-- «Vous voudriez m'éviter le chagrin d'un aveu détaillé, je vous en

remercie. Mais j'ai commencé, j'irai jusqu'au bout. Il y a un enfant,

une petite fille, et la mère était mariée... Vous voyez bien que j'avais

raison de vous dire tout à l'heure que vous ne soupçonniez pas la nature

du secret que vous me demandiez. Vous voyez bien que vous ne me

connaissiez pas, ni mon passé. Une pareille aventure est simple et

banale dans le monde où j'ai vécu. Je comprends que les mensonges et les

trahisons qu'elle suppose fassent horreur à une sainte comme vous

l'êtes. Et pourtant si je pouvais vous raconter par le détail ces

funestes amours, leurs amertumes, les défiances et les jalousies dont

j'ai été empoisonné pendant des années, les scènes sur lesquelles ma

maîtresse et moi nous sommes séparés, je vous le jure, vous me

plaindriez plus encore que vous ne me condamneriez. J'ai douté d'elle.

Je suis arrivé à la persuasion qu'elle m'avait trahi. Je l'ai quittée.

Je vous le répète, des années étaient tombées sur cette passion. Je ne

dirai pas que je l'avais oubliée, mais certes j'étais de bien bonne foi

en la croyant pour toujours finie...»

-- «Et vous venez de dire qu'il y a une enfant?» interrompit la

comtesse.

-- «Je vous ai dit que j'avais douté de la mère,» répondit-il, «j'ai

douté de l'enfant, ou plutôt non, j'ai été persuadé que je n'étais pas

son père.»

-- «Et maintenant?...»

-- «Maintenant, je sais que je suis son père...»

-- «Et c'est dernièrement que vous avez acquis la preuve de cette

paternité?...»

-- «Il y a quelques semaines.»

-- «Ici, alors?...»

-- «Ici...»

-- «Vous êtes donc entré de nouveau en relations avec cette femme?...»

-- «Oui,» répondit le jeune homme.

-- «Et vous avez pu faire cela!» s'écria Mme Scilly en joignant ses

mains, «quand vous viviez auprès de nous, auprès de moi qui vous ai

donné ce que j'ai de plus cher au monde, auprès de cet ange de pureté

qui vous a donné, elle, tout son coeur!... Mais quel homme êtes-vous en

effet pour n'avoir pas compris qu'à la première lettre reçue de cette

femme vous deviez me parler?...»

-- «Elle ne m'a pas écrit,» dit Francis.

-- «Alors... elle est venue à Palerme... Vous l'avez vue?...»

-- «Oui,» répondit-il.

-- «Dans cet hôtel?...»

-- «Dans cet hôtel...»

Ils se regardèrent une minute de nouveau, sans plus parler, lui, avec

des yeux presque suppliants, qui lui demandaient de deviner ce qu'il

souffrait trop de dire, elle, avec un regard épouvanté de deviner

réellement. La comtesse rompit la première ce cruel silence:

-- «Non,» dit-elle, «ce n'est pourtant pas possible... Vous n'auriez pas

laissé Henriette parler à cette petite comme elle a fait, si ç'avait été

votre fille...» Et comme Francis baissait la tête, elle s'écria: «Ainsi,

cette femme, c'est Mme Raffraye. Cette enfant, c'est... Ah! la

malheureuse!...»

-- «Vous savez tout maintenant,» répondit le jeune homme, «et vous

pouvez comprendre mon agonie de ces dernières semaines. Quand j'ai vu ce

nom: Pauline Raffraye, sur la liste des étrangers affichés dans le

vestibule de l'hôtel, j'ai pensé devenir fou de terreur. J'ai cru

qu'elle venait ici pour se jeter entre Henriette et moi, pour m'arracher

à mes saintes, à mes pures amours, au nom de ce triste passé. Après

tout, elle avait été ma maîtresse et je l'avais quittée brutalement...

