-- «Comme vous venez encore de me parler autrement!» dit-elle. «Puisque

vous m'aimez, ne pouviez-vous m'épargner cette douleur de vous

questionner?... C'est si dur d'avoir l'air de se défier...» Et, mettant

à ce discours une énergie où se révélait la force de caractère que les

êtres très droits trouvent toujours à leur service dans les moments

difficiles: «Mais c'est vrai que je me suis défiée. J'ai passé la

journée d'hier à vous regarder comme je ne vous avais jamais regardé,

tant cette idée que vous n'étiez pas sincère avec moi me bouleversait!

Vous m'aviez quittée si mal ce vendredi. Vous étiez rentré si tard avec

un visage... qui mentait...» Sa voix se fit forte pour prononcer le mot

terrible et pour continuer: «Ah! pardonnez-moi, il faut que je vous dise

tout ce que j'ai là, toutes les misères auxquelles cette impression m'a

entraînée... Tout d'un coup maman a parlé devant vous de notre voisine

d'en haut..., de cette Mme Raffraye, la mère de notre adorable petite

amie. J'ai cru vous voir tressaillir. Vous savez, j'étais dans une de

ces dispositions où les moindres choses vous semblent des signes et

grandissent, grandissent... Je suis demeurée très étonnée que vous

parussiez troublé par le nom de cette femme que vous ne connaissiez pas.

Je n'y aurais pourtant pas pensé davantage si je n'avais, ce matin,

rencontré cette petite Adèle avec sa bonne. Il m'a semblé cette fois

qu'elle m'évitait, comme si Mme Raffraye avait recommandé que son enfant

ne me parlât point... C'était une idée insensée. Je ne sais pas comment

j'ai mis ensemble cette défense et l'émotion que j'avais observée ou cru

observer en vous... Enfin, tout à l'heure j'étais seule... J'ai vu cette

enfant qui jouait dans le jardin et je n'ai pas pu me retenir de

descendre afin de lui parler, afin de savoir... Dieu! Que j'ai honte!»

ajouta-t-elle en se prenant le front dans ses deux mains. «Oui, je suis

descendue, je lui ai parlé, et ce qu'elle m'a dit a fini de m'affoler au

point que j'ai voulu avoir cette conversation avec vous, là, tout de

suite. Je vous en conjure, Francis, ne me laissez pas dans cette

angoisse! Quelle que soie la raison que vous ayez eue pour nous cacher,

à maman et à moi, que vous connaissiez Mme Raffraye, que vous l'aviez

secourue dans sa crise, dites-la-moi, cette raison... Pensez que je suis

votre fiancée, que je vais être votre femme, que j'ai le droit de tout

savoir de vous, comme vous avez celui de tout savoir de moi... Mais ce

n'est pas au nom de ce droit que je vous parle, c'est au nom de notre

amour, au nom de notre chère intimité, au nom de ma peine... Je vous le

répète, j'en ai eu trop quand je vous ai soupçonné de me mentir...»

