-- «Je ne sais pas,» reprit Mme Scilly, «elle a eu Teresi dans les tout

premiers commencements de son séjour. Puis elle l'a quitté brusquement

pour l'Anglais que recommande votre ennemi Don Ciccio...»

Ce nom de l'hôtelier anglomane servit de prétexte à Francis pour

détourner d'un autre côté cette conversation dont chaque mot, presque

chaque syllabe, lui était cruelle. Il avait repris la pleine possession

de lui-même. Mais l'ombre projetée soudain sur tout son être par la

phrase de la comtesse, avait été aussi visible à Henriette que l'était,

sur la blanche nappe brillante de cristaux, l'ombre du bras de Vincent

en train de faire le service de la table. D'entendre mentionner Mme

Raffraye et sa maladie avait bouleversé le jeune homme. C'était là

pourtant un fait si nouveau, si peu en rapport avec ses plus folles

pensées des derniers temps, que la jeune fille l'observa sans en rien

conclure. Si elle avait été une femme, cette remarque se fût aussitôt

associée au souvenir de la ressemblance singulière constatée dès le

premier jour entre la petite Adèle et le portrait de Julie Nayrac au

même âge. Une étincelle eût sans doute jailli de ce rapprochement qui

lui eût illuminé les ténébreux dessous de la tragédie où elle jouait à

son insu le rôle d'une innocente victime, d'une Iphigénie vouée au

martyre pour l'expiation de fautes qui n'ont pas été les siennes! Mais

elle n'était femme encore que par sa délicate susceptibilité

d'impression, et, si l'émoi où le nom de leur voisine inconnue avait

jeté Francis lui parut un mystère à joindre aux autres mystères dont

elle se sentait enveloppée, oppressée plutôt et accablée, il n'en fut

pas davantage pour ce soir-là.

* * * * *

Le lendemain elle se leva après une autre nuit d'anxiété, si péniblement

troublée de nouveau qu'elle se résolut d'employer le seul remède que sa

pieuse naïveté imaginât au chagrin dont elle était remplie. Elle voulut

se confesser et communier. Elle avait pour directeur à Palerme un

missionnaire français qui se trouvait à la cathédrale chaque matin. Elle

se rendit donc au Dôme avec sa femme de chambre dès les sept heures et

demie, comptant être rentrée assez tôt pour le réveil de sa mère. Dans

son désarroi intérieur, elle n'avait pas réfléchi que c'était le

dimanche, et le seul jour où le père Mongeron ne fût pas là. Cette

contrariété fut assez forte pour qu'elle assistât à la messe dans des

dispositions qui ne lui procurèrent pas la tranquillité habituelle dont

s'accompagnait l'accomplissement de ses devoirs religieux. Elle revenait

donc, peu contente d'elle-même, et, afin de tromper par un peu d'air

l'énervement qui la gagnait, elle s'était décidée à marcher, d'autant

plus que le vent de ces derniers jours ayant nettoyé le ciel de ses

nuages, le commencement de cette matinée s'annonçait comme splendide. La

jeune fille suivait le bord de la Marina et elle regardait l'horizon du

golfe qui, encore bouleversé de la veille, crispait ses innombrables

vagues crêtées d'écume. Mais elle ne pouvait pas plus s'absorber dans ce

paysage qu'elle n'avait pu tout à l'heure s'absorber dans sa prière. La

naïve facilité qu'elle avait à l'ordinaire de s'harmoniser avec les

choses, de ne faire qu'un, pour ainsi dire, avec elles, était comme

paralysée par cette préoccupation continue de son fiancé, de ce

changement inexplicable d'humeur, de ce départ. Aussi fut-elle réveillée

comme d'un songe par la voix de la vieille Marguerite, qui lui dit tout

d'un coup:

-- «Nous allons avoir des nouvelles de cette pauvre Mme Raffraye. Voici

Mlle Adèle qui vient sur notre trottoir avec Annette...»

Henriette aperçut en effet l'enfant qui était environ à trente pas, et

aussitôt elle vit avec stupeur la bonne prendre la main de la petite et

l'entraîner à travers la chaussée sur l'autre trottoir, celui qui longe

la divine terrasse du palais Butera. Ce mouvement si brusque avait une

si indiscutable signification, que Marguerite s'arrêta une seconde comme

stupéfiée, et elle dit à sa maîtresse:

-- «On croirait qu'elles ont peur de nous...»

