petite Adèle avait disposé les cadeaux reçus trois jours auparavant. Si
Pauline avait gardé à travers le saisissement dont elle était secouée
toute entière la force d'observer et de raisonner, elle aurait trouvé
dans un détail bien vulgaire, mais bien significatif, la preuve du coup
de folie qui l'avait précipité à cette démarche insensée. Il était monté
chez elle sans chapeau. Évidemment il avait su le très prochain départ
de Mme Raffraye. Il avait aperçu les deux femmes de chambre s'en allant
avec la petite fille, et il était venu, sûr de la trouver seule, non pas
pour la menacer, comme elle pouvait s'y attendre, et pas davantage pour
engager avec elle une conversation d'habileté ou de diplomatie. Son
visage contracté, ses yeux douloureux, ses lèvres tremblantes, tout dans
sa personne disait qu'il ne voulait rien, qu'il ne projetait rien. Une
irrésistible impulsion lui avait fait prendre le seul moyen d'obtenir,
d'arracher à Pauline... quoi? Un aveu, une promesse, une espérance? Il
l'ignorait lui-même. À un certain degré de fièvre intérieure, l'on
devient malade si l'on n'agit point, si quelque démarche frénétique ne
traduit point au dehors le mouvement d'idées dont on est comme dévoré.
La passion paternelle, si étrangement entrée dans ce coeur par le coup
de foudre d'une saisissante reconnaissance, l'avait déjà exalté jusqu'à
ce degré-là. Mais cette passion soudaine et ses ravages, cette solitaire
et silencieuse agonie d'une âme déchirée entre la plus chère espérance
d'avenir et l'apparition d'un grand devoir méconnu dans le passé, tous
les épisodes follement rapides de cette silencieuse tragédie intérieure,
Pauline ne pouvait pas les deviner rien qu'à la vue de cet homme qu'elle
avait tant appris à redouter. Elle comprit seulement qu'il se permettait
la plus monstrueuse violation de sa liberté, et ce fut d'un accent où
vibraient toutes les énergies de la colère et de la fierté qu'elle lui
dit:
-- «Vous allez sortir, monsieur, et tout de suite... Ou bien je sonne.
Je suis ici chez moi et je ne veux pas vous recevoir...
Allez-vous-en...»
Tandis qu'elle lançait cette brutale injonction qu'accompagnait un
regard plus dur encore, Francis avait frissonné, comme si, arrivé dans
cet appartement sous le coup d'un véritable accès de somnambulisme,
cette violence l'eût soudain rappelé à la sensation de la réalité. Il
serra le bord de la table sur laquelle il s'appuyait, pour s'empêcher de
tomber. Mais il continua de se taire et il ne fit pas un mouvement du
côté de la porte. Avec une énergie plus implacable, Pauline répéta: --
«Vous allez sortir...» -- et, sans le quitter de ses terribles yeux, la
main tendue, d'un pas décidé, elle marcha vers le coin de la chambre où
se trouvait le timbre électrique. Quelques secondes de plus, et elle
sonnait. Cette fois, il ne lui laissa pas le temps d'agir, et, d'un
geste tout ensemble brusque et suppliant, il lui prit le bras pour
l'arrêter:
-- «Non,» disait-il, «vous n'appellerez pas. Vous ne me défendrez pas de
vous parler. De quoi avez-vous peur?... Vous voyez bien que je ne suis
pas venu ici dans des idées de vengeance... Cinq minutes seulement, je
ne vous demande que cinq minutes et puis je m'en irai... Mais pas avant
de vous avoir parlé!... C'est vrai que je n'avais pas le droit de forcer
votre porte... Vous partez. Vous n'avez pas répondu à ma lettre. Je n'ai
pas pu supporter de ne pas m'être expliqué avec vous avant ce départ. Il
faut que vous m'écoutiez. Il le faut... Vous m'avez fait tant de mal
dans ma vie. Vous ne me ferez pas encore celui de me refuser cet
entretien... Vous me le devez, voyez-vous, quand ce ne serait que par
justice et pour que je vous pardonne toutes mes misères...»
