jeune homme avait promis. Si entière que fût sa foi dans l'affection
éloquente de Mme Scilly, il lui était bien dur de laisser ainsi se jouer
la partie dont le résultat menaçait d'être pour lui si tragique, sans
agir lui-même. Mais les raisons que lui avait données la comtesse
exprimaient trop évidemment les nécessités de sa situation pour qu'il ne
s'y soumît point. En préparant sa valise, seul, afin d'éviter les
commentaires déjà trop certains du fidèle Vincent et des autres
domestiques, il creusait dans sa pensée les phrases essentielles de
cette conversation, et plus il les creusait, plus il en reconnaissait la
vérité absolue. Non, les habitudes matérielles de leur vie commune ne
lui permettaient pas de rester sous le même toit qu'Henriette malade,
sans qu'il risquât de la rendre plus malade encore. Non, il ne pouvait
pas plaider sa cause auprès d'elle sans prononcer des mots que sa bouche
se refuserait à dire à cet être, devant l'innocence duquel il avait
toujours éprouvé un religieux tremblement. Mme Scilly avait vu juste sur
ces deux points et aussi sur cet autre, que ses sentiments à elle
n'avaient rien de commun avec ceux qui agitaient Henriette. Dans cette
âme virginale et farouche, une fois blessée à une certaine profondeur,
l'amour devait plaider contre le pardon, au lieu que la comtesse avait
trouvé en elle, toute chaude et jaillissante, cette source d'indulgence
que les mères gardent en réserve pour ceux qu'elles savent profondément
dévoués à leur fille. C'étaient ces côtés inconnus dans les sentiments
de sa fiancée qui rendaient plus impossible encore la présence de
Francis en ce moment. Mais c'étaient eux aussi qui achevaient de
désespérer son départ. -- Et puis, ce départ ne le séparait pas que
d'Henriette. Assis dans sa chambre, une fois ses préparatifs finis, il
songea qu'il ne reverrait sans doute plus jamais l'enfant qui venait
d'être l'occasion de sa dernière et plus douloureuse faiblesse. Si Mlle
Scilly lui pardonnait, l'inévitable condition de ce pardon serait
assurément qu'ils quittassent Palerme tous ensemble et qu'il considérât
Pauline Raffraye ainsi que la petite Adèle comme mortes pour lui. La
comtesse le lui avait dit assez clairement, et que le devoir était là
dans cette rupture absolue des moindres relations avec son ancienne
maîtresse. Hélas! cette même voix du sang, qui avait parlé si haut en
lui dans le jardin lorsqu'il avait subi l'évidence effrayante de sa
paternité, protestait de nouveau à cette heure même. Il y avait place
dans son coeur pour le chagrin de ne plus voir son enfant, à côté de
celui de ne plus voir sa fiancée, et quand, le lendemain matin, vers les
cinq heures, la voiture qui l'emportait vers la gare doubla au trot lent
de ses deux chevaux la tour du _Continental_, le jeune homme sentit
qu'aucune n'était changée parmi les émotions contradictoires qui
l'avaient acculé à cette tragique impasse. La pensée de sa fille venait
de lui faire autant de mal que le souvenir d'Henriette.
-- «Toutes les deux!...» gémissait-il en s'enveloppant contre le froid
de cette aube de décembre. «Est-ce un crime de les aimer toutes les
deux? En serait-ce un si j'avais été marié avec Pauline, puis veuf, et
si je me remariais avec Henriette? Non. Le crime n'est pas dans les
conflits de ces deux sentiments. Il est ailleurs. Et ce conflit n'est
qu'une expiation. Comme elle est dure! De plus coupables que moi sont
pourtant sortis d'un mauvais passé! Et moi, voici que ce passé me
poursuit, qu'il me ressaisit, qu'il m'assiège... N'en guérirai-je
jamais? Non, jamais. Et à quoi bon tant souffrir, puisque je ne peux
rien pour ma pauvre petite Adèle, rien, absolument rien. Mon Dieu!
pourvu qu'il me soit permis du moins de pouvoir encore quelque chose
pour Henriette!...»