Elle pouvait vouloir se venger. J'ai eu l'idée de vous parler alors

comme je vous parle aujourd'hui. Je n'ai pas osé. Vous me disiez tout à

l'heure que je vous croyais sévère. C'est vrai, et c'est vrai surtout

que je vous respectais trop profondément. La pensée seule de vous

raconter l'histoire de cet horrible adultère me répugnait tant!... Puis

j'ai vu que Mme Raffraye vous évitait. J'ai compris qu'elle se trouvait

à Palerme et dans notre hôtel par un de ces invraisemblables hasards qui

vous font croire à une destinée. Elle en souffrait évidemment autant que

moi. J'ai jugé l'aveu inutile. Je me sentais si fort de mon culte pour

Henriette! D'ailleurs, je n'avais jamais vu l'enfant. Cette petite fille

était née après notre rupture. Je vous répète que je ne me croyais pas

son père. Toutefois, c'est vrai, je n'étais pas absolument sûr que je ne

l'étais pas... Et voici qu'un jour j'ai su, par Henriette même, que

cette petite fille, dont je n'avais jamais voulu m'occuper, à cause de

ce doute et de cette horrible possibilité, ressemblait à ma soeur d'une

ressemblance frappante. Vous pensez si j'ai été remué. Je l'ai vue,

cette petite fille. J'ai vu mon sang. Ç'a été une de ces révélations

foudroyantes qui envahissent d'un coup tout le coeur. Vous ne pouvez pas

vous rappeler. Je vous avais quittées sur le prétexte d'aller à la

Banque, je me suis fait conduire droit au jardin de l'hôtel en bas...

J'y suis entré haletant d'une curiosité défiante, j'en suis sorti

convaincu. C'était ma fille!... Depuis ce moment, c'en a été fait de mon

bonheur. J'ai lutté, lutté afin de ne pas revoir cette enfant, pour qui

je ne pouvais rien. Je l'ai revue. J'ai voulu revoir la mère. Quelle

scène et dans laquelle j'ai entendu, avec une agonie de remords qui a

fini de m'affoler, cette femme que j'ai aimée, ah! éperdument, protester

de son innocence, avec quel accent!... Si elle n'a pas été coupable, si

je l'ai condamnée sur des apparences, qu'ai-je fait?... Cette idée m'a

été un nouveau couteau enfoncé dans la place la plus blessée de mon

coeur... C'est alors que je me suis décidé à m'en aller. Et je serais

parti, et sauvé peut-être, si cette inévitable destinée n'avait voulu

que ce matin même Henriette, pendant que nous étions à la messe, causât,

avec qui? avec la petite Adèle qui lui a tout naïvement révélé ma

présence chez sa mère... Quand je l'ai entendue là, tout à l'heure, qui

me demandait pourquoi je lui ai caché cette visite, quand j'ai vu que

l'instinct de son amour avait pénétré mon trouble de ces cinq affreuses

semaines, quand j'ai constaté que tous ces mensonges, tous ces débats

intérieurs, toutes ces luttes n'avaient pas empêché la rencontre fatale

et irréparable entre mon présent et mon passé, entre ma chère fiancée et

celle que vous appelés si bien la malheureuse, alors j'ai perdu la force

de me défendre davantage... J'ai encore eu le courage, par dernière

honnêteté, de ne pas mentir tout en refusant de répondre... Ah! madame,

aidez-moi. Maintenant que vous savez toutes mes fautes et toutes mes

douleurs, que votre génie de mère empêche du moins que le contre-coup

n'arrive jusqu'à Henriette!...»

-- «Hélas! est-ce que je le peux?» répondit Mme Scilly avec un véritable

désespoir, elle aussi. «Quand elle m'interrogera, que trouverai-je à lui

répondre? Et vous n'avez pas compris cela, que votre premier devoir,

dans une pareille situation, était justement de tout faire pour que

votre fiancée l'ignorât, que moi seule j'avais qualité pour vous y

aider... Seigneur! Que vous êtes coupable! Ah! ma pauvre, ma pauvre

enfant!...»

Tandis qu'elle traduisait par ces mots entrecoupés, -- elle si décidée

d'ordinaire, si maîtresse d'elle-même et si énergique quand il

s'agissait des choses essentielles, -- le bouleversement où l'avait

jetée cette atroce et si soudaine confession, elle vit que la

physionomie de Francis se décomposait, que ses yeux devenaient fixes et

que de la main il lui montrait un objet d'épouvante. Elle se retourna

dans la direction de ce geste, et elle s'aperçut que la porte qui

séparait sa chambre du salon était entr'ouverte. Elle se souvint

distinctement de l'avoir refermée en entrant, avec le soin d'une

personne qui se prépare à un entretien confidentiel. Puis cet entretien

avait commencé, et ils avaient été enveloppés, elle et Francis, dans un

de ces tourbillons d'émotion qui abolissent presque l'usage des sens.