Au moment où le jeune homme avait saisi le bras de Mme Raffraye, cette
dernière s'était dégagée, en reculant de quelques pas, comme si ce
contact lui infligeait un trop douloureux frémissement d'horreur. Puis
elle était demeurée immobile, sans plus essayer de couper court
immédiatement à cette conversation. Elle avait pourtant été d'une
entière bonne foi en menaçant Francis et en s'élançant pour sonner. Elle
eût sans doute contraint le jeune homme à partir, comme elle le lui
avait enjoint tout de suite, soit par quelque cri, soit en se retirant
dans sa chambre, dont la porte restait ouverte derrière elle, s'il
s'était contenté de la supplier. Mais il avait mêlé à cette supplication
des phrases qui touchaient ce coeur de femme à une place trop ulcérée et
depuis trop d'années. Il avait parlé comme une victime, lui, le
bourreau; comme un juge, lui, le coupable! «Je ne viens pas avec des
idées de vengeance!... Vous m'avez fait tant de mal!... Pour que je vous
pardonne!...» Il avait osé proférer ces mots. À les entendre, Pauline
avait senti tressaillir et palpiter en elle cet impérieux, cet
irrésistible appétit d'équité qui soulève toute créature humaine contre
la calomnie. Cette révolte fut plus forte en elle que la prudence et que
le parti pris, et elle répondit:
-- «Ainsi, vous en êtes encore là, à me parler de vengeance, du mal que
je vous ai fait, de pardon, -- de votre pardon!... Vous le voyez bien
que nous n'avons rien à nous dire. Quand un homme a traité une femme
comme vous m'avez traitée, il s'est pour toujours interdit tout rapport
avec elle... Si je méritais vos outrages, je suis une misérable et vous
n'avez rien à faire chez moi. Si je ne les méritais pas, c'est vous qui
êtes un misérable, et je ne veux pas de vous ici. Mais allez-vous-en,
monsieur. Je vous répète que je vous ordonne de vous en aller...»
Elle s'était animée en parlant, et un peu de sang avait rosé son pâle
visage. L'éclat redoublé de ses yeux gris avait éclairé sa physionomie
d'ordinaire comme ternie par la souffrance. Francis eut un instant
l'hallucination d'avoir devant lui la Pauline Raffraye d'autrefois, dont
l'orgueil affrontait si âprement le sien. Lui-même, le flot de haine qui
l'inondait de fiel la veille encore, faillit lui rejaillir aux lèvres en
paroles atroces. Mais sa pensée lui représenta l'enfant, et il répondit,
il eut le courage de répondre:
-- «Pardonnez-moi si je vous ai froissée en quelque chose. Dieu m'est
témoin que je ne suis pas venu réveiller ce qui doit être mort pour nous
deux. Ma lettre vous le disait, et je vous le répète. Ce n'est ni de
vous ni de moi que je voulais vous entretenir. C'est d'une autre
personne...» et il ajouta, presque à voix basse; «C'est d'Adèle, c'est
de notre fille...»
Il n'eut pas le temps de finir sa phrase. Le cri de la mère
l'interrompit. Elle s'avançait vers lui d'un mouvement si sauvage, qu'à
son tour il recula, malgré lui.
-- «Taisez-vous,» lui disait-elle, «taisez-vous. Ne prononcez pas ce
nom. Je vous le défends. Ma fille est à moi, à moi seule, entendez-vous?
C'est moi qui l'ai nourrie, c'est moi qui l'ai élevée, c'est moi qu'elle
aime... Est-ce qu'elle vous connaît, vous? Est-ce qu'elle vous a vu
seulement, vous? Est-ce que pendant dix ans vous avez essayé une seule
fois de vous rapprocher d'elle, vous? Qu'est-ce que vous venez faire
dans notre vie, maintenant?...» Et, avec une ironie plus âpre encore:
«Vous oubliez ce que vous avez cru, ce que vous croyez encore de moi, ce
que vous m'offriez de me pardonner tout à l'heure avec tant de
générosité. Quand une femme sort de chez un amant pour courir chez un
autre, et quand on le sait comme vous l'avez su, de manière à la jeter
là, comme une chose qui dégoûte, sans un regret, sans un remords, est-ce
qu'on s'intéresse à l'enfant de cette femme? On les laisse toutes deux
dans la boue, comme vous m'avez écrit de Marseille. Et j'y reste, dans
cette boue, mais avec ma fille...»
