ville si lumineuse d'ordinaire, et qu'enveloppait en ce moment un
aveuglant et mobile nuage de chaleur poussiéreuse, l'inquiétude
grandissait de minute en minute dans le coeur de celle qu'il fuyait de
cette fuite imprudente et passionnée. Il ne s'était pas trompé en
croyant observer que Mlle Scilly le suivait, lors de sa sortie du salon,
avec une expression étrange dans son ardent regard. Mais, si l'idée fixe
l'eût moins absorbé depuis le fatal matin où il avait lu le nom de Mme
Raffraye sur la liste des voyageurs dans le vestibule du _Continental_,
ce n'est pas un regard pareil à celui-là, c'est vingt, c'est trente
qu'il aurait surpris dans les prunelles bleues d'Henriette. Ces beaux
yeux si clairs, si transparents, lui eussent été un douloureux miroir où
il aurait lu l'éveil progressif d'un sentiment si nouveau pour celle qui
l'éprouvait, qu'elle le subissait sans l'admettre. Il s'était calomnié
en s'applaudissant durant ces derniers jours pour son triste talent à
jouer la comédie devant cette chère âme à lui. Il n'était pas plus
capable d'une pareille perfection d'hypocrisie, qu'elle n'était capable
de ce complet aveuglement. Il l'aimait trop et elle l'aimait trop. Ce
sentiment qui grandissait en elle depuis ces quelques semaines, ce
n'était pas le soupçon. Elle était simple et droite. Elle avait toujours
vécu dans un milieu simple et droit. Où aurait-elle appris à se défier?
Non. C'était une épouvante anxieuse devant une altération de ses
rapports avec son fiancé si réelle et si indéfinissable à la fois! Elle
en demeurait douloureusement confondue et déconcertée, comme il arrive
dans les crises d'amour aux vraies jeunes filles, chez lesquelles la
sensibilité est aussi vive que celle d'une femme, et l'ignorance des
dessous de la vie aussi totale que celle d'un enfant. Mais est-il besoin
de comprendre quelles causes profondes changent le coeur de ce que l'on
aime pour souffrir de cette métamorphose? Henriette Scilly ne savait pas
que la jeunesse de presque tout homme a subi l'épreuve de quelque
passion coupable, elle ignorait que les plus délicats sont justement
ceux qui engagent dans leurs fautes le plus d'eux-mêmes et qui gardent
les cicatrices les plus profondes, les plus aisées à se rouvrir. Mais
elle savait que, durant des mois, elle avait vu la physionomie de
Francis rayonnante de sincérité heureuse, et que maintenant il flottait
sans cesse dans son regard une flamme de fièvre, dans son sourire une
inquiétude et dans tout son être une visible souffrance. Elle ne savait
pas qu'un homme peut mentir à une femme qu'il aime et l'aimer autant,
l'aimer davantage, avec une ardeur avivée par le remords. Mais elle
savait que depuis quelque temps la tendresse de son ami n'avait plus
cette douceur égale, cette manifestation harmonieuse, ce je ne sais quoi
de constant et de paisible qui l'enveloppait comme une atmosphère. Il
lui semblait que, depuis ces dernières semaines, tantôt il était absent
d'elle auprès d'elle, et tantôt préoccupé d'elle avec une frénésie qui
lui faisait presque peur. C'étaient les moments où le malheureux
essayait, avec le plus de bonne foi, de mettre sa douce fiancée entre
lui et ses fantômes, en se la rendant plus présente, plus vivante
encore, par des serrements de mains plus prolongés, par une
contemplation plus fixe, par une caresse plus enveloppante. Henriette ne
savait pas non plus qu'une certaine amertume de langage, une certaine
cruauté de jugement dans l'interprétation des caractères veulent que
l'on plaigne celui qui cause et qui pense ainsi, parce qu'elles
attestent d'ordinaire l'élancement caché d'une plaie intérieure. Mais
elle savait que l'adorable communauté d'idées et d'impressions, dont
elle et Francis avaient parlé durant leur dernière promenade heureuse de
la villa Tasca, était comme suspendue. Ils ne pensaient plus, ils ne
sentaient plus à l'unisson. Sans cesse maintenant elle discernait dans
sa manière de plaisanter, quand il se forçait à jouer la gaieté, un
filet d'ironie qui lui faisait mal. Autrefois, quand le nom d'une de
leurs connaissances parisiennes tombait dans la conversation, il
l'accueillait avec une indulgence qu'elle avait prise pour un signe
