Tandis qu'il s'en allait, par cette après-midi, le long des rues de la

ville si lumineuse d'ordinaire, et qu'enveloppait en ce moment un

aveuglant et mobile nuage de chaleur poussiéreuse, l'inquiétude

grandissait de minute en minute dans le coeur de celle qu'il fuyait de

cette fuite imprudente et passionnée. Il ne s'était pas trompé en

croyant observer que Mlle Scilly le suivait, lors de sa sortie du salon,

avec une expression étrange dans son ardent regard. Mais, si l'idée fixe

l'eût moins absorbé depuis le fatal matin où il avait lu le nom de Mme

Raffraye sur la liste des voyageurs dans le vestibule du _Continental_,

ce n'est pas un regard pareil à celui-là, c'est vingt, c'est trente

qu'il aurait surpris dans les prunelles bleues d'Henriette. Ces beaux

yeux si clairs, si transparents, lui eussent été un douloureux miroir où

il aurait lu l'éveil progressif d'un sentiment si nouveau pour celle qui

l'éprouvait, qu'elle le subissait sans l'admettre. Il s'était calomnié

en s'applaudissant durant ces derniers jours pour son triste talent à

jouer la comédie devant cette chère âme à lui. Il n'était pas plus

capable d'une pareille perfection d'hypocrisie, qu'elle n'était capable

de ce complet aveuglement. Il l'aimait trop et elle l'aimait trop. Ce

sentiment qui grandissait en elle depuis ces quelques semaines, ce

n'était pas le soupçon. Elle était simple et droite. Elle avait toujours

vécu dans un milieu simple et droit. Où aurait-elle appris à se défier?