-- «Ah!» reprit Francis, d'une voix plus basse encore et avec l'accent
d'un infini découragement, «la haine encore, toujours la haine! Ah! Que
c'est triste!... Et moi, j'arrive à vous le coeur plein de cette
certitude que j'ai lue sur le visage de cette pauvre enfant qui devrait
être en dehors de toutes ces rancunes, tout effacer entre nous, tout
apaiser... Car c'est ma fille aussi, à moi. Je vous défie de le nier, et
vous le nieriez que je saurais que vous mentez. Mais vous ne le nierez
pas. Il y a des évidences qui ne permettent pas le doute. Et vous me
parlez comme à un ennemi, comme à un bourreau!... Est-ce d'un méchant
homme, cependant, je vous le demande, d'avoir cédé du premier jour à
cette voix du sang contre laquelle je n'ai pas discuté une heure, je
vous jure? Est-ce d'un homme cruel, d'avoir ouvert tout mon être à ce
sentiment de paternité, lorsque, dans ce jardin, j'ai reconnu sur cette
chère petite figure cette ressemblance, cette identité avec Julie?...
Mon Dieu! Il eût été presque naturel que, dans les circonstances où je
me trouvais, où je me trouve, je voulusse demeurer étranger, absolument
étranger, à son avenir, même en la sachant ma fille. Je l'aurais dû, je
crois. Je l'ai tenté... Je n'ai pas pu. Je ne peux pas. C'est cela que
j'ai tenu à vous dire tout simplement... Et j'ajouterai: nous nous
sommes bien misérablement aimés, nous nous sommes bien déchirés, bien
détruits l'un l'autre. Si je vous ai fait souffrir, j'ai tant souffert
par vous!... Oublions-le, pour ne plus rien savoir, sinon que vous avez
été une très bonne mère et que je suis prêt, moi, non pas à revendiquer
mes droits de père, mais à en accepter le plus humble devoir, celui de
ne plus jamais perdre Adèle de vue. Si c'est un rêve que d'avoir
souhaité des relations possibles entre nous, ce n'est pas celui d'un
homme vindicatif, avouez-le... Oui, je rêvais que cette rencontre en
Sicile, si étrange qu'elle m'a donné l'impression d'une destinée, d'une
Providence, servît de point de départ à des rapports nouveaux entre nous
et vraiment dignes de ce que doit apporter de réconciliation la présence
innocente d'une enfant. Ce voisinage les rendait si faciles, ces
rapports! Il m'aurait tout naturellement permis d'être là plus tard,
dans l'ombre, si jamais Adèle avait besoin d'un protecteur... Sa grâce
est si unique! N'avez-vous pas compris qu'elle n'a pas touché que mon
coeur?...»
-- «Ainsi, c'est vrai, c'est bien vrai, vous avez rêvé cela!...» fit
Pauline. Elle avait maintenant dans la voix, non plus la colère de tout
à l'heure, mais une amertume affreuse, et Francis y eût discerné, s'il
eût pu lire jusqu'au fond de cette âme en détresse, la haine
irréfléchie, instinctive, passionnée, qu'elle portait à son mariage, --
la preuve, par conséquent, que tant de rancune accumulée ne l'avait pas
guérie entièrement de lui. -- «... Vous avez osé rêver cela, cette
monstruosité, ma fille et moi entre vous et...» Elle ne prononça pas de
nom, mais, tragique, les coins de ses lèvres relevés et comme jouissant
de venger ses propres blessures en enfonçant un couteau dans le coeur de
son ancien amant: «Jamais,» insista-t-elle, «cela ne sera jamais,
jamais, entendez-vous? Oui, elle est votre fille, et elle est morte pour
vous. Oui, c'est le vivant portrait de Julie, je le sais comme vous, et
je sais aussi que vous ne la reverrez plus jamais, jamais. Et tant mieux
si vous êtes sincère, car vous souffrirez. Oui, il y a une destinée dans
notre rencontre. Oui, la Providence a voulu que justice se fît. Comment!
Vous auriez eu derrière vous, dans votre passé, ce crime d'avoir égorgé
une malheureuse qui croyait en vous, elle, avec toute sa jeunesse, avec
toute sa naïveté, de l'avoir séduite pour l'insulter ensuite, la
brutaliser, la calomnier, l'abandonner. Vous auriez été l'assassin de ma
vie, de mon bonheur, de ma conscience, de tout ce que j'avais en moi de
noble et de tendre, et vous auriez été heureux!... Non! Non! cela ne
sera pas. De nous deux c'est moi qui ai trop souffert, c'est à votre
tour...»