d'infinie bonté, quoique ce n'eût jamais été que la souriante
indifférence habituelle aux heureux et aux amoureux. Aujourd'hui les
mots persifleurs ou sévères lui arrivaient naturellement, et dans sa
façon aiguë de souligner, ici un ridicule, là une équivoque d'intention,
il laissait transparaître le libertin désenchanté qu'il était avant le
renouveau de son pur amour, qu'il redevenait par un rappel trop puissant
de Pauline et des anciennes douleurs. Il semblait alors à Henriette que
derrière le Francis Nayrac qu'elle connaissait, qu'elle aimait, en se
complaisant dans cet amour, en s'y caressant toute l'âme, un autre
Francis se dissimulait qu'elle ne connaissait pas, et contre le coeur de
qui elle allait se meurtrir, elle se meurtrissait déjà... Mais toutes
ces menues impressions étaient restées des impressions. Elles n'avaient
pas dépassé ce vague et incertain domaine des nuances du coeur, dont
nous ne saurions affirmer qu'il n'est pas imaginaire. Aucun fait concret
n'était survenu que la jeune fille eût pu articuler s'il lui avait fallu
dire à son fiancé qu'il avait changé pour elle et en quoi. Aussi, dans
sa grande loyauté, s'appliquait-elle à se démontrer qu'elle avait tort
de sentir comme elle sentait, que cette impression de changement était
une chimère maladive et produite par l'excès de son amour. Il y a une
cause à tous les effets, et elle n'en voyait aucune à une pareille
modification de ses rapports avec Francis. Il ne pouvait pas avoir
d'inquiétudes secrètes sur la santé de Mme Scilly, qui s'améliorait
visiblement. Elle-même ne s'était jamais aussi bien portée. Quant à lui,
le médecin qu'elle avait consulté en secret, dans une heure
d'inquiétude, l'avait pleinement rassurée. Il n'avait laissé en France
ni parents très proches, ni amis trop chers desquels il dût se
préoccuper. Quelques conversations d'intérêt, tenues devant elle ces
derniers temps encore, prouvaient que le jeune homme n'était tourmenté
par aucun souci du côté de sa fortune. Il n'était pas moins épris
d'elle, pas moins désireux de voir s'approcher l'époque de leur mariage.
Ses moindres paroles l'attestaient. Tout cela était indiscutable.
Henriette se le répétait, obstinément, résolument. Elle appliquait sa
force d'esprit à réduire à néant ses folles craintes. Puis, quand elle
avait exécuté ce travail avec la plus entière bonne foi, elle retombait
dans une invincible mélancolie devant l'évidence d'une métamorphose
qu'elle ne pouvait ni définir, ni expliquer, ni comprendre, et qui était
cependant.
Dans une pareille disposition d'âme, et quand nous nous rongeons ainsi
d'anxiété à vide, le moindre événement positif et indiscutable tend à
prendre des proportions presque tragiques. C'est la pointe de bistouri
qui ouvre le libre passage à l'humeur accumulée dans l'abcès, --
comparaison cruellement vulgaire, mais trop juste. Rien ne ressemble au
travail fiévreux de tout un corps autour d'un point malade, comme le
travail douloureux de toute une pensée autour d'une idée fixe. La
conduite singulière de Francis durant cette après-midi de la terrible
scène avec Mme Raffraye, fut cet événement décisif pour la pauvre
Henriette, tendre enfant, qui devait payer si cher les mois d'extase
presque surhumaine traversés depuis ses fiançailles! Dieu juste! Est-il
vrai cependant que trop de bonheur soit un péché, quand c'est un bonheur
permis, un bonheur dont on accepte par avance chaque devoir? Tout nous
atteste pourtant qu'il en est ainsi dans ce monde de la chute où même
les plus purs semblent porter dès leur naissance le poids d'une
expiation. Quoique la jeune fille fût habituée depuis ces dernières
semaines aux inégalités de son fiancé, elle avait d'abord été
bouleversée de le voir entrer brusquement dans le salon commun, aller et
venir, sans presque répondre à ce qu'elle lui disait, le visage
contracté, les yeux comme hagards. Il venait de rencontrer Adèle
Raffraye et les deux bonnes dans le vestibule, et il se demandait s'il
monterait ou non chez Pauline. -- Puis il était parti aussi brusquement,
en alléguant une correspondance en retard, d'une telle manière
qu'Henriette avait senti qu'il lui mentait. Une demi-heure s'était
passée, une heure, une heure et demie, deux heures. Il ne rentrait pas.