Non. C'était une épouvante anxieuse devant une altération de ses

rapports avec son fiancé si réelle et si indéfinissable à la fois! Elle

en demeurait douloureusement confondue et déconcertée, comme il arrive

dans les crises d'amour aux vraies jeunes filles, chez lesquelles la

sensibilité est aussi vive que celle d'une femme, et l'ignorance des

dessous de la vie aussi totale que celle d'un enfant. Mais est-il besoin

de comprendre quelles causes profondes changent le coeur de ce que l'on

aime pour souffrir de cette métamorphose? Henriette Scilly ne savait pas

que la jeunesse de presque tout homme a subi l'épreuve de quelque

passion coupable, elle ignorait que les plus délicats sont justement

ceux qui engagent dans leurs fautes le plus d'eux-mêmes et qui gardent

les cicatrices les plus profondes, les plus aisées à se rouvrir. Mais

elle savait que, durant des mois, elle avait vu la physionomie de

Francis rayonnante de sincérité heureuse, et que maintenant il flottait

sans cesse dans son regard une flamme de fièvre, dans son sourire une

inquiétude et dans tout son être une visible souffrance. Elle ne savait

pas qu'un homme peut mentir à une femme qu'il aime et l'aimer autant,

l'aimer davantage, avec une ardeur avivée par le remords. Mais elle

savait que depuis quelque temps la tendresse de son ami n'avait plus

cette douceur égale, cette manifestation harmonieuse, ce je ne sais quoi

de constant et de paisible qui l'enveloppait comme une atmosphère. Il

lui semblait que, depuis ces dernières semaines, tantôt il était absent

d'elle auprès d'elle, et tantôt préoccupé d'elle avec une frénésie qui

lui faisait presque peur. C'étaient les moments où le malheureux

essayait, avec le plus de bonne foi, de mettre sa douce fiancée entre

lui et ses fantômes, en se la rendant plus présente, plus vivante

encore, par des serrements de mains plus prolongés, par une

contemplation plus fixe, par une caresse plus enveloppante. Henriette ne

savait pas non plus qu'une certaine amertume de langage, une certaine

cruauté de jugement dans l'interprétation des caractères veulent que

l'on plaigne celui qui cause et qui pense ainsi, parce qu'elles

attestent d'ordinaire l'élancement caché d'une plaie intérieure. Mais

elle savait que l'adorable communauté d'idées et d'impressions, dont

elle et Francis avaient parlé durant leur dernière promenade heureuse de

la villa Tasca, était comme suspendue. Ils ne pensaient plus, ils ne

sentaient plus à l'unisson. Sans cesse maintenant elle discernait dans

sa manière de plaisanter, quand il se forçait à jouer la gaieté, un

filet d'ironie qui lui faisait mal. Autrefois, quand le nom d'une de

leurs connaissances parisiennes tombait dans la conversation, il

l'accueillait avec une indulgence qu'elle avait prise pour un signe

d'infinie bonté, quoique ce n'eût jamais été que la souriante

indifférence habituelle aux heureux et aux amoureux. Aujourd'hui les

mots persifleurs ou sévères lui arrivaient naturellement, et dans sa

façon aiguë de souligner, ici un ridicule, là une équivoque d'intention,

il laissait transparaître le libertin désenchanté qu'il était avant le

renouveau de son pur amour, qu'il redevenait par un rappel trop puissant

de Pauline et des anciennes douleurs. Il semblait alors à Henriette que

derrière le Francis Nayrac qu'elle connaissait, qu'elle aimait, en se

complaisant dans cet amour, en s'y caressant toute l'âme, un autre

Francis se dissimulait qu'elle ne connaissait pas, et contre le coeur de

qui elle allait se meurtrir, elle se meurtrissait déjà... Mais toutes

ces menues impressions étaient restées des impressions. Elles n'avaient

pas dépassé ce vague et incertain domaine des nuances du coeur, dont

nous ne saurions affirmer qu'il n'est pas imaginaire. Aucun fait concret

n'était survenu que la jeune fille eût pu articuler s'il lui avait fallu

dire à son fiancé qu'il avait changé pour elle et en quoi. Aussi, dans

sa grande loyauté, s'appliquait-elle à se démontrer qu'elle avait tort

de sentir comme elle sentait, que cette impression de changement était

une chimère maladive et produite par l'excès de son amour. Il y a une

cause à tous les effets, et elle n'en voyait aucune à une pareille

modification de ses rapports avec Francis. Il ne pouvait pas avoir

d'inquiétudes secrètes sur la santé de Mme Scilly, qui s'améliorait

visiblement. Elle-même ne s'était jamais aussi bien portée. Quant à lui,

le médecin qu'elle avait consulté en secret, dans une heure

d'inquiétude, l'avait pleinement rassurée. Il n'avait laissé en France

ni parents très proches, ni amis trop chers desquels il dût se

préoccuper. Quelques conversations d'intérêt, tenues devant elle ces

derniers temps encore, prouvaient que le jeune homme n'était tourmenté

par aucun souci du côté de sa fortune. Il n'était pas moins épris

d'elle, pas moins désireux de voir s'approcher l'époque de leur mariage.

Ses moindres paroles l'attestaient. Tout cela était indiscutable.

Henriette se le répétait, obstinément, résolument. Elle appliquait sa

force d'esprit à réduire à néant ses folles craintes. Puis, quand elle

avait exécuté ce travail avec la plus entière bonne foi, elle retombait

dans une invincible mélancolie devant l'évidence d'une métamorphose

qu'elle ne pouvait ni définir, ni expliquer, ni comprendre, et qui était

cependant.

Dans une pareille disposition d'âme, et quand nous nous rongeons ainsi

d'anxiété à vide, le moindre événement positif et indiscutable tend à

prendre des proportions presque tragiques. C'est la pointe de bistouri

qui ouvre le libre passage à l'humeur accumulée dans l'abcès, --

comparaison cruellement vulgaire, mais trop juste. Rien ne ressemble au

travail fiévreux de tout un corps autour d'un point malade, comme le

travail douloureux de toute une pensée autour d'une idée fixe. La

conduite singulière de Francis durant cette après-midi de la terrible

scène avec Mme Raffraye, fut cet événement décisif pour la pauvre

Henriette, tendre enfant, qui devait payer si cher les mois d'extase

presque surhumaine traversés depuis ses fiançailles! Dieu juste! Est-il

vrai cependant que trop de bonheur soit un péché, quand c'est un bonheur

permis, un bonheur dont on accepte par avance chaque devoir? Tout nous

atteste pourtant qu'il en est ainsi dans ce monde de la chute où même

les plus purs semblent porter dès leur naissance le poids d'une

expiation. Quoique la jeune fille fût habituée depuis ces dernières

semaines aux inégalités de son fiancé, elle avait d'abord été

bouleversée de le voir entrer brusquement dans le salon commun, aller et

venir, sans presque répondre à ce qu'elle lui disait, le visage

contracté, les yeux comme hagards. Il venait de rencontrer Adèle

Raffraye et les deux bonnes dans le vestibule, et il se demandait s'il

monterait ou non chez Pauline. -- Puis il était parti aussi brusquement,

en alléguant une correspondance en retard, d'une telle manière

qu'Henriette avait senti qu'il lui mentait. Une demi-heure s'était

passée, une heure, une heure et demie, deux heures. Il ne rentrait pas.