-- «Es-tu sûre qu'elles nous aient vues?...» dit Henriette.

-- «Sûre comme vous êtes là, mademoiselle,» répondit la femme de

chambre, qui ajouta: «Peut-être que Mme Raffraye est plus mal et que ça

les ennuie de donner des nouvelles, ou qu'elles sont pressées d'arriver

pour leur messe...»

Quoique ni l'une ni l'autre de ces deux raisons ne parût valable à

Henriette, elle ne les releva point. Déjà si péniblement disposée, elle

avait éprouvé devant l'étrange procédé de la bonne d'Adèle Raffraye une

surprise qui tout de suite lui avait suggéré cette idée: «Cette fille

n'agirait pas ainsi d'elle-même. Elle obéit à des ordres... Mme Raffraye

serait donc mécontente que l'enfant ait causé avec nous l'autre

soir?...» Elle tomba alors dans une de ces profondes rêveries où il

s'élabore dans notre esprit d'inconscients raisonnements fondés sur

d'inconscientes mais invincibles associations d'idées. L'observation de

la veille sur le trouble où le nom de cette femme avait jeté Francis lui

revint à la mémoire. Quoiqu'elle n'imaginât en aucune manière quel lien

pouvait unir ces deux faits, leur coexistence dans son esprit aboutit à

un accroissement bien particulier de son malaise moral. Car une fois

revenue auprès de sa mère et de son fiancé, elle n'osa pas mentionner ce

petit épisode comme elle eût fait dans toute autre circonstance. Si on

l'avait interrogée, elle n'eût peut-être pas su dire devant quoi elle

reculait. En réalité, il lui eût été presque insupportable de

surprendre, à cette occasion, un nouveau tressaillement de Francis, et,

sans s'expliquer pourquoi, elle était sûre qu'elle le surprendrait.

Cette matinée se passa pour elle ainsi, jusque vers les onze heures et

demie, à lutter contre la déraisonnable obsession des indistinctes, des

confuses méfiances soulevées dans sa pensée. Vers ce moment, comme elle

se trouvait seule, Mme Scilly étant allée de son côté à la messe

accompagnée de Francis, il lui arriva, tout naturellement, de mettre le

front pour rêver contre celle des fenêtres du salon qui donnait sur le

jardin. Elle aperçut dans une des allées la petite Adèle qui jouait,

selon son habitude des belles matinées. Les boucles des cheveux de

l'enfant brillaient sous le clair soleil qui souriait sur les palmiers

toujours verts et sur les roses toujours nouvelles du verdoyant enclos.