* * * * *
Pour avoir la réponse à cette question qu'il se posait plus anxieusement
tandis que le train courait loin de Palerme, et que ce matin voilé
éclairait la mer mouvante, violette ou grise tour à tour, les montagnes
nues et brunâtres, les vastes plaines peuplées de citronniers et
d'oliviers, il lui eût fallu entrer, avec Mme Scilly, à cette même
heure, dans la chambre d'Henriette. La lumière de ce jour mélancolique
-- un de ces jours où il y a comme de l'adieu dans l'air --
s'harmonisait à la pâleur du visage souffrant de la jeune fille. Ses
beaux yeux bleus brûlaient de ce feu d'une sombre fièvre, qui décelait
mieux que cette pâleur la révolution morale à laquelle le pauvre être se
trouvait en proie. La comtesse, qui s'était demandé toute la nuit quelle
phrase assez tendre elle prononcerait pour faire parler sa douce malade,
se sentit incapable, comme la veille, de provoquer cette confidence
lorsqu'elle eut rencontré ces yeux. Le regard d'Henriette avait changé.
Vingt-quatre heures plus tôt les saintes clartés de la plus entière
ignorance rayonnaient dans ces prunelles. D'autres pensées s'en
échappaient maintenant. La mère s'assit au chevet où reposait cette tête
blonde sur laquelle sa sollicitude avait veillé des années, et elle
n'osait seulement pas en scruter la souffrance! Comme elle l'avait dit
la veille à celui qu'elle espérait toujours continuer d'appeler son
fils, elle se rendait compte que sa fille avait tout entendu, sans
deviner ce que cette jeune, cette candide intelligence avait compris. Et
comment ne pas hésiter devant des paroles à prononcer, si différentes de
celles qui s'étaient depuis des années échangées entre elles deux? Elles
étaient pourtant inévitables, ces paroles, car le caractère incomplet à
la fois et définitif de la révélation infligée si soudainement à la
jeune fille ne lui permettait pas de demeurer sur cette affolante et
indistincte évidence. Mme Scilly ne s'était pas trompée, la pauvre
enfant était bien incapable de venir surprendre par un espionnage
clandestin les secrets même qui intéressaient le plus vivement sa
passion pour son fiancé. Si elle s'était arrêtée, sans avancer, derrière
le battant entr'ouvert de la porte du salon, c'est qu'elle avait
entendu, à ce moment même, la voix de l'homme à qui l'engageait la plus
sainte des promesses, prononcer ces terribles mots: «J'ai douté de
l'enfant, j'ai cru que je n'étais pas son père...» et le reste avait
suivi, ne lui permettant aucun doute sur le mensonge continu où cet
homme l'avait fait vivre depuis ces dernières semaines. Mais ce qui
l'avait comme foudroyée de cette horreur dont ses yeux continuaient
d'exprimer la fièvre intense, ç'avait été ce brutal, cet affreux contact
de son naïf esprit avec les réalités de la vie passionnelle qui
demeurent une indéchiffrable énigme pour la fille la moins réservée,
tant qu'elle est vierge, à plus forte raison pour une jeune personne
gardée comme elle l'avait été. Seulement elle avait plus de vingt ans,
et à cet âge, l'innocence la plus entière n'est pas une ignorance
absolue. C'est là un phénomène de demi-lueur si délicat, si indéterminé,
qu'il en est presque indéfinissable. Comment traduire en termes précis
ce vague instinct du sexe, ce retentissement obscur éveillé dans le
cerveau par tout un travail inconscient qui s'accomplit à travers cet
organisme encore endormi et cependant complet? Comment doser par une
analyse assez subtile chacun des éléments d'initiation que représente
autour de la créature la plus enveloppée de modestie le mariage d'une
amie intime, par exemple, chez laquelle elle continue d'aller en visite
comme auparavant, dans la chambre de laquelle elle entre, avec qui elle
cause en libre et pleine confiance, qu'elle voit devenir mère enfin?