Quelle main avait ouvert cette porte pendant qu'ils prononçaient des

phrases dont la moindre pouvait être meurtrière pour une personne à

laquelle ils pensèrent tous deux en se regardant, mais sans dire son

nom? Tous deux avaient eu au même moment cette même imagination

sinistre... Henriette arrivant pour empêcher tout reproche trop sévère

de la comtesse à Francis, tournant le bouton de cette porte, et puis

entendant les terribles aveux de son fiancé. Mais si elle les avait

écoutés, ces aveux, elle, la délicatesse même, et à qui un pareil

procédé pour savoir la vérité faisait certainement horreur, c'est que le

saisissement des premiers mots surpris de la sorte l'avait frappée au

point de lui interdire le moindre cri, le moindre geste, et tous deux,

la mère innocente et le fiancé coupable, aperçurent, dans un même

éclair, la possibilité d'un tragique dénouement qui les fit frémir d'une

inexprimable angoisse. Cela arrive pourtant dans la réalité, qu'une

certaine phrase vous tue d'un coup, aussi sûrement qu'une balle de

pistolet ou qu'une pointe de poignard. Enfin, la pauvre mère fut la plus

courageuse. Elle dit: «J'y vais,» et elle marcha vers cette porte. Elle

la tira d'une main qui tremblait, comme si elle avait eu quatre-vingts

ans, et elle vit l'image de la douleur, de l'épouvante, presque de la

folie, dans la jeune fille qui se tenait appuyée contre le mur, comme

paralysée d'horreur, incapable de bouger, de parler, les yeux hagards et

fixes, la bouche ouverte. La mère jeta un cri et, la saisissant dans ses

bras, elle l'emporta dans sa chambre avec une force soudain revenue et

décuplée par l'amour. Au premier moment, le jeune homme n'essaya pas de

les suivre. Il était lui-même comme rendu insensible par l'excès de son

anxiété. Il entendit des bruits de sonnette, des portes ouvertes puis

fermées, des pas rapides. Il ne reprit la pleine conscience de ce qui se

passait qu'en voyant entrer dans le salon la femme de chambre affolée et

qui cherchait un flacon de sels. Il demanda:

-- «Que se passe-t-il?...»

-- «Mademoiselle est bien souffrante et Vincent vient de courir chez le

médecin,» lui répondit-on.

Dieu juste!... Elle n'était pas morte!

X

UNE CONSCIENCE PURE

Il y a dans la survenue d'un terrible accident, lorsqu'on y avait trop

pensé, comme une stupeur et une sorte d'apaisement. Francis l'avait

éprouvé à cette minute où il voyait disparaître le groupe de ces deux

femmes initiées d'une manière si cruelle et si soudaine aux chagrins et

aux fautes de son passé. Cette étrange impression de détente, presque de

repos dans l'extrême malheur, est tellement inhérente à la nature

humaine qu'elle se retrouve dans les plus illustres catastrophes de

l'histoire, comme dans les plus humbles misères des destinées privées.

L'empereur n'en a-t-il pas donné un exemple aussi saisissant que le

comportait sa magnifique personnalité, en dormant comme il fit et de si

longues heures après Waterloo? C'est que l'âme la plus forte ne peut

supporter indéfiniment l'agonie de l'incertitude, et les irrémédiables

désastres ont ce bienfait momentané qu'ils nous en affranchissent. À

quel prix? hélas! Plus tard, demain, dans quelques instants, nous la

regretterons, cette incertitude qui laissait place à l'espoir. Nous

dirons avec d'autres mots ce que disait ce même empereur, assis sur le

rocher de Sainte-Hélène: -- «Il y a tant d'années, à pareil jour, je

débarquais de l'île d'Elbe. Il y avait des nuages au ciel... Je

guérirais si je voyais ces nuages.» Cri sublime où s'exhale toute

l'amertume et toute l'impuissance de la plus grande nostalgie qui fut

jamais!... Francis, lui aussi, toutes proportions gardées entre

l'écroulement du César colossal et la chute d'un modeste songe de

bonheur intime, devait plus tard regretter bien souvent les âcres

journées au terme desquelles il entrevoyait la possibilité au moins de

garder pour lui seul le secret de ses remords et de ses angoisses. Sur

le moment même il se sentit soulagé d'un poids immense. Il ne mentirait

plus. Il avait quitté, pour n'y plus rentrer, le labyrinthe des

honteuses hypocrisies. Il n'avait plus rien à cacher ni à la comtesse,

ni à sa fiancée. Resté seul dans le salon, il se promenait de long en

large et il s'étonnait du calme subit avec lequel il regardait en face

une situation affreuse, mais qui avait cela pour elle d'être nette et

franche. L'arrivée du professeur Teresi, qui dut traverser le salon

avant d'être introduit dans la chambre d'Henriette, commença de le

rendre au sentiment aigu des nouveaux dangers dont il était menacé

maintenant. Le regard pénétrant du docteur Sicilien lui fut une gêne

presque insupportable dès le premier abord et davantage au sortir de la

consultation. Cet homme était trop fin, et trop d'indices l'avaient

averti déjà pour qu'il n'eût pas deviné qu'un drame se jouait entre les

deux fiancés.