À mesure qu'elle racontait, avec cette éloquence de l'accent qui prête

de l'éloquence aussi aux termes les plus simples, cette touchante et

naïve histoire, ses douloureuses susceptibilités de coeur, ses luttes,

ses trop perspicaces divinations, cette démarche pour elle presque

coupable, elle pouvait voir la pâleur de la mort envahir le visage de

Francis et une invincible terreur décomposer ses traits si contractés

depuis quelques jours. Ce qu'il avait le plus redouté, la découverte par

Henriette d'une relation quelconque entre lui et Pauline, s'était donc

réalisé. Et cette découverte, si périlleuse pour l'avenir de son

bonheur, quel en avait été l'instrument? Cette innocente enfant,

abandonnée par lui depuis tant d'années, cette gracieuse et tendre

petite fille, -- sa fille, -- dont la seule présence sous le même toit

que lui l'avait bouleversé, dont la seule vue l'avait comme déraciné de

la résolution à laquelle il se tenait si énergiquement attaché depuis

tant d'années. Qu'elle fût encore la cause inconsciente de cet épisode

décisif dans la tragédie où il se trouvait engagé, c'était de quoi lui

infliger d'une manière trop forte ce frisson d'une fatalité expiatrice

qui le remuait à chaque nouvel incident depuis plusieurs semaines. --

Ah! Jamais comme aujourd'hui! -- Non, jamais il n'avait senti à ce degré

son impuissance à s'échapper de ce passé qui refluait sur lui toujours,

comme la marée reflue sur le malheureux qu'elle a une fois surpris, le

renversant d'un coup de lame quand il se relève, l'enveloppant de houle

quand il court, l'aveuglant d'écume quand il cherche un rocher où

s'appuyer, l'assourdissant de clameurs quand il appelle. Fut-ce

l'impression subie ainsi d'une inévitable destinée, qui paralysa chez le

jeune homme l'énergie d'une dernière défense? Fut-ce la mortelle

lassitude de l'hypocrisie, qui, devant certaines enquêtes trop

pressantes, nous fait renoncer en quelques minutes au bénéfice de longs

et savants mensonges? Fut-ce l'horreur de tromper davantage un être

aussi droit, aussi loyal, aussi désarmé que venait de se montrer

Henriette? Fut-ce l'impossibilité de se défendre sans mêler Pauline à

cette défense? Fut-ce enfin l'évidence d'une catastrophe certaine et

dans laquelle il pouvait du moins sauver, par un suprême retour de

franchise, ce qui lui restait d'honneur sentimental? Toujours est-il

qu'au lieu de s'acharner à d'inutiles et dégradantes protestations, il

répondit d'une voix devenue sourde, âpre et brève:

-- «Il est parfaitement vrai que je connais la personne dont vous venez

de me parler, parfaitement vrai que je me suis trouvé dans sa chambre

avant-hier, occupé à la secourir, et parfaitement vrai aussi que je

devais vous le dire, à votre mère et à vous... Quant à la raison qui

m'en a empêché, n'insistez pas pour que je vous la donne. Je ne vous la

donnerai pas. Je ne peux pas vous la donner...»

-- «Vous ne pouvez pas!...» répéta Henriette. «Et c'est vous qui

tremblez maintenant, vous qui pâlissez, vous qui avez peur!... Il faut

donc qu'elle soit bien grave, cette raison? Elle vous touche de bien

près pour que je vous voie dans cet état?... Mon Dieu!» ajouta-t-elle,

«cette folie me reprend. Je vous en supplie, Francis, à mains

jointes!... Jurez-moi du moins que vous ne connaissiez pas cette

personne avant ce jour-là, que vous ne l'aviez pas rencontrée autrefois.

Jurez-le-moi. Je vous croirai. Je ne vous demanderai plus rien... Je

supporterai tout, mais pas cette idée...»

-- «Je vous ai déjà dit que je ne pouvais pas vous répondre,» fit le

jeune homme.

-- «Ainsi, vous la connaissiez!...» continua Henriette avec égarement,

«Elle est arrivée ici. Nous en avons parlé devant vous et vous vous êtes

tu. Nous avons rencontré sa fille, j'ai causé de sa mère avec cette

enfant devant vous et vous vous êtes tu... Je me le rappelle maintenant,

c'est depuis le séjour de cette femme à Palerme que vous avez commencé

de changer... Ah! mon bon Dieu,» s'écria-t-elle en serrant ses mains

l'une contre l'autre dans un geste de désespoir, «faites-moi la grâce

que je ne devienne pas jalouse... C'est trop honteux...»

-- «Dominez-vous, Henriette,» interrompit le jeune homme avec épouvante,

«je vous en supplie. J'entends votre mère qui ouvre la porte. Je ferai

tout mon possible pour vous parler, je vous le promets... Mais, par

grâce, pas devant elle!...»

Ce coupable cri par lequel il invitait la jeune fille à se cacher de sa

mère, fut la dernière lâcheté que Francis devait avoir à se reprocher.

Il faut dire, à son excuse, qu'il était physiquement et moralement à

bout de forces et qu'il se sentait incapable de repousser en ce moment

l'inquisition de la comtesse ajoutée à celle d'Henriette. Il ne s'était

pas trompé, c'était bien Mme Scilly qui entrait, tenant à la main une

lettre qu'elle venait d'écrire. Elle croyait Francis et sa fille retirés

chacun dans sa chambre, comme c'était l'habitude, presque la règle de

leur intimité à cet instant de la journée. Elle demeura donc surprise de

les trouver silencieux en face l'un de l'autre, visiblement gênés par

elle, et haletants sous l'émotion de leur entretien brisé. Elle n'avait

pas entendu leurs dernières paroles, mais leur attitude suffisait pour

lui faire comprendre qu'elle arrivait au milieu d'une scène. Et quel

motif avait pu la provoquer, cette scène, sinon une plainte d'Henriette

sur le départ précipité de Francis? Mme Scilly les en gronda tous les

deux, et aussitôt, avec d'autant plus de tendresse qu'elle avait, dans

son caressant esprit de mère indulgente, imaginé un moyen de rendre à sa

fille ces deux ou trois semaines qu'elle semblait tant regretter:

-- «Je vois que mes deux enfants n'ont pas été sages,» dit-elle en

secouant sa tête grisonnante. «Dans quel état je vous retrouve, pour un

quart d'heure que je vous ai laissés, et vous saviez que vous ne deviez

pas rester seuls. Votre punition sera de vous confesser... De quoi

parliez-vous, ou plutôt sur quoi vous querelliez-vous?... Tu ne réponds

pas, Henriette, et vous, Francis, vous vous taisez... Comme si je

n'avais pas déjà deviné ce que vous n'osez pas me dire! Toi, Henriette,

tu faisais ce que je t'ai tant défendu l'autre jour. Tu n'étais pas

raisonnable et tu lui reprochais son départ, et lui, il te désespérait

davantage en se désespérant de son côté, et vous aviez tort tous les

deux... Je voulais vous faire une petite surprise,» continua-t-elle en

montrant sa lettre, «et je venais d'écrire à Girgenti afin d'y retenir

un appartement pour le 3... Vous ne comprenez point? Quand je vous ai

vus tous deux si malheureux de ce départ, dès avant-hier, j'ai voulu

parler, moi aussi, au docteur Teresi. Je l'ai fait causer ce matin même.

Il m'a dit que vous étiez souffrant, mon pauvre Francis, mais que

l'imagination entrait pour la moitié dans votre souffrance. Il est

d'avis qu'un déplacement, quel qu'il soit, suffira amplement pour vous

remettre. Au lieu de vous laisser partir seul pour Paris, c'est nous qui

partons avec vous pour ce tour de Sicile qui nous a déjà tentés et que

le docteur me permet. Nous voyons Girgenti, Catane, Taormina, Syracuse,

et nous gagnons de la sorte le 20 ou le 25. Vous ne serez ni l'un ni

l'autre frustrés d'un jour. Si cette combinaison ne remet pas un peu de

gaieté sur ces deux figures d'enterrement, c'est que vous avez bien

envie de vous faire souffrir l'un l'autre. Allons, souriez-vous en me

souriant et que ce soit fini...»

Le contraste était trop poignant entre l'état moral des deux fiancés et

le ton de simple bonhomie avec lequel la comtesse avait formulé cette

proposition d'un voyage, autrefois leur secret désir, puis dont ils

n'avaient pas voulu parler par égard pour la santé de leur chère malade.

Pour Francis surtout, ce discours de celle qui l'appelait son enfant fut

trop cruel à écouter. Il venait d'y retrouver cette simplicité familiale

d'esprit, de coeur et d'existence qui lui était, depuis six mois, un

enchantement; comme il retrouva tous les dangers de sa situation

présente dans l'accès de sensibilité nerveuse par laquelle Henriette

répondit aux phrases si tendres de sa mère. Elles avaient touché trop

profondément la pauvre fille, encore affolée par la conversation de tout

à l'heure. Elle se prit soudain à éclater en sanglots, et elle se jeta

dans les bras de la comtesse en criant de désespoir à travers ses

brûlantes larmes:

-- «Que vous êtes bonne, maman, et que je vous aime!... Mais je ne peux

pas supporter plus longtemps ce chagrin... Ah! je suis trop, trop

malheureuse...»

-- «Quel chagrin?» disait la mère. «Trop malheureuse? Qu'as-tu donc?

Francis, qu'a-t-elle donc?...» Et elle pressait, elle berçait sa fille

contre son coeur. Elle lui prodiguait les mots de tendresse, jusqu'à ce

qu'elle vit que cette crise de larmes et de douleur menaçait de se

prolonger. Elle dit alors à Nayrac, en forçant Henriette à marcher, en

la portant plutôt qu'elle ne la soutenait: «Ouvrez-moi, mon ami. Je vais

la conduire à sa chambre et la faire un peu reposer sur son lit... Vous

m'attendez, n'est-ce pas?...»