Elle pria Vincent d'aller l'appeler. Le valet de chambre revint dire que

M. Nayrac était sorti. L'inquiétude d'Henriette s'exalta au point

qu'elle envoya demander au concierge depuis combien de temps. Elle

espérait que Francis, en s'en allant, aurait laissé une recommandation

peut-être oubliée. Non. Il avait quitté l'hôtel à pied, sans rien dire,

dans la direction de la ville, vers les deux heures et demie, et il en

était plus de quatre. Ce qui ajoutait à l'inquiétude de la jeune fille,

c'était de voir cette inquiétude partagée par sa mère, qui avait demandé

à plusieurs reprises déjà ce que faisait Francis. Même à travers son

trouble, la gracieuse enfant chérissait trop passionnément son fiancé

pour ne pas souffrir une souffrance de plus à l'idée qu'il aurait à

subir un interrogatoire de Mme Scilly, et son amour lui suggéra de

répondre enfin:

-- «Nous sommes à la veille du jour de l'an... Il aura sans doute voulu

nous préparer quelque surprise...» Puis, caressante: «Je vous en prie,

mère, ne lui laissez pas voir que nous avons été tourmentées. Vous savez

comme il en serait peiné...»

-- «Sois tranquille,» répondit Mme Scilly, «je ne le gronderai pas, bien

qu'il le mérite, avec ou sans surprise... Ah!» dit-elle encore sans se

douter de l'ironie contenue dans ces derniers mots, «comme tu l'aimes,

et que c'est heureux qu'il t'aime aussi! Tu souffrirais trop!...»

Grâce à ce délicat dévouement de sa fiancée, qu'il ne devait jamais

savoir, une scène pénible fut donc épargnée à Nayrac, quand vers les six

heures il se retrouva dans le petit salon où tout son bonheur avait tenu

si longtemps. Rien n'avait changé du tableau d'intimité qui suffisait,

quelques semaines plus tôt, à exorciser les funestes images soulevées

par l'arrivée de Pauline Raffraye à Palerme. Les mêmes lampes posées aux

mêmes places éclairaient de leur clarté doucement atténuée le même

retrait en rotonde protégé par le haut paravent, et ce décor d'étoffes

aux nuances passées, de plantes vertes, de fleurs méridionales,

encadrait les deux mêmes visages de femme, sur lesquels le jeune homme

pouvait lire la même tendre sollicitude. Mais le charme n'était plus

assez fort pour triompher maintenant de ses tumultes intérieurs. Hélas!

