequel s'était une première fois insurgé
tout son coeur. «Si je n'étais pas là, cependant,» songeait-elle, «si
Francis avait rencontré Mme Raffraye et la petite fille, il y a deux ans
par exemple, n'emploierait-il pas lui-même tous ses efforts pour avoir
le droit de s'occuper d'elle? Ne serait-ce pas son devoir? Entre ce
devoir et lui, qu'y a-t-il maintenant? Une promesse envers moi qu'il
n'aurait jamais faite, que je n'aurais jamais acceptée si j'avais su ce
que je sais aujourd'hui...» L'amour, qui ne se rend pas à des
raisonnements, élevait alors sa voix. Elle se disait: «Si je me sacrifie
pourtant, et si ce sacrifice est inutile? Si je me décide à rompre nos
fiançailles irréparablement, afin qu'il puisse se donner tout entier à
cette femme et à cette petite fille retrouvées par un miracle, et si
cette femme le repousse, comme elle l'a déjà repoussé?...» Cette idée la
remplit, malgré elle, d'une sorte de joie qui se transforma aussitôt en
remords. C'est le second symptôme de la fièvre mystique, que ce scrupule
épouvanté devant l'espoir. La moindre perspective de douceur nous
apparaît comme une criminelle concession, quand notre âme veut, suivant
cette autre parole de la plus enthousiaste des saintes, «souffrir ou
mourir.» Henriette eût été soumise à la plus coupable des tentations,
qu'elle n'aurait pas lutté contre cette tentation avec plus d'ardeur
qu'elle n'en mit à combattre cet élan si naturel de son coeur, qui
l'avait fait s'attarder un instant avec complaisance à l'idée d'un
obstacle infranchissable dressé indépendamment d'elle entre Francis et
Pauline Raffraye. «Non,» conclut-elle en employant, mais dans un sens
bien différent, les termes mêmes qu'avait employés sa mère, «la main de
Dieu est dans tout cela, et il n'est pas possible que le sacrifice qu'il
m'aura si visiblement inspiré soit perdu... C'est à lui que je dois
demander de me soutenir et d'achever l'oeuvre d'expiation qu'il m'a
tracée d'une manière trop nette pour que je recule... Que j'aie
seulement la force de sortir afin d'aller me confesser et communier, et
nous serons tous sauvés!...»
C'était encore une des expressions de Mme Scilly, mais prise aussi dans
une bien autre signification. Ce désir de s'approcher de la sainte table
et la certitude d'y recevoir un secours surnaturel furent tellement
intenses, que le matin du troisième jour le docteur Teresi trouva sa
malade debout, habillée de manière à pouvoir sortir, et, quand elle lui
demanda la permission d'aller à l'église, il la lui accorda à la plus
grande surprise de la comtesse:
-- «Elle reviendra guérie,» répondit-il aux objections de cette dernière
lorsqu'ils furent seuls. «Elle s'est suggéré d'être malade. Elle va se
suggérer d'être bien portante. Il ne faut jamais contrarier le système
nerveux quand il se décide à se soigner lui-même...»
* * * * *
Pour le physiologiste, le drame moral où avaient failli sombrer la
raison et la foi d'Henriette n'était que cela: un accident de névrose en
train de passer ainsi qu'il était venu, par un phénomène d'hypnotisme
subjectif, comme il eût dit certainement si la mère avait été capable de
comprendre les singularités de la terminologie scientifique moderne. La
faiblesse de telles hypothèses est qu'elles n'expliquent rien de ce qui
constitue le fond même de la vie de l'âme. Comment certaines idées
possèdent-elles une vertu d'ennoblissement et de consolation? Pourquoi
nous tournons-nous vers elles à de certains moments, et non à d'autres?
Quel est le principe de cet héroïsme intérieur qui fait les martyrs? Que
se passe-t-il dans la prière et qu'est-ce que cette grâce, que ce don de
la paix profonde qui nous rend heureux dans le brisement des instincts
fondamentaux de l'être humain? La science, de quelque nom qu'elle
s'appelle, qui réduit l'existence morale à un mécanisme, en est encore à
répondre à ces questions. Elle détermine des suites d'idées. Elle
précise des conditions physiques. Puis elle se trouve obligée, en toute
sincérité, de dire qu'elle ignore, devant des phénomènes qui ne tiennent
cependant ni de la folie ni de la maladie, puisqu'ils s'accompagnent de
l'équilibre entier de la raison, de l'absolue lucidité intellectuelle et
quelquefois du complet rétablissement physique, comme ceux que produit
dans les âmes croyantes la pratique de certains sacrements. Quand
Henriette se trouva dans le coin de la chapelle du Dôme, où elle avait
voulu communier, agenouillée, le front dans ses mains, avec cette
impression d'une conscience lavée par l'absolution de ses moindres
péchés, avec cette autre, plus forte, souveraine, de s'être nourrie de
la chair et du sang de son Dieu, il se fit en elle comme un
ruissellement de lumière. Le flot d'une infinie tendresse l'envahit, et
dans cet état d'indicible ferveur, avec ce sentiment d'une présence en
elle, étrangère à elle et unie à elle, qui la prenait toujours après la
communion, elle fut comme ravie dans la joie d'une de ces demi-visions
qui tiennent le milieu entre la pensée habituelle et l'extase! Ce fut
dans le champ de son optique intérieure une apparition presque aussitôt
évanouie, mais qui devait suffire à donner à cette âme la force de ne
plus trembler... Elle vit la face ensanglantée du Sauveur, l'épaule
sacrée qui pliait sous la croix et la marche vers le funeste calvaire.