-- «Et moi je vais vous dire aussi de vous taire et que vous n'avez pas
le droit de me parler de la sorte,» s'écria Francis. Cette attitude de
martyre qu'il considérait comme la plus abominable des hypocrisies
l'indignait de nouveau, au point de lui ôter la maîtrise de lui-même,
et, mélangeant ses anciennes fureurs d'amant trahi à ses tendresses
paternelles d'à présent, il continuait: «Ah! Que vous êtes bien la même
que j'ai connue, toute en orgueil, et toute en mensonges! Et vous ne
comprenez pas qu'en me repoussant de cette manière, c'est à l'enfant que
vous risquez de faire du tort?... Vous lui en avez fait pourtant assez
en la privant, par vos trahisons, d'un père qui n'eût été pour elle que
dévouement et qu'amour. Et s'il ne l'a pas été, s'il lui a fallu pour
reconnaître sa fille presque un miracle, à qui la faute?...»
-- «À vous,» répondit Pauline, «à vous seul... Vous me dites que je suis
toujours la même, et vous ne vous apercevez pas que c'est vous qui
n'avez pas changé, vous dont l'infâme brutalité d'homme vient encore me
martyriser, m'outrager, sans que vous ayez seulement pour excuse cette
honteuse jalousie d'autrefois... Et j'aurai vécu dix ans comme j'ai
vécu, abîmée de désespoir dans ma solitude, usant ma jeunesse à pleurer,
pour retrouver devant moi cette même horrible calomnie... Non. Ce n'est
pas vrai. Je ne vous ai pas trahi. Non, je n'ai pas mérité cette
insulte!... Mais regardez-moi donc en face, si vous l'osez. Est-ce que
j'ai les yeux, la voix, la figure d'une femme qui ment? Cela se
reconnaît pourtant, la vérité. Cela doit se reconnaître, ou Dieu ne
serait pas Dieu... Est-ce que j'ai intérêt à vous mentir, aujourd'hui,
puisque c'est la dernière fois que nous nous serons parlé et que je vous
chasse, entendez-vous, que je vous chasse?... Mais je la dirai, je la
gémirai, je la crierai, cette vérité. Non, je ne vous ai jamais menti;
non, je n'avais jamais été coquette même avec de Querne. Non, mon amitié
pour ce pauvre Vernantes n'était pas coupable. Non, je ne suis pas allée
chez lui comme vous m'en avez accusée. Non, non. Ce n'était pas moi la
femme que vous avez vue descendre à sa porte. Ce n'était pas moi! Ce
n'était pas moi!...» répéta-t-elle, et elle ajouta avec une sombre
mélancolie: «Je suis bien malade, je peux m'en aller demain, dans six
mois, dans un an. On ne ment pas si près de la mort. Je vous le jure,
j'étais innocente...»
Il y a dans les affirmations d'une créature humaine aussi voisine en
effet de l'autre rivage, du mystérieux et redoutable pays où nous attend
le Juge que l'on ne trompe pas, lui, une solennité et comme une force
souveraine contre laquelle on peut se redresser plus tard. Sur le moment
on la subit, quelque preuve qu'on ait à lui opposer. Francis venait tout
à l'heure encore d'accabler Pauline sous le poids d'un mépris qu'il
croyait absolument justifié. C'était l'honneur même de sa vie
sentimentale qui était en jeu, et cependant la sincérité de cette femme
lui apparut comme si évidente, comme si terrassante, qu'il ne trouva
rien à répondre, sinon, avec une angoisse redoublée et qu'il ne
dissimula point, ces quelques mots:
-- «Si c'était vrai, comment m'avez-vous laissé partir? Comment ne
m'avez-vous pas répondu? Comment ne m'avez-vous pas rappelé? Comment ne
m'avez-vous pas parlé il y a neuf ans comme vous me parlez
aujourd'hui?...»
-- «Comment?» gémit-elle, «Mais est-ce que je pouvais? Mais vous avez
donc tout oublié, et cet outrage quotidien de vos soupçons pendant des
mois, et votre doute meurtrier, et le reste!... Vous avez oublié que
vous m'avez frappée, oui, frappée comme une fille!... On perd courage
devant un certain excès de cruauté. Et puis, est-ce que vous m'auriez
crue? Est-ce que vous me croyez? Est-ce que vous me croirez dans une
heure? Est-ce qu'il y a des preuves? Est-ce qu'on lutte contre des
fatalités comme celle qui m'a fait sortir le jour même où vous avez vu
cette créature entrer chez l'ami dont vous aviez la folie d'être jaloux?