Comme Henriette avait aimé ce pur rayonnement de lumière autour de son

bonheur, comme elle en sentait déjà l'ironie indifférente autour de son

inquiétude! Mais ce n'est pas à la mélancolie de ce contraste qu'elle

s'arrêta à cette minute. Tandis qu'elle suivait d'un regard distrait les

mouvements de la petite fille, cette idée la saisit subitement qu'elle

pouvait du moins vérifier une de ses impressions pénibles, celle de ce

matin, si singulière et qui l'avait tant troublée. Elle n'avait qu'à

descendre dans ce jardin pour savoir aussitôt si elle s'était trompée ou

si réellement Mme Raffraye avait défendu à sa fille de lui parier. Le

simple fait qu'un pareil projet se présentât de lui-même à cet esprit,

instinctivement très réservé et très calme, témoignait du travail

accompli déjà par cette imagination de l'inconnu, parmi toutes les

douleurs de l'amour la plus meurtrière. Peut-être aussi Henriette se

sentait-elle dévorée par cet impérieux besoin d'agir, qui à de certains

moments d'extrême tension nerveuse nous précipite vers n'importe quelle

démarche, comme si l'application de toute notre volonté sur un point

quelconque, mais positif et précis, devait soulager notre angoisse. À

coup sûr, si elle n'eût pas été entraînée par un intime mouvement d'une

grande violence, elle eût hésité très longtemps avant de se hasarder,

comme elle fit tout d'un coup, à descendre seule en bas. Comme si elle

avait voulu se donner une excuse à elle-même, elle prit sur un rayon de

l'étagère un volume de roman anglais emprunté à la bibliothèque de

l'hôtel. Deux minutes plus tard, elle entrait dans le grand salon vide,

où se trouvait cette bibliothèque. Dans un des coins, l'arbre de Noël

tendait ses branches aujourd'hui éteintes. Le temps de poser le livre

sur un rayon et elle franchit la porte-fenêtre qui donnait sur le

jardin. Adèle était justement dans la grande allée en face, occupée à un

jeu qui l'absorbait si complètement, qu'elle n'entendit pas cette

approche. Henriette, elle aussi, se rappela s'être amusée avec la même

folle ardeur à ce jeu «des épingles» connu de toutes les petites filles,

et qui consiste à les chasser, ces épingles, hors d'un cercle tracé par

terre, à coups de balle élastique. La balle rebondissait, leste et

agile, sous la paume de la main ouverte d'Adèle, et la petite suivait

cette balle de tout son joli corps, et ses yeux brillaient, ses minces

narines s'ouvraient, tout son visage exprimait une joie de vivre qui se

changea en un sursaut de demi-terreur lorsqu'elle aperçut Mlle Scilly

debout devant elle. Très rouge et sans rien dire, elle se baissa pour

ramasser les divers outils de son jeu, en jetant un regard afin

d'implorer une protection du côté de sa bonne, qui n'était pas la fidèle

Annette, malheureusement, -- car celle-là eût certes empêché le

dangereux entretien qui se préparait, au lieu que Catherine n'avait reçu

de Mme Raffraye aucune recommandation spéciale. Un peu sourde d'ailleurs

et abîmée comme elle l'était dans son ouvrage, elle n'observait même pas

que sa petite maîtresse causait avec Henriette, et cette dernière

disait:

-- «Bonjour, mademoiselle Adèle. J'ai su que votre maman avait été plus

souffrante. J'espère qu'elle est mieux aujourd'hui...»

-- «Beaucoup mieux, je vous remercie, mademoiselle,» dit l'enfant. Le

souvenir du mécontentement de sa mère l'autre soir et des admonestations

d'Annette le matin l'auraient empêchée de répondre, si elle n'avait pas

ressenti pour la jeune fille cette sympathie d'admiration qui lui

rendait la froideur trop difficile. Son embarras était tel que les

épingles échappaient de ses petits doigts tremblants à mesure qu'elle

les saisissait.

-- «Voulez-vous que je vous aide?» reprit Henriette. «À moins que vous

n'ayez encore peur de moi. Je croyais que nous étions devenues amies le

soir de Noël...»

Sa voix s'était faite si douce que l'enfant ne put se retenir de lever

les yeux. Son tendre petit coeur était visiblement remué de sentiments

contradictoires, et comme elle ne savait pas mentir, elle répondit avec

une simplicité touchante:

-- «C'est que je serai grondée quand je raconterai que nous nous sommes

parlé... Maman n'aime pas que je cause comme l'autre soir...»

-- «Hé bien!» dit Henriette, «il faut obéir à votre maman... Adieu!»

Elle savait ce qu'elle voulait savoir et elle n'était pas plus avancée!

Que Mme Raffraye interdît à sa fille toute familiarité avec des

étrangers, quel rapport y avait-il entre cette défense trop naturelle et

le départ de Francis? Elle ne se doutait guère qu'elle avait été trop

bien servie par son funeste instinct en voulant à tout prix se

rapprocher d'Adèle. Elle allait l'apprendre trop tôt. Comme elle faisait

mine de s'en aller après avoir répété: «Adieu!» la douce petite lui prit

la main comme pour la retenir quelques secondes encore, et elle lui dit

avec une insistance câline:

-- «Vous êtes fâchée?...»

-- «Pas du tout,» répondit Henriette avec «un sourire un peu forcé.

-- «Si, vous êtes fâchée,» insista l'enfant. Puis, après une hésitation,

elle ajouta: «Il ne faut pas en vouloir à maman. Elle ne vous

connaissait pas... Maintenant ce sera peut-être changé,» et tendrement:

«alors j'aimerais bien être votre amie...»

Il y avait dans cette phrase un tour trop énigmatique pour que la jeune

fille n'en fût point frappée. Elle répondit:

-- «Pourquoi changé? Votre maman ne nous connaît pas davantage, et comme

vous vous en allez?...»

-- «Oui,» dit finement Adèle, «mais maman sait bien que vous êtes sa

fiancée...» Le souvenir du jeune homme qu'elle avait vu penché sur le

lit de sa mère évanouie et que cette dernière avait remercié comme un

sauveur ne quittait plus sa pensée depuis ces deux derniers jours, et

dans son ingénuité confiante elle demanda: «Est-ce que vous l'attendez?

Il va venir?...»