«Le Seigneur se retourna et regarda Pierre,» dit une des phrases les
plus touchantes du saint livre, et il lui sembla qu'elle aussi, les yeux
du divin maître se tournaient vers elle et qu'elle y lisait la
_certitude_. Bien qu'ils ne fussent accompagnés d'aucune parole, ces
regards parlaient distinctement. Ils lui disaient que le rachat de l'âme
de son bien-aimé lui était accordé. Ils lui promettaient que ses larmes,
que son amour, que son dévouement ne seraient pas prodigués en vain...
La vision s'effaça. Mais la résolution de la jeune fille était prise, et
prise avec une joie si profonde qu'elle trompa, pour une fois, la
perspicacité de sa mère. Quand Henriette rentra de l'église, un tel
rayonnement émanait d'elle que la comtesse l'embrassa en lui disant:
-- «Que je suis heureuse, je vois que tu as pardonné!...»
-- «Oui, maman, c'est vrai, j'ai pardonné.»
-- «Alors,» insista la mère, «je peux écrire à qui tu sais qu'il
revienne?»
-- «Vous m'avez laissée la maîtresse de ma décision,» dit la jeune fille
sans répondre directement, «elle est prise en effet, et pour toujours.
Mais ce n'est pas celle que vous venez de comprendre... J'ai pardonné à
M. Nayrac, mais je ne serai jamais sa femme...»
-- «C'est impossible que tu me parles de la sorte,» s'écria la mère, «tu
l'aimes, je l'ai trop constaté. Il t'aime. Je l'ai constaté aussi. Il
n'y a entre vous qu'une faute de son passé qui ne peut cependant pas
détruire tout votre avenir...»
-- «Je vous répète que je ne serai jamais sa femme,» dit Henriette,
«aussi vrai que je ne garde rien sur le coeur contre lui. Vous voyez. Je
vous parle sans exaltation, sans fièvre, sans révolte, sans rancune...
Mais c'est une volonté irrévocable...»
La mère demeura une minute silencieuse. Elle comprenait bien qu'elle
avait devant elle une de ces énergies avec lesquelles on ne discute pas.
Elle en était étonnée à la fois et terrassée, comme il arrive quand on
se heurte à des partis pris dont on sent la profondeur sans en
comprendre le principe. Elle eut peur, si elle questionnait davantage sa
fille, de l'entendre prononcer d'autres paroles, et elle dit:
-- «Je t'ai laissée libre en effet, mais si je te demande d'attendre
encore huit jours pour annoncer cette rupture à Francis?...»
-- «Autant de jours que vous voudrez, maman,» répondit Henriette;
«j'aurai seulement plus souffert, parce que j'avoue que de rester à
Palerme au milieu de tant de souvenirs me sera cruel. Mais j'accepte
tout de même. Je vous demanderai à mon tour deux choses, si vous voulez
m'être bonne comme toujours...»
-- «Lesquelles, ma pauvre enfant?» dit Mme Scilly. «Tu sais si bien que
pour te voir heureuse je donnerais jusqu'à la dernière goutte de mon
sang...»
-- «Eh bien,» reprit la jeune fille, «la première est que nous quittions
la Sicile au terme de ces huit jours...»
-- «Je le veux bien,» répondit la mère; «on m'avait donné à choisir
entre Palerme et Alger. Nous prendrons le bateau qui va d'ici à Tunis.
C'est un voyage très facile, maintenant que je suis remise, et je
comprends trop bien que tu ne puisses plus te plaire ici, où moi-même je
me sentirais mal à l'aise... Et l'autre demande?...»
-- «Je voudrais,» dit Henriette, «joindre une lettre à celle que vous
écrirez à M. Nayrac pour lui annoncer que je lui rends sa parole...»
-- «Il en sera encore comme tu le désires,» répliqua la comtesse, «mais
j'espère, malgré toi, que j'enverrai à Catane une tout autre lettre, et
que nous serons trois à partir pour Alger...»
-- «Je sais que non,» répondit la jeune fille; et, comme elle prenait la
main de sa mère pour la baiser en signe de remerciement, cette dernière
put voir qu'elle n'avait plus à son doigt le bleu saphir de sa bague de
fiançailles.
