Henriette, la pauvre femme ne fut pas beaucoup moins triste que sa fille
durant l'après-midi et la journée qui suivirent. D'abord elle ne voyait
aucun changement survenu dans cet étrange état nerveux de la malade qui
n'avait, depuis le commencement de sa crise, ni mangé, ni dormi, ni
pleuré. Il semblait que toutes les fonctions fussent suspendues dans cet
organisme, comme frappé d'un coup trop fort par la soudaineté de la
funeste révélation. Mme Scilly demeurait épouvantée devant le visible
déconcertement du médecin, et elle appréhendait que cette secousse aussi
cruelle qu'inattendue n'eût atteint la vie de son enfant dans sa source
profonde. Elle savait, pour avoir eu tant de peine à reconquérir un peu
d'énergie lors de sa plus grande épreuve, que le chagrin tue
quelquefois, d'une manière aussi lente, aussi sûre que le plus meurtrier
poison. Puis la date elle-même augmentait sa mélancolie, cette fin
d'année qu'elle s'était attendue à passer dans le rayonnement d'un
bonheur qui lui manquait autant que le soleil, -- car la pluie s'était
mise à tomber, une de ces pluies comme il en tombe dans ces contrées de
l'extrême Midi, une cataracte d'eau démesurée et intarissable. -- Quel
accompagnement que cette monotone rumeur de déluge aux impressions
qu'infligeait à la mère inquiète la correspondance du jour de l'an qui
commençait d'arriver! C'étaient des lettres de leurs amies de Paris,
toutes pleines de ces souhaits dont la simplicité n'est que banale
lorsque nous nous trouvons les recevoir dans une situation d'esprit et
de coeur ordinaire. Mais quand nous portons au dedans de nous une plaie
cachée, ces voeux de félicité nous sont une ironie qui la fait si
aisément saigner! Ces lettres parlaient à Mme Scilly de la paix morale
qu'assurait à sa convalescence la joie profonde des deux fiancés. Elles
l'enviaient, ces lettres imprudentes, d'avoir pu donner à sa fille le
cadre lumineux de ce tiède pays autour de ses saintes amours. Dans ces
lettres comme dans les dépêches qui les accompagnaient, le mot de
bonheur passait et repassait sans cesse. Le monde, que les misanthropes
accusent d'être si complaisamment cruel, ne l'est jamais plus qu'aux
heures où il ne soupçonne pas sa cruauté? La comtesse l'éprouva durant
ces deux journées avec une telle force qu'elle voulut épargner cette
émotion à sa fille en ne lui donnant rien à lire encore de ces billets
ou des télégrammes. D'ailleurs Henriette ne les demanda pas. Il semblait
que la sensation du temps fût abolie en elle, et le regard fixe qui
continuait de brûler dans ses yeux ne voyait même pas un écrin au
chiffre F N posé sur sa commode et qui enfermait le cadeau qu'elle avait
voulu tenir tout préparé pour Francis. Quoique cet étrange oubli des
dates fût en un certain sens un bienfait, il augmentait l'épouvante de
la comtesse. Elle en était, au matin du 1er janvier, à se demander si
elle devait ou non rappeler sa fille au sentiment de la réalité en lui
souhaitant elle-même cette fête, ou bien la laisser dans cette sorte
d'oubli absorbé de toutes choses, quand un incident facile à prévoir
vint la décider à une nouvelle tentative en faveur du jeune homme. Elle
reçut de lui, dès la première heure, une lettre qu'il avait dû envoyer
de Catane par un messager spécial, car elle ne portait pas le timbre de
la poste. Avec cette lettre toute remplie des plaintes que Mme Scilly
avait pu pressentir, était une boîte longue et plate, sur laquelle il
avait inscrit le nom et l'adresse de celle dont il ne savait même plus