-- «Comment avez-vous trouvé Mlle Scilly?» lui demanda Francis afin de

devancer toute question, «elle est seulement indisposée, n'est-ce

pas?...»

-- «Je ne pourrai me prononcer que demain,» dit le docteur. «Il y a là

un état nerveux qui me déconcerte... Sur ces natures qui sont toute

sensibilité, les secousses morales trop fortes agissent comme un

véritable poison. Mme la comtesse m'a dit que la crise présente avait

été déterminée par une mauvaise nouvelle annoncée inopinément. J'insiste

auprès de vous, monsieur, comme j'ai insisté auprès de sa mère. Il faut

épargner à cette enfant les plus légères émotions, s'il est possible.

Sinon, vous la verriez s'en aller, jour par jour, heure par heure, je

vous le répète, comme si vous l'empoisonniez...»

Ce n'étaient, ces mots, qu'une allusion vague, et ils ne dépassaient pas

la limite des avertissements qu'un docteur intéressé par une malade peut

se permettre de donner aux personnes appelées à surveiller cette malade.

La physionomie et l'accent dont ils furent prononcés ne laissèrent aucun

doute à Francis. Le médecin le croyait la cause de cette crise contre

laquelle se débattait Henriette et il jugeait sa conduite avec sévérité,

sans même bien la connaître. Que serait-ce de Mme Scilly qui, elle,

savait exactement à quoi s'en tenir? Quelle scène allait avoir à

soutenir le fiancé félon qui s'était engagé, en demandant la jeune

fille, à la rendre heureuse, et il avait déjà percé le coeur de cette

pauvre créature. Cette mère si tendre qui lui avait dit une heure plus

tôt qu'elle était aussi sa mère à lui, par affection, presque par

reconnaissance pour les sentiments qu'il inspirait à sa fille, avec

quelles paroles lui parlerait-elle maintenant et de quel visage? Il

n'eut pas longtemps à se poser cette redoutable question. Le professeur

Teresi n'était pas sorti du salon depuis un quart d'heure que la

comtesse y rentrait. Ce fut pour Nayrac la première impression douce

qu'il lui eût été donné de recevoir depuis ces douloureuses semaines. Ce

qu'il lut en effet sur ce visage pourtant bien soucieux, ce fut, à

travers ce souci, une pitié, une profonde et généreuse pitié de femme

pour l'homme coupable, mais malheureux, qu'elle avait devant elle. Non,

elle n'avait pas menti en lui disant qu'elle l'aimait vraiment comme une

mère aime son fils, puisque ayant le droit, presque le devoir, de le

condamner d'une manière si implacable, elle trouvait encore en elle de

quoi lui faire la charité, si ce n'est d'un pardon, au moins d'une

sympathie, et son premier mot la lui annonçait, cette sympathie, tout

simplement, tout délicatement.

-- «J'ai quitté Henriette pour quelques minutes,» dit-elle, «parce que

j'ai pensé que vous deviez être bien tourmenté, et que cela me faisait

mal, même dans mon inquiétude... Et puis il faut que j'obtienne de vous

une promesse...»

-- «Ah! tout ce que vous demanderez, tout ce qu'elle demandera!...»

répondit le jeune homme. «Je suis prêt à vous obéir en tout. J'y étais

prêt avant que vous m'eussiez parlé comme vous venez de faire, avec

cette bonté dont je vous serai reconnaissant toute ma vie...» Il prit la

main de Mme Scilly pour la baiser, et, sur cette blanche et sainte main,

ses larmes tombèrent, tandis qu'il continuait: «Je vous en conjure,

soyez bonne encore davantage. Ne me cachez rien. Dites-moi tout ce

qu'elle vous a dit. Qu'a-t-elle entendu? Que sait-elle? Que

pense-t-elle?»

-- «Hélas!» répliqua la mère, «je voudrais bien qu'elle m'eût parlé. Je

ne serais pas en proie moi-même à cette fièvre d'inquiétude...