Il y a pour toute âme délicate un scrupule insurmontable à surprendre

sur la bouche d'un enfant des secrets dont cette innocence ne soupçonne

pas la portée. Mais, si Henriette Scilly était d'une nature trop fine

pour ne pas éprouver ce scrupule, elle était aussi trop tourmentée

d'incertitudes depuis des jours et des jours, et il lui était impossible

de ne pas désirer connaître, n'importe comment, à quelles circonstances,

d'elle ignorées, la petite venait de faire allusion.

-- «Je ne sais pas bien de qui vous voulez parler,» dit-elle: «vous me

demandez si j'attends mon fiancé, M. Francis Nayrac?...»

-- «Oui,» répliqua la petite fille, qui se répéta deux ou trois fois à

elle-même tout bas comme pour se graver ces syllabes dans la tête:

«Francis Nayrac, Francis Nayrac...»

-- «Je ne l'attends pas,» reprit Henriette, et elle ajouta, le coeur

déchiré par sa propre question: «Alors vous avez fait sa connaissance?

Vous lui avez parlé?...»

-- «Oh! non,» dit Adèle, «j'ai été trop effrayée quand je suis rentrée

et que j'ai vu maman sur son lit, si pâle, si pâle, comme ceci...» et

elle abaissa ses paupières sur ses jolis yeux qui avaient vu cette scène

dont la révélation bouleversait celle qui l'écoutait, et elle continuait

avec l'inconsciente cruauté de son ignorance et de son âge: «Et lui, il

était aussi effrayé que moi, il tremblait comme ceci... Il doit être

bien bon...»

-- «C'était avant-hier, n'est-ce pas?...» demanda Henriette.

-- «Oui, avant-hier,» dit la petite fille, qui, toute saisie de la voix

altérée avec laquelle cette question lui fut posée, reprit à son tour:

«Vous êtes encore fâchée, et contre moi?...»

-- «Vers deux heures?...» continua Mlle Scilly.

-- «Puisque vous le savez, pourquoi me le demandez-vous?... Maintenant

vous me faites peur...,» dit Adèle de plus en plus étonnée par

l'inexplicable trouble où son récit jetait la fiancée de Francis. Malgré

l'intensité de ce trouble, cette dernière eut le sentiment que la

conversation ne pouvait se prolonger. Elle allait, ou fondre en larmes,

là, devant la petite, ou lui poser des questions honteuses. Elle eut

l'énergie de se dominer, et doucement:

-- «Non, je ne suis pas fâchée... Si on vous gronde, dites bien que

c'est moi qui vous ai parlé... Et puis profitez de ce beau matin...»