si elle était encore sa fiancée. La mère enleva le couvercle d'une main
tremblante à la fois et curieuse. Un arome de fleurs emplit la chambre,
et elle vit, couchée dans un lit de larges violettes, une de ces frêles
statuettes de terre cuite, chef-d'oeuvre de l'art antique, comme elle se
rappela en avoir admiré quelques-unes en compagnie des deux jeunes gens
au musée de Palerme. C'était l'image d'une femme drapée et qui penchait,
avec une grâce délicate, presque souffrante, sa tête un peu petite et
chargée d'une couronne. La ligne mince du svelte corps apparaissait à
travers le voile. Un demi-sourire flottait autour de la joue et des
fines lèvres. Des traces d'un coloris presque effacé nuançaient les plis
du vêtement de leurs teintes douces, et cette forme exquise, qui
révélait un songe de beauté caressé par des yeux fermés depuis plus de
vingt siècles, semblait plus touchante encore, soutenue, enveloppée,
bercée par les sombres et odorantes corolles de ces fleurs toutes
jeunes. Il y avait dans cette simple manière d'offrir cet objet si rare
un rappel si tendre des heures les plus pures d'une intimité déjà bien
lointaine! Mme Scilly, qui n'avait eu pourtant de cette intimité que son
réchauffant reflet, sentit profondément cette tendresse. Elle resta
longtemps à relire la lettre tour à tour et à regarder la fragile
statuette Sicilienne. Enfin elle dit à voix haute: «Il faut essayer...»
Et prenant la boîte et son couvercle, elle vint les déposer sans rien
dire dans la chambre et sur le lit d'Henriette. Cette dernière reconnut
sur un de ces deux objets l'écriture de Francis. En même temps, elle
aperçut la couleur claire de la terre cuite dans son linceul de fleurs,
et le sourire de la fine tête un peu penchée lui arriva presque à la
même seconde que le parfum des violettes. Le souvenir se fit trop
présent des bonheurs qu'elle avait goûtés avec son fiancé dans cette
douce Sicile. C'était leur symbole si discret, si humble, si pénétrant!
Les épaisses et fraîches violettes lui parlaient de leurs promenades
dans les jardins, du sortilège dont les avait enlacés la magie de cet
hiver méridional, et la fragile statuette y mélangeait l'évocation de
l'éveil qui s'était fait dans son intelligence de jeune fille, à
rencontrer pour la première fois dans cette île, où Platon fut esclave,
les reliques toujours vivantes de l'art le plus noble qui ait jamais
paré d'idéal la vie humaine. Comme elle avait aimé cette nature, cet
art, ces jardins fleuris de violettes pareilles à celles-ci, de roses,
de mimosas, de narcisses, et ces salles de musée dans lesquelles
s'amoncellent les bas-reliefs, les bronzes, les débris des temples,
fragments sacrés où palpite toujours une âme de beauté! Oui, comme elle
avait aimé ce pays de lumière! Comme elle l'avait aimé, parce qu'elle y
aimait celui qu'elle s'était choisi pour compagnon de toute sa vie! Et
maintenant c'en était fait de ce bonheur. Elle eut alors, devant
l'évidence du contraste entre ce passé si récent et ses chagrins
actuels, un tel accès de tristesse que les larmes lui vinrent pour la
première fois depuis ces deux cruelles journées, et, à travers ces
larmes, toujours elle voyait la gracieuse statuette lui sourire et
toujours elle respirait l'arome des caressantes fleurs, jusqu'à ce
qu'elle repoussa le funeste cadeau en gémissant:
-- «Ah! cela fait trop mal! C'est trop souffrir!...»
-- «Pleure, mon enfant,» répondait Mme Scilly, «pleure et n'essaye pas
de retenir tes larmes... Pleure sur toi, pleure sur lui, et tu le
plaindras et tu lui pardonneras, et vous serez sauvés...»