Elle pria Vincent d'aller l'appeler. Le valet de chambre revint dire que
M. Nayrac était sorti. L'inquiétude d'Henriette s'exalta au point
qu'elle envoya demander au concierge depuis combien de temps. Elle
espérait que Francis, en s'en allant, aurait laissé une recommandation
peut-être oubliée. Non. Il avait quitté l'hôtel à pied, sans rien dire,
dans la direction de la ville, vers les deux heures et demie, et il en
était plus de quatre. Ce qui ajoutait à l'inquiétude de la jeune fille,
c'était de voir cette inquiétude partagée par sa mère, qui avait demandé
à plusieurs reprises déjà ce que faisait Francis. Même à travers son
trouble, la gracieuse enfant chérissait trop passionnément son fiancé
pour ne pas souffrir une souffrance de plus à l'idée qu'il aurait à
subir un interrogatoire de Mme Scilly, et son amour lui suggéra de
répondre enfin:
-- «Nous sommes à la veille du jour de l'an... Il aura sans doute voulu
nous préparer quelque surprise...» Puis, caressante: «Je vous en prie,
mère, ne lui laissez pas voir que nous avons été tourmentées. Vous savez
comme il en serait peiné...»
-- «Sois tranquille,» répondit Mme Scilly, «je ne le gronderai pas, bien
qu'il le mérite, avec ou sans surprise... Ah!» dit-elle encore sans se
douter de l'ironie contenue dans ces derniers mots, «comme tu l'aimes,
et que c'est heureux qu'il t'aime aussi! Tu souffrirais trop!...»
Grâce à ce délicat dévouement de sa fiancée, qu'il ne devait jamais
savoir, une scène pénible fut donc épargnée à Nayrac, quand vers les six
heures il se retrouva dans le petit salon où tout son bonheur avait tenu
si longtemps. Rien n'avait changé du tableau d'intimité qui suffisait,
quelques semaines plus tôt, à exorciser les funestes images soulevées
par l'arrivée de Pauline Raffraye à Palerme. Les mêmes lampes posées aux
mêmes places éclairaient de leur clarté doucement atténuée le même
retrait en rotonde protégé par le haut paravent, et ce décor d'étoffes
aux nuances passées, de plantes vertes, de fleurs méridionales,
encadrait les deux mêmes visages de femme, sur lesquels le jeune homme
pouvait lire la même tendre sollicitude. Mais le charme n'était plus
assez fort pour triompher maintenant de ses tumultes intérieurs. Hélas!
Il ne la sentit même pas en ce moment-là, cette magie de sa récente et
déjà si lointaine félicité. Il revenait de sa longue et folle promenade
à travers la ville et la campagne, ayant pris une résolution qui lui
interdisait ces attendrissements. Il avait compris que, s'il voulait
échapper à ce cauchemar dont la fièvre augmentait pour lui à chaque
journée, il devait quitter Palerme, et tout de suite. Il ne pouvait
plus, honnêtement, sincèrement, répondre de lui-même après sa démarche
de l'après-midi, et, surtout, ayant entendu le cri de révolte qu'il
avait entendu. Ce cri lui avait percé le coeur trop avant pour qu'il
n'éprouvât pas ce besoin de souffrir seul et en liberté, -- unique
soulagement de certaines misères morales qui sont sans remède. Lors de
son arrivée en Sicile, il avait été à peu près convenu que son séjour se
prolongerait jusqu'au 20 ou 25 janvier. On était au 27 décembre. Il
fallait que le 2 janvier, aussitôt la fête du nouvel an passée, il fût
en mer, et arraché à une situation aussi dégradante que douloureuse, en
attendant qu'elle devînt tragique. Une fois loin, les choses
reprendraient leur place naturelle dans sa pensée. C'en était du moins
la seule chance. Cette nécessité d'un départ immédiat lui était apparue
si évidente, qu'il avait donné à ce projet un commencement d'exécution,
en allant aussitôt chez le médecin de Mme Scilly arracher à cet homme un
ordre de changement de climat, si c'était possible. Il avait raconté là
les quelques symptômes qu'il avait jugés les plus propres à déterminer
une indication pareille. Le docteur avait-il été sa dupe? C'est ce qu'il
ne devait jamais savoir, ce personnage étant un de ces Siciliens à
l'énigmatique et subtil visage, où le flegme oriental se mélange à toute
la finesse italienne. Mais il frémit d'entendre cette phrase par
laquelle se termina cette mensongère consultation: -- «Vous aurez
d'autant moins de peine à faire accepter à ces dames la nécessité de
votre départ, que Mlle Scilly était très inquiète de votre santé. Elle
m'en a parlé encore l'autre matin...»