Il ne la sentit même pas en ce moment-là, cette magie de sa récente et

déjà si lointaine félicité. Il revenait de sa longue et folle promenade

à travers la ville et la campagne, ayant pris une résolution qui lui

interdisait ces attendrissements. Il avait compris que, s'il voulait

échapper à ce cauchemar dont la fièvre augmentait pour lui à chaque

journée, il devait quitter Palerme, et tout de suite. Il ne pouvait

plus, honnêtement, sincèrement, répondre de lui-même après sa démarche

de l'après-midi, et, surtout, ayant entendu le cri de révolte qu'il

avait entendu. Ce cri lui avait percé le coeur trop avant pour qu'il

n'éprouvât pas ce besoin de souffrir seul et en liberté, -- unique

soulagement de certaines misères morales qui sont sans remède. Lors de

son arrivée en Sicile, il avait été à peu près convenu que son séjour se

prolongerait jusqu'au 20 ou 25 janvier. On était au 27 décembre. Il

fallait que le 2 janvier, aussitôt la fête du nouvel an passée, il fût

en mer, et arraché à une situation aussi dégradante que douloureuse, en

attendant qu'elle devînt tragique. Une fois loin, les choses

reprendraient leur place naturelle dans sa pensée. C'en était du moins

la seule chance. Cette nécessité d'un départ immédiat lui était apparue

si évidente, qu'il avait donné à ce projet un commencement d'exécution,

en allant aussitôt chez le médecin de Mme Scilly arracher à cet homme un

ordre de changement de climat, si c'était possible. Il avait raconté là

les quelques symptômes qu'il avait jugés les plus propres à déterminer

une indication pareille. Le docteur avait-il été sa dupe? C'est ce qu'il

ne devait jamais savoir, ce personnage étant un de ces Siciliens à

l'énigmatique et subtil visage, où le flegme oriental se mélange à toute

la finesse italienne. Mais il frémit d'entendre cette phrase par

laquelle se termina cette mensongère consultation: -- «Vous aurez

d'autant moins de peine à faire accepter à ces dames la nécessité de

votre départ, que Mlle Scilly était très inquiète de votre santé. Elle

m'en a parlé encore l'autre matin...»

Ainsi Henriette s'apercevait des crises d'agitation qu'il subissait. Il

n'était que temps d'abandonner Palerme, avant qu'elle songeât à les

expliquer par leur véritable cause ou par une cause seulement

approchante. Pour le moment, cette observation de la jeune fille avait

l'avantage de faciliter la mise en oeuvre de sa ruse. Il avait donc

pleine confiance dans la réussite lorsque, à son arrivée dans le salon,

où l'attendaient ces deux femmes dont il se savait tant aimé, il

commença:

-- «Vous avez dû être bien inquiètes de moi? Il faut me pardonner... Je

me suis senti très souffrant, j'ai cru que l'air me remettrait, j'ai

voulu marcher. J'ai marché, marché... Mon malaise ne passait pas, et

comme il dure depuis plusieurs jours, je vous ai obéi.» Il se tourna

vers Henriette pour dire cette fin de phrase: «Je suis allé chez le

professeur Teresi. Il devait rentrer, m'a dit son domestique, d'un

moment à l'autre, et puis je l'ai attendu plus d'une heure...»

-- «Avez-vous pu le voir, au moins, et bien causer avec lui?» demanda

Mme Scilly.

-- «Heureusement,» reprit le jeune homme, «ou plutôt,» ajouta-t-il,

«malheureusement!...» La mère et la fille levèrent toutes deux la tête

avec une appréhension qui augmenta son remords, et il continuait,

s'adressant cette fois à la comtesse:

-- «Tranquillisez-vous, il ne m'a pas trouvé de maladie grave... Mais je

crois bien que c'est pire... Il paraît que je suis seulement sous une

mauvaise influence, comme ils disent ici, et que, dans ces climats, il

ne faut pas trop jouer avec cela de peur de prendre les fièvres. Enfin,

le docteur est d'avis que je devrais abréger plutôt mon séjour ici...»

-- «Vous allez partir!...» s'écria Henriette.

-- «Je crois qu'il le faut...,» répondit-il.

-- «Et quand?» demanda-t-elle.

-- «Naturellement pas avant le 1er janvier, je n'ai pas voulu entendre

parler de commencer cette année sans vous; mais le médecin pense que le

2, le 3 au plus tard, ce serait sage de me décider, plus que sage,

indispensable...»

La jeune fille le regardait tandis qu'il parlait. Il ne put soutenir la

plainte muette de ces deux beaux yeux où il n'avait jamais lu tant

d'angoisse. Ce fut une impression physique, pareille à celle qu'il eût

éprouvée s'il avait tordu le bras de la délicate créature, et si l'os

avait crié en se brisant. Cette volonté de départ, qui, tout à l'heure

et dans le tourbillonnement de sa pensée solitaire, lui était apparue

comme le devoir même, lui sembla cette fois si dure, si cruelle, qu'il

se fit horreur. Mais le coup était porté, il ne pouvait plus reculer. Il

ne lui restait qu'à rassurer de son mieux les inquiétudes d'Henriette.

Que serait-il devenu s'il avait deviné que ces inquiétudes n'étaient pas

causées par une crainte au sujet de sa santé? Pour la première fois

depuis qu'il avait passé à cette main confiante la bague de fiancée,

elle venait de douter de lui. Elle ne le croyait pas, et il était

cependant bien sincère en insistant:

-- «C'est si triste pour moi de perdre ces quelques beaux jours. Ce

n'est qu'une séparation de deux mois. Comme elle est dure!...»

