ancien amant dans l'hôtel, de rester sous le même toit lui avait paru
insupportable. À ce moment même, -- oh! la triste ironie des ignorances
réciproques sur lesquelles se terminent presque tous les amours! -- le
jeune homme se demandait par quels procédés il déjouerait la
scélératesse et les ruses qu'il appréhendait de sa part, à elle. Un
sentiment avait empêché Pauline Raffraye de changer d'hôtel, qui
s'expliquait par la suite entière de cette tragédie morale. Il se
reproduit chez tous ceux qui ont subi comme elle une trop outrageante
méconnaissance de leur caractère. Elle avait jugé qu'en s'en allant elle
paraîtrait rougir devant celui qu'elle considérait comme son mortel
ennemi. Il lui avait semblé que de se retirer ainsi constituait une
espèce de honteux aveu, une lâche désertion, et elle était restée. Puis,
la rencontre avec Francis dans le jardin du _Continental_ et le regard
jeté par lui sur l'enfant avaient fait peur à la mère. Elle n'avait pas
douté une minute qu'il n'eût retrouvé sur le visage d'Adèle cette
ressemblance effrayante qui faisait qu'elle-même enfermait sous clef les
portraits de son amie morte. Devant une si indiscutable évidence
d'hérédité, -- une de ces évidences qui sont quelquefois le supplice
d'une femme adultère durant une longue vie, -- Francis avait dû
reconnaître son sang. Il se savait le père de la petite fille. Pauline
avait prévu, dès le premier jour, que cette confrontation aurait lieu.
Puis elle avait conclu, avec une grande tristesse: «Cela non plus ne lui
fera rien.» Elle n'avait échangé qu'un coup d'oeil avec le jeune homme
et elle avait compris qu'il était bouleversé. Une appréhension
affreusement pénible l'avait saisie alors, à la pensée que ce trouble
pouvait aboutir à une tentative de rapprochement. Quoique ni le
lendemain de cette rencontre, ni pendant les jours qui suivirent, Nayrac
n'eût manifesté par un signe quelconque une pareille intention, la mère
s'était sentie si mal à l'aise sous le coup de cette menace, que la
rancunière fierté de la femme avait cédé. Elle s'était résolue à quitter
l'hôtel et à louer, pour le reste de l'hiver, une petite villa que son
médecin, la seule personne qu'elle vît à Palerme, lui avait indiquée à
une extrémité du Jardin Anglais, dans le quartier par conséquent le plus
éloigné du bord de la mer et du _Continental_. La nécessité de quelques
réparations indispensables et le renouvellement partiel du mobilier
avaient seuls retardé son installation, qui aurait lieu avant la fin de
la semaine. Une fois chez elle, gardée par ses deux servantes et par un
ménage du pays que le docteur lui procurait pour la cuisine et la
voiture, aucune sorte de rapports ne serait plus possible entre elle et
Francis, elle en était bien certaine, ni surtout entre Francis et
l'enfant. Sa crainte que le jeune homme parlât seulement à la petite
fille était si forte, qu'empêchée par sa faiblesse d'accompagner cette
dernière, elle avait hésité à la laisser descendre au _Christmas-tree_
du cavalier Renda. Puis elle s'était dit que Francis Nayrac, s'il
assistait aussi à cette réunion, s'y trouverait enchaîné par la présence
de sa fiancée et de Mme Scilly. Elle avait vu Adèle si désireuse de
cette fête, et les occasions de divertissement étaient si rares dans
leur mélancolique existence, qu'elle avait consenti à l'envoyer.
Maintenant il était dix heures. L'enfant allait remonter et la mère
souriait d'avance au plaisir qu'aurait goûté sa fille, en se répétant:
-- «Nous aurons eu toutes les deux notre Noël, un peu de distraction
pour elle, et pour moi sa gaieté...»