Tout cet ensemble de choses féminines se résume pour la jeune fille en
un pressentiment qui va quelquefois jusqu'à l'épouvante. Cela fait dans
ces âmes trop tendres, trop vibrantes, comme un frisson autour de l'idée
de ces rapports mystérieux entre l'homme et la femme d'où naîtra une
nouvelle existence, cet enfant qui éveille à l'avance le coeur de la
mère dans le sein de la vierge. Quant aux égarements de l'amour hors du
mariage, la plupart ne les soupçonnent même pas, ou si quelque hasard
dangereux de conversation et de lecture leur a fait comprendre qu'une
femme peut manquer à ses devoirs, ce sont bien plutôt des imprudences de
coquetterie qu'elles imaginent, et non pas des aventures du genre de
celle que Francis avait résumée en quelques phrases, trop lucides pour
laisser place au doute, et cependant trop chargées de signification
cachée pour que la pensée d'Henriette ne reculât pas d'épouvante. Ce qui
ajoutait à cette épouvante, c'était le souvenir du cri de douleur par
lequel sa mère avait répondu à la confession de Francis: «Si elle
m'interroge, que lui répondrai-je?...» Ce gémissement de Mme Scilly
poursuivait la jeune fille. Elle en était à ce point où l'on ne peut
physiquement supporter l'idée que ceux qui nous entourent nous mentent
pour nous ménager. Et cependant, à qui s'adresser pour comprendre tout à
fait cette horrible confidence qu'elle avait surprise, sinon à cette
loyale et bonne mère qu'elle voyait, par cette matinée de brumes, assise
silencieusement à côté de son lit? Un tel silence était rempli de cette
tendresse dont Henriette avait eu d'innombrables preuves. N'en était-ce
pas une de plus que ce respect de sa douleur, que cette pitié caressante
qui l'enveloppait sans vouloir toucher à aucun des points meurtris de
son être? Et voici que la comtesse vit avec une indicible émotion ces
yeux bleus, dont la muette détresse l'effrayait tant, se tourner vers
elle avec une expression qu'elle n'y avait plus retrouvée depuis la
veille. Elle ne s'y méprit pas une minute: la subite rougeur revenue sur
ce visage tourmenté annonçait que ce coeur comme noué de chagrin allait
s'ouvrir. Que répondrait-elle? Dans ses méditations de la nuit et de ce
commencement de matinée sa volonté s'était fixée sur le seul parti qui
pût lui permettre d'influencer cette âme malade. Elle s'était décidée à
répondre simplement et franchement à toutes les questions que lui
poserait la jeune fille. Elle ne les aurait pas provoquées, car les
réponses allaient beaucoup lui coûter. Mais c'était son devoir de ne pas
s'y dérober si elle voulait secourir avec efficacité cette créature si
cruellement ébranlée.
-- «Maman,» avait commencé Henriette, «vous n'avez pas cru, n'est-ce
pas, que j'aie manqué à la délicatesse?... Vous m'aviez laissée seule.
J'ai eu peur de la conversation qui allait se tenir si près de moi, à
cause de moi. J'ai voulu l'empêcher... Je suis allée jusqu'à la porte
que j'ai ouverte sans frapper, comme toujours. Vous ne m'avez pas
entendue, et alors il m'a été impossible d'avancer... Je tremblais
tellement que je me suis appuyée contre le mur. Mes jambes étaient comme
brisées...»
Elle avait de nouveau fermé les yeux, et sa bouche avait frémi au
souvenir que cette scène évoquait en elle. La mère lui caressa ses
blonds cheveux d'une main lente et douce, en lui disant:
-- «Tu n'as pas besoin de te justifier. Je te connais trop bien pour
avoir jamais pensé que tu avais cédé à un mouvement bas... Et puis, tu y
aurais cédé, que je ne me sentirais guère la force de te gronder. Tu en
aurais été déjà trop punie. Mon Dieu!» ajouta-t-elle, «je savais que je
t'aimais plus que tout au monde. Je ne savais pas combien, avant de
t'avoir prise contre moi sur le seuil de cette chambre où tu venais
d'être frappée... Tu vois, je ne t'ai rien demandé. J'ai respecté ta
peine. Je la respecterai encore. Je ne veux que te soigner comme tu le
désires. Souviens-toi seulement que je suis là...»