* * * * *
En disant ces mots, la mère avait presque un éclair de joie sur son
visage. Elle sentait qu'avec ces larmes l'affolement s'en allait de ce
coeur noué d'une si cruelle contraction intime. La vie revenait, comme
elle revient après une chute de cinquante pieds, quand l'homme, d'abord
étourdi, hébété, comme tué de la secousse, recommence à se remuer; le
premier cri que lui arrache la douleur de son mouvement est aussi un cri
de renaissance... À quoi comparer, en effet, sinon à une subite et
mortelle descente au fond d'un abîme, ces heurts que la réalité inflige
à l'âme, précipitée par une révélation soudaine de toute la hauteur de
son idéal? Entre le Francis qu'avait imaginé, admiré, aimé Henriette et
celui qu'une brutale confidence lui avait montré si faible, si coupable,
si lâche, entre le monde de chimères où elle avait plané et la misère
morale où elle se débattait maintenant, n'y avait-il pas toute la
distance qui sépare l'illusion et l'expérience, l'enthousiasme et le
dégoût, l'exaltation et le désenchantement, profondeur d'abîme aussi
terrible que celles des plus monstrueux gouffres des Alpes? C'est notre
histoire commune et notre grande épreuve à tous que ce passage, quand il
nous faut quitter l'univers de visions sublimes où se complut notre élan
premier pour descendre dans cet univers de conditions médiocres où nous
devons agir. Mais d'ordinaire cette chute nous est ménagée par une série
de menues déceptions successives, et ce n'est pas d'un rêve très élevé
que nous tombons. Le sort n'avait pas voulu qu'il en fût ainsi pour
Henriette, qu'aucune transition n'avait préparée à voir son horizon
d'espérance disparaître tout entier d'un coup. Ce qu'elle pleurait en ce
moment, la joue appuyée sur la main de sa mère, longuement,
indéfiniment, c'était un de ces songes qui eussent fait sourire, même
dans son honnête et simple milieu, ses plus innocentes compagnes de
visite et de bals de l'année précédente, tant il enveloppait de naïveté.
Mais s'il y a une naïveté enfantine et qui mérite ce sourire parce
qu'elle suppose la présomption, il en est une autre qui mériterait de
s'appeler autrement parce qu'elle est faite d'une modeste croyance à
l'absolue bonne foi de ceux qui nous entourent. C'était ce songe que
pleurait Henriette, celui d'un mariage avec un homme qui n'eût jamais
aimé qu'elle, comme elle n'avait jamais aimé, comme elle n'aimerait
jamais que lui; -- le songe de lentes, de douces années, passées,
jusqu'à la mort, auprès d'un ami qui n'eût pour elle de secret, ni dans
le présent, ni dans le passé, comme elle-même n'avait et n'aurait aucun
secret pour lui; -- le songe d'un constant abandon à une conscience qui
guiderait la sienne, à un esprit dont toutes les idées seraient aussi
ses idées, dans les moindres pensées duquel elle trouverait sans cesse
une raison de l'aimer davantage. Ce songe, elle avait cru le réaliser,
elle l'avait réalisé, tant Francis s'était, sincèrement et par besoin de
lui plaire, modelé tout entier sur les désirs de sa fiancée. L'appétit
d'émotion sentimentale qui était le trait dominant de ce singulier
caractère l'avait instinctivement plié aux manières d'être grâce
auxquelles Henriette et lui éprouveraient les plus complètes, les plus
profondes voluptés d'âme. Hélas! Plus il avait été accompli dans l'art
de lui plaire, plus elle devait pleurer maintenant, plus elle devait
apercevoir cette nature d'homme, qu'elle avait jugée si conforme à son
rêve, sous un jour affreux de monstruosité morale. À toute la hideur que
prenait pour ses yeux virginaux cette triste mais banale histoire d'un
adultère et d'une rupture, une autre hideur se joignait, celle d'une
comédie infâme jouée par celui qui, continuant son rôle d'hypocrite,
imaginait cette délicate manière de se rappeler à elle en lui envoyant
cette fine statuette parmi ces fleurs. Et à sa mère qui continuait de la
bercer avec des paroles de pitié consolante elle répondait, manifestant
par le seul cri de révolte qu'elle dût jamais proférer, le tragique
ébranlement dont nous secoue notre première forte impression de
l'iniquité de la vie:
-- «Non. C'est trop souffrir, et je ne l'ai pas mérité... Si j'avais été
une mauvaise fille, si j'avais voulu me fiancer malgré vous, maman, ou
bien si je m'étais mariée pour une fortune, pour un titre, avec cette
unique idée d'aller dans le monde et de m'amuser, alors j'aurais été
punie, et c'était juste!... Mais le bon Dieu, qui sait tout, sait aussi
que j'avais un si ferme propos de faire mon devoir. Il n'est donc pas le
bon Dieu puisqu'il me frappe si durement?...»