Quand il eut refermé la porte qui du salon conduisait à la chambre de

Mme Scilly, laquelle communiquait elle-même avec la chambre d'Henriette,

le jeune homme se laissa tomber comme vaincu sur une chaise, et il

songea, le coude appuyé à la table où tant de fois il avait contemplé

Henriette en train de se pencher sur un billet ou sur un livre, avec

l'or de ses beaux cheveux blonds qui brillait dans le soleil. Et

maintenant elle était dans une pièce toute voisine, qui se serrait sans

doute avec plus de tendresse qu'elle n'avait fait en sa présence contre

le coeur de sa mère, et elle lui racontait, à cette mère soudain

épouvantée, à la suite de quel entretien d'un si étrange mystère ce

désespoir l'avait prise. Encore quelques battements de la pendule que

Francis entendait en ce moment remplir de son bruit régulier le silence

du salon, et la comtesse serait là devant lui qui l'interrogerait comme

Henriette l'avait interrogé. Que répondrait-il? Refuserait-il une

seconde fois de s'expliquer ou bien imaginerait-il un nouveau mensonge?

Il y en avait un qui le sauverait, mais bien infâme. Il pouvait dire

qu'il avait connu Mme Raffraye autrefois, qu'il la savait une femme peu

recommandable, qu'il n'avait jamais voulu renouer ses relations avec

elle à cause de cela, et pour ne point lui permettre d'entrer elle-même

en relations avec Mme Scilly. Il accuserait ainsi Pauline, alors

précisément qu'il venait d'être bouleversé jusqu'au fond de son être par

son cri de révolte et d'innocence! Et serait-il seulement sauvé? Ne

devrait-il pas, et tout de suite, greffer sur ce mensonge un autre

mensonge? Il faudrait expliquer pourquoi et comment il s'était trouvé

dans la chambre de la malade. Qu'il était las de ces tromperies dont

chacune produisait à son tour une nouvelle nécessité de tromper encore!

Qu'il était las surtout de sentir qu'il ne doublerait ce cap dangereux,

s'il le doublait, que pour retrouver de l'autre côté la tempête de son

propre coeur! Depuis qu'il avait pris sa résolution de partir, il

l'avait trop éprouvé, la plaie dont il souffrait ne se fermerait pas par

la distance, cette plaie ouverte en lui par la subite et foudroyante

sensation de sa paternité. Il avait déjà en pensée, et dès la première

minute de cette résolution, amèrement souffert à l'idée qu'il ne

reverrait plus jamais la petite Adèle, comme il avait souffert, comme il

souffrait, de l'étrange remords dont l'avait accablé la protestation

d'innocence si poignante de son ancienne maîtresse. On dit cependant que

tout s'abolit dans un coeur qui aime, -- oui, tout, excepté cet amour.

Il l'avait cru, lui aussi, autrefois, dans la période enivrée de ses

chères fiançailles, et voici qu'à cet instant même où il se demandait,

avec une angoisse affolée, comment il allait défendre son amour, il ne

pouvait s'empêcher de tenir compte d'autres émotions, inconciliables

avec cet amour. Il eut alors, devant l'évidence du désarroi de son être

moral, un sursaut d'horreur pour lui-même. Il se rappela qu'à

quarante-huit heures de distance il avait vu pleurer avec un désespoir

pareil Pauline et Henriette, la misérable complice de ses égarements

d'autrefois et la virginale amie de ses nouveaux jours. Et il gémit en

se prenant le visage dans ses mains: «Je ne sais donc que faire

souffrir!...» Quelles conditions pour se débattre et dissimuler quand la

comtesse reviendrait lui poser les inévitables questions qui mettraient

au jour l'incohérence douloureuse de ces dernières semaines! Mais déjà

le temps avait marché. La porte du salon se rouvrait et Mme Scilly était

devant le jeune homme qui relevait la tête pour l'écouter parler de sa

voix toujours indulgente et si confiante, encore à ce moment:

-- «Henriette est plus calme. J'ai pu la laisser seule... Mais, Francis,

comme je vous gronderais, si je ne vous voyais pas si remué vous-même!

Je vous l'ai répété souvent: vous ne la ménagerez jamais assez. Elle est

si follement sensible, et pas très forte... Que lui aviez-vous dit qui

ait pu la mettre dans cet état?...»

-- «Elle ne vous l'a donc pas raconté elle-même?...» interrogea Francis.