Qu'a-t-elle entendu de votre confession? Assez pour tout savoir, j'en

suis sûre. Le tremblement de tout son corps qui n'a pas cessé depuis que

je l'ai prise là, dans mes bras, me le prouve trop... Que pense-t-elle?

Dieu! si je le savais moi-même!... Quand j'ai essayé de l'interroger

avant l'arrivée de Teresi, elle s'est mise à sangloter au lieu de me

répondre, avec une telle exaltation que je me suis arrêtée, et cet

excellent homme a mis tant d'insistance à prescrire le calme le plus

absolu autour d'elle que je n'ai plus osé faire seulement la plus légère

allusion à ce qu'elle a compris... Il n'y a que moi, voyez-vous, qui

connaisse la profondeur de son innocence. Telle elle était au matin de

sa première communion, telle elle était, ce matin, il y a deux heures,

avant que nous eussions le malheur, vous de vous confesser à moi, et moi

de vous écouter, sans nous souvenir que nous étions trop voisins

d'elle... J'étais si fière de cette innocence, si fière de l'avoir

gardée si blanche, si pure, si digne d'être aimée pieusement. Et quand

je songe que la révélation des plus cruelles réalités de la vie lui a

été infligée ainsi, quels reproches je me fais de ne pas avoir deviné

qu'elle voudrait à tout prix empêcher que je ne vous questionne, et

qu'elle viendrait... Ah! je la verrai toujours, comme je l'ai vue,

derrière cette porte qu'elle n'avait pas eu la force de franchir après

l'avoir ouverte... Nous l'aurions seulement entendue l'ouvrir! Mais non.

C'eût été déjà trop tard. Un mot, un seul mot suffit pour qu'une âme

soit troublée jusque dans son fond. Et je vous le répète, c'est toute

votre confession qu'elle a entendue. Je l'ai lu dans ses yeux. Seigneur!

Qu'en a-t-elle compris?...»

-- «Mais quand vous avez prononcé mon nom, elle a répondu,

cependant?...» demanda le jeune homme timidement. Cette plainte de la

comtesse lui était un reproche plus cruel que si elle lui avait prodigué

les pires affronts, et il essayait de l'interrompre en même temps qu'il

essayait de savoir quels sentiments Henriette gardait pour lui. Tout son

avenir de coeur n'en dépendait-il pas?

-- «Ce qu'elle m'a répondu quand j'ai prononcé votre nom?» répéta la

mère. «Rien non plus. Elle a seulement fermé les yeux avec une

expression de souffrance qui ne m'a pas davantage permis d'insister...

Et c'est à cause de cela,» continua-t-elle avec une visible gêne, «à

cause des émotions dont votre présence serait le principe dans la crise

actuelle, que je voudrais vous voir prendre une résolution

momentanée...»

-- «Laquelle?» interrompit Francis en tressaillant. «Vous ne me demandez

pas de partir, n'est-il pas vrai? Rentrer à Paris et vous laisser dans

cette situation me serait trop pénible...»

-- «À Paris, non,» dit la comtesse. «Mais il faut que vous quittiez

Palerme et que vous attendiez ailleurs le résultat de l'entretien que

j'aurai avec Henriette. Ici nous ne pouvons ni changer nos habitudes, ni

les continuer dans les conditions où nous nous trouvons aujourd'hui.

Gagnez Catane demain par le premier express. Vous êtes à quelques

heures. Je puis vous faire revenir du matin au soir. Voyez-vous

Henriette vous sachant à deux pas d'elle, exposée à vous rencontrer si

elle vient dans ce salon, préoccupée peut-être de l'idée que vous avez

revu cette femme?... Pardon de vous parler si franchement, mais nous

devons tout prévoir. Jamais elle ne reprendrait son équilibre. Faites ce

que mon instinct de mère m'inspire de vous demander. Partez... Je

n'ignore pas que c'est un grand, un dur sacrifice, mais vous y

consentirez par amour pour elle...»

-- «Ainsi vous espérez me rappeler,» répondit-il, «vous espérez qu'elle

me pardonnera, vous ne croyez pas que j'aie perdu tous mes droits sur

son coeur?... Avec cette idée, moi aussi, j'aurai la force de tout

supporter. Je partirai demain, bien triste, bien anxieux, mais confiant

tout de même dans ce pardon possible, puisque vous, sa mère, vous ne

m'avez pas condamné...»