* * * * *
Elle en était là de ses rêveries, égarées entre les réminiscences de son
triste passé et l'espoir d'un séjour plus calme dans la villa Cyané, --
c'était le nom que le propriétaire avait donné à cette petite maison,
par souvenir de Syracuse, sa patrie, et de la source dédiée à la nymphe
aux yeux couleur du bleu des bluets, qui fut changée en fontaine pour
avoir trop pleuré Proserpine. Cette délicate légende de l'antiquité
romanesque avait tant plu à Pauline Raffraye!... -- Elle entendit la
porte de l'étroit vestibule qui précédait sa chambre à coucher s'ouvrir
de ce mouvement doux, si contraire à l'habituelle brusquerie des
enfants, et elle y reconnut la manière d'Adèle. Une précoce sollicitude
pour sa mère faisait de cette petite fille, dans cet âge de vivacité où
le geste suit la pensée avec une violence toute spontanée, une mignonne
fée silencieuse, une elfe au pas à peine appuyé, qui allait, qui venait,
sans jamais révéler sa présence par un bruit trop fort et dont pussent
souffrir les nerfs de la malade. Cette surveillance continue, presque
involontaire, de ses moindres gestes, était une caresse déjà pour la
mère. Il semblait que l'enfant prît comme un soin d'annoncer son
approche par une grâce d'attention et de ménagement. Un coup presque
timide frappé à la seconde porte, et Adèle entra dans la chambre à
coucher, avec une tendresse que disaient et ses prunelles brunes et son
fin visage, et son sourire et tout son être d'où il émanait comme une
idolâtrie. À cette expression, dont elle s'illuminait chaque fois
qu'elle revenait après une absence longue ou courte, il était visible
qu'elle ne vivait pas seulement pour sa mère. Elle vivait de sa mère.
Quoiqu'elle arrivât d'un spectacle qui l'avait intéressée sincèrement et
qu'elle tînt dans ses bras la poupée sicilienne dont elle était
amoureuse, son premier instinct ne fut pas de parler d'elle-même ni des
sensations qu'elle venait d'éprouver. Elle alla droit au lit en courant
à peine; elle prit la blanche main que Mme Raffraye lui tendait, --
cette main comme vide de sang et si amaigrie que les bagues trop larges
glissaient autour des doigts fluets, -- elle y appuya un long, un
passionné baiser, tandis que son regard aimant fixait, caressait le pâle
visage où sa rentrée avait ramené comme un reflet de jeunesse, et elle
interrogeait:
-- «Nous ne sommes pas restées trop longtemps?... Tu ne t'es pas ennuyée
après moi?... Demande à Annette si je ne suis pas partie aussitôt
qu'elle m'a dit l'heure?...»
-- «Aussitôt,» insista la vieille bonne qui était entrée avec l'enfant.
Son immobilité familière prouvait qu'elle était habituée à passer des
heures en tiers entre la mère et la fille, non pas comme une servante,
mais comme une humble amie, comme le chien qui se couche à vos pieds
sans que vous y fassiez presque attention. Ce droit à la présence est le
seul prix du dévouement qui éclaire son obscur regard, -- dévouement
instinctif, animal, silencieux!... Ce sont les seuls que supportent
auprès d'elles les destinées brisées. Et la petite continuait:
-- «Dis, si tu te sens tout à fait bien? As-tu déjà dormi un peu?...»
-- «Je suis très bien,» répondit la mère. «Que je t'embrasse d'abord, et
puis assieds-toi là pour me raconter ta soirée. T'es-tu amusée?...»
-- «Oh! beaucoup! beaucoup!...» reprit l'enfant, et ses yeux quittèrent
la malade pour fixer dans l'espace l'image du tableau qu'elle venait de
contempler en réalité, et qui se transformait déjà en une grandiose
vision de féerie, grâce à la magie de son enfantine mémoire.