-- «Non,» répondit la mère. «Je n'ai pas obtenu d'elle un seul mot,

sinon parmi des sanglots, à croire qu'elle allait être brisée, cette

phrase toujours et toujours: -- C'est fini. Mon Dieu! c'est fini... --

Qu'est-ce qui est fini? questionnais-je, et pourquoi? -- Alors elle

s'arrêtait de me parler. Je voyais qu'elle faisait un effort surhumain

pour se dominer, et, quand je l'ai quittée, toute sa pensée n'était que

pour vous. Elle m'a suppliée de ne rien vous reprocher, de ne rien vous

demander... Comme elle vous aime et comme vous seriez coupable si vous

la rendiez malheureuse!...»

Ainsi, même dans cette agonie de son chagrin, la tendre enfant avait

trouvé la force de se préoccuper de lui. Elle avait obéi à son

injonction de ne pas livrer son secret à sa mère. Et cette mère, quelle

inépuisable bonté, quelle croyance en lui elle lui montrait, quand il

méritait si peu l'une et l'autre! Aucun soupçon qu'il pût être coupable

d'une faute un peu grave n'avait seulement effleuré son esprit, et il

était si coupable cependant, il avait manqué d'une manière si perfide au

pacte de loyauté conclu entre eux par ses fiançailles! Mais elle

continuait tout simplement:

-- «Voyons, Francis, vous ne devez pas tous les deux finir cette année,

votre première année, sur des scènes semblables... S'il y a un

malentendu de vous à elle, il faut qu'il s'efface... Il le faut aussi

pour moi.» ajouta-t-elle d'une voix plus émue. «De voir Henriette comme

je l'ai laissée et de vous voir comme je vous retrouve m'aurait bien

vite fait perdre ce que j'ai repris de force par vous autant que par ce

soleil, parce que je vous savais, que je vous sentais heureux. Je vous

aime tant, elle et vous. Je vous unis dans une affection si vraie. J'ai

un peu droit à votre bonheur... Allons, confessez-vous,» conclut-elle en

prenant la main du jeune homme et en la lui serrant.

-- «Si je pouvais!...» s'écria-t-il avec un accent déchirant. Lorsqu'on

étouffe de silence comme lui et depuis des jours, une sympathie exprimée

avec cette délicatesse nous remue trop profondément! Elle nous entre

trop avant dans le coeur. Nous avons un tel besoin d'être plaints, que

ce coeur s'ouvre tout entier pour recevoir cette pitié qui lui arrive,

et, ainsi ouvert, l'aveu que nous voulions le plus retenir s'en échappe,

comme les larmes tombent des yeux, irrésistiblement. Quant a Mme Scilly,

ce cri jeté par Francis acheva de lui faire comprendre qu'il ne

s'agissait pas entre les deux jeunes gens d'une de ces querelles

d'amoureux, dont les chagrins puérils font sourire et soupirer à la fois

les personnes de son âge. Un drame intime se jouait entre eux, qu'elle

ne soupçonnait même pas. Elle s'assit auprès du jeune homme sans lâcher

sa main et elle insista, car elle sentait, avec son instinct de femme,

qu'il allait s'abandonner, à condition qu'elle trouvât, pour lui prendre

son secret, les mots vraiment justes:

-- «Si vous pouviez!... Mais n'êtes-vous pas mon fils? Ne suis-je pas

votre mère?... J'en ai pour vous toute la tendresse. J'en aurai pour

vous toute l'indulgence. Si elle était là, votre véritable mère,

garderiez-vous ce pli sur votre front, cette tristesse dans vos yeux, ce

silence sur votre bouche, ce poids sur votre coeur?... Non, vous lui

diriez: Mère, je souffre, et elle vous panserait, elle vous bercerait,

elle vous guérirait.»

-- «Ne me parlez pas ainsi,» dit le jeune homme en se levant et en

dégageant sa main, «cela me fait trop de mal. Vous ne savez pas ce que

vous me demandez. Vous ne me connaissez pas, ni la nature de ces secrets

que vous croyez pouvoir plaindre... Laissez-moi m'en-aller, fuir

Palerme, fuir Henriette, vous fuir, tout fuir. C'est ma seule chance de

rester un homme d'honneur...»