-- «Non» mon pauvre ami,» reprit la comtesse en secouant sa tête

blanchie, «ne vous faites pas de chimère et ne jugez pas ma fille

d'après moi. Je n'ai ni à vous condamner, ni à vous absoudre. Je

mentirais si je ne vous disais pas que vous me semblez bien coupable.

Mais je vous ai trop senti souffrir pour ne pas croire que vous vous

repentez d'abord, et puis que vous aimez Henriette. Qu'elle vous aime

aussi avec une passion qui intéresse l'essence même de sa vie, je viens

d'en avoir encore la preuve. C'est pour cela que je ne peux pas, si

graves qu'aient été vos confidences, non, je ne peux pas prendre sur moi

de rompre votre mariage... Par tout ce que vous m'avez dit, j'ai dû

constater avec bien de la tristesse, je vous l'avoue encore, qu'en effet

je ne vous connaissais pas tout entier. Si j'avais su ce que je sais, la

veille du jour où vous m'avez demandé Henriette, je vous aurais répondu

sans doute alors plus sévèrement qu'aujourd'hui, où ma pauvre fille vous

a donné toute son âme avec une ardeur qu'elle ne soupçonne pas

elle-même... Tout à l'heure, quand je la regardais en attendant le

médecin, je l'ai trop compris, je l'ai trop vu... S'il y avait un devoir

entre vous,» continua-t-elle après un silence, «je crois que cette

douleur de ma fille ne m'empêcherait pas de vous dire à tous deux: il

faut que ce devoir s'accomplisse, -- et j'userais de toute mon autorité

pour vous séparer. Mais ce devoir, j'avoue que je ne l'aperçois pas.

Vous ne pouvez rien pour cette pauvre petite Adèle, que d'empêcher à

tout prix qu'elle ne soupçonne un jour la faute de sa mère. Cette mère

l'a senti comme moi, puisqu'elle ne veut plus rien savoir de vous. Il ne

reste donc de ce passé que le souvenir des fautes très graves que vous

avez commises, autrefois par passion et tout récemment par faiblesse. Je

crois que votre sentiment pour Henriette est assez vrai, assez fort,

assez noble pour racheter ces fautes et faire de vous un loyal, un

honnête mari... Je le crois, mais je ne suis pas elle. Quand je vous

disais tout à l'heure de ne pas vous forger de chimère, de ne pas juger

ma fille d'après moi-même, je vous exprimais d'un mot tout ce que je

viens d'essayer de vous faire comprendre sans vous blesser. Des fautes

comme les vôtres, une femme de mon âge a trop vécu pour ne pas savoir

qu'elles restent conciliables avec de belles qualités de coeur, dans

notre triste société et avec l'éducation d'aujourd'hui... Henriette n'a

pas mon âge...»

-- «Alors, vous pensez qu'elle ne me pardonnera pas?» interrogea Francis

en tremblant.

-- «Je n'ai pas dit cela,» répondit la comtesse, «et j'espère au

contraire que si... Mais je dois, pour être loyale avec vous, prévoir

aussi le cas où il se serait fait dans ce jeune coeur un revirement

irréparable, une de ces désillusions dans lesquelles tout sombre. Si

elle me disait d'une certaine manière qu'elle ne veut plus être votre

femme, je sens que je ne pourrais rien sur cette résolution...»

-- «Mais vous me rappelleriez,» s'écria Francis, «pour me permettre de

plaider ma cause, pour que je lui explique...»

-- «C'est mon rôle de mère que cette explication,» interrompit Mme

Scilly. «Je vous ai montré assez de sympathie et je vous en montre

encore assez en ce moment pour que vous soyez bien sûr de ma sincérité

quand je vous affirme que je lui dirai en votre faveur tout ce qui peut,

tout ce qui doit être dit, et que vous ne pouvez pas, que vous ne devez

pas dire vous-même. De vous à elle, il ne saurait y avoir que son pardon

et que votre repentir, sans une parole...»

-- «Je vous obéirai,» fit le jeune homme après un silence. Il reprit la

main de la noble femme et il ajouta en la lui baisant de nouveau: «En

vous confiant toutes mes chances de bonheur, je les confie à ce que je

respecte le plus au monde...»

-- «Ah!» s'écria la mère, «si vous l'aviez eue plus tôt, cette

confiance, si vous m'aviez parlé dès le premier jour, que de douleurs

vous auraient été épargnées, mes pauvres enfants!...»

La terre promise · 第 18 / 23 段