«Figure-toi,» racontait-elle, «qu'il y avait une foule, mais une foule,
mille personnes peut-être... et au milieu du salon un arbre aussi haut
que le vieux sapin du parc à Molamboz, et des bougies sur cet arbre, je
ne sais pas, moi, plus de mille aussi, et des musiciens, de vrais
acteurs, mis comme des pantins, qui dansaient en chantant, et un
bonhomme Noël qui ressemblait au père Jean-Claude de chez nous et qui
m'a apporté cette fille... Je vais la mettre à dormir avec l'autre cette
nuit. Comme cela je serai sûre qu'elles seront bonnes amies demain... Et
puis...» Elle s'arrêta quelques secondes. Ce mot d'amie, par une
naturelle association d'idées, lui rappelait tout à coup le souvenir de
sa voisine. «J'oubliais de te dire,» ajouta-t-elle, «que j'étais à côté
d'une demoiselle si gentille!... tu te souviendras, je t'en ai parlé
l'autre jour, celle que j'avais vue dans le jardin...»
-- «Oui,» interrompit Annette avec un léger embarras. Elle savait trop
que Mme Raffraye n'aimait guère les connaissances de hasard. «Madame l'a
bien rencontrée aussi. C'est cette demoiselle de Paris qui passe l'hiver
ici avec sa mère et son prétendu... On s'est trouvé placé à côté d'elle,
parce qu'il faut dire à Madame qu'on vous donnait vos fauteuils et qu'on
ne pouvait pas changer comme on voulait...»
-- «J'espère que tu n'as pas été indiscrète?» questionna Pauline en
s'adressant à la petite fille. Elle venait de sentir comme une main lui
serrer physiquement le coeur. L'image de la fiancée de Francis Nayrac,
assise auprès d'Adèle, lui fut une impression si douloureuse et si
imprévue, que sa voix trembla dans cette simple demande, et la petite
fille répondit avec une soudaine rougeur à ses joues trop minces:
-- «Je crois que non, maman. Mais...» Et elle s'arrêta, comme
embarrassée.
-- «Cette demoiselle t'a parlé?» interrogea de nouveau la mère.
-- «Oui,» dit Adèle, «je sais que ce n'est pas bien de causer avec des
personnes que l'on ne connaît pas... Seulement, celle-là, c'est comme si
on l'avait toujours connue...»
-- «Et que t'a-t-elle demandé?» continua Mme Raffraye.
-- «Comment tu allais, d'abord,» dit l'enfant de plus en plus troublée.
Par quelle mystérieuse correspondance éprouvait-elle, sans qu'elle s'en
rendît compte, le contre-coup immédiat des moindres émotions que
subissait sa mère? Cette dernière la comparait souvent à ces larges
anémones violettes qu'elle affectionnait entre toutes et dont elle avait
un bouquet auprès de sa lampe en ce moment encore, frêles et vivantes
fleurs ouvertes ou refermées selon que le soleil les enveloppe ou les
abandonne. Elle était, elle, la lumière dont s'épanouissait son enfant.
Sauf ce petit tremblement quasi imperceptible de la voix, rien n'avait
trahi son déplaisir. Sa main avait continué de boucler les cheveux de la
petite, sa bouche de lui sourire, ses yeux de la regarder avec leur
tendresse accoutumée, et Adèle avait deviné que cette conversation avec
sa voisine durant la fête d'en bas causait à la malade une contrariété
profonde. Elle continuait cependant:
-- «Et puis elle m'a parlé de Molamboz et de notre arbre de Noël,
l'année passée, et puis de Françoise et d'Annette, et puis nous avons
parlé de sa mère, à elle, qui était là. Elle m'a raconté qu'en deux mois
Palerme l'avait guérie...» Elle se tut. Sa délicatesse lui faisait
craindre d'en dire plus long, car le souvenir de son père -- de celui
qu'elle croyait son père -- lui paraissait, dans ses timides divinations
d'enfant trop tendre, devoir être de nouveau pénible à sa chère malade.