Elle ne put pas prononcer une parole de plus. Elle avait trop mal. Ce

qu'elle venait d'apprendre sur Francis dépassait trop follement toutes

ses imaginations. L'idée qu'il s'était trouvé au chevet de Mme Raffraye

évanouie, tremblant d'épouvante, et qu'il s'en était tu, lui paraissait

si invraisemblable, si monstrueuse plutôt, enfin la coïncidence entre

cette aventure qu'il avait tenue si étrangement cachée et son départ

subit l'angoissait d'une manière si pénible, qu'elle fut sur le point de

sortir, d'aller au-devant de lui, pour provoquer une explication tout de

suite. Et cependant, cette explication dont elle avait besoin comme de

respirer, elle l'attendit jusqu'à deux heures, par cet instinct de

délicatesse qui atteste, dans les crises de passion, une naturelle

magnanimité. Tout inintelligible, toute douloureuse que lui fût la

dissimulation de son fiancé, dont elle venait d'acquérir une preuve

aussi soudaine qu'irréfutable, elle l'estimait trop complètement pour

croire qu'il eût eu de coupables raisons de se taire. Une créature jeune

et vraie comme elle était, porte en elle-même une vertu de confiance qui

la rend quelquefois dupe, mais cette confiance la préserve des vilenies

et la revêt d'une beauté morale si supérieure aux misères de la prudence

humaine, qu'il vaut mieux être trompé ainsi. Durant le temps qui

s'écoula entre sa rentrée dans le salon et celle de Francis, Henriette

réfléchit que le motif qu'il avait eu de se taire devait tenir à des

fibres bien intimes de son coeur. Elle le chérissait, ce coeur, autant

qu'elle l'estimait. Elle sentit que ce serait une dureté affreuse de

forcer le jeune homme à parler devant la comtesse. Elle eut le courage

de contenir sa fièvre intérieure quand elle le vit, et elle s'assit à

table comme tous les jours, avec un visage qu'elle s'efforça de rendre

paisible, et elle dut subir de la part de son fiancé et de sa mère ces

petites gronderies amicales sur un plat refusé ou un verre de vin non

touché, qui sont le tendre enfantillage des intimités de ce genre. --

Quelle ironie encore quand on a sur l'âme le poids qu'elle y avait! --

Elle dut surtout écouter, sans crier, ce dialogue échangé à une certaine

minute, à côté d'elle qui savait ce qu'elle savait: -- «Marguerite m'a

donné de meilleures nouvelles de notre pauvre voisine...,» disait Mme

Scilly.

-- «Est-ce qu'elle pourra s'installer bientôt dans sa villa?...»

demandait Francis. Que cette indifférence avec laquelle il parlait de

cette femme, comme si elle lui eût été absolument inconnue, déchira le

coeur d'Henriette! Une pareille comédie est le pire des mensonges, le

mensonge en actions, le mensonge de tout l'être. Et regarder mentir ce

qu'on aime, savoir que derrière ces yeux idolâtrés habite une pensée que

l'on vous cache, derrière ce front adoré une âme qui vous trahit, et

assister à cette hypocrisie sans un mot de protestation, quel martyre!

Ce ne fut que bien tard après le déjeuner et quand sa mère se fut

retirée pour mettre sa correspondance au courant, qu'elle put enfin

donner libre cours à sa passion, et elle dit à Francis qui se préparait,

lui aussi, à sortir:

-- «Restez, j'ai à vous parler...»

IX

LES DIVINATIONS D'UNE JEUNE FILLE (_Suite_)

La passion avec laquelle Henriette venait de prononcer ces mots l'avait

secouée tout entière. Elle dut s'asseoir, tant ses pauvres jambes

tremblaient. Francis, debout devant elle, la regardait, en proie

lui-même à la sensation la plus amère pour les hommes comme lui, pour

ces êtres faibles et tendres qui n'ont ni le courage des entières

loyautés, ni celui des trahisons sans remords. Il voyait, il sentait

souffrir un coeur dévoué, un coeur percé par lui et qui allait se

montrer, il le comprenait, dans la sincérité ingénue de cette

souffrance. Lorsque cette sensation nous vient d'une femme que nous

n'aimons plus, elle est déjà si intolérable que beaucoup, parmi les

amants de cette race, ont reculé des années une rupture qu'ils

désiraient avec les cruelles énergies de la jeunesse, plutôt que

d'entendre ce cri d'une agonie dont ils étaient les bourreaux. Mais

quand nous l'aimons, cette femme qui souffre par nous, et d'un amour

passionné, quand la voix qui gémit vers nous est celle d'une créature

idolâtrée, cette plainte va chercher dans l'arrière-fond de notre

personne la plus secrète fibre et la plus blessable. Il n'est pas de

résolution alors, si raisonnée soit-elle, qui tienne contre le besoin

fou d'apaiser ce soupir, d'essuyer ces larmes, de panser cette plaie que

nous ne pouvons pas supporter de voir saigner. Ce ne fut qu'une minute,

et déjà Francis s'était mis à genoux devant sa fiancée, il lui prenait

les mains, il les lui serrait, il la suppliait:

-- «Calmez-vous, Henriette,» disait-il, «si vous m'aimez. Vous me faites

trop de mal... Mon Dieu! Comme je vous sens tremblante et tourmentée et

à cause de moi!... Regardez-moi, voyez comme je vous aime cependant.

Écoutez comme je vous parle avec tout mon coeur. Parlez-moi aussi avec

le vôtre... C'est mon départ qui vous désespère? Mais croyez-vous qu'il

ne me désespère pas moi-même? D'être loin de vous me sera si dur, que je

ne pourrai jamais m'y décider si je dois penser que je vous laisse dans

un pareil chagrin... Mon Dieu! Elle ne me répond pas!» s'écria-t-il

comme elle continuait de se taire et qu'elle tremblait davantage encore.