* * * * *

Non, Henriette ne le croyait pas. Il eut beau prodiguer durant toute la

soirée des phrases pareilles et lui témoigner une tendresse qui, elle du

moins, n'était pas feinte, il n'arriva pas à dissiper le reflet de

mélancolie dont ce transparent visage s'était comme teinté à la nouvelle

de ce départ inattendu. Il n'arriva pas davantage à éteindre la première

petite flamme de lucidité qui s'était allumée dans ce coeur et qui

allait s'y développer en un incendie soudain de passion et de jalousie.

Et, durant toute cette soirée, il continua de ne pas s'apercevoir qu'il

avait devant lui le premier soupçon et le premier silence de la jeune

fille. L'instinct de l'amour est si fort, ses intuitions irraisonnées

sont si puissantes, qu'Henriette avait lu le mensonge dans la

physionomie et sur les lèvres de Francis aussi certainement que si elle

avait assisté à sa délibération intime de toute l'après-midi. Elle

savait qu'il ne lui disait pas la vérité. Elle savait qu'il s'en allait

de Palerme pour un motif tout autre que cette prétendue maladie. Mais

lequel? Quand elle fut rentrée dans sa chambre, livrée à elle-même, avec

toute sa nuit pour tourner et retourner ce problème qui venait de

s'imposer à son coeur d'une manière si foudroyante, comme elle pleura!

Comme elle lutta contre ce qui était déjà pour elle une irréfutable

évidence! Comme elle voulut se persuader qu'elle calomniait son aimé en

le supposant capable d'une telle duplicité! Ah! Ces révoltes contre le

soupçon, qui a pu aimer et ne pas les connaître? Elles n'empêchent pas

que l'on ne continue à soupçonner une fois que l'on a été conduit de

déceptions en déceptions sur la route de la défiance, à ce carrefour

fatal où l'on _sait_ que l'on est trompé. Et quand nous savons cela, par

cette divination qui ressemble au flair d'un animal, tant elle est

inconsciente et irrésistible, il nous faut à tout prix savoir aussi

_comment_ nous sommes trompés, dussions-nous en mourir. Certes,

l'innocente et candide jeune fille était entièrement dépourvue des armes

qu'une telle défiance trouve d'ordinaire à son service. L'art des

questions adroites et des savantes enquêtes n'était pas le sien, et elle

était encore moins capable de ces procédés brutaux qui déshonorent la

passion en assouvissant du moins cette frénésie de vérité; épier des

démarches, violer le secret d'une correspondance, faire parler des

inférieurs. Elle n'avait pour servir sa jalousie que cette sensibilité

déjà si vive, avivée encore par de longues journées de malaise, cet art

douloureux de percevoir par le coeur des nuances que son esprit n'eût

pas discernées, qu'il était impuissant à interpréter et à même admettre.

La nuit qui suivit l'annonce du tout prochain départ de son fiancé se

passa donc pour elle à se démontrer que, dans l'espace de cette

après-midi, aucun événement nouveau n'avait pu décider Francis à ce

départ, à moins qu'il n'eût été rappelé par une dépêche dont il n'avait

point parlé. Les lettres, en effet, étaient arrivées le matin. On les

avait apportées comme d'habitude pêle-mêle au salon. Comme d'habitude,

le jeune homme avait ouvert les siennes aussitôt, et visiblement sans y

prendre le moindre intérêt. Visiblement aussi, ce matin-là, il était,

sinon gai, du moins très calme. Il avait changé dans l'éclair d'un

instant que le souvenir d'Henriette précisait à cinq minutes près, comme

si, dans l'intervalle qui avait séparé leur déjeuner et sa rentrée au

commun salon, le coup d'une nouvelle inattendue l'avait bouleversé.

Cette hypothèse d'un télégramme était si logique, elle cadrait si

complètement avec les autres données, que la jeune fille s'y était

arrêtée malgré elle. Francis était ressorti pour répondre. Il avait

voulu porter lui-même cette réponse au bureau de la via Macqueda.

C'était justement dans cette rue que demeurait le professeur Teresi, ce

même docteur qui quelques jours auparavant la rassurait sur la santé de

son fiancé, avec une bonne humeur si confiante. Et en deux fois

quarante-huit heures, sans qu'aucun symptôme nouveau se fût produit, il

déclarait que le jeune homme devait quitter Palerme immédiatement!