Elle était trop franche cependant pour mentir, et elle ajouta, donnant,
avec une câline finesse de petite femme, un tour plus touchant à une
idée trop triste: «Nous avons aussi causé du paradis et de ceux qui nous
y attendent... Tu comprends?...» Et, prenant de ses deux mains la main
qui flattait toujours ses boucles: «Tu n'es pas fâchée, maman?...»
conclut-elle.
-- «Non, mon petit être...,» dit Pauline, et malgré son trouble elle se
sentit prise de pitié pour l'anxiété de ces tendres yeux qui lui
révélaient, une fois de plus, une âme visionnaire à force d'amour. Mais
cette conversation avec Mlle Scilly n'était rien encore à côté d'une
autre qu'elle redoutait trop, et elle insista: «Tu n'as parlé qu'à cette
demoiselle?...»
-- «Rien qu'à elle,» répondit l'enfant, «Pourquoi me demandes-tu cela?»
-- «Pour être sûre que tu as été très sage,» fit la mère, «et maintenant
va coucher ta nouvelle fille et te coucher toi-même...» Elle souriait de
nouveau en renvoyant Adèle sur cette phrase de badinage. Aussitôt seule,
l'émotion remplaça ce rire trompeur sur sa bouche redevenue amère, et
elle dit presque à voix haute: «Allons, il n'a pas osé. Une fois de plus
j'aurai eu peur pour rien...» Mais si elle avait pris, comme cela lui
arrivait quelquefois, pour suivre les progrès de sa misère physique, le
miroir à main caché sous les oreillers, elle y eût aperçu des traits
décomposés qui démentaient ce soupir de soulagement et cette fausse
sécurité. Pensive, elle éteignit sa lampe pour dormir, et à peine dans
les ténèbres son imagination commença de travailler sur le simple récit
qu'elle venait d'entendre, avec une intensité qui ne lui permit pas le
sommeil. Ses dix années de solitude lui avaient trop supprimé cette
sensation de l'événement inattendu, qui rend la vie sociale presque
intolérable à ceux qui s'en sont une fois affranchis. Elle se démontra
bien que ce nouveau hasard de rencontre n'était qu'une conséquence
naturelle de cet autre hasard autrement extraordinaire, quoique au
demeurant très naturel aussi: sa présence dans le même hôtel que son
ancien amant, dans ce caravansérail cosmopolite où ils s'étaient
retrouvés. Inquiète comme elle était depuis trois semaines sur les
intentions possibles de Nayrac, au point de s'être décidée à ce fatigant
déménagement, elle se demanda soudain si cette conversation de Mlle
Scilly avec Adèle ne marquait pas la première étape d'un plan de
campagne calculé. Cet homme qui avait été son bourreau et qui la savait
si révoltée contre lui, n'était-il pas capable d'avoir tout aménagé pour
que Mlle Scilly rencontrât la petite fille, -- et dans quel but?... Ici
sa raison se confondait, pauvre raison troublée par le souvenir d'une
injustice de tant d'années, envahie par la fièvre, épuisée par l'abus de
la rêverie, ébranlée surtout par l'épouvante irritée que la présence de
son ancien amant, presque à côté d'elle, lui infligeait depuis ces
dernières semaines. Elle entrevoyait des complications de projets aussi
extravagantes que ténébreuses, allant jusqu'à concevoir comme probable
que Francis tenterait de lui enlever son enfant. Tel était l'excès de
son anxiété, qu'elle ne put dompter qu'au matin, grâce à
l'empoisonnement du chloral, honteux esclavage qu'elle avait subi
autrefois, dans l'agonie de ses mauvais jours. Le passionné désir de
vivre pour Adèle l'en avait arrachée, et elle s'y sentait retomber
depuis que la cruauté de ce voisinage lui était imposée quotidiennement.