Une ressemblance de démarche et un manteau!... Voilà les raisons qui
vous ont suffi, à vous, pour m'accuser du plus ignoble dévergondage,
pour mépriser, pour fouler aux pieds mon pauvre amour... J'ai désespéré,
voilà tout. Et lorsque je me suis vue sur le point d'être mère, et
seule, toute seule, à jamais seule, est-ce que je pouvais m'abaisser à
vous rappeler? Vous n'auriez pas cru à votre sang... Vous y croyez,
dites-vous aujourd'hui. Ah! C'est trop tard... Vous avez tout souillé,
tout brisé, tout flétri, tout tué... Par pitié, allez-vous-en... Je vous
en supplie, allez-vous-en. Je ne peux plus le supporter...»
Elle avait pâli en prononçant ces dernières paroles, d'une pâleur de
morte. Elle mit les deux mains sur sa poitrine, comme si elle voulait en
arracher réellement un couteau dont la pointe la déchirait. Elle dit:
«Que je me sens mal!...» Francis n'eut que le temps de se précipiter
pour la soutenir. Elle s'était évanouie. Les secousses de cet entretien
avaient été trop fortes pour cet organisme épuisé. Le jeune homme affolé
la prit dans ses bras pour la soulever de terre et la porter sur son
lit. Même dans son trouble épouvanté, ce lui fut une impression navrante
que de sentir le dépérissement de ce pauvre corps qu'il avait porté de
la même manière à d'autres heures, si jeune alors, si souple, si
frémissant de passion et de volupté. Il entra dans la chambre de la
malade avec ce fardeau d'agonie, et il était dans l'alcôve à disposer
des oreillers sous ces cheveux dont il maniait les masses pâlissantes, à
battre les paumes de ces mains moites d'une humidité froide, à frotter
ces tempes jaunies et maigries, quand il entendit, lui aussi, ce même
bruit d'une porte ouverte et refermée dans le salon, qui à son entrée
avait fait peur à Pauline et qui lui fit à lui une peur pire encore. Qui
était-ce? Il avait vu Adèle et les deux femmes de chambre sortir, et la
certitude de trouver Mme Raffraye seule l'avait décidé à l'audace de
cette dangereuse démarche. Il eut une seconde cette affreuse inquiétude
qu'Henriette avait su qu'il était là et qu'elle était montée. Il l'avait
quittée sur le prétexte si gauche d'une lettre à écrire, et elle l'avait
suivi d'un si étrange regard. Mais non, c'était la petite Adèle qui
avait raccourci un peu sa promenade à cause de la violence du Sirocco et
de la poussière aveuglante que ce vent soulève. Elle arrivait toute
joyeuse de rentrer plus tôt, accompagnée d'Annette. Elle passa en
courant du salon dans la chambre à coucher dont la porte était demeurée
ouverte. Elle vit Mme Raffraye sur le lit, au chevet le jeune homme
qu'elle reconnut pour l'avoir eu presque à côté d'elle dans la soirée de
l'avant-veille. Elle jeta un cri de terreur et elle appela sa mère en se
précipitant vers elle, avec des baisers passionnés que la malade sentit
à travers sa défaillance, car ils lui rendirent la force de se relever à
demi. Elle prit, elle aussi, sa fille entre ses bras, par un geste de
protection jalouse, et ce réveil de la maternité fut si puissant qu'il
lui donna l'énergie de sauver ce qu'elle pouvait sauver d'une situation
tragique. Car, regardant en face Francis, dont les traits décomposés
trahissaient l'angoisse, elle lui dit, pour lui donner la force de se
dominer et lui fournir un prétexte qui expliquât sa présence:
-- «Je vous remercie, monsieur, de m'avoir aidée à rentrer. Sans votre
aide je n'aurais jamais pu remonter cet escalier... Annette, voulez-vous
reconduire Monsieur?...»
* * * * *
Et elle eut l'énergie de sourire et d'incliner sa tête en signe de
remerciement et d'adieu, -- quel sourire, quel remerciement et quel
adieu!