-- «Chère mère,» répondit la jeune fille en prenant entre ses mains
brûlantes la main de celle qui lui parlait ainsi. Puis, après un
silence, d'une voix basse, comme honteuse et de nouveau avec la pourpre
de l'émotion sur sa joue: «Chère mère, il a dît que cette petite Adèle
était sa fille...»
-- «Tu l'as entendu,» fit la comtesse qui voyait que la pauvre créature
n'osait pas formuler la question qui lui brûlait le coeur. «C'est une
chose affreuse qu'une femme puisse être mariée et devenir ainsi mère
d'un enfant qui n'est pas l'enfant de son mari... Mais quand tu seras
entrée dans le monde, tu verras que cette chose affreuse se rencontre
trop souvent. Toi qui es si bonne chrétienne, rappelle-toi et
aujourd'hui et dans l'avenir le mot que Notre-Seigneur a dit à la femme
adultère: «Je ne vous condamne pas non plus...»
-- «Cependant,» reprit Henriette, «cette petite Adèle porte le nom d'un
autre homme. Elle m'a parlé de lui, ce soir de Noël, quand elle m'a
demandé si je croyais qu'elle le reconnaîtrait après la mort... Si cet
homme vivait, il la croirait sa fille?...»
-- «Sans doute,» dit Mme Scilly.
-- «Et la mère saurait que cet homme n'est pas le père de cette enfant,
et elle ne le lui dirait pas? Elle laisserait cet homme embrasser cette
petite fille devant elle? Quand l'enfant fait sa prière du soir
maintenant, elle doit lui dire de prier pour son père, comme vous me
disiez à moi de prier pour le mien?... Elle n'a pas peur de Dieu qui
sait tout... Quelle horrible femme!...»
-- «Elle en souffre sans doute beaucoup,» répondit la comtesse, «comme
elle souffrirait beaucoup de voir le mari qu'elle a trahi embrasser
cette petite fille. Tu vois bien qu'elle n'est pas vraiment mauvaise,
puisqu'elle a mené, depuis qu'elle est veuve et libre, une vie qui
semble avoir été irréprochable. Si tu savais combien de malheureuses
s'engagent sur le chemin de l'amour défendu avec un aveuglement qui leur
vient de leur milieu, des fausses maximes de la société, d'une absence
de religion, d'un mauvais exemple, des duretés de leur mari aussi?... Et
puis, quand elles ouvrent les yeux sur les conséquences de leur
faiblesse, elles sont perdues, et c'est trop tard...»
-- «Elles ne peuvent pourtant pas s'aveugler au point de ne pas se
rendre compte qu'il leur faudra mentir...,» répondit Henriette. «Et
quand une femme aurait ces excuses que vous dites, est-ce qu'un homme
les a?... Mme Raffraye n'avait pas quitté son mari, n'est-ce pas?...»
-- «Non,» reprit la mère.
-- «Et lui,» demanda la jeune fille à voix tout à fait basse, «est-ce
qu'il connaissait ce mari?...»
-- «Il n'en a point parlé,» dit la mère, «mais c'est bien certain...»
-- «Il allait chez lui? Il lui donnait la main? Il s'asseyait à sa
table?...»
-- «Ne te torture pas à de pareilles imaginations,» reprit Mme Scilly,
«tu sais qu'il a été très coupable, que cela te suffise. N'attache pas
ton esprit à tous ces détails qui ne sauraient que te faire du mal en
t'empêchant d'être charitable et d'être juste...»
-- «Je ne peux pas,» s'écria la jeune fille avec un accent où se
révélait la sombre ardeur de la passion la plus douloureuse. «Je ne peux
pas. Je les vois trop... Je les vois se disant qu'ils s'aimaient... Je
les vois...» Elle ferma les yeux avec un battement affolé de ses
paupières. La seule image physique dont son innocence pût nourrir sa
jalousie venait de s'offrir à sa pensée: celle de Francis embrassant
Pauline, et elle répétait: «Il lui disait qu'il l'aimait, comme à moi.