-- «Non,» répondit la comtesse en se levant à son tour, «vous n'agiriez

pas en homme d'honneur si vous ne me parliez pas maintenant avec

franchise. Et moi aussi j'ai trop mal, et vous ne pouvez pas me laisser

avec cette inquiétude que vous venez d'éveiller en moi... Quand vous

m'avez demandé la main d'Henriette et que je vous ai dit oui,

rappelez-vous avec quelle estime je vous ai accueilli, avec quelle

confiance. Vous ai-je questionné sur quoi que ce soit? J'étais sûre,

comme je suis sûre maintenant, que s'il y avait eu quelque obstacle à

l'honnêteté absolue de votre mariage, vous me l'auriez dit. Si un

événement quelconque est survenu, capable de vous arracher des cris

comme celui que vous avez jeté, vous devez le déclarer aujourd'hui à la

mère de votre fiancée. On ne se marie pas avec des secrets sur la

conscience d'une si douloureuse gravité... Vous parlez d'honneur. Il est

tout entier, cet honneur, dans la franchise absolue à certaines heures

et dans certaines situations. C'est cette franchise que j'ai le droit de

réclamer de vous et je la réclame...»

Elle avait parlé avec l'autorité d'une mère soudainement atteinte dans

ce qu'elle a de plus précieux au monde, l'avenir de sa fille. Car les

paroles insensées de Francis avaient fini de l'épouvanter. Le rappel

qu'elle avait fait de leur entretien six mois auparavant, à l'époque de

la demande en mariage, alla frapper le jeune homme dans les portions les

plus délicates de son sens moral. Cette âme, obsédée de sentiments

contradictoires, agonisante d'incertitude, bourrelée de remords, se

retourna tout entière d'un coup, comme il arrive aux caractères à

portions faibles et à portions nobles dont ces volte-face subites sont

la dernière fierté. Tandis que Mme Scilly parlait, il s'était mis à

marcher dans le salon. Il s'arrêta tout d'un coup, et tristement:

-- «Vous avez raison,» dit-il, «l'honneur est tout entier dans la

franchise, et voilà près d'un mois que j'y manque vis-à-vis de vous et

d'Henriette. C'est pour n'y pas manquer davantage que je voulais partir.

Mais aujourd'hui c'est vrai, vous ne pouvez pas me laisser m'en aller et

je ne peux pas m'en aller ainsi. Vous venez de me parler d'un jour sacré

pour moi, celui où je vous ai demandé Henriette. Ce jour-là, du moins,

sachez-le, je n'ai pas manqué à cet honneur. Je l'aimais. Elle m'aimait.

Je sentais palpiter en moi toutes les forces de l'espérance et du

dévouement. Je me croyais libre de recommencer ma vie.» Il ajouta, avec

un visible et douloureux effort: «Je ne l'étais pas...» Il se tut, puis

sur un geste de Mme Scilly: «Oh!» continua-t-il, «je ne trahissais, je

n'abandonnais personne en voulant me marier. Croyez que je me suis trop

respecté, que j'ai trop respecté votre fille pour avoir, dans un si

court espace de temps, passé d'une rupture à des fiançailles... Je

n'avais eu dans ma vie, avant de rencontrer Henriette, qu'un seul

sentiment digne de ce nom d'amour. Oui, j'avais aimé passionnément,

follement, une femme qui ne m'était plus de rien, que je croyais ne

m'être plus de rien. Il y avait des années entre cette passion et moi...

J'étais sincère, bien sincère, en me croyant dégagé de tout devoir

envers elle, surtout après ce qu'elle m'avait fait souffrir...»

-- «Ne continuez pas,» interrompit la comtesse, «c'est l'éternelle

histoire des jeunes gens. Vous avez eu une liaison indigne de vous.

Cette créature a su que vous alliez vous marier. Elle avait des lettres

de vous entre les mains. Elle vous a menacé de me les envoyer, de les

envoyer à Henriette. Vous savez cette chère petite infiniment sensible.

Vous me croyez très sévère. Vous avez pris peur. Vous avez perdu la tête

et vous avez voulu courir à Paris lui racheter votre correspondance...

Vous ai-je raconté votre histoire, ou presque?... Ce sont de tristes

faiblesses que celles de la vingt-cinquième année, pour vous autres

hommes. Mais vous n'aviez ni votre mère, ni votre père, et du moment

qu'il n'y a pas d'enfant, pas d'être innocent qui porte le poids de

cette faute... Car s'il y avait eu un enfant, vous me l'auriez dit, cela

je le sais...»

Elle affirmait ainsi, la noble femme, une certitude qu'elle était loin

d'avoir à ce degré, car elle avait fixé Francis avec angoisse en

prononçant ces derniers mots. Il secoua la tête avec une mélancolie plus

grande encore, et il reprit:

La terre promise · 第 17 / 23 段