Que devint-elle, lorsque, au sortir de cet obscur et presque douloureux
sommeil, on lui remit son courrier du matin et qu'elle aperçut
l'écriture de Francis sur une enveloppe? Par la fenêtre qu'une des
femmes de chambre ouvrait en ce moment, le jour entrait et le soleil, et
un morceau de l'azur du vaste ciel clair. Adèle se précipitait, elle
aussi, portant dans ses bras, pêle-mêle, la pendule, la chaise, les dix
petits cadeaux trouvés à côté de ses souliers. Elle riait de son joli
rire, gai comme cette lumière et comme cette matinée. Que pouvaient et
ce ciel bleu et ce radieux soleil, et la joie même de la petite fille,
contre l'émotion à la fois effrayée et indignée qu'éprouvait la malade à
la lecture de ce billet, où Nayrac avait cru mettre du tact et de la
générosité?
-- «Mon instinct de mère ne m'avait pas trompée,» pensa-t-elle. «Il veut
se rapprocher de sa fille. Mais elle est à moi, à moi seule... Il ne
l'aime pas. Il n'a pas le droit de l'aimer. Il ne s'en fera pas aimer.
Je ne veux pas qu'il l'aime...» Et, prenant tout à coup Adèle dans ses
bras, et la serrant contre son coeur d'une étreinte affolée, elle se mit
à la couvrir de baisers, et elle lui disait: «Tu m'aimes, n'est-ce pas?
Répète-le-moi. Répète que tu es heureuse d'être avec moi ici, que tu
seras plus heureuse encore quand nous serons toutes deux seules, dans
une maison rien qu'à nous, avec un jardin rien qu'à nous. Et puis, quand
je serai guérie, n'est-ce pas que cela te fera plaisir de rentrer à
Molamboz avec moi, toujours avec moi, rien qu'avec moi?...»
-- «Toujours avec toi,» répondit l'enfant, dont le visage exprima une
joie profonde, et qui, achevant de monter du fauteuil où elle s'était
agenouillée jusqu'au lit de sa mère, s'y assit, et, tapie contre la
maigre épaule de la malade, elle reprit à voix basse: -- «Quand je serai
grande, tu sais bien que je ne me marierai pas, pour rester avec toi
toujours, rien qu'avec toi...» En répétant textuellement les paroles de
sa mère, elle semblait comprendre ce qu'elle ne pouvait ni savoir, ni
même soupçonner, que la pauvre femme redoutait une troisième présence
entre elles deux. Jamais Pauline n'avait mieux senti par quel magnétisme
cette précoce et singulière enfant lui était unie ni quel miracle
d'amour faisait se répercuter les moindres mouvements de son coeur
vieilli dans ce tout jeune coeur. Elle cessa de parler, mais elle pressa
de nouveau Adèle d'une étreinte prolongée et passionnée qui embrassait à
la fois, dans la grande fille d'aujourd'hui, tous les êtres qu'elle
avait connus et aimés dans cet être si à elle. Oui, elle embrassait
ainsi la chétive et misérable créature d'abord, triste rejeton d'un
triste amour, dont elle s'était dit avant sa naissance qu'elle allait la
haïr de la haine qu'elle portait au père. Puis elle avait entendu
l'enfant gémir, elle lui avait donné son sein, et à la première goutte
de son lait que cette petite bouche avait aspirée, elle avait senti une
communion sacrée unir cette chair sortie d'elle à sa chair. Elle avait
revécu pour pouvoir soutenir cette fragile vie!... Et elle embrassait
encore, dans ce baiser du matin de Noël, l'Adèle de trois ans qui
commençait de parler et de courir, et qui, jouant au printemps dans le
vaste parc de Molamboz, avait toujours le gracieux instinct de tendre à
sa mère les fraîches fleurs qu'elle cueillait, comme pour offrir, comme
pour rendre à l'abandonnée, à la vaincue, la jeunesse, l'espérance, la
joie, tout ce qui sourit, tout ce qui enchante, tout ce qui promet...