Était-ce possible cependant qu'une semblable entente eût eu lieu entre

deux personnes qu'elle était habituée à tant estimer? Henriette eut beau

se répondre: «Non,» avec l'énergie d'une créature jeune et sincère, pour

qui le doute sur une âme humaine quelconque est une douleur et un

désespoir le doute sur une âme aimée, elle ne triompha point de cette

souveraine évidence du coeur qui lui avait fait se dire à l'entrée de

Francis dans le salon: «Il va mentir,» et à sa première phrase: «Il

ment.» Lorsqu'elle le retrouva le lendemain, après cette nuit de

torturante insomnie, le premier regard qu'ils échangèrent lui renouvela

cette évidence de la trahison de son fiancé avec une intensité plus

cruelle encore. Il lui mentait. Comment? En quoi? Pourquoi? Cette

seconde intuition lui devint si affreuse qu'elle eût certainement dit

son agonie à Francis s'il ne se fût pas appliqué toute la journée à

éviter le tête-à-tête avec elle. La malheureuse enfant se borna donc,

durant les longues heures de ce jour, à étudier le visage de celui

qu'elle aimait tant, avec cette attention passionnée d'une femme qui se

sent trompée. Elle avait cette surexcitation de tout l'être qui erre,

pour ainsi dire, sur le bord de la vérité, qui la devine, qui la

respire, qui n'aura de repos qu'après l'avoir vue, après l'avoir palpée.

Il semble que dans des moments pareils la délicatesse des sens soit

portée à un degré presque surnaturel, tant ils sont aigus. Une jeune

fille alors, et la plus ignorante, a le coup d'oeil d'un observateur

professionnel, d'un physiologiste ou d'un confesseur, pour saisir le

moindre passage d'idée ou d'émotion sur le masque de la personne qu'elle

observe ainsi. Mais jusqu'à l'instant où ils s'assirent tous les trois,

sa mère, Francis et elle, à la table du dîner, Henriette n'avait rien

surpris dans l'attitude et sur la physionomie de son fiancé, sinon un

souci constant de lui adoucir l'amertume de la brutale séparation, et

voici que, vers le milieu de ce dîner, commencé, pour elle, dans la

persistante angoisse de cette énigme qui la fuyait, la fuyait toujours,

un incident se produisit, très simple, très naturel, dont la portée

devait être incalculable. Il venait de passer entre les trois convives

quelques minutes d'un de ces silences comme il en était tant tombé sur

leur intimité depuis ces quelques jours. La comtesse le rompit en

disant:

-- «Il paraît que la mère de cette jolie petite Adèle est au plus mal...

Elle avait loué une villa au Jardin Anglais, et elle devait s'y

installer aujourd'hui... Elle n'a pas pu...»

À toute autre minute, le tressaillement dont Francis fut secoué à cette

phrase n'eût probablement pas été remarqué de la jeune fille. Mais dans

la disposition nerveuse où elle se trouvait, il était impossible que ce

signe d'un trouble profond lui échappât. Les mains du jeune homme

avaient tremblé. Les traits de son visage s'étaient comme crispés. Il

avait fixé Mme Scilly d'un regard étrangement scrutateur. Enfin, pour

ceux qui connaissaient comme Henriette les moindres inflexions de sa

voix, il y avait un étouffement d'émotion dans l'accent dont il

répondit. Car il voulut répondre, tant il lui importait de couper court

au moindre éveil de soupçon, quelque invraisemblable que fût cet éveil.

Il était si sûr que Pauline, telle qu'il la connaissait, s'était

arrangée pour que sa femme de chambre ne racontât devant personne

l'événement de la veille. Mais, c'est une remarque banale, depuis qu'il

y a des coupables et qu'ils se cachent, la conscience de la faute pousse

celui qui l'a commise à des excès de dissimulation toujours voisins de

l'imprudence. Qu'il eût mieux valu pour Francis se taire que de

prononcer, avec l'accent dont il les prononça, ces mots insignifiants:

-- «Pauvre femme! Est-ce qu'on vous a dit quand elle a été reprise?...

La petite fille n'avait-elle pas prétendu l'autre jour que sa mère

allait mieux?...»

-- «Au degré où elle est malade,» fit la comtesse, «quelques jours

suffisent pour tout changer...»

-- «A-t-elle du moins un bon médecin?» interrogea-t-il encore.

La terre promise · 第 15 / 23 段