Ainsi Henriette s'apercevait des crises d'agitation qu'il subissait. Il
n'était que temps d'abandonner Palerme, avant qu'elle songeât à les
expliquer par leur véritable cause ou par une cause seulement
approchante. Pour le moment, cette observation de la jeune fille avait
l'avantage de faciliter la mise en oeuvre de sa ruse. Il avait donc
pleine confiance dans la réussite lorsque, à son arrivée dans le salon,
où l'attendaient ces deux femmes dont il se savait tant aimé, il
commença:
-- «Vous avez dû être bien inquiètes de moi? Il faut me pardonner... Je
me suis senti très souffrant, j'ai cru que l'air me remettrait, j'ai
voulu marcher. J'ai marché, marché... Mon malaise ne passait pas, et
comme il dure depuis plusieurs jours, je vous ai obéi.» Il se tourna
vers Henriette pour dire cette fin de phrase: «Je suis allé chez le
professeur Teresi. Il devait rentrer, m'a dit son domestique, d'un
moment à l'autre, et puis je l'ai attendu plus d'une heure...»
-- «Avez-vous pu le voir, au moins, et bien causer avec lui?» demanda
Mme Scilly.
-- «Heureusement,» reprit le jeune homme, «ou plutôt,» ajouta-t-il,
«malheureusement!...» La mère et la fille levèrent toutes deux la tête
avec une appréhension qui augmenta son remords, et il continuait,
s'adressant cette fois à la comtesse:
-- «Tranquillisez-vous, il ne m'a pas trouvé de maladie grave... Mais je
crois bien que c'est pire... Il paraît que je suis seulement sous une
mauvaise influence, comme ils disent ici, et que, dans ces climats, il
ne faut pas trop jouer avec cela de peur de prendre les fièvres. Enfin,
le docteur est d'avis que je devrais abréger plutôt mon séjour ici...»
-- «Vous allez partir!...» s'écria Henriette.
-- «Je crois qu'il le faut...,» répondit-il.
-- «Et quand?» demanda-t-elle.
-- «Naturellement pas avant le 1er janvier, je n'ai pas voulu entendre
parler de commencer cette année sans vous; mais le médecin pense que le
2, le 3 au plus tard, ce serait sage de me décider, plus que sage,
indispensable...»
La jeune fille le regardait tandis qu'il parlait. Il ne put soutenir la
plainte muette de ces deux beaux yeux où il n'avait jamais lu tant
d'angoisse. Ce fut une impression physique, pareille à celle qu'il eût
éprouvée s'il avait tordu le bras de la délicate créature, et si l'os
avait crié en se brisant. Cette volonté de départ, qui, tout à l'heure
et dans le tourbillonnement de sa pensée solitaire, lui était apparue
comme le devoir même, lui sembla cette fois si dure, si cruelle, qu'il
se fit horreur. Mais le coup était porté, il ne pouvait plus reculer. Il
ne lui restait qu'à rassurer de son mieux les inquiétudes d'Henriette.
Que serait-il devenu s'il avait deviné que ces inquiétudes n'étaient pas
causées par une crainte au sujet de sa santé? Pour la première fois
depuis qu'il avait passé à cette main confiante la bague de fiancée,
elle venait de douter de lui. Elle ne le croyait pas, et il était
cependant bien sincère en insistant:
-- «C'est si triste pour moi de perdre ces quelques beaux jours. Ce
n'est qu'une séparation de deux mois. Comme elle est dure!...»