Et oubliant ses réflexions de la veille» oubliant ses conflits intimes,

ses combats, son martyre, oubliant ses récentes fautes et la certitude

de ses fautes prochaines pour ne plus apercevoir que la possibilité de

rallumer dans ces prunelles douloureusement fixes un éclair de joie:

«Voulez-vous que je ne parte pas,» reprit-il, «que je demeure avec vous

jusqu'à la date que nous avions fixée?... Après tout, je ne suis pas

malade. Je ne le serai pas. Pourvu que vous soyez heureuse, que vous me

souriiez comme autrefois, je retrouverai toute ma force, toute ma

santé... Si c'est cela que vous vouliez me demander, prononcez un mot,

un seul, et c'est promis. Je reste... Mais ne tremblez plus, ne souffrez

plus. Ne souffre plus, mon unique amour...»

Il avait parlé, non pas avec tout son coeur comme il avait dit, mais

avec les parties les plus humaines de son coeur et les plus nobles.

Spontanément, presque involontairement, follement, il s'était jeté

au-devant de la prière qu'il avait cru lire sur la bouche d'Henriette

sans même qu'elle l'eût formulée. Délicate et frémissante bouche et qui

lui donna le sourire qu'il implorait, il ne soupçonnait pas quelle

réponse allait en sortir! Les deux mains d'Henriette se dégagèrent. À

son tour elle saisit Francis, lui prenant la tête et se penchant sur lui

pour le regarder, elle aussi, avec la sauvage ardeur que les premières

souffrances et l'éveil de la passion avaient allumée dans son être,

jusque-là si équilibré, si harmonieux. Une infinie reconnaissance

émanait de son visage ému pour la preuve qu'elle recevait et que sa

naïveté prenait pour une preuve de tendresse. Puis avec la douceur de

cette gratitude dans sa voix et dans son geste:

-- «Merci, Francis, mon Francis,» dit-elle enfin. «Ah! Quel poids vous

m'avez enlevé de là.» Et elle montra sa poitrine. «Comme vous êtes bon

pour moi! Comme vous m'aimez! C'est donc vrai? Vous n'aviez pas pour me

quitter une autre raison que vous ne vouliez pas que je sache?... Mais

vous partirez comme le docteur vous a prescrit de partir,»

insista-t-elle en souriant de nouveau, et, avec un rien de coquetterie

fière, elle ajouta: «Je ne suis pas une femme si peu courageuse, et du

moment que votre santé exige que vous vous en alliez, je me croirais

bien lâche de ne pas accepter bravement cette séparation... Vous vous

êtes trompé sur moi si vous avez pensé que je vous ai retenu pour vous

demander de vous sacrifier à ce qui serait le plus misérable des

égoïsmes... Ce n'est pas tant de ce départ que je souffrais. C'était

surtout de ne pas en savoir le vrai motif, de croire du moins que je ne

le savais pas. C'était surtout de ne pas vous comprendre... C'est trop

affreux de douter quand on aime!...»

-- «À mon tour je ne vous comprends pas,» interrompit le jeune homme.

L'évidence venait de s'imposer à lui que des soupçons avaient traversé

l'esprit d'Henriette. Il en frémit tout d'un coup jusque dans la racine

de son être. Il n'eut pas le temps, d'ailleurs, d'hésiter sur la nature

de ces soupçons, car la loyale jeune fille, et qui n'avait jamais menti,

n'essaya pas une seconde de ruser avec son fiancé.

-- «Naturellement vous ne pouvez pas me comprendre,» répondit-elle à

l'interjection de Francis avec un nouveau sourire, «j'ai été folle... Je

le sens maintenant que je vous ai retrouvé. Car je vous ai retrouvé...

Vous m'avez fait chaud à tout le coeur en me parlant comme vous m'avez

parlé. Vous avez déchiré ce voile que je sentais flotter entre nous

depuis quelques jours. C'est si étrange à dire: il me semblait que vous

n'étiez plus vous. Enfin, je savais que vous ne me disiez pas toute la

vérité, mais vous me la direz maintenant, n'est-ce pas? Vous

m'expliquerez ce que vous m'avez caché et pourquoi vous me l'avez caché?

Et c'en sera fini de ce cauchemar... Il m'a tant tourmenté ces derniers

jours, que si vous aviez dû vous en aller sans que nous eussions eu

cette conversation, je ne sais ce que je serais devenue. Je souffrais

trop!...»

-- «Que faut-il que je vous explique?» dit Francis d'une voix presque

éteinte, et il ajouta: «Interrogez-moi,» avec un trouble trop

significatif pour que la jeune fille ne sentît pas se briser du coup

l'élan passionné qui l'avait soulevée vers l'espérance d'un complet

renouveau de leur intimité.

La terre promise · 第 16 / 23 段