-- «Que je suis peinée de t'entendre parler ainsi,» interrompit la mère,
«ou plutôt de te voir sentir d'une manière pareille! Et sais-tu si, tout
au contraire, l'épreuve que tu traverses en ce moment n'est pas un
bienfait? Oui, un bienfait... Suppose que vous eussiez rencontré cette
femme et cette petite fille, Francis et toi, une fois mariés, et que tu
eusses appris alors ce que tu as appris avant-hier? Ne te plaindrais-tu
point de n'avoir pas eu cette triste révélation quand tu étais libre
encore, avant de t'être engagée pour toujours?...»
-- «Avant ou après,» dit la jeune fille, «en quoi l'injustice
serait-elle moindre? Qu'ai-je fait pour mériter d'être atteinte dans ce
que j'avais de plus cher au monde, dans cet amour qui était tout mon
orgueil, toute ma joie de vivre, toute mon espérance?...»
-- «Il l'était trop sans doute, ma pauvre enfant,» répondit la mère
d'une voix profonde. «Que serais-je devenue, que serais-tu devenue
toi-même, si j'avais eu le malheur, il y a quinze ans, de penser ce que
tu penses aujourd'hui, lorsque j'étais au chevet du lit de mort de qui
tu sais? Et lui aussi, il était tout mon orgueil, toute ma joie de
vivre, toute mon espérance. Il était davantage encore puisque tu étais
sa fille, et que j'avais besoin de son appui pour t'élever... J'ai
triomphé du désespoir cependant, parce que je croyais, et quelle
différence y a-t-il, en effet, entre croire et ne pas croire, entre
avoir de la religion et n'en avoir pas, si cette religion ne nous sert
de rien dans nos peines? Lorsque tu dis le matin et le soir: «Notre
Père,» que signifient pour toi ces mots, si tu ne penses pas que celui à
qui tu parles ainsi s'occupe de toi avec une sollicitude égale à celle
qu'aurait ton père, s'il vivait? Quand tu dis: «Que votre volonté soit
faite...» qu'est-ce que cela signifie encore, si tu te révoltes à la
première épreuve, et si tu t'établis comme le juge de cette volonté
divine? Quand tu lis dans l'Évangile que tous les cheveux de notre tête
sont comptés, quel sens attaches-tu à cette phrase, si tu n'admets pas
que rien n'arrive qui n'ait été permis, pesé, ordonné là-haut?... Je te
disais de te laisser aller à pleurer tout à l'heure, et je te dis
maintenant de te laisser aller à prier. Oui, prions ensemble pour que tu
ne sentes plus jamais comme je viens de te voir sentir. Prions pour que
tu comprennes de nouveau que la main de Dieu est dans tout cela... Elle
est partout, et tu le sais bien. Prions pour qu'il te fasse la grâce de
seulement t'en souvenir...»
En faisant ainsi appel aux sentiments religieux de sa fille, la comtesse
manquait à un programme qu'elle s'était imposé depuis des années. La
différence qui séparait leurs deux caractères ne s'était nulle part
manifestée plus vivement que sur ce point si personnel et si intime.