Elle embrassait l'Adèle de six ans qui déjà priait auprès d'elle et pour
elle, et qui, les mains jointes, le soir, à genoux dans sa longue
chemise blanche, ressemblait à ces statuettes d'anges que la naïveté de
la foi n'a jamais cessé d'évoquer sur les tombeaux. La douce petite
n'était-elle pas agenouillée en effet sur le tombeau d'une Pauline
Raffraye à jamais morte, de la femme qui avait cherché le bonheur dans
la passion et qui n'avait rencontré sur les mauvais chemins que honte et
que désespoir? Toutes ces filles qu'elle avait aimées l'une après
l'autre dans sa fille, la malade les étreignait dans ce baiser, comme
pour s'assurer que personne ne pouvait les lui prendre. Elle les serrait
contre elle, avec cette plénitude de la complète possession d'une autre
âme, -- chimère que nous poursuivons tous à travers toutes les
tendresses. La réalisons-nous jamais, sinon auprès de nos enfants
lorsque nous ne les avons jamais quittés? De telles sensations sont trop
puissantes pour ne pas nous donner le courage de défendre contre
n'importe quel danger ces chères créatures pendant qu'elles sont à nous.
Quand, après avoir encore causé quelques minutes, Adèle sortit de la
chambre, Pauline avait reconquis le sang-froid qu'il lui fallait pour
discuter la conduite à tenir envers Francis, longuement, précisément,
lucidement.
-- «Il ne peut rien faire,» conclut-elle après une méditation
débarrassée cette fois de la fièvre hallucinante qui l'avait, durant la
nuit, harcelée de folles hypothèses. «Ma fille est à moi de par les
lois, comme ma maison, comme mon argent. Si cet homme est pris de
remords maintenant, tant mieux. Qu'il souffre à son tour, ce n'est que
justice. Je n'ai même pas à lui répondre. La vraie réponse c'est
d'activer notre déménagement... Si celle-là ne suffit pas, s'il
s'acharne à notre poursuite, je lui montrerai qu'il n'a plus devant lui
la femme faible d'il y a neuf ans... C'est une mère contre laquelle il
lui faudra lutter, et, s'il ne sait pas ce que vaut la volonté d'une
mère, je le lui apprendrai...»
Le coup de fouet de cette résolution, où l'intensité de l'amour maternel
avait pour auxiliaire les profondes rancunes de la femme autrefois
outragée, rendit à la malade cette énergie physique qui lui manquait
depuis des jours. Elle voulut, le matin même, aller en personne à la
villa Cyané pour constater de ses yeux l'avancement des travaux. Elle
eût pu s'y installer dans les vingt-quatre heures, n'était le retard de
la fête. Après avoir parlé à l'homme chargé de la garde et lui avoir
donné des instructions plus pressantes encore, elle rentra pour
recommander aux femmes de chambre qu'elles préparassent les malles
aussitôt, afin de n'attendre pas même une matinée de plus, même une
heure dans cet hôtel maintenant détesté, quand la villa serait prête. Ni
ce jour-là, ni le lendemain, elle ne quitta sa fille d'un pas, sous ce
prétexte justement qu'Annette et Catherine se trouvaient occupées à ce
hâtif emballage. Elle la conduisit elle-même à la promenade, bien sûre
qu'en sa compagnie personne n'aborderait, ne regarderait seulement son
enfant. Elle devait avoir trop vite la preuve que ses forces ne lui
permettaient pas cette surveillance quotidienne, dont sa jalousie
maternelle de ce moment lui faisait presque un besoin. Cette fête de
Noël, dont les premières heures avaient été marquées pour elle d'une
telle émotion, à cause de la lettre de Francis Nayrac, était tombée un
mercredi. Elle devait entrer dans sa villa définitivement le samedi.