Et il savait qu'elle trahissait, qu'elle mentait. Comment peut-on aimer
ce que l'on méprise? Et il l'aimait cependant, il l'a dit. Ah! je ne
m'étonne plus s'il a été capable de me mentir comme il l'a fait pendant
des jours, puisqu'il a été capable de ressentir des sentiments si bas,
si honteux, si vils...»
-- «Si douloureux aussi...,» interrompit la mère. «Ce mépris dans
l'amour, dont tu parles, c'est le châtiment des passions criminelles, et
un châtiment terrible. Tu l'as entendu aussi confesser que ce mépris
l'avait amené à douter de cette femme et le doute sur cette femme l'a
conduit à douter de l'enfant, de son enfant... Il s'est dit qu'ayant
trahi son mari pour lui, elle devait le trahir lui-même. -- Il n'a pas
cru qu'il fût le père de cette fille qui porte sur son visage cette
ressemblance si étonnante qu'elle t'a saisie, comme elle l'a saisi quand
il l'a vue. Mais c'est un hasard qu'une telle ressemblance et si
terrassante. C'est un hasard que cette rencontre après tant d'années.
Pense à ces années et au poignard qu'il avait dans le coeur chaque fois
qu'il se souvenait de cette petite fille et qu'il lui fallait se dire:
je ne saurai jamais si elle est ma fille. Pense à ses remords quand il
l'a su et ce qu'a été pour lui cette rencontre, quel supplice quand
ç'aurait pu, quand ç'aurait dû être une telle joie. Souviens-toi de son
trouble dans ce soir de Noël auquel tu viens de faire allusion... Ce
n'est pas pour le défendre que je te rappelle tout cela, c'est pour te
montrer que si ses fautes ont été grandes, l'expiation a été grande
aussi et qu'il a droit à la pitié que je voudrais te voir lui donner
comme je la lui ai donnée. C'est avoir payé pleinement sa dette, je te
le jure, que d'avoir acquis l'évidence de sa paternité comme il l'a
acquise...»
-- «Ah! maman,» s'écria Henriette avec plus de douleur encore, «vous
venez de toucher à la place la plus malade... Cela me désespère qu'il
m'ait menti, cela me désespère qu'il ait pu aimer une femme indigne. Je
lui pardonnerais et l'un et l'autre. J'admettrais qu'il a voulu
m'épargner un chagrin. J'admettrais qu'il a subi dans sa jeunesse des
entraînements que je ne comprends pas. Je suis une ignorante, je le
sais. J'admettrais qu'en le jugeant avec trop de sévérité je suis
injuste. Mais sur ce point je ne peux pas être injuste. Non. Je ne suis
pas injuste. Il n'y a pas d'entraînement qui explique cette monstrueuse
chose que pendant ces années il n'ait seulement jamais vu, jamais essayé
de voir cette petite fille. Vous avez prononcé un mot terrible contre
lui. Vous avez dit que le hasard l'a fait se rencontrer avec elle... Le
hasard! Est-ce qu'il n'aurait pas dû épuiser toutes les chances de
savoir la vérité plutôt que de courir ce risque épouvantable
d'abandonner son enfant? Lui que je mettais si haut! Lui que je croyais
la délicatesse et la noblesse mêmes, devoir penser de lui qu'il a sur la
conscience cette cruauté vis-à-vis d'un pauvre petit être!... Il y a des
gens du peuple qui adoptent des enfants déposés dans la rue par des
parents barbares, et lui, il n'a même pas cherché à vérifier des doutes
qu'un regard aurait dissipés! Il vous l'a déclaré lui-même que ce regard
avait suffi.»
-- «Il a encore cette excuse,» dit la mère, «que cette petite fille
n'avait pas besoin de lui, que même il n'avait pas, qu'il n'a pas le
droit de s'en occuper. La mère était là...»
-- «Et si cette mère avait été mauvaise pour cette enfant? Si elle avait
été ruinée et toutes deux réduites à la misère? Si elle était morte et
la petite livrée à des étrangers cruels? Si...»