Chez Mme Scilly, le principe constant de la vie était la raison. Très
sincèrement croyante et très pieuse, elle ne connaissait pas cette
fièvre de tout l'être qui donne aux croyants qu'elle possède une soif et
une faim de martyre. Pour elle, la religion était une règle, un soutien
de son existence morale, une fortifiante et consolante espérance. Chez
Henriette, qui tenait cette disposition de son père, de cet héroïque
soldat, petit-fils lui-même d'un héros, le principe était
l'enthousiasme. Elle appartenait à la race de ces âmes qui transportent
toute leur sensibilité dans les idées auxquelles elles se donnent. Le
mysticisme est la forme que la religion revêt presque nécessairement
dans de telles âmes, car c'est en cela qu'il consiste par essence, dans
le pouvoir d'aimer de tout notre coeur ce que nous croyons avec tout
notre esprit. Quoique Mme Scilly n'eût pas démêlé aussi nettement cette
diversité de structure mentale qui la séparait de sa fille, elle avait
constaté chez cette dernière et vers la quinzième année des symptômes
d'exaltation trop significatifs pour n'en avoir pas été un peu effrayée.
À cette époque-là Henriette n'avait-elle pas caressé le projet de
prendre le voile, avec une telle insistance que la comtesse s'était
depuis lors efforcée sans cesse de modérer, ou plutôt d'assagir en elle
cette trop brûlante ardeur de piété? Ç'avait été une des raisons pour
lesquelles elle s'était tant réjouie des fiançailles qui écartaient
définitivement cette perspective toujours redoutée de l'entrée au
couvent. Quelle mère, à moins d'appartenir à cette tribu sacrée où se
recrutent les Monique, a jamais donné sa fille à Dieu, même quand elle
croit absolument, sans la lui disputer par une invincible révolte de la
tendresse humaine? Mais comment la comtesse aurait-elle retrouvé ses
craintes de jadis en entendant s'échapper de la poitrine étouffée de son
enfant ce cri de doute, presque de blasphème, arraché par la douleur?
Elle n'avait donc pas hésité à toucher, pour la première fois, au
ressort de l'émotion religieuse, si puissant dans cette nature. Elle ne
comprit pas quel danger il y avait à diriger de ce côté, dans un pareil
moment, les brûlantes énergies de cette âme romanesque, soudain
bouleversée dans ce qui faisait depuis dix mois l'axe de son existence
morale. Quand elle eut parlé, au contraire, elle se félicita tout bas de
voir l'effet immédiat qu'avait produit sur ce coeur malade cet appel au
seul sentiment qui pût lutter contre un tel chagrin d'amour blessé. Elle
voulut augmenter cette impression en joignant l'acte aux paroles, et
elle fit ce que sa fille faisait chaque soir auprès de son lit à elle,
depuis des années. Elle s'agenouilla et elle dit à haute voix la sublime
prière dont elle avait rappelé le début, puis la _Salutation angélique_,
et cette litanie où il est demandé au Sauveur de nous soulager au nom de
ses travaux et de ses langueurs, au nom de son agonie et de sa passion,
au nom de sa croix et de son abandon, et elle-même, la mère, elle
sentait s'insinuer dans les replis de son être tourmenté la grande paix
reposante qu'elle souhaitait à sa fille, d'autant plus qu'au moment où
elle se relevait de cette prière, celle-ci lui dit:
-- «Que vous m'avez fait de bien, maman! Vous m'avez sauvée de
moi-même... Je sens que vous avez eu raison de me remettre en face de
celui qui ne trompe pas...»
-- «Et moi,» s'écria la mère en l'embrassant, «j'ai retrouvé ma
fille...»
La joie profonde que la comtesse traduisait par ce cri et par ce baiser
ne devait pas durer longtemps. Dès l'après-midi de ce premier jour de
l'an, commencé sur cette espérance d'un décisif apaisement, elle put
distinguer dans l'arrière-fond du regard de la malade quelque chose
d'impénétrable qui lui fit demander, avec un renouveau d'inquiétude:
-- «Tu ne te sens pas plus mal?»
-- «Non, maman,» répondit Henriette, et elle ajouta: «Au contraire, je
n'ai jamais été aussi bien depuis des jours...»