VIII
LES DIVINATIONS D'UNE JEUNE FILLE
Quand Francis était entré dans l'appartement de Mme Raffraye, il
comprenait bien qu'il marchait au-devant d'une scène terrible, et il
n'espérait guère que cette scène s'achevât sur cette réconciliation
qu'avait proposée sa lettre. Il s'était décidé à cette démarche,
instinctivement, follement, un peu comme un duelliste qui, lassé d'une
attente trop longue, fonce en avant au risque de se clouer lui-même au
fer de son ennemi, beaucoup comme un malade d'esprit qui veut, coûte que
coûte, secouer une intolérable obsession. Il traversait une de ces
crises où l'on étouffe de silence, où l'âme et presque le corps
éprouvent une soif de parole égale à cette soif d'air, angoisse horrible
des commencements d'asphyxie. Quoiqu'il ne doutât pas que la petite
Adèle ne fût sa fille, un impérieux besoin le consumait de se le faire
dire par celle qui, seule, le savait absolument, et peut-être cet autre
besoin contradictoire d'infliger à cette femme, dont il n'avait jamais
vaincu l'orgueil, l'aveu des anciennes trahisons. Et puis, qui sait? À
voir combien il était sincère, quel dévouement il apportait à la petite
fille, combien discret, combien résigné à l'effacement, la mère ne se
laisserait-elle pas toucher? Or voici qu'il sortait de cet entretien,
blessé, lui, d'une nouvelle blessure. Voici que cette porte de la
chambre de Pauline se refermait sur une évidence plus douloureuse que
celle de l'autre jour, lorsqu'il était venu dans le jardin regarder
Adèle et qu'une ressemblance aussi effrayante qu'inattendue lui avait
arraché ce cri intérieur: «C'est ma fille!...» Certes, il avait alors
senti comme un poids de fatalité s'abattre sur lui, mais sa conscience
ne lui avait rien reproché. Il avait eu, il s'était cru du moins le
droit de rejeter sur sa perfide maîtresse l'entière responsabilité de
l'abandon où il avait laissé leur enfant. Si, au contraire, Pauline
était réellement innocente, s'il l'avait accusée, jugée, exécutée en se
trompant, qu'était-il lui-même? Quelle besogne de bourreau
accomplissait-il depuis tant d'années, avec cette excuse sans doute que,
bourreau de sa propre destinée d'abord, il ne frappait sa victime qu'à
travers son propre coeur? Est-ce une excuse quand on assassine? C'était
cette impression d'un assassinat que lui donnait le souvenir de ce corps
détruit qu'il avait tenu entre ses bras si affreusement léger et
consumé, -- squelette misérable en qui palpitait encore juste assez
d'existence pour souffrir et pour agoniser! Cette image allait devenir
la forme vivante de son remords. Elle l'était déjà tandis qu'il
descendait l'escalier du côté de l'étage d'en bas, la tête nue, les
jambes flageolantes, et les conditions particulièrement cruelles où se
jouait cette tragédie intime voulaient qu'il fût à peine à deux pas de
sa fiancée, que cette fiancée l'attendît à ce moment même. Cette fois
l'épreuve était trop forte. Cette conversation avec Pauline ne lui avait
pas laissé une énergie qui lui permît de dissimuler. Il lui sembla que
la jeune fille, si naïve fût-elle, lirait dans tout son être le
bouleversement dont il était secoué, que Mme Scilly le devinerait aussi.
Échapper aux interrogations pressantes de ces deux femmes, à cette
minute, il ne le pouvait plus. Il eût été bien simple de leur répéter le
récit que Pauline avait eu la présence d'esprit, presque héroïque,
d'imaginer par amour pour sa fille. N'avait-il pas accumulé de nouveau,
depuis ces quelques jours, trahisons sur trahisons, réticences sur
réticences? Il faut rendre à ce malheureux homme, perfide par faiblesse,
mais loyal par nature, cette justice que ce dernier mensonge lui fit
horreur. C'eût été mêler d'une manière trop honteuse les relations qu'il
venait de reprendre avec son ancienne maîtresse au roman trop flétri,
trop souillé déjà de son nouvel amour. Hélas! Cette délicatesse devait
être la cause de sa perte, tant il est vrai qu'une fois entré dans les
chemins de la ruse, on ne s'arrête pas à moitié route. Il faut ou ne
tromper jamais ou tromper toujours et partout. Pour l'instant il préféra
avoir recours au procédé le moins courageux, le plus naturel aussi à une
âme épuisée d'émotions comme était la sienne. Il s'enfuit, afin de
reculer l'inévitable explication. Le temps de gagner sa chambre, d'y
prendre son chapeau, de descendre l'escalier du premier étage, et il
était déjà hors de l'hôtel. Il trouverait un motif plausible à son
absence dans une heure, dans deux heures, quand il rentrerait, maître
enfin de sa sensibilité. Tout lui semblait préférable à une
confrontation immédiate avec sa fiancée, alors qu'il avait la voix de
l'autre dans les oreilles, devant les yeux ce pâle visage, dans ses bras
le frisson de l'étreinte par laquelle il avait soutenu la pauvre
créature, et dans son âme cette épouvante d'un irrésistible, d'un
violent assaut de remords.