-- «Tu n'as pas le droit d'imaginer des hypothèses pareilles,»
interrompit Mme Scilly. «Nous ignorons absolument ce qu'il aurait fait
si cette enfant, au lieu d'être riche et gâtée, avait été pauvre et
malheureuse...»
-- «Ah!» dit Henriette, «il ne l'aurait même pas su.»
Cette fois la comtesse ne répondit pas. Les jugements ainsi portés par
sa fille avaient cette rigueur intransigeante contre laquelle il est
très difficile de protester, même quand on la trouve excessive, par
scrupule de toucher à cette fleur de moralité qui fait la force et la
grâce en même temps des âmes vraiment droites. La mère savait ce qu'elle
voulait savoir. Henriette avait bien tout entendu de la confession de
son fiancé, tout entendu et tout compris dans la mesure où son ignorance
de la vie physiologique le lui permettait, et la révolte de sa jeune
loyauté la rendait implacable pour les compromis de sens moral que cette
triste aventure supposait. L'amour seul, avec sa générosité
irrésistible, pouvait triompher de cette indignation et seul guérir une
conscience pure atteinte au plus vif, au plus profond de son rêve de
noblesse et de loyauté. Mais en ce moment cet amour ne se faisait sentir
à ce coeur blessé que par la souffrance. Mme Scilly en eut la preuve
lorsqu'elle voulut reprendre cet entretien après un silence, non plus
afin de défendre Francis auprès de la jeune fille, mais pour la prévenir
de la résolution qu'elle avait cru devoir adopter:
-- «Ne remuons pas toute cette misère,» recommença-t-elle. «Laisse-moi
seulement te mettre au courant de ce que j'ai fait... Le docteur Teresi
avait ordonné de t'éviter la plus légère émotion. J'ai pensé qu'il
valait mieux pour M. Nayrac et pour toi de ne pas vous rencontrer dans
les conditions particulièrement étroites de notre vie d'hôtel, et je lui
ai demandé de s'en aller...»
-- «Il est parti...,» dit Henriette, et ses traits traduisirent un
surcroît d'émotion qui fut pour la mère une première espérance de ce
pardon auquel sa sagesse avait souhaité aussitôt amener sa fille. Elle
lui répondit en la calmant d'une nouvelle caresse:
-- «Il n'est pas retourné à Paris, bien entendu. Il est à Catane, où il
attend ce que tu décideras de vos relations à venir... Je lui ai dit que
je te parlerais comme je t'ai parlé, et que tu resterais libre de rompre
votre mariage si tu ne peux plus retrouver en toi les sentiments qui
t'ont portée vers lui. Quoique ce soit une chose bien grave que de
dénoncer des fiançailles aussi avancées que les tiennes, je te le répète
à toi aussi, tu en restes libre, absolument libre... Je ne ferai que lui
transmettre ta réponse, devant laquelle il s'incline d'avance sans
protester, comme je m'inclinerai moi-même... Je te demande seulement que
cette réponse ne soit pas immédiate. Quand il s'agit d'un parti à
prendre qui pèsera sur toute l'existence, la réflexion n'est jamais trop
mûrie. Tu réfléchiras... Aujourd'hui,» ajouta-t-elle en embrassant sa
fille tendrement, «ne parlons plus de ce qui ne peut que nous peiner
davantage en y revenant toujours... Tu es trop souffrante, je ne veux
que te soigner, te dorloter, t'aimer comme si tu étais encore la petite
fille qui travaillait sagement à sa table devant la fenêtre de la salle
d'études. Te la rappelles-tu, et comme tu m'obéissais quand je te disais
d'avoir du courage pour tes leçons? Et je te dis maintenant avec la même
tendresse d'avoir un peu de courage pour ta santé. Ne m'obéiras-tu pas
comme autrefois?...»
-- «Je l'aurai, chère mère, ce courage,» répondit la jeune fille en
mettant son front contre la bouche de sa mère et en l'y appuyant comme
pour prolonger l'influence bienfaisante de ce baiser, «je vous obéirai
en tout, mais vous ne pouvez cependant pas vouloir que je ne sois point
désespérée de devoir penser ce que je pense de celui que j'ai tant
aimé?...»
XI
LA VOIE DOULOUREUSE