* * * * *
Non, Henriette ne le croyait pas. Il eut beau prodiguer durant toute la
soirée des phrases pareilles et lui témoigner une tendresse qui, elle du
moins, n'était pas feinte, il n'arriva pas à dissiper le reflet de
mélancolie dont ce transparent visage s'était comme teinté à la nouvelle
de ce départ inattendu. Il n'arriva pas davantage à éteindre la première
petite flamme de lucidité qui s'était allumée dans ce coeur et qui
allait s'y développer en un incendie soudain de passion et de jalousie.
Et, durant toute cette soirée, il continua de ne pas s'apercevoir qu'il
avait devant lui le premier soupçon et le premier silence de la jeune
fille. L'instinct de l'amour est si fort, ses intuitions irraisonnées
sont si puissantes, qu'Henriette avait lu le mensonge dans la
physionomie et sur les lèvres de Francis aussi certainement que si elle
avait assisté à sa délibération intime de toute l'après-midi. Elle
savait qu'il ne lui disait pas la vérité. Elle savait qu'il s'en allait
de Palerme pour un motif tout autre que cette prétendue maladie. Mais
lequel? Quand elle fut rentrée dans sa chambre, livrée à elle-même, avec
toute sa nuit pour tourner et retourner ce problème qui venait de
s'imposer à son coeur d'une manière si foudroyante, comme elle pleura!
Comme elle lutta contre ce qui était déjà pour elle une irréfutable
évidence! Comme elle voulut se persuader qu'elle calomniait son aimé en
le supposant capable d'une telle duplicité! Ah! Ces révoltes contre le
soupçon, qui a pu aimer et ne pas les connaître? Elles n'empêchent pas
que l'on ne continue à soupçonner une fois que l'on a été conduit de
déceptions en déceptions sur la route de la défiance, à ce carrefour
fatal où l'on _sait_ que l'on est trompé. Et quand nous savons cela, par
cette divination qui ressemble au flair d'un animal, tant elle est
inconsciente et irrésistible, il nous faut à tout prix savoir aussi
_comment_ nous sommes trompés, dussions-nous en mourir. Certes,
l'innocente et candide jeune fille était entièrement dépourvue des armes
qu'une telle défiance trouve d'ordinaire à son service. L'art des
questions adroites et des savantes enquêtes n'était pas le sien, et elle
était encore moins capable de ces procédés brutaux qui déshonorent la
passion en assouvissant du moins cette frénésie de vérité; épier des
démarches, violer le secret d'une correspondance, faire parler des
inférieurs. Elle n'avait pour servir sa jalousie que cette sensibilité
déjà si vive, avivée encore par de longues journées de malaise, cet art
douloureux de percevoir par le coeur des nuances que son esprit n'eût
pas discernées, qu'il était impuissant à interpréter et à même admettre.
La nuit qui suivit l'annonce du tout prochain départ de son fiancé se
passa donc pour elle à se démontrer que, dans l'espace de cette
après-midi, aucun événement nouveau n'avait pu décider Francis à ce
départ, à moins qu'il n'eût été rappelé par une dépêche dont il n'avait
point parlé. Les lettres, en effet, étaient arrivées le matin. On les
avait apportées comme d'habitude pêle-mêle au salon. Comme d'habitude,
le jeune homme avait ouvert les siennes aussitôt, et visiblement sans y
prendre le moindre intérêt. Visiblement aussi, ce matin-là, il était,
sinon gai, du moins très calme. Il avait changé dans l'éclair d'un
instant que le souvenir d'Henriette précisait à cinq minutes près, comme
si, dans l'intervalle qui avait séparé leur déjeuner et sa rentrée au
commun salon, le coup d'une nouvelle inattendue l'avait bouleversé.
Cette hypothèse d'un télégramme était si logique, elle cadrait si
complètement avec les autres données, que la jeune fille s'y était
arrêtée malgré elle. Francis était ressorti pour répondre. Il avait
voulu porter lui-même cette réponse au bureau de la via Macqueda.
C'était justement dans cette rue que demeurait le professeur Teresi, ce
même docteur qui quelques jours auparavant la rassurait sur la santé de
son fiancé, avec une bonne humeur si confiante. Et en deux fois
quarante-huit heures, sans qu'aucun symptôme nouveau se fût produit, il
déclarait que le jeune homme devait quitter Palerme immédiatement!