Ces mots énigmatiques, bien loin de rassurer la comtesse, éveillèrent sa
défiance au point qu'elle ne perdit pas de vue un seul des mouvements,
une seule des expressions de physionomie de sa fille, ni pendant cette
fin de journée, ni le lendemain qu'Henriette put passer hors de son lit.
Quoique le docteur eût diagnostiqué une disparition définitive de
fièvre, et quoique toutes les phrases de la jeune fille, comme toute sa
personne, respirassent une espèce de sérénité, la mère continuait
d'avoir peur devant cette flamme allumée dans l'arrière-fond de ces
yeux, et devant cette sensation d'inexplicable contre laquelle elle se
heurtait d'autant plus qu'ayant voulu reparler de Francis, le soir de ce
second jour, elle n'avait obtenu que des paroles évasives:
-- «Je vous en conjure, maman, ne touchons pas à ce sujet. Vous m'avez
demandé de vous donner une réponse réfléchie. Quand ma résolution sera
prise, je vous la dirai; mais d'en reparler maintenant, ce serait trop
risquer de m'enlever ce calme que vous m'avez rendu...»
* * * * *
Mme Scilly n'osa pas dire que c'était précisément ce calme qui
l'effrayait et l'étrange soudaineté d'une volte-face qu'elle n'avait ni
espérée si complète, ni redoutée si mystérieuse. Une fois de plus son
instinct maternel avait raison, en lui faisant pressentir dans cette âme
passionnée une résolution contraire à ce pardon que tout lui faisait
désirer. Elle avait appris le déménagement de Mme Raffraye, et, d'autre
part, une nouvelle lettre venue de Francis lui montrait dans le jeune
homme une si profonde mélancolie, une si vraie tendresse pour Henriette.
-- Mais elle avait touché une corde dont les vibrations n'étaient pas
aussi faciles à gouverner qu'elle l'avait supposé, et elle allait s'en
apercevoir trop tard. Les paroles éloquentes qu'elle avait prononcées
pour rappeler à la révoltée ce qui fait l'essence même et comme la
moelle du dogme chrétien, à savoir la confiance en un Père céleste,
avaient tout de suite déterminé chez la jeune fille ce mouvement de
repentir si naturel aux coeurs qui croient absolument lorsque la passion
les a, pour un instant, égarés hors de leur foi. Henriette avait donc
appliqué toute sa force à prier avec sa mère, non pas seulement des
lèvres, mais de tout son être. C'est avec une sensibilité ébranlée
jusque dès sa plus intime profondeur qu'elle avait récité la suite de
ses supplications à l'homme de douleurs, derrière lesquelles se cache
cet autre dogme: le rachat des péchés du monde par l'holocauste de
l'agneau, l'expiation des fautes et des crimes par le sang de
l'innocente et volontaire hostie, le salut de l'impureté par le martyre
de celui qui fut la pureté même. Tandis que la litanie se déroulait si
mélancolique et si consolante, voici que l'aube d'une idée s'était levée
sur cette âme meurtrie, qui allait grandir et l'illuminer tout entière.
Il lui avait semblé tout d'un coup entrevoir une interprétation
surnaturelle aux événements qui venaient de la torturer. De quoi
s'était-elle plainte avec la colère d'une révolte impie, sinon d'être
frappée quoique innocente et pour des fautes qu'elle n'avait pas
commises? Que lui avait-on enseigné au contraire depuis qu'elle avait
commencé de recevoir le bienfait de la doctrine chrétienne? Que notre
premier devoir est de nous modeler sur la haute victime, sur
l'exemplaire d'humanité divinisée dont le Crucifié a voulu être
l'incarnation toujours imitable, et c'est à cet instant que cette lueur,
dont sa mère s'épouvanta, avait commencé de s'allumer dans son coeur et
au fond de ses yeux. Elle avait conçu la possibilité d'un projet, grâce
auquel tout s'éclairerait des ténèbres où elle venait de se débattre si
douloureusement, et la possibilité d'_expier_ pour ce fiancé qu'elle
jugeait si coupable, si criminel -- et qu'elle aimait!