D'être sortie, deux jours de suite, le matin et après le déjeuner,
l'avait épuisée à un tel point que le vendredi elle se sentit trop
faible, fût-ce pour une promenade en voiture, d'autant plus qu'un
Sirocco s'était levé, un de ces vents que le voisinage trop proche de
l'Afrique rend si cruels en Sicile. Ils semblent rouler avec eux toute
l'asphyxie brûlante du désert. Après avoir gardé Adèle la matinée
entière dans sa chambre, et la trouvant un peu pâle, elle pensa qu'elle
ne l'exposerait à aucune rencontre si elle l'envoyait avec le coupé
jusqu'à la villa sous la conduite des deux servantes, qui devaient y
donner un dernier coup d'oeil. Elle eut cependant la précaution de
prévenir Annette, à qui elle dit son mécontentement pour la conversation
de l'autre soir, et elle ajouta:
-- «J'ai mes raisons pour que vous ne permettiez pas à ces dames en
particulier de parler avec Adèle...»
-- «J'obéirai à Madame,» répondit la vieille fille avec une physionomie
de caniche grondé. L'appréhension d'une nouvelle faute à confesser se
mélangeait dans la brave créature au regret de la première. «Mais
alors,» continua-t-elle, «Madame sera peut-être fâchée. On ne savait
pas. Ces dames avaient l'air si bien... Enfin il faut que je déclare à
Madame que je n'ai pas cru mal faire en disant à la femme de chambre de
ces dames que nous quittons demain...»
* * * * *
Quoique cet innocent bavardage lui fût en effet souverainement
désagréable, parce que l'écho pouvait en parvenir jusqu'à Francis et lui
apprendre trop tôt leur départ, Pauline calma de son mieux le remords de
la fidèle bonne. Il révélait une si absolue soumission. Elle se reprocha
de n'avoir point, dès le premier jour de son arrivée et par un morbide
scrupule, donné cet ordre précis à la vieille fille. Elle était si sûre
de ce dévouement qui ne discutait pas, qui ne cherchait pas de motifs
aux instructions reçues. Mais quand il s'agit de volontés qui touchent
de trop près aux mystères les plus douloureux de notre vie, de seulement
les énoncer devient quelquefois un effort auquel nous ne nous résignons
qu'à la dernière extrémité. Depuis la lettre reçue l'autre matin,
Pauline était arrivée à cette extrémité. Du moins elle vit partir sa
fille et ses deux gardiennes sans la moindre appréhension. Elle était
bien certaine que son désir, cette fois, serait accompli, et que, dans
une heure, la petite lui reviendrait, ayant pris un peu d'air dans
l'assez vaste jardin attenant au villino. Et elle-même, elle commença
d'utiliser cette heure de complète solitude, en procédant à de petits
arrangements plus personnels. Elle allait, enveloppant des cadres,
déchirant des factures, jetant au feu quelques papiers et ne
s'apercevant pas du temps qui passait, quand il lui sembla entendre que
l'on frappait à la porte du salon, puis que cette porte s'ouvrait et se
refermait. Elle se dit que sans doute quelque domestique apportait un
paquet ou bien une lettre. De sa chambre elle demanda qui était là, et,
comme on ne répondait point, cette idée absurde lui traversa l'esprit,
que Francis Nayrac, ne recevant pas de réponse à sa lettre et ayant
appris qu'elle quittait l'hôtel, avait vu sortir la petite et les deux
bonnes, puis qu'il avait voulu profiter de sa solitude pour la forcer à
une explication. Mais non! Une pareille audace et si contraire à ce que
doit un homme bien élevé n'était pas possible, même de lui. Elle haussa
les épaules à la chimère de sa propre imagination, et elle demanda de
nouveau: «Qui est là?...» Pas de réponse encore. Elle pensa que, bien
plutôt, un des locataires de l'hôtel s'était, comme il arrive, trompé de
chambre, et que, s'apercevant de son erreur, il avait refermé la porte
aussitôt après l'avoir ouverte. À tout hasard, elle voulut vérifier par
elle-même et elle passa dans le salon... -- Francis Nayrac était devant
elle!...
* * * * *