Était-ce possible cependant qu'une semblable entente eût eu lieu entre
deux personnes qu'elle était habituée à tant estimer? Henriette eut beau
se répondre: «Non,» avec l'énergie d'une créature jeune et sincère, pour
qui le doute sur une âme humaine quelconque est une douleur et un
désespoir le doute sur une âme aimée, elle ne triompha point de cette
souveraine évidence du coeur qui lui avait fait se dire à l'entrée de
Francis dans le salon: «Il va mentir,» et à sa première phrase: «Il
ment.» Lorsqu'elle le retrouva le lendemain, après cette nuit de
torturante insomnie, le premier regard qu'ils échangèrent lui renouvela
cette évidence de la trahison de son fiancé avec une intensité plus
cruelle encore. Il lui mentait. Comment? En quoi? Pourquoi? Cette
seconde intuition lui devint si affreuse qu'elle eût certainement dit
son agonie à Francis s'il ne se fût pas appliqué toute la journée à
éviter le tête-à-tête avec elle. La malheureuse enfant se borna donc,
durant les longues heures de ce jour, à étudier le visage de celui
qu'elle aimait tant, avec cette attention passionnée d'une femme qui se
sent trompée. Elle avait cette surexcitation de tout l'être qui erre,
pour ainsi dire, sur le bord de la vérité, qui la devine, qui la
respire, qui n'aura de repos qu'après l'avoir vue, après l'avoir palpée.
Il semble que dans des moments pareils la délicatesse des sens soit
portée à un degré presque surnaturel, tant ils sont aigus. Une jeune
fille alors, et la plus ignorante, a le coup d'oeil d'un observateur
professionnel, d'un physiologiste ou d'un confesseur, pour saisir le
moindre passage d'idée ou d'émotion sur le masque de la personne qu'elle
observe ainsi. Mais jusqu'à l'instant où ils s'assirent tous les trois,
sa mère, Francis et elle, à la table du dîner, Henriette n'avait rien
surpris dans l'attitude et sur la physionomie de son fiancé, sinon un
souci constant de lui adoucir l'amertume de la brutale séparation, et
voici que, vers le milieu de ce dîner, commencé, pour elle, dans la
persistante angoisse de cette énigme qui la fuyait, la fuyait toujours,
un incident se produisit, très simple, très naturel, dont la portée
devait être incalculable. Il venait de passer entre les trois convives
quelques minutes d'un de ces silences comme il en était tant tombé sur
leur intimité depuis ces quelques jours. La comtesse le rompit en
disant:
-- «Il paraît que la mère de cette jolie petite Adèle est au plus mal...
Elle avait loué une villa au Jardin Anglais, et elle devait s'y
installer aujourd'hui... Elle n'a pas pu...»
À toute autre minute, le tressaillement dont Francis fut secoué à cette
phrase n'eût probablement pas été remarqué de la jeune fille. Mais dans
la disposition nerveuse où elle se trouvait, il était impossible que ce
signe d'un trouble profond lui échappât. Les mains du jeune homme
avaient tremblé. Les traits de son visage s'étaient comme crispés. Il
avait fixé Mme Scilly d'un regard étrangement scrutateur. Enfin, pour
ceux qui connaissaient comme Henriette les moindres inflexions de sa
voix, il y avait un étouffement d'émotion dans l'accent dont il
répondit. Car il voulut répondre, tant il lui importait de couper court
au moindre éveil de soupçon, quelque invraisemblable que fût cet éveil.
Il était si sûr que Pauline, telle qu'il la connaissait, s'était
arrangée pour que sa femme de chambre ne racontât devant personne
l'événement de la veille. Mais, c'est une remarque banale, depuis qu'il
y a des coupables et qu'ils se cachent, la conscience de la faute pousse
celui qui l'a commise à des excès de dissimulation toujours voisins de
l'imprudence. Qu'il eût mieux valu pour Francis se taire que de
prononcer, avec l'accent dont il les prononça, ces mots insignifiants:
-- «Pauvre femme! Est-ce qu'on vous a dit quand elle a été reprise?...
La petite fille n'avait-elle pas prétendu l'autre jour que sa mère
allait mieux?...»
-- «Au degré où elle est malade,» fit la comtesse, «quelques jours
suffisent pour tout changer...»
-- «A-t-elle du moins un bon médecin?» interrogea-t-il encore.