XII
PARMI LES RUINES
Huit jours! Huit fois vingt-quatre de ces heures comme il en passait
depuis qu'il avait quitté Palerme dans l'agonie de la plus mortelle
inquiétude, voilà ce qu'annonçait à Francis la lettre qu'il reçut de Mme
Scilly au lendemain de cette nouvelle explication échangée entre la mère
et la fille. Mais cette incertitude, c'était encore de l'espérance, et
le jeune homme était sincère en répondant comme il répondit: «Je vous
remercie d'avoir plaidé ma cause avec tant d'amitié, que vous m'avez
déjà gagné cette semaine. Je sais si bien quel avocat j'aurai en vous
durant ces journées dont je vais essayer de supporter l'horrible
anxiété. J'y réussirai. On a toujours plus de force qu'on ne croit pour
être malheureux, surtout quand au terme de ce malheur il y a encore
cette possibilité d'une telle consolation...» Tout son coeur tenait dans
ces quelques phrases, avec le mélange de découragement et de vaillance,
de résignation et de fièvre, qui lui aurait rendu insupportable tout
autre cadre autour de sa peine que celui de l'étrange ville où les
circonstances l'emprisonnaient. Il devait au contraire se rappeler plus
tard, avec une certaine douceur, ses longues et solitaires promenades
dans cette sauvage campagne des environs de Catane, qui se développe
entre le pied du colossal volcan et le bord de la mer. Tant il est vrai
que, même dans nos plus mortelles crises, nous demeurons sensibles au
mystérieux accord ou au désaccord de la nature environnante avec notre
état intérieur. Autant l'horizon de Palerme, si paisible, si riant, lui
avait été un supplice au cours de ses luttes morales et durant ses
obsédantes angoisses, autant cette farouche contrée Etnéenne
s'harmonisait avec ses pensées de maintenant, et dans cette harmonie il
goûtait, non pas un apaisement à cette fièvre d'attente dont il était
consumé, mais cette sorte d'endormement que procure la solitude devant
un paysage où nous retrouvons le symbole de notre désolation intime. Il
quittait Catane en voiture et il jetait au cocher un nom quelconque, sûr
de rencontrer une place où s'arrêter et rêver longtemps. Autour de lui,
et sitôt la voiture hors de la ville, toutes choses racontaient le drame
formidable des éruptions anciennes et récentes. C'étaient de noirs
écueils, bavure de lave vomie par la montagne jusque dans la mer, contre
lesquels brisait monotonement la lame bleue. C'étaient des vallées où
des aloès et des cactus colossaux poussaient, dans un amas de sombres
rochers, fleuve de feu aujourd'hui refroidi en une coulée de scories
démesurées et chaotiques. C'étaient des ceps de vigne gros comme de
jeunes chênes et plantés dans des carrés de cendre noire. Et toujours ce
sable et la lave, cette lave et le sable alternaient, attestant le
travail ininterrompu du _Mongibello_, comme dit le patois des Siciliens
demeuré à demi arabe. Sur ce sol de désastres, agité sans cesse par le
frisson du tremblement de terre, une végétation violente d'orangers, de
citronniers et de châtaigniers grandissait de toutes parts, des jardins
fleurissaient, des villas blanchissaient, comme pour révéler la lutte
obstinée de la vie contre la formidable et monstrueuse bouche de feu que
le jeune homme apercevait, dans les jours clairs, toute chargée de fumée
par-dessus l'immaculée blancheur des neiges. Durant des lieues et des
lieues il allait ainsi, dispersant son âme dans ces horizons toujours
convulsés, où il lisait l'oeuvre séculaire des grandes puissances
irrésistibles de la nature, et, par une analogie à laquelle il
s'abandonnait douloureusement, le tragique aspect de ce coin de terre
lui représentait l'image gigantesque de ce qu'était en petit sa propre
destinée. Comme sur ces jardins fleuris de roses, sur ces bosquets
d'arbres chargés de fruits, sur ces villas claires, le fleuve de feu
roule tout d'un coup, desséchant les plantes et les bois de sa brûlante
haleine, noyant les maisons de sa masse liquide, étendant une nappe de
lave stérile à la place où le travail humain rêvait de se faire un abri
heureux et paisible, ainsi des abîmes d'un passé qu'il croyait à jamais
éteint, un flot de sentiments destructeurs avait jailli, dévorant tout,
dévastant l'oasis où il souhaitait de reposer sa fin de jeunesse; et les
déserts de roches sauvages où il se plaisait à s'égarer n'étaient pas
plus désolés que l'avenir qu'il entrevoyait, si le funeste sort achevait
son travail de ruine. Il trouvait, dans la sensation de cette étrange et
presque surnaturelle correspondance entre ce pays et ses désastres de
coeur, une volupté amère qu'il se plaisait à redoubler en s'enfonçant
dans une solitude plus farouche encore. Il abandonnait la voiture et il
marchait jusqu'à quelque point d'où il pût apercevoir la montagne à la
fois et la ligne de la mer, et là, couché sur un des blocs lancés
autrefois par le volcan, ayant autour de lui ce panorama de destruction,
il songeait, songeait indéfiniment.